Cambriolages, incendies, fuites d’eau: le patrimoine français est victime de décennies de négligence. Mais le ministère de la Culture se préoccupe davantage de séduire de nouveaux publics que de conserver musées et monuments. Dans son nouveau livre, Maryvonne de Saint Pulgent tire la sonnette d’alarme.

Maryvonne de Saint Pulgent fit effraction dans le débat public en 1999 avec un ouvrage, Le Gouvernement de la culture, qui explorait cette spécificité française qu’est le lien entre la politique et les arts, la culture comme « devoir d’État ». Un essai qui n’avait rien du livre d’humeur et tout d’une réflexion profonde, informée, historiquement documentée. Il n’a rien perdu de sa puissance et de sa fécondité et nos prétendants à la présidence de la République seraient bien avisés de le lire ou le relire – le livre se clôt sur un exaltant portrait du ministre de la Culture que la France est en droit de rêver : « un Colbert doublé d’un Fouquet ». Un des chapitres portait déjà sur le patrimoine : « Veiller sur les reliques ». Près de trente ans après cette publication, et en dépit de l’alerte que lançait Maryvonne de Saint Pulgent, les ruines se sont accumulées ; le Louvre brille peut-être par ses séances de yoga, ses commandes d’art contemporain, ainsi que du Pilier des migrants disparus en mer et autres divertissements, mais laisse échapper les bijoux de la Couronne et abandonne ses collections aux fuites d’eau. « À quoi expose-t-on un tableau quand on l’expose dans un musée ? », demandait Jean Clair dans La Part de l’ange. La question prend un tour des plus prosaïques.
Alerte sur le patrimoine paraît dans la collection « Tract » de Gallimard, de quoi lui permettre d’être, peut-être, enfin entendue.
Philosophe et essayiste, Bérénice Levet, qui a mené cet entretien, a publié dans Le Figaro du 5 novembre 2025 une tribune sur la question : « La sécurité des œuvres est le cadet des soucis du chef de l’État comme de ceux qu’il nomme ».
Causeur. « Qu’arrive-t-il à notre patrimoine ? » , demandez-vous en ouverture de votre Tract. Pourquoi sonner l’alerte et pourquoi aujourd’hui ? Vous semblez dater d’une dizaine d’années le retour des menaces dans nos monuments et nos musées mais c’est une histoire qui remonte à plus loin, n’est-ce pas ?
Maryvonne de Saint Pulgent. Ce n’est pas une affaire récente assurément. Déjà, en 1999, dans mon Gouvernement de la culture, j’avais identifié le responsable et je mettais en garde : la bureaucratie avait crû de manière exponentielle aux dépens du budget du patrimoine. Mais la dernière décennie a vu se multiplier, se précipiter les signaux inquiétants. Et la baisse de la part du patrimoine dans le budget du ministère a continué.
Je m’attache d’ailleurs dans mon Tract à retracer l’évolution sur une période longue. Je date d’André Malraux, le moment où le patrimoine a cessé d’être la priorité absolue du ministère de la culture, devenu ministère des artistes.
Le budget du patrimoine reste le plus important du ministère, mais il ne concerne pas que les monuments historiques et les musées, il y aussi les archives, l’archéologie, l’architecture, et il doit financer un domaine qui s’étend continuellement. Et les crédits sont trop souvent mal utilisés.
Avant de revenir sur chacun de ces points, permettez-moi une question concernant André Malraux, dont nous célébrerons en novembre prochain le cinquantenaire de sa disparition. Vous dites que le patrimoine n’était pas sa priorité toutefois le discours qu’il prononce en décembre 1961 à l’Assemblée nationale sur la sauvegarde du patrimoine, en dépit de son emphase voire de sa grandiloquence, n’est pas sans grandeur ? Ne lui devons-nous pas également le retour en 1964 de l’inventaire général du patrimoine tant souhaité par André Chastel ? La loi de 1962, loi dite Malraux, sur les secteurs sauvegardés, est une noble chose – Uzès, Sarlat, Chartres et autres lieux de mémoire ne lui sont-elles pas reconnaissantes ? Quant au ravalement de Paris décidé en 1959 n’est-il pas à mettre à son crédit ? Quand on revoit Funny Face de Stanley Donen avec Audrey Hepburn qui date de 1957, c’est une magnifique ode à Paris mais diable, que la capitale était enténébrée !
Je ne dis pas que Malraux ne s’est pas intéressé au patrimoine, mais qu’il a privilégié le spectacle vivant et l’art contemporain, y compris d’ailleurs en architecture. Et le premier ministre de l’époque, Michel Debré, a révélé dans ses Mémoires qu’il était le véritable auteur de la loi sur les quartiers sauvegardés, même si celle-ci porte le nom de Malraux qui l’a d’ailleurs bien défendue devant le Parlement.
Revenons à présent aux causes de la crise. Commençons par ce défi qu’est l’extension du domaine patrimonial, vous parlez d’une “démographie patrimoniale galopante”. Quelle définition donneriez-vous du patrimoine ?
Je citerais la définition d’André Chastel qui saisit parfaitement la complexité du problème : « Le patrimoine se reconnaît au fait que sa perte constitue un sacrifice et que sa conservation suppose des sacrifices. » Dans mon Tract, je focalise mes analyses sur les musées et les monuments historiques dont le nombre croît continuellement, et c’est encore plus le cas pour les archives et les fouilles archéologiques. Et cette extension s’est faite au profit de biens moins durables, surtout dans la période récente. Cette dilatation commence lorsque Malraux contraint les services des monuments historiques à abandonner 1830 comme date limite des protections et à les étendre jusqu’au XXe siècle, mais seulement pour les monuments représentant la modernité architecturale. Ce n’est pas tout le XIXe siècle qui entre alors dans le patrimoine, seulement ce qui jalonne le chemin vers l’art du XXe siècle. C’est ainsi que Malraux a fait protéger le Palais du Facteur Cheval, quelques monuments de l’art Nouveau, mais non l’Art déco, et bien sûr ceux de la trilogie moderniste Mallet-Stevens, son grand ami Le Corbusier, et Auguste Perret. Il faut attendre Michel Guy pour que, sous l’influence d’André Chastel et de Bruno Foucart, le reste du XIXe siècle entre dans le patrimoine, et notamment la gare d’Orsay, honnie de l’avant-garde.
Puis Jack Lang a contribué à son tour à cette extension. Au cours de son premier mandat, il ne s’occupe guère du patrimoine, sauf pour inclure dans son programme de fêtes annuelles les journées « portes ouvertes dans les monuments historiques », devenues ensuite « journées du patrimoine ». Dès lors François Léotard s’empare du patrimoine, il a d’ailleurs un secrétaire d’Etat auprès de lui pour s’en occuper, Philippe de Villiers. Il fait voter une loi de programmation budgétaire qu’il reviendra d’ailleurs à Lang d’appliquer.
Mesurant combien l’indifférence à l’endroit du patrimoine est une erreur politique tant les Français lui sont attachés, dès son retour au ministère, il se fait le chantre du patrimoine mais dans un sens expansionniste : tout devient patrimoine ! Sa première conférence de presse en 1988 est consacrée à ce sujet, ce qui surprend tout le monde : le patrimoine, déclare-t-il, ce ne sont pas seulement les châteaux et les églises mais aussi « le foot à Marseille ». Son second mandat sera rythmé par les communiqués guerriers sur les protections de monuments menacés, souvent par des mairies de droite : Jack Lang sauve ainsi la piscine Molitor, le Fouquet’s, l’Olympia, mais trop souvent, rien d’autre ne se passe ensuite. La piscine Molitor, par exemple, sera finalement détruite.
Comment avez-vous réagi aux propos de Roselyne Bachelot jugeant que les églises du XIXe siècle ayant peu d’intérêt, elles devraient donc être sacrifiées sans tremblement ? Le support naturel de l’Eglise, ce sont les fidèles, dit Chastel, mais quand ceux-ci viennent à déserter l’Eglise, quand celle-ci se trouve désaffectée dans toutes les résonances du terme, que faire?
Un monument se conserve d’autant mieux assurément qu’il garde sa fonction d’origine. L’adaptation à de nouvelles fonctions requiert souvent des modifications qui altèrent sa qualité patrimoniale. Toutefois, si l’on devait prendre pour mesure la fréquentation des églises, on en détruirait un grand nombre. Chastel dit aussi que les églises sont essentielles au paysage, et à ce titre ne doivent pas disparaître. L’église et le château font partie de la cité, rappelle-t-il. Même dans les villes détruites par la guerre, observait-il, l’habitant sera sensible à l’attention que l’on prêtera à l’église et à sa restauration. Hier comme aujourd’hui.
Cependant j’ai la conviction que nous ne devons accorder la protection monument historique qu’aux édifices que nous pouvons réellement sauvegarder. Tout le reste est agitation. Protéger des monuments sans engager les travaux nécessaires à leur préservation, avec pour conséquence leur destruction faute d’entretien des années plus tard, entraîne une disqualification complète du label et de l’autorité de l’Etat.
Je me suis employée, lorsque j’étais directeur du patrimoine entre 1993 et 1997, à respecter au mieux ce principe et limiter ainsi l’inflation des protections, ce qui m’a d’ailleurs été reproché, et elle a repris peu après.
Le diocèse de Meaux, connaissant un regain de ferveur, a engagé la construction de deux églises, comment comprendre pareille décision quand tant d’églises se meurent ?
Construites après 1905, ces églises nouvelles seront la propriété de l’Eglise de France, contrairement à celles d’avant cette date qui sont la propriété des communes. Il y a un mouvement moderniste puissant dans les rangs du clergé, qui peut expliquer un tel choix. Souvenez-vous de la construction de la cathédrale d’Evry érigée par l’Episcopat en symbole de l’église moderne !
Vous mettez en cause un ministère de la Culture qui cultive “depuis sa création une vision quantitative de sa mission de démocratisation de l’art” et par conséquent “s’enchante” de cette extension du domaine patrimonial. “Passion pour le quantitatif du ministère de la Culture”, dites-vous, que flatte la fréquentation touristique massive. Pourriez-vous développer ce privilège du quantitatif sur le qualitatif ?
Malraux avait donné pour mission au ministère des Affaires Culturelles de faire accéder le plus grand nombre de Français aux chefs d’œuvre de l’art : c’est la « démocratisation » qui est un des piliers de la politique culturelle française. Pour en évaluer les résultats, le ministère a mis au point des outils statistiques permettant de mesurer les fréquentations selon les secteurs, les régions, les âges, les catégories socio-professionnelles, les niveaux de diplôme, etc, avec des enquêtes régulières poursuivies désormais depuis un demi-siècle. On compte aussi les équipements en salles de spectacle, musées, rayonnages de bibliothèques, kilomètres d’archives, puisque le ministère s’est persuadé que plus il y en aurait, plus ils seraient fréquentés. Ce sont des travaux remarquables et même utiles pour les chercheurs, mais ce comptage systématique, qui d’ailleurs n’a pas pu constater d’amélioration significative de l’accès à la culture, a fini par occulter la réflexion nécessaire sur la dimension qualitative de la politique culturelle. Il est vrai que c’est plus difficile à mesurer.
On mesure combien la question du critère est délicate, épineuse même. Le sens du patrimoine est éveillé par ce que Chastel nomme “une méditation sur la caducité” des choses, le “sentiment poignant, écrit-il encore, de [leur] vieillissement”. L’inscription au patrimoine vaut en outre reconnaissance, élévation au rang de “biens attachants, reconnus, dignes d’être conservés”. Où commence, où finit le patrimoine selon vous ?
Si l’on parle des monuments historiques, depuis la loi de 1913 la loi énonce qu’il faut que la conservation de ce qu’on classe présente un intérêt public d’histoire ou d’art, et pour ce qui est inscrit, un intérêt suffisant. Il faut donc opérer une sélection dans les édifices anciens, selon leur intérêt pour notre histoire et notre culture. Mais le patrimoine architectural ne se limite pas aux monuments historiques, de même que le patrimoine pictural ne se limite pas aux œuvres de « qualité musée ». Le vrai critère du patrimoine, comme le rappelle Chastel, est l’attachement que nous y portons, nous, personnellement, et les efforts que nous sommes prêts à faire pour le conserver.
J’ai créé en 1995 la Fondation du patrimoine afin précisément de s’occuper du patrimoine qui n’est pas protégé monument historique, patrimoine de proximité, vernaculaire, les fermes, les lavoirs, les édifices pittoresques remarquables, les petites églises, les chapelles. Avec le label de la Fondation du patrimoine, les propriétaires de ces édifices bénéficient d’aide fiscale sans alourdir le budget du ministère, et, ils peuvent obtenir des aides financières pour leurs chantiers quand ils sont sélectionnés par le loto du patrimoine.
Expliquez-nous comment fonctionnent Le Louvre, Versailles, Orsay, Chambord ? En quoi le statut qui est le leur éclaire l’état calamiteux dans lequel se trouve notre patrimoine ?
Ces grands musées et monuments sont désormais des institutions gérées par des établissements publics autonomes. L’idée initiale était que chacun soit responsable de sa “boutique” et que les bons gestionnaires ne soient pas pénalisés par les mauvais. La chose était belle et bonne en théorie. la réalité est autre : les musées ont acquis, et même conquis, une indépendance à l’égard du ministère de la Culture qui rend leurs directeurs maîtres et souverains de leur vaisseau. Personne ne le dira officiellement, mais chacun sait que le ministère de la culture, donc l’Etat, a perdu le contrôle des grands établissements publics. Une grande partie des problèmes que connaît le Louvre y trouve son explication.
Toutefois, la tutelle ministérielle n’est pas sans responsabilité : les instruments juridiques du contrôle existent toujours mais personne n’ose s’en servir. Je note avec intérêt que, sans citer ses sources, la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, dirigée par Alexandre Portier, aux lendemains du vol du Louvre, parle d’Etat dans l’Etat et de défaillances systémiques – je reconnais mon vocabulaire -, il faut maintenant qu’on en tire les leçons.
Auditionné par la commission parlementaire, le directeur général du patrimoine a reconnu les erreurs du Louvre devant la commission parlementaire, que n’a-t-il pris des mesures avant ?
Laurence des Cars soutient n’avoir pas cessé d’alerter sur les besoins de financement, mais que n’a-t-elle, à l’exemple du général de Villiers, démissionné plus tôt si elle n’avait pas les moyens d’assumer ses responsabilités ?
Laurence des Cars s’est trouvée dans une situation classique pour les gestionnaires de ces grands établissements. Les sommes dont elle avait besoin pour traiter les pathologies du Louvre atteignaient des montants tels qu’il lui fallait l’accord du ministère du Budget, et à défaut l’appui du chef de l’Etat – d’où le projet de Louvre Renaissance présenté l’année dernière en présence du président de la République. Elle n’était pas pour autant dépourvue d’argent – elle disposait notamment des importants revenus du Louvre d’Abu Dhabi ! Mais elle a fait le choix de les consacrer à d’autres finalités que les travaux de restauration du bâtiment.
On parle du Louvre, mais depuis la publication de mon livre, j’ai reçu des témoignages édifiants sur des cas comparables. Une de mes correspondantes, conservatrice générale du patrimoine, me rapporte notamment son expérience passée à Chambord. Avec l’architecte en chef, nous avions établi, m’explique-t-elle, une liste des travaux urgents à réaliser or, mais le directeur a préféré financer un hommage à Léonard de Vinci.
C’est bien une philosophie qui est en question : les expositions par définition temporaires, ont la préséance sur les collections permanentes ; “l’art vivant”, véritable idole de nos élites, politiques, culturelles, religieuses aussi – entrez actuellement au Collège des Bernardins, vous y êtes accueilli par une tonitruante affiche “L’Invisible. Festival des arts vivants” -, sur l’art du passé, et fatalement l’événementiel sur le bâti, sur les infrastructures. C’est ainsi que, dans le cadre d’une exposition, la direction du Louvre passe commande à un artiste contemporain d’une installation – ce sera un Pilier des migrants disparus, un amoncellement de baluchons en tissus africains – quand les questions de sécurité passent à la trappe. Vous avez une formule extraordinaire qui résume le fond de l’affaire : vous parlez d’une rédemption nécessaire du patrimoine par le “geste contemporain”. L’emprunt au vocabulaire théologique est parfaitement accordé : la conscience progressiste de nos élites, culturelles comme politiques, regardent en effet comme une faute, un péché la conservation, la préservation
Je citerais Emmanuel Macron réunissant à l’Élysée, le 13 mars 2018, alors qu’il venait d’être élu le gratin des présidents-directeurs des musées parisiens dont Jean-Luc Martinez pour le Louvre, déjà Laurence des Cars pour Orsay, Laurent le Bon alors à la tête du musée Picasso et leur expose sa philosophie : “Celles et ceux [sic] qui s’occupent des musées pourraient être considérés comme conservateurs, je veux croire le contraire”. Mais je pourrais rappeler les mots d’Edouard Philippe, fâché contre ce qu’il regardait comme une capitulation du Président dans le dossier du remplacement de la flèche de Notre-Dame par un “ geste architectural contemporain”, “Notre-Dame n’est pas un objet figé, baigné dans le formol protecteur”, s’agaçait-il. Vous évoquez d’ailleurs l’épisode des vitraux, reddition que se refuse à signer le chef de l’Etat.
D’où l’inversion, que vous dénoncez, de l’ordre des priorités. La conservation, la préservation de l’héritage qui est et devrait être la mission première du directeur de musée, son tourment majeur, est en réalité placé tout en bas de l’échelle. La dévotion – le mot doit être entendu toute sa résonance – à cette mission devrait également être le premier des critères au moment de le désigner or, la chose est établie, il n’en est rien.
“Legs du passé, le patrimoine présente ce défaut de “n’être pas au goût du jour”, de “n’être pas en phase avec l’actualité”, écrivez-vous encore : là est le cœur battant du problème. Prenons l’exemple de Laurence des Cars, sur quels critères fut-elle nommée ? “Ce qui a beaucoup intéressé le président, rapportait un conseiller de l’Elysée, c’est que Laurence des Cars sente que les débats de société sont entrés dans les musées” et qu’elle soit déterminée à “accueillir la polyphonie du monde dans un musée en résonance avec les questions actuelles”. Engagement que confirma l’intéressée le lendemain de sa nomination, disant sur France Inter, sa détermination à “rendre le Louvre pleinement contemporain”, à transformer cette belle mais vieille institution en “chambre d’écho de la société”.
Les professionnels du patrimoine sont justement appelés des « conservateurs ». Que ce soit dans les musées, les monuments historiques, l’archéologie, l’Inventaire général, on parle du corps des conservateurs du patrimoine, et comme je l’ai déjà dit, le code du patrimoine mentionne bien l’intérêt public de la conservation.
Dans les musées, il faut assurément conserver les œuvres, mais il faut aussi conserver le bâtiment qui permet de les présenter : là est le problème des responsables des musées. Concentrés sur les œuvres, sur la muséographie, ils oublient les murs, qui en sont l’écrin, le coffret. Les responsables de musées sont des collectionneurs dans l’âme. Ils privilégient les œuvres. C’est d’ailleurs ce qui est souligné dans le rapport de la Cour sur le Louvre : la priorité a été donnée aux acquisitions et à la muséologie. Tropisme qui rencontre l’assentiment des pouvoirs publics : une acquisition se montre ; une muséologie donne lieu à une inauguration. On en revient toujours à ce point.
La priorité accordée à l’art vivant sur un art regardé comme mort ne date pas du chef de l’Etat actuel, souvenons-nous de Georges Pompidou qui affichait un modernisme agressif qui a suscité en retour la réhabilitation du XIXe siècle, menée par le grand critique d’art du Monde, André Fermigier, chantre du XIXe siècle, de tout le XIXe siècle. Valéry Giscard d’Estaing fut au contraire un président patrimonial, anti-moderniste. Il a certes construit la Villette mais son grand projet culturel est le musée d’Orsay soutenu par Fermigier. Mais ce dernier a critiqué ensuite la Pyramide de Pei au Louvre, et Le Monde l’a poussé dehors.
En réalité le patrimoine et la création ne sont pas des ennemis, tout au plus des concurrents dans l’attribution des crédits publics ! Mais les gens qui comptent dans les décisions pensent que la création cumule toutes les vertus : non seulement elle est un art vivant, mais elle constitue le patrimoine de demain. Une partie sans doute : le temps séparera le bon grain de l’ivraie. La sagesse commande de laisser ce dernier faire son œuvre.
Vous semblez parfois dédouaner les responsables des institutions culturelles et imputer toute la responsabilité au pouvoir politique, ainsi ce serait pour complaire aux “décideurs nationaux et obtenir leur soutien” que “le monde du patrimoine” se donnerait “une allure respectable en faisant alliance avec l’art vivant”, vous m’accorderez toutefois que les directeurs, conservateurs et autres responsables des établissements culturels, n’ont guère besoin de se contraindre. Lorsque Loyrette ouvrit le Louvre Jan Fabre, lorsque Christine Albanel conçut “Versailles off”, “un parcours d’art contemporain” ou Jean-Jacques Aillagon, invite Jeff Koons et quelques autres également à Versailles, ils le font par conviction ?
Peut-on dire qu’il n’y a pas de pilote de l’avion ? Sans doute convient-il d’établir des distinctions au sein du monde du patrimoine, il est des êtres qui ont une haute conscience de leur mission, n’est-ce pas ?
Assurément, et même la plupart d’entre eux. Des états des lieux sont établis par un personnel compétent, des architectes de l’Etat et des conservateurs du patrimoine font des études et des propositions, la question est de savoir si des suites sont données ou non à leurs préconisations, et c’est quand même souvent le cas.
Cependant vous avez raison, certains dirigeants sont acquis à la politique de la fuite en avant. Le projet du Grand Louvre sous Mitterrand n’a concerné que le centre du Louvre, et non pas les bâtiments de la cour carrée ni l’aile qui longe la Seine, et aucune restauration d’ampleur n’y a été faite depuis. Les présidents successifs ont fait le choix de la création d’un nouveau département des Arts de l’Islam, puis d’un département des Arts de Byzance et lorsqu’elle est arrivée, Laurence des Cars a décidé de réunir ces deux départements à celui des Grecs et des Romains afin de les inscrire dans la continuité de l’héritage occidental et de renouveler ainsi l’écriture de l’histoire de l’art. Sans doute est-ce très novateur mais pendant ce temps les désordres du reste du Louvre se sont aggravés.
Vous relevez également un point important : le fossé qui sépare “les élites nationales” du peuple qui a la passion du patrimoine, celles-ci s’égarent, n’est-ce pas, en prêtant leur propre hantise aux Français, en voulant croire que l’art vivant est un “puissant produit d’appel” ?
Les chiffres que le ministère de la culture se plait à collationner le démontrent, la fréquentation du patrimoine est la première sortie culturelle des Français, la plus populaire et la mieux répartie sur le territoire et selon les âges. C’est aussi celle qui nous vaut notre premier rang comme destination touristique. La création reste pour l’essentiel une préoccupation des élites, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas s’en occuper.
Christophe Leribault vient d’être nommé à la tête du Louvre, doit-il mettre entre parenthèses le projet présidentiel du Louvre-Nouvelle Renaissance ?
J’ai confiance en Christophe Leribault ; à Versailles, il a pris conscience des vraies urgences, c’est un homme qui commence par le commencement. Mais au Louvre, s’il peut corriger la trajectoire dans le bon sens, il ne peut ignorer les injonctions du pouvoir et Emmanuel Macron tient à son projet Louvre-Nouvelle Renaissance. Comme Mitterrand en son temps s’était arrangé pour que l’Opéra Bastille soit assuré de son avenir avant de perdre les élections législatives de 1986, dans les derniers temps d’un mandat, les choses s’accélèrent afin de rendre les décisions irréversibles. Ces grands établissements échappent aisément au contrôle du ministère mais non à celui du chef de l’Etat.
Au travers de ses lois, un pays dit quelque chose de son esprit, de sa philosophie, de ses priorités. Vous évoquez la loi Aillagon de 2003 qui favorisait le mécénat privé et d’entreprise, retoquée d’abord par la Cour des Comptes en 2020 et cette année par l’Inspection des Finances, considérant qu’il s’agissait de niches fiscales”, de ces soupçons funestes par gros temps de dettes budgétaires. Toutefois, vous le montrez bien, le mécénat n’est pas non plus sans revers, il pose ses exigences et celles-ci peuvent se révéler fort coûteuses pour l’institution.
Je désapprouve la Cour des Comptes sur ce point : constatant le succès de la loi Aillagon, elle a recommandé le durcissement des règles et le ministère des Finances a été trop content d’obtempérer. Du seul point de vue des finances publiques, c’est un mauvais choix : les avantages fiscaux coûtent toujours moins cher à l’Etat que de devoir assumer seul les dépenses.
Ce que je signale et que vous avez relevé est qu’une dépendance excessive a pour effet néfaste une soumission aux exigences, aux goûts et aux agendas des mécènes. Il y a un équilibre à trouver. L’Etat a tort de contraindre les grands établissements à se placer dans cette dépendance. Je cite l’exemple d’un mécénat mal employé : celui de la “restitution” qui n’en est d’ailleurs pas une, cet état n’ayant jamais existé, de la grille royale de Versailles. Un mécène l’a financée en grande partie mais le reste dû être budgété par le château alors même que l’urgence était dans des priorités sanitaires.
Je prendrai un autre exemple : quand j’ai commencé comme directeur du patrimoine à signer des contrats de mécénat pour les jardins de Versailles, je savais que l’on pouvait trouver des mécènes pour restaurer des bosquets : on peut y attacher le nom du mécène, la chose est flatteuse. Je signais donc mais en rappelant aux équipes du château que refaire des bosquets sans s’occuper des sols et des réseaux d’eau qui y circulent, c’est de l’argent perdu. Mais comme cela ne se voit pas, on ne peut compter sur les mécènes pour les financer, il faut donc que l’Etat les finance en priorité. La tempête de 1999 survenue peu après a malheureusement confirmé ce diagnostic.
Je ne fus pas assez écoutée ou ma préconisation a été oubliée après mon départ, et lors de la tempête de 1999, on en a vu les conséquences.
Le mécénat est donc salutaire si et seulement, pendant que celui-ci finance les aspects visibles du patrimoine, l’argent public est investi dans les travaux de structure. Mais les politiques eux aussi veulent du clinquant. Et c’est ainsi que l’on se retrouve avec la galerie Campana refaite à grand frais par Jean-Luc Martinez, rouverte en 2023 et refermée deux ans plus tard parce qu’on avait négligé de vérifier la solidité des planchers de l’étage supérieur.
Quant au Pavillon des sessions transformé en Galerie des Cinq Continents inauguré il y a peu, le chantier ne s’imposait en aucune façon – où était l’urgence d’une muséologie nouvelle ? Mais Marc Ladreit de Lacharrière a proposé de financer l’opération. Admettons, il n’en reste pas moins qu’il n’a pas pris en charge les frais de structure (ceux de la maîtrise d’ouvrage notamment) et que ceux-ci incombent au Louvre. Et une fois encore, le Louvre a éprouvé le besoin de passer une commande d’art contemporain pour décorer l’entrée.
Ce qui nous fait cruellement et obstinément défaut, que ce soit à la tête des institutions comme de l’Etat, ce sont des serviteurs de la France, de ses trésors et de sa continuité historique ? Des êtres qui possèdent un sens aigu des institutions et des fondations, des fondements, qui savent que servir est une noble chose et les rendra dignes de demeurer dans les mémoires ?
Comme je l’ai déjà écrit dans Le gouvernement de la culture, les maux du ministère de la culture sont ceux de l’Etat, on ne peut espérer le réformer sans réformer l’Etat. Ce qui est particulièrement grave en France où l’Etat est au centre de tout. Raison pour laquelle je dénonce un système plutôt que des personnalités.
Êtes-vous favorable à la conversion du ministère de la culture en un ministère exclusivement chargé du patrimoine ?
Cela a été très longtemps le choix de l’Italie avec le ministère des Biens culturels, mais elle y a ajouté ensuite un ministère de la Création… Donc je ne vois pas l’intérêt !
Que préconisez-vous pour sauver notre héritage patrimonial ?
Il faut refaire des lois de programmation budgétaire pluriannuelle pour le patrimoine, qui donnent de la visibilité aux entreprises et permettent les projets de long terme. La dernière a été votée lorsque j’étais directeur du patrimoine, à l’initiative de Jacques Toubon. J’ai cité au début de notre entretien, André Chastel : pour sauver l’héritage dont la perte est un sacrifice, il nous faut consentir à faire des sacrifices. Là est toute la question : y sommes-nous, nos dirigeants y sont-ils disposés ?
Alerte sur le patrimoine, Maryvonne de Saint Pulgent, « Tracts », n° 73, Gallimard, 2026. 64 pages





