Accueil Monde Le vol Flydubai, une métaphore de la vie en Israël

Le vol Flydubai, une métaphore de la vie en Israël

L'instinct de survie n'attend pas les permissions


Le vol Flydubai, une métaphore de la vie en Israël
Les passagers ayant subi un atterrissage d'urgence en Arabie saoudite après une tentative d'attentat, arrivent finalement à Tel Aviv après avoir pris un autre vol, 30 septembre 2026 © Ohad Zwigenberg/AP/SIPA

Après l’attentat terroriste évité la semaine dernière dans un vol entre Dubaï et Tel-Aviv, la compagnie Flydubai a décidé de ne plus desservir Israël jusqu’à nouvel ordre. Destination sensible! Mais au-delà du choc, cet épisode agit comme un miroir saisissant: les Israéliens ont le sentiment d’y retrouver leur réalité quotidienne — celle d’une urgence absolue où la survie dépend de l’action immédiate, alors qu’on ne transmet que des récits déformés de la situation au Proche-Orient au monde extérieur qui observe sans grande émotion.


J’ai préféré attendre quelques jours avant d’écrire sur l’affaire du vol Flydubai. Le temps de comprendre l’enchaînement des faits, d’écouter les passagers et de lire les réactions internationales. Je dois dire que je n’ai pas été déçue. Cet avion entre Dubaï et Tel-Aviv est une métaphore presque trop parfaite de la manière dont nous, Israéliens, vivons notre vie et l’Histoire. Et de la distance vertigineuse entre ce que nous vivons de l’intérieur et la façon dont cette même histoire est racontée, parfois – souvent – travestie, à l’extérieur.

Des bruits de hurlements à proximité du cockpit

Les faits, d’abord. Mercredi matin, le vol FZ1073 décolle de Dubaï. À bord, une majorité d’Israéliens qui rentrent chez eux, sur l’une de ces lignes devenues banales depuis les accords d’Abraham.

Deux heures plus tard, des passagers qui attendent devant les toilettes, près du cockpit, entendent des hurlements. La porte n’est pas verrouillée. Ils l’entrebâillent et s’engouffrent. Le commandant est ensanglanté : le copilote vient de l’attaquer avec une hache de secours. Dans cet espace minuscule, à dix mille mètres d’altitude, les passagers le maîtrisent et l’attachent avec des fils d’écouteurs. Pendant ce temps, l’avion plonge.

A lire aussi: Six ans après, les accords d’Abraham sont toujours debout

Yaniv Hayoun se trouve à bord de cet avion. Le plombier est un fidèle de Dangers dans le ciel, une émission sur les catastrophes aériennes. Sa femme déteste la regarder, mais ce matin-là, au-dessus de l’Arabie saoudite, un détail qui paraissait anecdotique lui revient. Il sait comment redresser l’avion et il le fait d’instinct. C’est la tushiya israélienne dans toute sa splendeur : la capacité à improviser dans l’urgence, à trouver une solution quand il n’y en a pas, à agir avec ce qu’on a sous la main, sans attendre une autorisation qui, si elle vient, viendra trop tard. Dans cet avion aux 174 passagers, « chaque passager avait un rôle précis » comme l’écrira plus tard Assaf Rejwan, un autre héros du vol. L’un partage sa connexion Wi-Fi. Une Australienne est la seule à joindre Israël depuis l’espace aérien saoudien. D’autres communiquent avec les services de sécurité. Une femme récite des Psaumes. Un dentiste prodigue les premiers secours au pilote grièvement blessé par l’assaillant. Puis un pilote voyageant parmi les passagers prend les commandes et pose l’appareil en Arabie saoudite. « Arabie saoudite, Angola, n’importe où, raconte Yaniv Hayoun. Pourvu qu’on atterrisse. » Ce n’est que sur le tarmac que les passagers découvrent qu’une partie de l’aile manque.

Mondes parallèles

A la question, comment avez-vous su quoi faire, Yaniv répond humblement, « nous étions entre l’adrénaline de la peur et de la survie mais surtout obligés d’y arriver. »

Cette phrase dépasse le vol FZ1073. Nous vivons en Israël comme dans cet avion. L’essayiste britannique Douglas Murray l’a résumé ainsi : « Ce qui s’est passé mercredi matin dans le ciel d’Arabie saoudite constitue une métaphore de ces trois dernières années de guerre. Les Israéliens ont vu une menace existentielle, ont pris les choses en main et ont décidé eux-mêmes de la direction à suivre. »

Israël n’a pas le temps d’attendre des validations extérieures qui prendront le temps infini que l’Etat en état d’urgence n’a pas.

Mais pendant que les faits parlaient d’un avion qui plonge, d’un commandant ensanglanté, d’un copilote armé d’une hache, Marianne titrait assez maladroitement : « Atterrissage d’urgence d’un vol Dubaï-Tel-Aviv : une altercation entre les pilotes à l’origine de « l’incident ». » Tandis que la vidéo d’Assaf Rejwan, avec le front ensanglanté faisait déjà le tour du monde et parlait déjà d’un terroriste neutralisé… A ce stade, nous ne parlons plus d’une distance entre Israël et le reste du monde, mais de mondes parallèles.

A lire aussi: Pourquoi je préfère écouter Sophia Aram à Radio Nova

Depuis le 7-Octobre, c’est devenu pour beaucoup d’Israéliens une expérience quotidienne.

Je la retrouve jusque dans la diversion des regards sur les mêmes images. À propos de la cinquième saison de Fauda, Libération écrit qu’elle raconte « le traumatisme d’une société travaillée par le désir de vengeance ». Depuis Israël, j’y vois presque l’inverse : une société travaillée par la peur que cela recommence. Avant, la série Fauda nous paraissait excessive : des frontières poreuses, des terroristes avec toujours un coup d’avance. Puis la réalité a dépassé la fiction. Aujourd’hui, quand la série fait planer l’ombre d’un second 7-Octobre, ce n’est pas la vengeance que je ressens. C’est la peur que nous n’ayons rien appris et que cela recommence.

Encore une fois, nous ne regardons pas le même avion. Quelques heures après l’atterrissage, une blague circulait déjà sur les réseaux : le plan d’une cabine, quelques sièges marqués d’une étoile de David, et cette publicité fictive : « Nouvelle option en classe premium : asseyez-vous à côté d’Israéliens pour une sécurité supplémentaire. »



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Bataille à la barre
Nathalie Ohana est coach, conférencière et auteure

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération