Monsieur Nostalgie nous parle d’un temps où les émissions littéraires à la télévision suscitaient le débat contradictoire et non le robinet à humanités convenues. Un match des légendes opposait Jean Dutourd à Alain Robbe-Grillet!
De la confrontation courtoise naissait jadis une forme de tension intellectuelle délectable. Nous n’étions pas dans le déversoir à vagues idées générales, inoffensives et tellement attendues. Ce que j’appelle le temps béat, oscillant entre la gêne des propos sans poids et la démagogie contrite. L’écrivain en promotion, paniqué, mesurant ses mots, intimidé par la caméra, boutiquier ayant peur de faire fuir sa clientèle, enfile les banalités avec le frisson de tout perdre sur une phrase, sur une opinion, sur un geste. L’enjeu commercial est tel qu’il semble empêché, alors, à la manière des écoliers pris en flagrant délit d’impasse sur un sujet, l’homme de lettres actuel s’engouffre dans les lieux communs, use d’un vocabulaire étique, marmonne quelques vérités tautologiques, paraphrase et perd toute singularité aux yeux du public.
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Je vous parle d’un temps où la littérature osait encore la controverse
À trop respecter le moule, le cadre, à taire sa propre vision originale (quand il en a une), il risque au mieux la transparence, au pire l’agacement des lecteurs. Ne le blâmons pas, chacun doit survivre dans un environnement concurrentiel et fortement dégradé ces derniers mois. Emprunter le chemin le moins piégeux, en espérant séduire la ménagère, son éditeur, les journalistes et les libraires, est cependant un pari bien hasardeux sur l’avenir. Que retiendra-t-on de lui ? Un bruit de fond entendu mille fois, une conversation poussive où tous les invités se félicitent d’être des gens bien, une unanimité de façade, une connivence suspecte. Aucune irrégularité. Aucun tremblement. Aucune nervosité. Aucun débat frictionnant qui ouvre des champs nouveaux ; une grande lassitude noie alors ces ensembles vertueux et téléguidés.
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Quand Pivot faisait monter la mayonnaise
Il n’en fut pas toujours ainsi. Pourquoi aime-t-on revoir les émissions de Bernard Pivot ? Parce qu’il savait monter la mayonnaise, voire la maïeutique des écrivains. En son temps, on lui reprocha de réduire la littérature à des fins mercantiles, de scénariser les oppositions ; en résumé, de faire du spectacle. Pivot, habile soyeux lyonnais, organisait les plateaux d’Apostrophes avec la volonté d’animer, d’agiter, d’allumer le feu. Et, à la fin des années 1970, il y parvenait presque tous les vendredis. On regarde ces joutes avec nostalgie et excitation, avec aussi le désespoir de vivre dans une époque totalement dénervée. Abâtardie.
Je ne parle pas ici des émissions revues jusqu’à plus soif, extraits de bêtisiers usés jusqu’à la corde où l’on voit, par exemple, un écrivain américain ayant abusé de Sancerre. Ces morceaux de bravoure, pathétiques et réducteurs, ne reflètent pas l’ambiance générale. Il y eut des dizaines d’émissions sans clashs visuels où des opinions tranchées, différentes, irréconciliables sur le papier, se percutaient au service de l’information. Les téléspectateurs en sortaient grandis, instruits, nourris et donc curieux.
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Sur le thème générique « Des goûts et des couleurs », Pivot recevait en 1978 deux écoles de pensée distinctes. D’un côté, les théoriciens du nouveau roman, Robbe-Grillet, agronome apôtre du glissement, installé à côté de Perec et son Mode d’emploi ; en face, Jean Dutourd, fraîchement élu à l’Académie française, et le critique Jacques Brenner. S’ajoutait Michel-Antoine Burnier, venu avec son très drôle Roland Barthes sans peine ; le commentaire du commentaire du colloque de Cerisy vaut largement les meilleurs sketchs de Desproges. D’apparence calme, même si quelques coups bas fusèrent par moments, la discussion abordait un sujet essentiel : qu’est-ce que le nœud de l’écriture ? Chacun, avec des arguments très clairs, pouvait choisir son camp. On était soit du côté du style « classique », soit de la construction « moderne ». Un affable Robbe-Grillet ne manquait pas de talent pour décortiquer ses mondes parallèles et un olympien Dutourd pour le ramener à la joliesse d’une phrase harmonieuse. Nous apprenions au contact de ces passeurs.
La même année, Félicien Marceau, dans une émission intitulée « Le roman en liberté », avait gentiment bataillé face à Christine Arnothy sur la part d’imaginaire dans le roman. Il y a bien longtemps que la télévision ne s’empare plus de la littérature et ne produit plus cette intelligence partagée.
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