Accueil Culture Quand Jack Palmer rencontrait Bernard Pivot

Quand Jack Palmer rencontrait Bernard Pivot

“Les disparus d’Apostrophes”, 1982 (Dargaud)


Quand Jack Palmer rencontrait Bernard Pivot
© Dargaud

Monsieur Nostalgie poursuit sa quête de la Bédéthèque idéale en faisant la connaissance de Jack Palmer, le plus déplorable détective privé du 9ème art, créé par René Pétillon (1945-2018). Retrouvons-le au début de sa carrière dans Les disparus d’Apostrophes, une enquête parue en 1982 chez Dargaud…


L’imperméable sur les talons, le chapeau mou sur la tête dès le réveil, un nez en forme de patate, court sur pattes, une absence de jugeote, une étrangeté ambulante, Jack Palmer, confus, brouillon, inapte congénital, mène ses enquêtes en dépit du bon sens. Il n’a pas de flair. Il n’est pas franchement courageux. Il n’a aucun esprit d’initiative. Il se trouve toujours au mauvais endroit au mauvais moment. Et, miracle, il s’en sort à chaque fois, indemne. Il lui arrive même de réussir certaines missions par le plus grand des hasards et contre sa volonté. Car Jack Palmer est le détective privé le plus nul de sa génération, mais aussi le plus drôle, le plus déconcertant et le plus anarchiste. Il est la négation du métier. Il est le contraire de toute vraisemblance, et c’est pour ça que nous le vénérons. Il est le dernier dodo, le dernier des Mohicans, le dernier des dadaïstes, le mouton à cinq pattes, le dahu, l’homme venu d’ailleurs, le lampiste merveilleux, le figurant encombrant, l’antihéros très gênant.

A lire du même auteur: La France de Sempé

Ahuri, ravi de la crèche, raisonnant à vide, inconscient du danger et des intérêts en jeu, totalement à l’ouest, inculte politiquement, il passe à côté de toutes les interactions sociales cohérentes du quotidien. Il répond toujours à côté de la plaque. Il n’a pas le permis de conduire. Il ne possède même pas une chaise dans son bureau, qui fait office de chambre de bonne. Poliment, il propose à ses clients de s’asseoir sur son lit de camp. Il est l’anti-professionnel par nature, sous le joug permanent de sa voisine de palier, qui lui emprunte téléviseur, radiateur et planche à repasser. Ce raté, touché par la grâce de l’incompétence, nous venge des experts, des crânes d’œuf et des visionnaires patibulaires.

Palmer n’a aucune intention de diriger nos vies, la sienne étant déjà acrobatique et nébuleuse. Par son manque de tact, d’à-propos, de conversation intelligible avec autrui, de surmoi, il dérègle tous les systèmes par sa seule présence. Il est la hantise des policiers, des victimes et des coupables. Il envenime toutes les situations pour notre plus grand bonheur. Il est le dieu de la pluie et de la scoumoune. Il laisse derrière lui un champ incompréhensible, un non-sens délicieusement crispant.

Ne rencontrez pas Palmer, sinon votre existence connaîtra des failles temporelles. Il est un agent perturbateur en puissance. Il avance sur une voie parallèle aux autres êtres humains. Avant que Pétillon n’en fasse un héros cinématographique sous les traits de Christian Clavier, bien avant la gloire, Palmer (né en 1974) se lança, en 1982, dans une enquête dans le milieu du livre, sur le plateau d’« Apostrophes », émission alors phare de l’homo-écrivain-economicus.

A lire du même auteur: Pivot, l’homme qui multipliait les livres

Ce soir-là, les invités étaient venus évoquer la figure de Paul Claudel. Chez Pétillon (texte et dessins), vous vous doutez bien que l’angle de vue est baroque et cataclysmique. Les auteurs ont écrit des livres aussi surréalistes que le « Code Claudel », un code de la route illustré, un essai sur les liens entre Claudel et la Mafia, ou encore « Claudel dans la mêlée », l’irruption de la foi derrière un pilier du XV de France. 

Tous disparaissent le lendemain de la diffusion. La mère de l’un d’entre eux, qui a la fâcheuse habitude de tricoter des pulls immondes, fait appel au peu recommandable Palmer. Comment l’a-t-elle choisi ? « Eh bien, absolument par hasard, dans l’annuaire… votre nom m’a inspiré confiance », lui dit-elle. Il est disponible immédiatement, car il n’a pas de travail depuis six mois. Palmer, au courant de rien, ne lisant pas la presse, sauf les pages culturelles de France-Soir, se retrouve au cœur d’un imbroglio. Pétillon connaît bien le monde de l’édition et des journaux au début des années 1980 : c’est l’occasion de caricaturer un milieu particulièrement faisandé.

 A lire aussi: Présumé coupable

Jean-Edern Alien, clone hilarant d’un autre Jean-Edern, débarque tel un running gag dès que la porte des studios s’entrouvre. Il n’est jamais invité, mais s’incruste partout, tel le vengeur ou le concombre masqué. Ironie de l’histoire, le vrai Jean-Edern sera « kidnappé » cette même année-là. Encore un coup de la malédiction Palmer !

Les disparus d’Apostrophes, René Pétillon, 1982, Dargaud, 46 pages.




Article précédent L’or du Minas Gerais
Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération