Un ancien ministre sans chauffeur, un président sans puissance et un peuple sommé de sortir du sommeil: récit d’une France au bord du réveil brutal
Apprenant, le 1 er janvier, qu’il n’avait plus droit au chauffeur offert par la République, l’ex-ministre de l’Intérieur (2000-2002), Daniel Vaillant (PS), a lâché : « Comment je fais, moi ? ». Le Premier ministre a eu raison de supprimer ces privilèges exorbitants. Toutefois le geste de Sébastien Lecornu, qui sait jouer la modestie, ne calmera pas la colère populaire. Au contraire : la plainte du mandarin socialiste, contraint de prendre le métro avec la populace, justifie l’exaspération des gens ordinaires.
Ces citoyens marginalisés entendent désormais se faire entendre. Or, en confirmant, le 31 décembre, sa résolution à « tenir » orgueilleusement jusqu’au terme de son mandat, Emmanuel Macron a pris le risque d’exacerber le dégagisme contre les castes inutiles, fardeaux des Français. En 2026, c’est un pays amorphe et vulnérable en tout que présidera le chef de l’Etat. L’appui de M. Macron, samedi, à la décision de Donald Trump de faire arrêter le dictateur vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse sortis de leur lit, est un hommage à ce qui lui manque: la puissance et l’idée claire. La stabilité dont se réclame l’habile Lecornu procède d’indigents compromis parlementaires destinés à éviter les urnes en cas de dissolution. En fait, tous les éléments d’un changement de régime sont en place. J’exposerai les ressorts de ce grand basculement dans un court essai (La Révolution des oubliés, 128 pages), à paraître chez Fayard le 4 février. J’y défendrai notamment le constat que le peuple oublié est appelé à être l’homme providentiel attendu. Lui seul peut sauver la nation de son déclin, pourvu que de nouvelles élites, rompant avec le système mondialiste, écoutent et consultent enfin les Français enracinés et leur bon sens.
La France peut encore être sauvée, si la société civile se délivre de sa somnolence apparente. « Car mourir c’est dormir », rappelle Hamlet[1]. Le temps immobile, qui s’annonce jusqu’à la présidentielle de 2027, offre l’occasion pour les droites de consolider une doctrine commune. Là où La France Insoumise a élaboré, avec son Institut La Boëtie, une stratégie pour promouvoir sa nouvelle France immigrée – vision racialiste mais intellectuellement élaborée – l’éparpillement des cercles de réflexion se rattachant à la droite (libérale, souverainiste, sociale, etc.) entrave l’élaboration d’un projet alternatif cohérent. Celui qui a le mieux perçu le monde qui vient, outre Alexandre Jardin et son mouvement Les Gueux, est un saltimbanque de la télévision : quand Patrick Sébastien, qui a lancé son mouvement « ça suffit », explique, parlant de la présidentielle : « Je ne veux pas me présenter, je veux vous présenter », l’amuseur populaire met le doigt sur la crise de la démocratie qui reste à résoudre. En invitant les Français à lui envoyer leurs propositions afin qu’il les répercute, Sébastien bricole l’ébauche d’un processus qui, plus élaboré, pourrait pallier les lacunes des « experts » et autres « scientifiques » coupés de la vie réelle. L’urgence est de redonner la parole au peuple souverain, afin qu’il soit maître de son destin. Cet impératif vaut aussi pour les Vénézuéliens délivrés de leur tyran narco-terroriste, ou pour les Ukrainiens soumis à la guerre des autres. Sans oublier les Iraniens qui depuis une semaine défient leurs geôliers enturbannés.
[1] William Shakespeare, la tragédie d’Hamlet, prince du Danemark, dans une nouvelle traduction interprétée par Frédéric Boyer (Gallimard)
Depuis plusieurs jours, l’Iran est secoué par une vague de manifestations déclenchée par un effondrement économique de grande ampleur. Elle s’est rapidement transformée en contestation politique ouverte du régime islamique, révélant la fracture profonde entre le pouvoir islamiste et la société.
Depuis fin décembre, l’Iran est secoué par de nouvelles manifestations contre le régime des mollahs, au pouvoir depuis 1979. Le déclencheur immédiat des manifestations a été la chute spectaculaire de la monnaie nationale, le rial, qui a atteint des niveaux historiques, autour de 1,4 à 1,45 million de rials pour un dollar, soit une perte de plus de la moitié de sa valeur en quelques mois. Cette dépréciation s’est traduite par une inflation galopante, avec des hausses des prix des biens essentiels à la vie courante – notamment des aliments – qui ont rendu la vie extrêmement difficile pour de nombreux Iraniens
Pour une population où les salaires stagnent, cela a signifié la perte progressive de revenus et de l’épargne des ménages, alimentant une colère sociale importante. Très rapidement, les commerçants du bazar de Téhéran, la capitale, ont fermé leurs boutiques afin de protester contre cette situation qui les étrangle. Une décision qui a servi de catalyseur à une mobilisation plus large dans d’autres villes.
Embrasement
A travers l’Iran, un scénario se répète. De nombreux manifestants ont exprimé leur mécontentement général : dénonciation de la corruption, refus de la répression, et aspirations à davantage de liberté et de changement institutionnel. Des étudiants, des travailleurs et des secteurs plus larges de la société iranienne se sont joints aux protestations, transformant le mouvement en un phénomène à la fois économique et politique. Aux causes internes s’ajoutent également des facteurs externes : les sanctions internationales rétablies en 2025, liées au programme nucléaire iranien, ont aggravé l’accès du pays aux marchés mondiaux et pesé sur l’économie. De plus, des tensions régionales, dont une guerre de douze jours la même année avec Israël et des frappes ciblées sur des sites iraniens importants, ont accentué l’incertitude économique.
Dépassé par l’ampleur des manifestations, le gouvernement iranien a tenté d’apaiser la situation en affirmant tenir compte des revendications et que des solutions seraient très vite apportées. Sans que cela ne stoppe les rassemblements pour autant. Tout le pays s’est embrasé en quelques jours, les manifestants scandant des slogans clairement hostiles au Guide suprême Ali Khamenei (certains appelant à sa mort) et un soutien de plus en plus visible à l’opposition en exil, incarnée notamment par le prince héritier Reza Pahlavi dont le nom résonne parfois désormais dans les grandes villes de l’ancienne Perse.
Le nom des Pahlavi, slogan principal des manifestants
Parmi les slogans criés par les manifestants : « Javid Shah » (« Vive le Shah ! »), « C’est la bataille finale » ou « Pahlavi reviendra » sont devenus les signes de contestation au pouvoir en place. Bien qu’il soit difficile d’affirmer avec certitude que les Iraniens réclament le retour de la monarchie, ces cris de ralliement illustrent le regain d’une référence monarchique longtemps taboue dans l’espace public iranien. Pour les plus radicaux des mollahs, le symbole évident d’un complot ourdi par la dynastie en exil qui a fait de la chute du régime théocratique un but à atteindre… Un régime qui accuse régulièrement la maison impériale d’être financée par l’Arabie Saoudite ou Israël (pays où s’est rendu à diverses reprises le prince Reza Pahlavi ou des délégations le représentant). Deux nations avec lesquelles l’Iran est en conflit géopolitique ouvert.
Depuis des mois, le prince Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d’Iran, 65 ans, s’est imposé comme une figure d’opposition, devenant le visage d’un Iran libre et démocratique. Multipliant les interviews télévisées et déclarations publiques, il n’a eu de cesse de réclamer le soutien d’une communauté internationale très frileuse à l’égard des évènements en cours. Dans ce contexte révolutionnaire, le prétendant au trône s’est à nouveau adressé à ses compatriotes sur ses nombreux réseaux sociaux. « Votre présence dans les rues à travers l’Iran a allumé la flamme d’une révolution nationale. Poursuivre et amplifier cette présence, et reprendre le contrôle des rues, est aujourd’hui notre priorité absolue », a déclaré le fils de Mohammed Reza Shah. « L’Iran et ses rues appartiennent à la nation iranienne. Et nous vaincrons, car nous sommes unis et nombreux », assure-t-il, certain que les mollahs ne vont pas tarder à tomber.
Au sein de la diaspora, l’affaire semble déjà entendue. Selon l’institut Gamaan qui a effectué un sondage sur cette question (2024), seuls 21% des Iraniens en exil souhaitent le retour de la monarchie. Malgré tout, cette même enquête (qui ne prend pas en compte le sentiment des Iraniens de l’intérieur) révèle que Reza Pahlavi reste la personnalité la plus suivie et reconnue comme principal leader de l’opposition avec 31% d’opinion favorable. Afin de rassembler le plus largement possible sous son nom, il a promis de diriger un conseil national de transition qui, une fois l’Iran libéré de ses chaînes religieuses, devra élaborer une nouvelle constitution et soumettre la question du futur régime à un référendum : monarchie ou république. Une stratégie mise en place afin de rassurer toutes les composantes de l’opposition, y compris celle de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI) – qui a fait des Pahlavi sa bête noire.
Un régime à l’agonie ?
Si le régime iranien a affirmé qu’il tenait compte des revendications des manifestants, l’ampleur des rassemblements semble démontrer un pouvoir à l’agonie et qui entend durcir sa répression, à l’instar des autres mouvements de ce type qui éclatent régulièrement depuis 2018. Le procureur général Mohammad Movahedi-Azad a déclaré comprendre les protestations, à condition qu’elles restent légales, tout en mettant en garde contre des « tentatives organisées de détournement » et une « manipulation systématique » alimentée, selon lui, par des récits trompeurs et des réseaux médiatiques coordonnés.
La réaction des forces de sécurité ne s’est finalement pas faîte attendre : immédiate et brutale. Des images et témoignages font état de tirs de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et d’affrontements directs dans plusieurs villes, notamment à Nahavand, Asadabad et Hamadan, entre manifestants et les gardiens de la révolution qui ont tourné au drame. Selon certaines vidéos distillées sur X (anciennement Twitter), des partisans du régime sont poursuivis et lynchés. Un bâtiment officiel dans le sud du pays a été pris d’assaut et incendié, le gouverneur de la province a pris la fuite. « Certains manifestants jettent des pierres sur les bâtiments administratifs de la ville de Lordegan, dont le gouvernorat, la mosquée, la Fondation des martyrs, la mairie et des banques, avant de se diriger vers le gouvernorat » comme l’évoque l’agence de presse FARS. En retour, les mollahs ont ordonné l’arrestation de nombreux opposants au sort incertain. Rien que sur l’année 2025, un millier d’Iraniens, accusés d’avoir enfreint les lois ou d’activités terroristes, ont été condamnés à mort.
Quelles conséquences géopolitiques en cas d’effondrement du régime islamique ?
Certains élus américains le souhaitent. Néanmoins, une intervention directe des États-Unis visant à renverser le régime n’est pas actuellement envisagée comme une option prioritaire par le président Donald Trump, en raison de contraintes politiques internes, de risques élevés et d’une stratégie plutôt axée sur des pressions ciblées (sanctions, opérations de non-prolifération) que sur un changement de régime par la force. Mais, si le régime iranien venait à s’effondrer — que ce soit par un mouvement interne prolongé ou un affaiblissement institutionnel progressif — l’impact sur l’architecture du Moyen-Orient serait profond.
L’Iran est un acteur pivot du « croissant chiite , » et un soutien essentiel de Hezbollah au Liban, des milices chiites en Irak, potentiellement du nouveau régime syrien. Sa disparition modifierait immédiatement ces équilibres. Certains observateurs estiment même que la chute du régime serait « un sérieux revers » pour le président Vladimir Poutine, qui s’appuie sur Téhéran comme allié stratégique, même si Moscou a aussi tenté de se distancier à certains moments.
La carte des alliances et des rivalités régionales serait aussi profondément redessinée : Israël perdrait un de ses principaux adversaires déclarés, mais pourrait aussi se trouver face à un vide stratégique imprévisible, susceptible d’entraîner des actions plus directes sur d’autres acteurs pour combler ce vide (comme une accentuation de son conflit avec le Hamas dans la bande palestinienne de Gaza). Les monarchies du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite, pourraient chercher à étendre leur influence dans les zones autrefois dominées par Téhéran ou dans les marges sunnites d’un Iran fragmenté. La disparition de l’État iranien tel qu’on le connaît pourrait aussi encourager des groupes séparatistes internes (Kurdes, Baloutches, Azerbaïdjanais) à tenter de créer des zones autonomes ou indépendantes, avec une éventuelle ingérence de la Turquie et du Pakistan, risquant d’entraîner un délitement du territoire national. Selon certains analystes, cela pourrait même provoquer des conflits internes prolongés et des affrontements entre factions ethniques ou religieuses.
Au-delà des manifestations actuelles, la crise iranienne révèle un régime fragilisé, confronté à une contestation multiforme mêlant colère sociale, rejet politique et quête d’un avenir institutionnel différent. L’effondrement économique, qui n’a cessé de prendre de l’ampleur, a agi comme un révélateur d’un malaise ancien, tandis que la rue, désormais politisée, défie ouvertement l’autorité des mollahs malgré une répression implacable. Si l’issue de ce bras de fer demeure incertaine à ce stade, une évidence s’impose : le contrat entre l’État et la société iranienne est rompu.
Soutien politique de longue date du chavisme, Jean-Luc Mélenchon s’est précipité samedi soir place de la République pour dénoncer l’arrestation de Nicolas Maduro.
Il fut un temps où la gauche parlait au nom du peuple avec cette ferveur des causes imparfaites. Elle se trompait parfois, mais elle regardait encore les hommes dans les yeux. Aujourd’hui, une partie d’entre elle continue de parler du peuple comme on parle d’un concept, une Idée platonicienne flottant dans l’éther. Le peuple concret est devenu embarrassant, il vote mal, se révolte sans mode d’emploi, et meurt hors champ.
L’actualité en fournit une illustration presque pédagogique. Le soutien obstiné de Jean-Luc Mélenchon au régime de son ami Maduro n’est ni un malentendu ni une erreur passagère. C’est une fidélité idéologique qui préfère la cohérence du dogme à l’inconfort du réel.
Car que défend-on, en défendant Maduro, arrêté à Caracas – malgré le droit international – et exfiltré par les Américains ? Sûrement pas le peuple vénézuélien, ces millions de vies écrasées par l’hyperinflation, ces exilés qui fuient leur pays comme on quitte un corps hostile, ces opposants emprisonnés pour avoir cru que la liberté n’était pas négociable. On défend un régime « anti-impérialiste », contre les Etats-Unis d’Amérique, parce qu’il permet de sauver un récit révolutionnaire que les faits ont depuis longtemps rendu grotesque.
La même mécanique est à l’œuvre ailleurs. En Iran, quand des femmes sont battues ou tuées pour un voile mal ajusté, quand des étudiants sont poursuivis et exécutés, cette gauche – qui descend au premier appel place de la République – devient sourde et aveugle car la réalité est trop brutale, trop irréfutable. Au Venezuela, elle relativise la faim. Ailleurs, elle excuse et justifie la terreur dès lors que celle-ci cible l’Occident et son avatar israélien, honni jusqu’à l’obsession.
Qu’il s’agisse des mollahs iraniens ou de leurs relais (Hamas, Hezbollah, Houthis), le raisonnement est le même. Peu importe les peuples, pourvu que le camp soit le “bon”, ce que Robespierre formulait ainsi: « Périssent les hommes plutôt que les principes ». La gauche radicale ne pense plus en termes de vies humaines, mais d’alliances symboliques. Le peuple réel est trop complexe. Le peuple imaginaire, lui, est discipliné.
C’est ainsi que la gauche se retourne contre ce qu’elle prétend défendre, comme au temps de Staline, Mao, Pol Pot et d’autres. Elle parle de démocratie mais soutient des autocrates, pires ennemis de la liberté, en invoquant sans vergogne le droit international, pour l’oublier aussitôt quand il gêne ses indulgences idéologiques. Elle se dit « populaire » tout en méprisant ceux qui subissent ces régimes de sang, de peur, de persécution et de pénurie collective.
Le soutien au dictateur vénézuélien n’est donc pas une anomalie, c’est un symptôme. Le symptôme d’une gauche qui a cessé d’aimer le peuple pour aimer l’idée qu’elle s’en fait – et qui, pour sauver cette idée, accepte sans scrupule que des peuples soient écrasés. À ce stade, il ne s’agit plus d’un égarement, c’est un vrai renoncement moral. Qu’on se le dise, ce renoncement porte un nom. Il s’appelle la trahison, exercée contre les hommes, au nom de leur supposé salut.
« En quelque sorte ». La formule revient souvent dans la bouche de Jean-Louis Schefer (1938-2022). Il est le personnage central du documentaire que lui consacre Joachim Olender, cinéaste formé à l’école très exigeante du Fresnoy, et que le distributeur Camelia prend aujourd’hui le risque de sortir en salles, de façon probablement très confidentielle.
Aristocrate de la pensée
Interrompu par la mort du baron Schefer de Carlwaldt, huit jours à peine après le tournage de cette séquence montrant, en contre-plongée, le poète, écrivain, philosophe et théoricien du Septième art s’engager avec peine dans la descente de son raide escalier – saisissante métaphore de sa proche mise au tombeau ! -, le film donne voix, tout au long, à cet aristocrate de la pensée, disparu il y a bientôt quatre ans, très exactement le 7 juin 2022. Cigarette au bec, mise d’une impeccable et classique élégance, chevalière au doigt, chemise blanche repassée sans le moindre pli, traits ravinés d’ancien seigneur enserré dans le décor de bon goût, rangé avec un soin maniaque, de sa modeste maison de campagne, Schefer cite feu son ami, le prêtre historien et théologien Michel de Certeau (1925-1986) : « nous sommes des aristocrates dont on a oublié l’histoire ».
De fait, il est probable que bien peu, aujourd’hui, identifient vraiment cet écrivain, discrétion incarnée qui, dans le sillage de Roland Barthes, a nourri son œuvre de l’infatigable contemplation des images – celles de la peinture comme celles du cinéma. Dans les années 1990, Jean-Louis Schefer crée « L’Académie des Secrets », une sorte « d’abbaye de Thélème dont, selon Schefer lui-même, le sujet est la pensée des autres » : une société secrète dont les membres ignorent s’ils en font partie ou pas, « association de malfaiteurs » (sic) dont « la condition [fut qu’elle] ne servait à rien ». Ses membres (présumés) ? Jacqueline Risset, Paul Virilio, Serge Daney, Daniel Arasse, le génial cinéaste Raoul Ruiz, le mathématicien Marc Hindry et j’en passe…
Emouvant
Sur la trace de ces fantômes, Joachim Olender cède abondamment la parole à son héraut, dandy dissertant sans fin, et non sans ésotérisme, dans l’adoration viscérale du Greco, de Velázquez, de Fragonard, Vuillard, Bonnard ou Piero di Cosimo… D’une visite au Grand Palais à la National Gallery, jusqu’à un brin de conversation autour du thé avec l’historien Stephen Bann dans un confortable fauteuil-club en cuir du Savile Club, à Londres, L’Académie des Secrets – c’est donc le titre du film – convoque, de chapitre en chapitre (La Tache rouge, Origine du Crime, la Mort de Procris, la Case blanche, Passage de la nuit, La Pythie, l’Homme ordinaire au cinéma, Le Doigt d’un français, Dracula, etc.), quelques disciples du disparu : Fabrice Hergott, le directeur du Musée d’art moderne de la ville de Paris, le galeriste Yvon Lambert, ou encore l’historien de l’art Jean de Loisy, sans compter l’écrivain Suzanne Doppelt, ou Jean-Marc Ferrari, ci-devant « concierge » de l’Académie des Secrets… Un beau chien roux jappe et circule entre deux plans, et entre deux bandes-son, du prélude, choral et fugue de Jean-Sébastien Bach à l’adagio d’une sonate de Beethoven…
« Un fantôme n’a pas d’anatomie mais il a quelquefois un effet de présence sidérant », murmure Jean-Louis Schefer, désormais passé à l’état d’ectoplasme. Emouvantes restent la puissance de son regard, et l’énigme de sa parole, si singulière et déroutante. Il est vraisemblable que le présent documentaire, par ces temps d’inculture envahissante, n’attire que les spectateurs avertis. Au moins ce tombeau de Jean-Louis Schefer a-t-il le mérite d’exister.
L’Académie des Secrets. Documentaire de Joachim Olender. France, couleur, 2024. Durée : 1h53 En salles le 7 janvier 2026.
Multiculturalisme. Avant de prêter serment – à l’étonnement général – sur un Coran lors de son investiture, le maire de New-York gauchiste Zohran Mamdani a dû écarter une brebis galeuse de son équipe municipale, d’anciens messages où il était question de « Juifs avides d’argent »ayant été découverts.
Il se peut que bon nombre des New-Yorkais qui ont voté pour Zohran Mandani en novembre dernier, le propulsant à la tête de la mairie de la mégapole américaine, étaient alors fort loin d’imaginer que ce serait sur le Coran que le nouvel édile prêterait le serment solennel d’investiture. Et pourtant c’est bel et bien ce qui s’est produit. En deux temps. Une première fois aux douze coups de minuit dans la nuit du 31 décembre, en petit comité, sur les marches d’une station de métro désaffectée depuis 1945. Et une seconde fois, devant la mairie de la ville, avec la bénédiction du représentant de l’ultra gauche du parti démocrate, Bernie Sanders, et en présence de milliers de personnes.
Curieux choix que ce couloir de métro. L’élu l’a justifié en expliquant que cela évoquait pour lui, je cite, « l’importance des transports publics pour la vitalité, la santé et l’héritage de notre ville. » Je le redis, choix quand même très bizarre que cet ersatz de catacombes, ce lieu oublié et désert. Un autobus à plateforme aurait tout aussi bien fait l’affaire, d’autant qu’au programme du nouveau maire figurerait en bonne place la promesse de « bus gratuits et rapides. »
Aussi, selon un tout autre schéma que la banale et désuète célébration des transports en commun, il se pourrait bien que des esprits aussi malveillants que tordus finissent par voir dans cette scène improbable une allégorie du cheminement souterrain de l’idéologie dont l’élu musulman pourrait être éventuellement le porteur, plus proche d’un islamisme bien trempé que d’un islam bon enfant. Mais je le disais, seuls des esprits particulièrement pervers et complotistes iraient s’aventurer sur ce terrain-là.
Cependant, la prestation du serment sur le Coran n’est pas un fait qui relève de l’anecdote. Encore une fois, je ne suis pas du tout persuadé que beaucoup de New-Yorkais l’aient vu venir. Et je me pose une question. Comment serait-il possible qu’ils aient oublié, les habitants de cette ville, que c’est également sur le Coran que les terroristes des Tours jumelles et de leurs quelques trois mille morts avaient juré d’aller jusqu’au bout de leur équipée barbare ?
Vieux messages
Par quel sombre prodige un tel oubli a pu s’opérer ? Comment les populations de cette cité-là ont-elles pu porter à la tête de leurs institutions un personnage qui – quelles que soient au demeurant ses aptitudes et qualités personnelles – n’a jamais véritablement condamné cette autre équipée barbare, celle du Hamas, le 7-Octobre, en Israël, évitant soigneusement de la qualifier d’acte terroriste. Et qui, de surcroît, n’a cessé de reprendre à son compte l’accusation de génocide (il emploie le mot) commis par Israël, l’accusant de bombarder délibérément – je cite de nouveau – « habitations, hôpitaux, écoles sous les décombres. » Et puis il y a, pour faire bonne mesure, la découverte ces derniers jours de messages antisémites postés sur Twitter entre 2011 et 2014 par Catherine Almonte Da Costa, celle-là même qui venait d’être nommée responsable du recrutement de la ville. Devant la réprobation quasi générale, le nouveau maire n’a eu d’autre choix que de démissionner sa collaboratrice, se fendant au passage d’une déclaration solennelle dans laquelle il devait affirmer que « ces propos (ceux des messages en question) étaient inacceptables et qu’ils ne sont absolument pas représentatifs de lui-même ni des valeurs de son administration. » Dont acte. On respire. Reste toutefois à savoir ce qu’aurait donné le recrutement, sur quels critères il aurait été effectué, s’il avait dû être effectivement confié à une personne convaincue d’antisémitisme, et donc de racisme. Reste aussi à espérer que d’autres mauvaises surprises comme celles-ci, d’autres petites saloperies du même genre ne se trouvent pas cachées, plus ou moins en nombre, sous les tapis (rouges désormais) de la nouvelle municipalité.
On nous dit que 30% des membres de la communauté juive de la ville auraient voté en faveur de Zohran Mandani. Cela, avouerai-je, me laisse sans voix. Je ne comprends pas. Non, je ne comprends pas. Quelle interprétation livrer de cet état de fait dont la dimension rationnelle – s’il y en a une – m’échappe totalement ?
Il m’en vient une, qui, je le confesse, me saisit d’effroi. Une cité, une communauté humaine, qui viendrait à dépasser un certain seuil sur la pente de la décadence, n’entrerait-elle pas inéluctablement en voie d’autodestruction, de suicide pour parler cru ? On en serait presque à se poser pour de bon la question. Effroyable question…
Enfin, force est d’admettre que ce serment sur le Coran du premier magistrat d’une des plus importantes métropoles de notre Occident est une première qui ne manque pas de générer son pesant d’inquiétude. Attendons la suite. Sans panique mais avec vigilance. Pour l’heure, tachons donc de faire en sorte que cette première soit aussi la dernière.
Cette semaine, notre Picard favori et sa Sauvageonne sont en goguette dans la capitale…
Encore une (excellente) idée de ma Sauvageonne. Nous étions à Paris. « Vieux Yak ! Et si nous allions visiter le Musée d’art moderne ? » m’interpela-t-elle en secouant ses adorables plumes blondes et ébouriffées. « Ce que femme veut, Dieu le veut », songeai-je, tel Alexandre Dumas chapitrant La Reine Margot. Nous fonçâmes vers l’avenue du Président Wilson. Pourtant dotée d’un indéniable talent de peintre, la Sauvageonne, humble, est toujours prête à apprendre, à contempler d’autres expressions, d’autres créations pour irriguer le champ de sa propre inspiration. (Ces derniers temps, il y pousse de belles fleurs maritimes.) Nous nous régalâmes de notre visite. (En fait, nous nous régalâmes toute la journée ; nous l’allons montrer tout à l’heure.) Nous commençâmes par la salle Raoul-Dufy, superbe, avec ses quelque 250 panneaux consacrés à la modernité et à l’électricité. Puis, nous baguenaudâmes à notre rythme, souvent ensemble, parfois pas, car, confession en ce dernier jour de 2025, bien que très épris l’un de l’autre, la Sauvageonne et moi n’avons pas toujours les mêmes goûts picturaux. J’ai adoré les œuvres d’Henri Matisse, de Robert Delaunay (je ne pus m’empêcher de songer aux quelques lignes que Blaise Cendrars, dans les tranchées, lui avait écrites le 1er septembre 1915 sur un paquet de cigarettes), de Fernand Léger, de Georges Braque, d’Annette Messager (Les Interdictions en 2014), de Maurice de Vlaminck (sublime Bords de Seine, vers 1911 et ses bleus émouvants et si frais), de Marcel Gromaire (La Guerre, de 1925, avec ses Poilus aux visages métalliques et fermés), de Pierre Bonnard, de Lionel Sabatté (dont Le Tissu, réalisée à partir de peaux mortes collectées auprès de podologues, « rassemble en une seule entité d’innombrables fragments de corps différents », indique le panneau explicatif ; rarement nous avons autant ri devant une œuvre à la fois répugnante et originale).
Pierre Sallée, le chef du restaurant Les Marches, Paris 16e. Photo : Philippe Lacoche
En dehors de la toile en peaux de pieds, cette visite nous avait donné faim. Je me devais de calmer les ardeurs gustatives de ma Sauvageonne qui réclamait une auberge. La chance était de notre côté : du haut de l’escalier éponyme, j’aperçus la devanture des Marches (5, rue de la Manutention ; 01 47 23 52 80), restaurant équipé du logo tricolore LES ROUTIERS qui sentait si bon la France. Nous y courûmes ; l’établissement était plein comme un œuf mayonnaise (qui, du reste, figure au menu au prix de 6,50 €). Le menu, parlons-en ; il eût pu faire s’évanouir de plaisir ce gastronome de Kléber Haedens : escargots en coquilles, œufs pochés aux morilles, filet de bœuf sauce béarnaise, blanquette de veau à l’ancienne (22,50 €), rognons sauce dijonnaise, quenelles de brochet sauce Nantua, etc. J’en passe et des meilleurs. La Sauvageonne opta pour le filet de bœuf ; moi – après une longue hésitation du fait de ma passion pour la blanquette de veau-, pour le bœuf bourguignon (22,50 €) qui me fit mijoter dans un bonheur indicible. Bref, « Les Marches, c’est la France comme on l’aime », eût pu dire ce regretté et monarchiste de Kléber. Après la mousse au chocolat, n’en tenant plus, je fis appeler le chef pour le féliciter et le remercier pour ces instants de grâce. Ce fut ainsi que nous fîmes la connaissance de Pierre Sallée, titulaire d’un CAP et d’un bac pro cuisine, passé chez les grands chefs et grands restaurants : Jean-Paul Lacombe, Laurent Bouvier, brasserie Bocuse, à Lyon, etc. Auparavant basé à Annonay, en Ardèche, Pierre Sallée a eu la délicatesse de suivre son épouse à Paris et œuvre aujourd’hui aux Marches. Pierre Sallée : un artiste. Une adresse inoubliable.
Robert Delaunay « Symphonie colorée »Maurice Gomaire « La Guerre »
En ce premier dimanche de janvier, Monsieur Nostalgie, à l’heure des bilans et des résolutions, nous parle de quelques personnalités disparues en décembre mais aussi de joyeusetés à lire ou à voir en 2026…
Décembre est un mois cruel. Surtout dans les derniers jours. La dernière quinzaine fut, cette année encore, une hécatombe. Nous étions sous le coup du chapon et des guirlandes à led, épuisés par tant d’excès de table, végétant sur un canapé ramolli et méditant à notre misérable carrière littéraire. Nous manquions de ressort comme dans la chanson d’Aznavour. Et par l’entremise de la télévision et des réseaux sociaux, nous avons appris la disparition de quelques visages jadis aimés. Les fantômes du passé dansèrent alors dans nos yeux fatigués. On dira ce que l’on voudra sur les artistes mais ils sont de prodigieux véhicules de la mémoire. D’accord, ils ont tous les défauts des professions égotiques ; menteurs, hâbleurs et sermonneurs, un brin paranoïaque et sentimentaux. Et cependant, une voix sortie d’on ne sait où nous ramène directement dans les brumes de l’enfance ou de l’adolescence. On est ému. Secoué par les effluves du temps qui passe. Monique Tarbès était une fille du XIVème arrondissement à l’accent rocailleux. Déjà en soi, naître non loin du Lion de Denfert est assurément un motif de fierté parigote. Ce n’est pas Audiard qui me contredira, pourtant il avait la dent dure devant ce félin de cuivre planté au milieu d’un carrefour. Il lui trouvait un air d’hirondelle. Monique Tarbès traversa discrètement les comédies en se faisant toujours remarquer. C’est le signe des grands acteurs. Vous lui donniez un second, voire un troisième rôle, quelques lignes de réplique, un os bien maigre à ronger, elle vous transformait le peu en grand comique populaire. La geste et la faconde. Elle vous capturait l’esprit et vous retournait en quinze secondes, vous étiez au tapis ! Sa mélodie restera longtemps accrochée à nos souvenirs. Truculente dame pipi dans Tendre poulet et femme de ménage perturbant l’œuvre de François Merlin/Bob Saint-Clar dans Le Magnifique. C’est bizarre comme nous avons changé d’époque, nos plus grandes comédiennes n’ont qu’une envie : faire peuple. Sans y parvenir. Elles ont beau se grimer, on ne les croit pas. Monique Tarbès donnait du lustre, du mordant, du cran, de l’ironie et de la gouaille à la domesticité. De la matière humaine, ce n’est pas donné à tout le monde. Les gens de maison devraient lui ériger une statue. Dans cet avant-Noël, nous fumes frappés également par la mort de Chris Rea, le musicien britannique, d’ascendance italo-irlandaise. Lui aussi avait une voix identifiable. La voix des juke-boxes des campagnes berrichonnes à la programmation limitée. « The Road to Hell » accompagnait nos parties de baby-foot. Il y avait alors deux clans qui s’opposaient, les admirateurs de Chris Rea et ceux d’Hotel California des Eagles. Irréconciliables, chacun vantant la charge héroïque de ces deux tubes planétaires. Chris Rea aimait les voitures de course. J’ai acheté l’album « Auberge » seulement parce que figurait une Lotus Seven sur la pochette. Et puis, que dire, du dimanche 28 décembre, sinistre journée, BB s’en est allée, charriant avec elle, une civilisation engloutie, une certaine idée esthétique de la France, les joutes sous la couette, le Concorde et le mambo italiano de Dario Moreno. Notre âge d’or. Pour se consoler et attaquer la nouvelle année de bonne humeur. Il faut se dépoussiérer la tête. Oser les chemins de traverse. L’humour dégoupillant est de saison. Bruno Lafourcade, moraliste jubilatoire, bourreau du progressisme béat s’en donne à cœur joie dans Les Hyaines aux éditions La mouette de Minerve[1]. C’est le Dino Risi de la décadence française, à la fois observateur de nos dérives et de nos lâchetés. Il plante son Bic là où ça fait mal, et les faux vertueux ressortent de son art du portrait ou du dialogue corrosif, les pieds devant. Dans un registre aussi tonique et implacable, Gérald Sibleyras tout juste auréolé du Grand Prix du Théâtre de l’Académie française (l’habit vert lui va à merveille au teint et il sait manier l’épée) nous propose une fable dystopique angoissante et férocement drôle. Dans Nous sommes tous des artistes aux éditions Élysande, il traque les maroquins culturels et s’inquiète de la place de l’artiste dans une société défaite. Nous aurons l’occasion au cours de cette année de faire des pas de côté et de parler des « hors des lignes », ceux qui ne chassent pas en meute et envisagent la création artistique non pas comme une arme de destruction massive, mais comme une lanceuse d’alerte gironde et divertissante. Et puis, de toute façon, une année où le Tour de France emprunte l’axe Vichy-Nevers est forcément un bon millésime.
Bruno Blum, ex-journaliste, écrivain, musicien et producteur, sort un essai-anthologie et un CD consacrés aux relations étroites entre les musiques caribéennes et américaines. C’est rythmé !
Bruno Blum est un grand garçon vif et bouillonnant, à la banane neigeuse et au physique de rocker. Il sait tout faire : journaliste, critique rock, écrivain, historien de la musique, musicien, producteur, auteur-compositeur-interprète, illustrateur, bédéiste… Cet ancien correspondant de la revue Best à Londres – en plein mouvement punk – entretient une grande passion pour les musiques des Caraïbes et pour tout ce qu’elles ont apporté comme chaleur, volutes de mélodies veloutées et rythmes percussifs et endiablés (vaudous) aux autres créations musicales. Il sort simultanément un essai-anthologie de 500 pages intitulé Caraïbes/États-Unis.Du calypso au ska, et un double CD du même nom, sous-titré « Du calypso au ska 1944-1972 ». Tout un programme.
« Je publie depuis 2009 des coffrets CD sur l’histoire des musiques américaines et caribéennes, explique-t-il. Caraïbes/États-Unis est le deuxième tome des Musiques des Caraïbes. Du vaudou au calypso. Les deux volumes sont accompagnés par un coffret CD du même nom. L’idée de concocter des livres dérivés des livrets de CD s’est imposée d’elle-même car malgré leur importance cruciale et leur influence, les musiques caribéennes sont aussi fabuleuses que méconnues et incomprises. Assez peu de choses étaient parues à ce sujet, même à l’étranger. » Bruno Blum ne peut s’arrêter de travailler. Il a déjà réalisé quelque 80 coffrets CD consacrés à ce répertoire et aux musiques rock. Comment s’y prend-il ? « Je travaille principalement à partir de disques originaux en vinyle que l’on restaure et de livres. » Et comment passe-t-on du travail dans l’urgence de rock-critique à celui, quasi universitaire, d’auteur publié par l’éditeur de référence en la matière (Frémeaux & Associés), et à celui d’historien de la musique adoubé par le musée du quai Branly – Jacques Chirac ? « Les médias, quand on fait des trucs pointus, c’est plutôt mal payé et toujours trop court, il faut faire une synthèse accrocheuse, un peu superficielle, où la substance, la profondeur échappent souvent au propos, avoue-t-il. Je préfère aller au fond des choses et j’ai appris à le faire en passant un master 2, que j’ai obtenu en un an alors que je n’avais même pas le bac ! C’est là que j’ai compris que ma passion pour la musique m’avait déjà apporté des connaissances très substantielles, à la fois en tant que musicien, producteur et auteur de commentaires sur l’histoire des musiques. Je les retransmets maintenant.La plupart des musiciens ont un boulot, moi, en ce moment, c’est historien ! »
Bruno ne fait pas qu’écrire. Il joue aussi et, là encore, ne manque pas de projets : « C’est très cohérent avec ma démarche d’historien et mon travail de rééditions. On fait l’inverse de l’électro sans âme et de l’IA : on fait de la Musique de culture bio, ce sera le nom du prochain album.De la vraie musique pour les vraies gens ! Faut m’écouter jouer de la gratte, je me défends ! Je crois aux chansons bien écrites. On trouve tout sur : brunoblum.bandcamp.com. » Toujours en mouvement !
À lire
Caraïbes/États-Unis. Du calypso au ska, Bruno Blum, Frémeaux & Associés, 2025. 498 pages
L’aspiration des nationaux à retrouver leur souveraineté est un besoin existentiel qui se généralise. Devant l’incurie des dirigeants, les citoyens sont appelés à redevenir la nouvelle force démocratique.
En 2026, la chute du vieux monde va s’écrire en accéléré. Pour le moment, tout s’effondre lentement. La révolte paysanne, relancée mi-décembre, est un des symptômes de l’agonie du système mondialiste. Une nouvelle époque se profile, en réaction aux faillites d’un demi-siècle d’utopies hors-sol. La crise de régime est déjà là. La Ve République ne répond plus aux dérèglements politiques. Son présidentialisme, taillé pour les grands hommes, n’est pas adapté aux profils désincarnés d’une élite clonée ; son parlementarisme se montre improductif : il met en scène des acteurs médiocrement soucieux de leurs seuls intérêts. L’habileté prêtée à Sébastien Lecornu dans son maintien à Matignon tient à la crainte des députés de retourner aux urnes et d’y entendre le verdict des exaspérés. Le premier ministre a hissé le compromis en vertu à l’Assemblée. Cependant, ce jeu politicien est un leurre. L’assemblage hétéroclite ne tient qu’à un fil. La rupture est l’unique préalable pour que tout redémarre.
Le multiculturalisme dans l’impasse
La relégation du peuple indésirable, imposée depuis des décennies par une oligarchie stérile et arrogante, n’est plus tenable. Comment donner tort à Donald Trump ? Le 5 décembre, il a fustigé une Union européenne faible et bavarde. Il a aussi mis en garde contre l’ « effacement civilisationnel » du Vieux continent submergé par l’immigration extra-européenne. En fait, le président américain met le doigt, après d’autres, sur la lâcheté d’une classe politique convertie au dogme du déracinement. Or l’aspiration des nationaux à retrouver leurs frontières et leur souveraineté est un besoin existentiel qui se généralise. Devant l’incurie des dirigeants, les citoyens sont appelés à redevenir la nouvelle force démocratique. Eux seuls sont capables, pourvu d’être consultés, d’en finir avec les propagandes mensongères des sociétés multiculturelles.
La radicalité s’est installée dans les esprits. Cyril Bennasar exprime bien, dans L’affranchi(1), la colère de ceux qui étouffent jusqu’à la déraison sous les interdits moralistes des médias labellisée. Le grand remplacement, qui vaut à Renaud Camus d’être calomnié par la presse panurgique, est devenu un constat d’autant plus banal qu’il est revendiqué par Jean-Luc Mélenchon. Richard Millet, qui avait scandalisé la pensée mondaine en évoquant, en 2012, sa solitude de Blanc à la station Chatelet-Les Halles à six heures du soir, est dépassé par les témoignages similaires qui ne craignent plus les guillotineurs. Des crèches s’installent dans des mairies comme autant de bras d’honneur à la gauche-halal. Les catholiques ne tendent plus forcément l’autre joue. Même la nation est réhabilitée quand Emmanuel Macron découvre sur le tard, dans sa relance d’un service militaire volontaire, les valeurs du nationalisme défensif.
Trop tard
Mais, pour lui et sa cour, il est trop tard. Le président est le premier des indésirables. Son combat absurde contre les populistes l’a coupé du peuple. Comment espérer regagner la confiance des Français en les insultant (2) ? Même dans son choix de s’identifier à Volodymyr Zelinsky et à sa vaillante résistance à Vladimir Poutine, Macron a oublié de demander l’avis des Ukrainiens. Ce sont les Etats-Unis qui ont suggéré d’en appeler à l’élection, Zelinsky n’ayant plus de mandat depuis mai 2024. Faudrait-il, là encore, craindre l’expression de la démocratie ?
Très bonne année à tous !
(Cette chronique est à lire dans Causeur de janvier, en vente mercredi prochain)
(1) Préface de Renaud Camus, Editions Périphérique
(2) « Nous tenons », a déclaré d’emblée Emmanuel Macron, hier soir, lors de ses voeux pour 2026. « Je serai jusqu’à la dernière seconde au travail ». En juillet 2018, à propos de l’affaire Benalla, il avait lancé pareillement : « Qu’ils viennent me chercher ! ». Ces défis répétés d’un homme esseulé risquent d’alimenter un peu plus la colère française.
Profession ? Député « tribal » ! Chez les lfistes, la dérive communautariste s’aggrave. Les dérapages se multiplient à la base, tandis que les élites insoumises appellent à privilégier les candidats «racisés» aux élections. À Noël, la chaîne YouTube La Librairie africaine a retiré en catastrophe une émission avec le député Carlos Martens Bilongo, enregistrée le 23 décembre, dans laquelle il tenait des propos misogynes à l’encontre de Rachida Dati et dénonçait la pauvreté intellectuelle ainsi que le racisme supposé des gens du Nord. Pendant que se tenaient ces débats intellectuels de haute volée, la « taxe Nahel » se mettait en place dans une relative indifférence de la France réelle.
Ces derniers jours, plusieurs députés de la République ont tenu publiquement des propos qui, mis bout à bout, dessinent une rupture idéologique majeure — et désormais assumée.
Éric Coquerel a expliqué que la représentation politique devait correspondre à la couleur de peau des habitants des territoires concernés, entérinant l’idée que l’origine ethno-raciale constitue un critère de légitimité politique.
Sébastien Delogu a revendiqué une représentation fondée sur l’appartenance identitaire, les « racisés », plutôt que sur l’adhésion à un projet civique commun.
Aly Diouara est allé plus loin encore. Il a défini explicitement les « gens de chez nous » comme étant exclusivement « noirs et arabes » et a expliqué qu’il n’avait vocation à défendre que ces derniers. Il a donc assumé une préférence politique fondée sur l’origine, excluant de fait d’autres citoyens du champ de sa représentation légitime. Il ne s’agit plus ici de sociologie, mais d’une approche racialiste, où la loyauté politique est indexée à l’appartenance — une forme de suprémacisme, au sens strict : la hiérarchisation des groupes humains en fonction de leur origine.
Dans le même registre, Carlos Martens Bilongo a tenu un discours valorisant explicitement le nombre, la fécondité, l’endurance et la supériorité démographique des populations qualifiées de « racisées[1] ». La légitimité politique n’y repose plus sur le droit ni sur le citoyen abstrait, mais sur la dynamique biologique et démographique. Le peuple devient une force, la démocratie la traduction d’un rapport de force.
Carlos Martens Bilongo a aussi insisté sur la pauvreté intellectuelle des gens du Nord, expliquant leur racisme ! Un amalgame assumé puisque visant les « Chtis ».
Ces propos ne sont ni ambigus ni sortis de leur contexte. Ils sont écrits, filmés, revendiqués. Pris isolément, ils pourraient être relativisés. Pris ensemble, ils forment un système.
À cela s’ajoutent des formulations venues du champ militant et syndical. En 2017, une responsable étudiante de l’UNEF a pu appeler publiquement à la mort des « Blancs », qualifiés de « sous-race », sans que cela ne provoque l’effondrement immédiat du cadre moral censé rendre de tels propos impensables. Ce qui frappe n’est pas seulement la violence des mots, mais l’absence de rupture nette avec les catégories idéologiques qui les rendent possibles.
Enfin, dans le registre théorique, il y a quelques années, Houria Bouteldja a affirmé qu’il fallait « éradiquer la blanchité », présentée comme une construction morale à dissoudre. Peu importe ici le vernis conceptuel : le principe posé est celui de l’illégitimité d’un groupe humain désigné, non pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est censé incarner.
Nous ne sommes plus dans la critique de l’universalisme républicain. Nous sommes dans son remplacement assumé par une lecture ethnico-raciale du politique.
Et ce basculement n’est pas né d’hier.
E. CoquerelS. DeloguC. Martens BilongoA. Diouara
Bien avant les discours : le réel à hauteur d’enfant
Bien avant les déclarations de députés lfistes et les controverses médiatiques, ces logiques existaient déjà — à bas bruit, dans les quartiers, à hauteur d’enfant.
À la fin des années 1980, dans mon quartier, à la Cité-Neuve de Lens, on jouait déjà des matchs de football identitaires. Des France–Maroc. Ce n’étaient ni des blagues ni des provocations politiques. C’était spontané, évident, assumé. Les jeunes Marocains ne voulaient plus se mélanger avec ceux qu’ils désignaient déjà comme « les Français ».
Le terrain de foot devenait un espace de séparation. Le jeu collectif se transformait en affrontement symbolique. Chacun son camp, chacun son drapeau imaginaire, chacun son récit. La France n’était plus le cadre implicite du jeu. Elle devenait une équipe parmi d’autres. Un camp adverse.
À l’époque, dire que ces scènes annonçaient quelque chose de plus profond aurait été jugé excessif. Pourtant, tout était déjà là : la séparation, la nomination de l’autre, la politisation précoce de l’identité.
Quand le récit remplace la loi
Une autre scène, à la même époque, dit peut-être encore plus clairement ce qui était déjà à l’œuvre.
Un jour, dans les jardins des corons, j’ai surpris des jeunes en train de voler des survêtements de marque. Pas dans un centre commercial anonyme, mais dans ces jardins ouvriers hérités du monde minier, symboles d’une France populaire, laborieuse, enracinée.
Je les ai interpellés, presque naïvement. Je leur ai demandé pourquoi ils faisaient cela.
La réponse m’a sidéré par sa tranquillité.
Ils m’ont expliqué qu’ils se vengeaient de la colonisation. Qu’ils se « remboursaient » de la colonisation. Voler un Français n’était pas grave, puisque c’était, selon eux, une forme de justice historique. Une compensation. Un dû.
Ce qui frappait, ce n’était pas la délinquance — elle a toujours existé. C’était la justification idéologique. La loi commune était remplacée par un récit. La responsabilité individuelle par une dette collective. Le vol devenait moralement acceptable dès lors que la victime appartenait au camp désigné comme coupable par l’Histoire.
Quand la démographie devient une arme morale
Au début des années 1990, une autre scène a achevé de me faire comprendre ce qui se jouait.
Un enfant d’origine algérienne avait frappé une petite fille. Les parents de celle-ci sont allés voir les parents du garçon, pensant obtenir des excuses ou une sanction. Le père a refusé toute punition et expliqué qu’il était hors de question que son fils s’excuse devant des « chiens de Français ».
Puis il a tenu un discours glaçant par sa clarté : un jour, disait-il, les Algériens seraient plus nombreux. Ils feraient plus d’enfants. Les Français « ramperaient » devant eux pour la colonisation et l’humiliation subie.
Cette scène m’a rappelé une phrase souvent attribuée à Houari Boumédiène, selon laquelle l’Europe serait un jour conquise par le ventre des femmes du Sud. Qu’elle soit parfaitement authentique ou non importe peu : elle circulait déjà, elle imprégnait les imaginaires.
La logique démographique comme revanche historique n’est pas nouvelle. Elle existait déjà, bien avant d’être formulée dans le débat public.
La revanche postcoloniale comme matrice mentale
Les discours militants apparus plus tard ne sont pas des inventions ex nihilo. Ils sont la reformulation politique d’un imaginaire ancien, largement diffus.
La revanche postcoloniale était au cœur de la propagande du FLN en Algérie. Elle a structuré durablement le rapport à la France. Elle ne s’est pas dissoute avec l’indépendance ; elle s’est transmise, parfois explicitement, parfois par imprégnation, dans les familles et les récits.
À cette obsession de la revanche s’ajoute souvent une obsession identitaire : l’idée que l’on pourrait vivre ici « comme au bled », tout en exerçant un pouvoir politique inspiré de modèles autoritaires, militaires, peu tolérants. Mais l’enjeu n’est pas la démocratie. L’enjeu central est ailleurs : l’humiliation symbolique de la France.
Quand les États légitiment le ressentiment
Cette logique n’est plus seulement militante ; elle est aujourd’hui institutionnalisée.
L’Algérie a adopté des positions officielles visant à criminaliser la colonisation française et à réclamer des réparations. La colonisation devient un capital symbolique renouvelable.
Le plus grave est que cette stratégie a trouvé, en France même, des alliés objectifs au sommet de l’État. Lorsque Emmanuel Macron affirme qu’il n’existe pas de culture française, il n’énonce pas une abstraction philosophique : il envoie un signal politique. Lorsqu’il qualifie la colonisation de crime contre l’humanité en Algérie, il valide un cadre narratif immédiatement exploité.
La France se retrouve sommée de se taire chez elle et de payer ailleurs.
Payer ailleurs… et payer ici
Mais elle est aussi sommée de payer ici.
Dans certains quartiers populaires, s’est installée une conviction dangereuse : transgresser serait excusable, sanctionner serait raciste. Faire respecter la loi deviendrait une violence.
Lorsque le coût des émeutes est collectivisé, lorsque les assurances — donc l’ensemble des assurés — prennent en charge les destructions, le message est clair: la responsabilité se dilue, la violence se socialise.
La boucle est bouclée. La culpabilité historique devient un argument politique. La transgression, une réparation. L’intégration a réussi. C’est l’assimilation qui a été abandonnée. Il faut ici renverser le diagnostic : l’intégration n’a pas échoué. Elle a réussi. Mais elle a intégré autre chose que la France. On a réduit l’intégration au social et à l’économie. On a renoncé à l’assimilation — c’est-à-dire à l’adhésion exigeante à une culture d’accueil assumée. On a dit : « Venez comme vous êtes. Vous êtes un enrichissement. »
Intégrer des différences sans leur demander de se dépasser produit mécaniquement du communautarisme. Ce n’est pas une trahison ; c’est une conséquence logique.
Conclusion — La fable, enfin prise au sérieux
La fable est connue. La grenouille veut se faire plus grosse que le bœuf. Elle se gonfle d’abstractions, de vertu, de bonnes intentions, jusqu’à oublier le réel.
Cette fable est profondément française. Elle dit notre tentation récurrente de confondre les lois avec la société, les décrets avec les hommes, les concepts avec la vie. Nous avons cru qu’énoncer l’universel suffisait à faire advenir le commun. Nous avons préféré l’idéologie au terrain, le verbe à la transmission, l’abstraction à la chair.
Ce sont les idéologues de la République universaliste qui ont enfanté ce qui vient. Ils peuvent se dire surpris, choqués, dépassés. Mais cette République ethnico-racialisée n’est ni un accident ni une trahison de leur projet. C’est leur bébé. Et pendant qu’ils continuent de parler dans le ciel des idées, le réel, lui, parle déjà. Il parle cru. Il parle sans détour. Il parle la langue qu’aucun décret ne corrige. La République ethnique ta mère la France !
[1]« La lutte contre le racisme passe par une prise du pouvoir. Moi je ne vais pas laisser ces racistes faire leur petite vie avec les milliardaires et insulter les gens à la télé. On va leur montrer qu’on est plus nombreux.Ils ont voulu se foutre de nous, nous on est plus intelligents, on est plus endurants et si on fait plus de gosses qu’eux et bien tant pis pour eux. »
Un ancien ministre sans chauffeur, un président sans puissance et un peuple sommé de sortir du sommeil: récit d’une France au bord du réveil brutal
Apprenant, le 1 er janvier, qu’il n’avait plus droit au chauffeur offert par la République, l’ex-ministre de l’Intérieur (2000-2002), Daniel Vaillant (PS), a lâché : « Comment je fais, moi ? ». Le Premier ministre a eu raison de supprimer ces privilèges exorbitants. Toutefois le geste de Sébastien Lecornu, qui sait jouer la modestie, ne calmera pas la colère populaire. Au contraire : la plainte du mandarin socialiste, contraint de prendre le métro avec la populace, justifie l’exaspération des gens ordinaires.
Ces citoyens marginalisés entendent désormais se faire entendre. Or, en confirmant, le 31 décembre, sa résolution à « tenir » orgueilleusement jusqu’au terme de son mandat, Emmanuel Macron a pris le risque d’exacerber le dégagisme contre les castes inutiles, fardeaux des Français. En 2026, c’est un pays amorphe et vulnérable en tout que présidera le chef de l’Etat. L’appui de M. Macron, samedi, à la décision de Donald Trump de faire arrêter le dictateur vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse sortis de leur lit, est un hommage à ce qui lui manque: la puissance et l’idée claire. La stabilité dont se réclame l’habile Lecornu procède d’indigents compromis parlementaires destinés à éviter les urnes en cas de dissolution. En fait, tous les éléments d’un changement de régime sont en place. J’exposerai les ressorts de ce grand basculement dans un court essai (La Révolution des oubliés, 128 pages), à paraître chez Fayard le 4 février. J’y défendrai notamment le constat que le peuple oublié est appelé à être l’homme providentiel attendu. Lui seul peut sauver la nation de son déclin, pourvu que de nouvelles élites, rompant avec le système mondialiste, écoutent et consultent enfin les Français enracinés et leur bon sens.
La France peut encore être sauvée, si la société civile se délivre de sa somnolence apparente. « Car mourir c’est dormir », rappelle Hamlet[1]. Le temps immobile, qui s’annonce jusqu’à la présidentielle de 2027, offre l’occasion pour les droites de consolider une doctrine commune. Là où La France Insoumise a élaboré, avec son Institut La Boëtie, une stratégie pour promouvoir sa nouvelle France immigrée – vision racialiste mais intellectuellement élaborée – l’éparpillement des cercles de réflexion se rattachant à la droite (libérale, souverainiste, sociale, etc.) entrave l’élaboration d’un projet alternatif cohérent. Celui qui a le mieux perçu le monde qui vient, outre Alexandre Jardin et son mouvement Les Gueux, est un saltimbanque de la télévision : quand Patrick Sébastien, qui a lancé son mouvement « ça suffit », explique, parlant de la présidentielle : « Je ne veux pas me présenter, je veux vous présenter », l’amuseur populaire met le doigt sur la crise de la démocratie qui reste à résoudre. En invitant les Français à lui envoyer leurs propositions afin qu’il les répercute, Sébastien bricole l’ébauche d’un processus qui, plus élaboré, pourrait pallier les lacunes des « experts » et autres « scientifiques » coupés de la vie réelle. L’urgence est de redonner la parole au peuple souverain, afin qu’il soit maître de son destin. Cet impératif vaut aussi pour les Vénézuéliens délivrés de leur tyran narco-terroriste, ou pour les Ukrainiens soumis à la guerre des autres. Sans oublier les Iraniens qui depuis une semaine défient leurs geôliers enturbannés.
[1] William Shakespeare, la tragédie d’Hamlet, prince du Danemark, dans une nouvelle traduction interprétée par Frédéric Boyer (Gallimard)
Depuis plusieurs jours, l’Iran est secoué par une vague de manifestations déclenchée par un effondrement économique de grande ampleur. Elle s’est rapidement transformée en contestation politique ouverte du régime islamique, révélant la fracture profonde entre le pouvoir islamiste et la société.
Depuis fin décembre, l’Iran est secoué par de nouvelles manifestations contre le régime des mollahs, au pouvoir depuis 1979. Le déclencheur immédiat des manifestations a été la chute spectaculaire de la monnaie nationale, le rial, qui a atteint des niveaux historiques, autour de 1,4 à 1,45 million de rials pour un dollar, soit une perte de plus de la moitié de sa valeur en quelques mois. Cette dépréciation s’est traduite par une inflation galopante, avec des hausses des prix des biens essentiels à la vie courante – notamment des aliments – qui ont rendu la vie extrêmement difficile pour de nombreux Iraniens
Pour une population où les salaires stagnent, cela a signifié la perte progressive de revenus et de l’épargne des ménages, alimentant une colère sociale importante. Très rapidement, les commerçants du bazar de Téhéran, la capitale, ont fermé leurs boutiques afin de protester contre cette situation qui les étrangle. Une décision qui a servi de catalyseur à une mobilisation plus large dans d’autres villes.
Embrasement
A travers l’Iran, un scénario se répète. De nombreux manifestants ont exprimé leur mécontentement général : dénonciation de la corruption, refus de la répression, et aspirations à davantage de liberté et de changement institutionnel. Des étudiants, des travailleurs et des secteurs plus larges de la société iranienne se sont joints aux protestations, transformant le mouvement en un phénomène à la fois économique et politique. Aux causes internes s’ajoutent également des facteurs externes : les sanctions internationales rétablies en 2025, liées au programme nucléaire iranien, ont aggravé l’accès du pays aux marchés mondiaux et pesé sur l’économie. De plus, des tensions régionales, dont une guerre de douze jours la même année avec Israël et des frappes ciblées sur des sites iraniens importants, ont accentué l’incertitude économique.
Dépassé par l’ampleur des manifestations, le gouvernement iranien a tenté d’apaiser la situation en affirmant tenir compte des revendications et que des solutions seraient très vite apportées. Sans que cela ne stoppe les rassemblements pour autant. Tout le pays s’est embrasé en quelques jours, les manifestants scandant des slogans clairement hostiles au Guide suprême Ali Khamenei (certains appelant à sa mort) et un soutien de plus en plus visible à l’opposition en exil, incarnée notamment par le prince héritier Reza Pahlavi dont le nom résonne parfois désormais dans les grandes villes de l’ancienne Perse.
Le nom des Pahlavi, slogan principal des manifestants
Parmi les slogans criés par les manifestants : « Javid Shah » (« Vive le Shah ! »), « C’est la bataille finale » ou « Pahlavi reviendra » sont devenus les signes de contestation au pouvoir en place. Bien qu’il soit difficile d’affirmer avec certitude que les Iraniens réclament le retour de la monarchie, ces cris de ralliement illustrent le regain d’une référence monarchique longtemps taboue dans l’espace public iranien. Pour les plus radicaux des mollahs, le symbole évident d’un complot ourdi par la dynastie en exil qui a fait de la chute du régime théocratique un but à atteindre… Un régime qui accuse régulièrement la maison impériale d’être financée par l’Arabie Saoudite ou Israël (pays où s’est rendu à diverses reprises le prince Reza Pahlavi ou des délégations le représentant). Deux nations avec lesquelles l’Iran est en conflit géopolitique ouvert.
Depuis des mois, le prince Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d’Iran, 65 ans, s’est imposé comme une figure d’opposition, devenant le visage d’un Iran libre et démocratique. Multipliant les interviews télévisées et déclarations publiques, il n’a eu de cesse de réclamer le soutien d’une communauté internationale très frileuse à l’égard des évènements en cours. Dans ce contexte révolutionnaire, le prétendant au trône s’est à nouveau adressé à ses compatriotes sur ses nombreux réseaux sociaux. « Votre présence dans les rues à travers l’Iran a allumé la flamme d’une révolution nationale. Poursuivre et amplifier cette présence, et reprendre le contrôle des rues, est aujourd’hui notre priorité absolue », a déclaré le fils de Mohammed Reza Shah. « L’Iran et ses rues appartiennent à la nation iranienne. Et nous vaincrons, car nous sommes unis et nombreux », assure-t-il, certain que les mollahs ne vont pas tarder à tomber.
Au sein de la diaspora, l’affaire semble déjà entendue. Selon l’institut Gamaan qui a effectué un sondage sur cette question (2024), seuls 21% des Iraniens en exil souhaitent le retour de la monarchie. Malgré tout, cette même enquête (qui ne prend pas en compte le sentiment des Iraniens de l’intérieur) révèle que Reza Pahlavi reste la personnalité la plus suivie et reconnue comme principal leader de l’opposition avec 31% d’opinion favorable. Afin de rassembler le plus largement possible sous son nom, il a promis de diriger un conseil national de transition qui, une fois l’Iran libéré de ses chaînes religieuses, devra élaborer une nouvelle constitution et soumettre la question du futur régime à un référendum : monarchie ou république. Une stratégie mise en place afin de rassurer toutes les composantes de l’opposition, y compris celle de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI) – qui a fait des Pahlavi sa bête noire.
Un régime à l’agonie ?
Si le régime iranien a affirmé qu’il tenait compte des revendications des manifestants, l’ampleur des rassemblements semble démontrer un pouvoir à l’agonie et qui entend durcir sa répression, à l’instar des autres mouvements de ce type qui éclatent régulièrement depuis 2018. Le procureur général Mohammad Movahedi-Azad a déclaré comprendre les protestations, à condition qu’elles restent légales, tout en mettant en garde contre des « tentatives organisées de détournement » et une « manipulation systématique » alimentée, selon lui, par des récits trompeurs et des réseaux médiatiques coordonnés.
La réaction des forces de sécurité ne s’est finalement pas faîte attendre : immédiate et brutale. Des images et témoignages font état de tirs de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et d’affrontements directs dans plusieurs villes, notamment à Nahavand, Asadabad et Hamadan, entre manifestants et les gardiens de la révolution qui ont tourné au drame. Selon certaines vidéos distillées sur X (anciennement Twitter), des partisans du régime sont poursuivis et lynchés. Un bâtiment officiel dans le sud du pays a été pris d’assaut et incendié, le gouverneur de la province a pris la fuite. « Certains manifestants jettent des pierres sur les bâtiments administratifs de la ville de Lordegan, dont le gouvernorat, la mosquée, la Fondation des martyrs, la mairie et des banques, avant de se diriger vers le gouvernorat » comme l’évoque l’agence de presse FARS. En retour, les mollahs ont ordonné l’arrestation de nombreux opposants au sort incertain. Rien que sur l’année 2025, un millier d’Iraniens, accusés d’avoir enfreint les lois ou d’activités terroristes, ont été condamnés à mort.
Quelles conséquences géopolitiques en cas d’effondrement du régime islamique ?
Certains élus américains le souhaitent. Néanmoins, une intervention directe des États-Unis visant à renverser le régime n’est pas actuellement envisagée comme une option prioritaire par le président Donald Trump, en raison de contraintes politiques internes, de risques élevés et d’une stratégie plutôt axée sur des pressions ciblées (sanctions, opérations de non-prolifération) que sur un changement de régime par la force. Mais, si le régime iranien venait à s’effondrer — que ce soit par un mouvement interne prolongé ou un affaiblissement institutionnel progressif — l’impact sur l’architecture du Moyen-Orient serait profond.
L’Iran est un acteur pivot du « croissant chiite , » et un soutien essentiel de Hezbollah au Liban, des milices chiites en Irak, potentiellement du nouveau régime syrien. Sa disparition modifierait immédiatement ces équilibres. Certains observateurs estiment même que la chute du régime serait « un sérieux revers » pour le président Vladimir Poutine, qui s’appuie sur Téhéran comme allié stratégique, même si Moscou a aussi tenté de se distancier à certains moments.
La carte des alliances et des rivalités régionales serait aussi profondément redessinée : Israël perdrait un de ses principaux adversaires déclarés, mais pourrait aussi se trouver face à un vide stratégique imprévisible, susceptible d’entraîner des actions plus directes sur d’autres acteurs pour combler ce vide (comme une accentuation de son conflit avec le Hamas dans la bande palestinienne de Gaza). Les monarchies du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite, pourraient chercher à étendre leur influence dans les zones autrefois dominées par Téhéran ou dans les marges sunnites d’un Iran fragmenté. La disparition de l’État iranien tel qu’on le connaît pourrait aussi encourager des groupes séparatistes internes (Kurdes, Baloutches, Azerbaïdjanais) à tenter de créer des zones autonomes ou indépendantes, avec une éventuelle ingérence de la Turquie et du Pakistan, risquant d’entraîner un délitement du territoire national. Selon certains analystes, cela pourrait même provoquer des conflits internes prolongés et des affrontements entre factions ethniques ou religieuses.
Au-delà des manifestations actuelles, la crise iranienne révèle un régime fragilisé, confronté à une contestation multiforme mêlant colère sociale, rejet politique et quête d’un avenir institutionnel différent. L’effondrement économique, qui n’a cessé de prendre de l’ampleur, a agi comme un révélateur d’un malaise ancien, tandis que la rue, désormais politisée, défie ouvertement l’autorité des mollahs malgré une répression implacable. Si l’issue de ce bras de fer demeure incertaine à ce stade, une évidence s’impose : le contrat entre l’État et la société iranienne est rompu.
Soutien politique de longue date du chavisme, Jean-Luc Mélenchon s’est précipité samedi soir place de la République pour dénoncer l’arrestation de Nicolas Maduro.
Il fut un temps où la gauche parlait au nom du peuple avec cette ferveur des causes imparfaites. Elle se trompait parfois, mais elle regardait encore les hommes dans les yeux. Aujourd’hui, une partie d’entre elle continue de parler du peuple comme on parle d’un concept, une Idée platonicienne flottant dans l’éther. Le peuple concret est devenu embarrassant, il vote mal, se révolte sans mode d’emploi, et meurt hors champ.
L’actualité en fournit une illustration presque pédagogique. Le soutien obstiné de Jean-Luc Mélenchon au régime de son ami Maduro n’est ni un malentendu ni une erreur passagère. C’est une fidélité idéologique qui préfère la cohérence du dogme à l’inconfort du réel.
Car que défend-on, en défendant Maduro, arrêté à Caracas – malgré le droit international – et exfiltré par les Américains ? Sûrement pas le peuple vénézuélien, ces millions de vies écrasées par l’hyperinflation, ces exilés qui fuient leur pays comme on quitte un corps hostile, ces opposants emprisonnés pour avoir cru que la liberté n’était pas négociable. On défend un régime « anti-impérialiste », contre les Etats-Unis d’Amérique, parce qu’il permet de sauver un récit révolutionnaire que les faits ont depuis longtemps rendu grotesque.
La même mécanique est à l’œuvre ailleurs. En Iran, quand des femmes sont battues ou tuées pour un voile mal ajusté, quand des étudiants sont poursuivis et exécutés, cette gauche – qui descend au premier appel place de la République – devient sourde et aveugle car la réalité est trop brutale, trop irréfutable. Au Venezuela, elle relativise la faim. Ailleurs, elle excuse et justifie la terreur dès lors que celle-ci cible l’Occident et son avatar israélien, honni jusqu’à l’obsession.
Qu’il s’agisse des mollahs iraniens ou de leurs relais (Hamas, Hezbollah, Houthis), le raisonnement est le même. Peu importe les peuples, pourvu que le camp soit le “bon”, ce que Robespierre formulait ainsi: « Périssent les hommes plutôt que les principes ». La gauche radicale ne pense plus en termes de vies humaines, mais d’alliances symboliques. Le peuple réel est trop complexe. Le peuple imaginaire, lui, est discipliné.
C’est ainsi que la gauche se retourne contre ce qu’elle prétend défendre, comme au temps de Staline, Mao, Pol Pot et d’autres. Elle parle de démocratie mais soutient des autocrates, pires ennemis de la liberté, en invoquant sans vergogne le droit international, pour l’oublier aussitôt quand il gêne ses indulgences idéologiques. Elle se dit « populaire » tout en méprisant ceux qui subissent ces régimes de sang, de peur, de persécution et de pénurie collective.
Le soutien au dictateur vénézuélien n’est donc pas une anomalie, c’est un symptôme. Le symptôme d’une gauche qui a cessé d’aimer le peuple pour aimer l’idée qu’elle s’en fait – et qui, pour sauver cette idée, accepte sans scrupule que des peuples soient écrasés. À ce stade, il ne s’agit plus d’un égarement, c’est un vrai renoncement moral. Qu’on se le dise, ce renoncement porte un nom. Il s’appelle la trahison, exercée contre les hommes, au nom de leur supposé salut.
« En quelque sorte ». La formule revient souvent dans la bouche de Jean-Louis Schefer (1938-2022). Il est le personnage central du documentaire que lui consacre Joachim Olender, cinéaste formé à l’école très exigeante du Fresnoy, et que le distributeur Camelia prend aujourd’hui le risque de sortir en salles, de façon probablement très confidentielle.
Aristocrate de la pensée
Interrompu par la mort du baron Schefer de Carlwaldt, huit jours à peine après le tournage de cette séquence montrant, en contre-plongée, le poète, écrivain, philosophe et théoricien du Septième art s’engager avec peine dans la descente de son raide escalier – saisissante métaphore de sa proche mise au tombeau ! -, le film donne voix, tout au long, à cet aristocrate de la pensée, disparu il y a bientôt quatre ans, très exactement le 7 juin 2022. Cigarette au bec, mise d’une impeccable et classique élégance, chevalière au doigt, chemise blanche repassée sans le moindre pli, traits ravinés d’ancien seigneur enserré dans le décor de bon goût, rangé avec un soin maniaque, de sa modeste maison de campagne, Schefer cite feu son ami, le prêtre historien et théologien Michel de Certeau (1925-1986) : « nous sommes des aristocrates dont on a oublié l’histoire ».
De fait, il est probable que bien peu, aujourd’hui, identifient vraiment cet écrivain, discrétion incarnée qui, dans le sillage de Roland Barthes, a nourri son œuvre de l’infatigable contemplation des images – celles de la peinture comme celles du cinéma. Dans les années 1990, Jean-Louis Schefer crée « L’Académie des Secrets », une sorte « d’abbaye de Thélème dont, selon Schefer lui-même, le sujet est la pensée des autres » : une société secrète dont les membres ignorent s’ils en font partie ou pas, « association de malfaiteurs » (sic) dont « la condition [fut qu’elle] ne servait à rien ». Ses membres (présumés) ? Jacqueline Risset, Paul Virilio, Serge Daney, Daniel Arasse, le génial cinéaste Raoul Ruiz, le mathématicien Marc Hindry et j’en passe…
Emouvant
Sur la trace de ces fantômes, Joachim Olender cède abondamment la parole à son héraut, dandy dissertant sans fin, et non sans ésotérisme, dans l’adoration viscérale du Greco, de Velázquez, de Fragonard, Vuillard, Bonnard ou Piero di Cosimo… D’une visite au Grand Palais à la National Gallery, jusqu’à un brin de conversation autour du thé avec l’historien Stephen Bann dans un confortable fauteuil-club en cuir du Savile Club, à Londres, L’Académie des Secrets – c’est donc le titre du film – convoque, de chapitre en chapitre (La Tache rouge, Origine du Crime, la Mort de Procris, la Case blanche, Passage de la nuit, La Pythie, l’Homme ordinaire au cinéma, Le Doigt d’un français, Dracula, etc.), quelques disciples du disparu : Fabrice Hergott, le directeur du Musée d’art moderne de la ville de Paris, le galeriste Yvon Lambert, ou encore l’historien de l’art Jean de Loisy, sans compter l’écrivain Suzanne Doppelt, ou Jean-Marc Ferrari, ci-devant « concierge » de l’Académie des Secrets… Un beau chien roux jappe et circule entre deux plans, et entre deux bandes-son, du prélude, choral et fugue de Jean-Sébastien Bach à l’adagio d’une sonate de Beethoven…
« Un fantôme n’a pas d’anatomie mais il a quelquefois un effet de présence sidérant », murmure Jean-Louis Schefer, désormais passé à l’état d’ectoplasme. Emouvantes restent la puissance de son regard, et l’énigme de sa parole, si singulière et déroutante. Il est vraisemblable que le présent documentaire, par ces temps d’inculture envahissante, n’attire que les spectateurs avertis. Au moins ce tombeau de Jean-Louis Schefer a-t-il le mérite d’exister.
L’Académie des Secrets. Documentaire de Joachim Olender. France, couleur, 2024. Durée : 1h53 En salles le 7 janvier 2026.
Multiculturalisme. Avant de prêter serment – à l’étonnement général – sur un Coran lors de son investiture, le maire de New-York gauchiste Zohran Mamdani a dû écarter une brebis galeuse de son équipe municipale, d’anciens messages où il était question de « Juifs avides d’argent »ayant été découverts.
Il se peut que bon nombre des New-Yorkais qui ont voté pour Zohran Mandani en novembre dernier, le propulsant à la tête de la mairie de la mégapole américaine, étaient alors fort loin d’imaginer que ce serait sur le Coran que le nouvel édile prêterait le serment solennel d’investiture. Et pourtant c’est bel et bien ce qui s’est produit. En deux temps. Une première fois aux douze coups de minuit dans la nuit du 31 décembre, en petit comité, sur les marches d’une station de métro désaffectée depuis 1945. Et une seconde fois, devant la mairie de la ville, avec la bénédiction du représentant de l’ultra gauche du parti démocrate, Bernie Sanders, et en présence de milliers de personnes.
Curieux choix que ce couloir de métro. L’élu l’a justifié en expliquant que cela évoquait pour lui, je cite, « l’importance des transports publics pour la vitalité, la santé et l’héritage de notre ville. » Je le redis, choix quand même très bizarre que cet ersatz de catacombes, ce lieu oublié et désert. Un autobus à plateforme aurait tout aussi bien fait l’affaire, d’autant qu’au programme du nouveau maire figurerait en bonne place la promesse de « bus gratuits et rapides. »
Aussi, selon un tout autre schéma que la banale et désuète célébration des transports en commun, il se pourrait bien que des esprits aussi malveillants que tordus finissent par voir dans cette scène improbable une allégorie du cheminement souterrain de l’idéologie dont l’élu musulman pourrait être éventuellement le porteur, plus proche d’un islamisme bien trempé que d’un islam bon enfant. Mais je le disais, seuls des esprits particulièrement pervers et complotistes iraient s’aventurer sur ce terrain-là.
Cependant, la prestation du serment sur le Coran n’est pas un fait qui relève de l’anecdote. Encore une fois, je ne suis pas du tout persuadé que beaucoup de New-Yorkais l’aient vu venir. Et je me pose une question. Comment serait-il possible qu’ils aient oublié, les habitants de cette ville, que c’est également sur le Coran que les terroristes des Tours jumelles et de leurs quelques trois mille morts avaient juré d’aller jusqu’au bout de leur équipée barbare ?
Vieux messages
Par quel sombre prodige un tel oubli a pu s’opérer ? Comment les populations de cette cité-là ont-elles pu porter à la tête de leurs institutions un personnage qui – quelles que soient au demeurant ses aptitudes et qualités personnelles – n’a jamais véritablement condamné cette autre équipée barbare, celle du Hamas, le 7-Octobre, en Israël, évitant soigneusement de la qualifier d’acte terroriste. Et qui, de surcroît, n’a cessé de reprendre à son compte l’accusation de génocide (il emploie le mot) commis par Israël, l’accusant de bombarder délibérément – je cite de nouveau – « habitations, hôpitaux, écoles sous les décombres. » Et puis il y a, pour faire bonne mesure, la découverte ces derniers jours de messages antisémites postés sur Twitter entre 2011 et 2014 par Catherine Almonte Da Costa, celle-là même qui venait d’être nommée responsable du recrutement de la ville. Devant la réprobation quasi générale, le nouveau maire n’a eu d’autre choix que de démissionner sa collaboratrice, se fendant au passage d’une déclaration solennelle dans laquelle il devait affirmer que « ces propos (ceux des messages en question) étaient inacceptables et qu’ils ne sont absolument pas représentatifs de lui-même ni des valeurs de son administration. » Dont acte. On respire. Reste toutefois à savoir ce qu’aurait donné le recrutement, sur quels critères il aurait été effectué, s’il avait dû être effectivement confié à une personne convaincue d’antisémitisme, et donc de racisme. Reste aussi à espérer que d’autres mauvaises surprises comme celles-ci, d’autres petites saloperies du même genre ne se trouvent pas cachées, plus ou moins en nombre, sous les tapis (rouges désormais) de la nouvelle municipalité.
On nous dit que 30% des membres de la communauté juive de la ville auraient voté en faveur de Zohran Mandani. Cela, avouerai-je, me laisse sans voix. Je ne comprends pas. Non, je ne comprends pas. Quelle interprétation livrer de cet état de fait dont la dimension rationnelle – s’il y en a une – m’échappe totalement ?
Il m’en vient une, qui, je le confesse, me saisit d’effroi. Une cité, une communauté humaine, qui viendrait à dépasser un certain seuil sur la pente de la décadence, n’entrerait-elle pas inéluctablement en voie d’autodestruction, de suicide pour parler cru ? On en serait presque à se poser pour de bon la question. Effroyable question…
Enfin, force est d’admettre que ce serment sur le Coran du premier magistrat d’une des plus importantes métropoles de notre Occident est une première qui ne manque pas de générer son pesant d’inquiétude. Attendons la suite. Sans panique mais avec vigilance. Pour l’heure, tachons donc de faire en sorte que cette première soit aussi la dernière.
Maurice Vlaminck "Bords de Seine", Musée d’art moderne, Paris.
Cette semaine, notre Picard favori et sa Sauvageonne sont en goguette dans la capitale…
Encore une (excellente) idée de ma Sauvageonne. Nous étions à Paris. « Vieux Yak ! Et si nous allions visiter le Musée d’art moderne ? » m’interpela-t-elle en secouant ses adorables plumes blondes et ébouriffées. « Ce que femme veut, Dieu le veut », songeai-je, tel Alexandre Dumas chapitrant La Reine Margot. Nous fonçâmes vers l’avenue du Président Wilson. Pourtant dotée d’un indéniable talent de peintre, la Sauvageonne, humble, est toujours prête à apprendre, à contempler d’autres expressions, d’autres créations pour irriguer le champ de sa propre inspiration. (Ces derniers temps, il y pousse de belles fleurs maritimes.) Nous nous régalâmes de notre visite. (En fait, nous nous régalâmes toute la journée ; nous l’allons montrer tout à l’heure.) Nous commençâmes par la salle Raoul-Dufy, superbe, avec ses quelque 250 panneaux consacrés à la modernité et à l’électricité. Puis, nous baguenaudâmes à notre rythme, souvent ensemble, parfois pas, car, confession en ce dernier jour de 2025, bien que très épris l’un de l’autre, la Sauvageonne et moi n’avons pas toujours les mêmes goûts picturaux. J’ai adoré les œuvres d’Henri Matisse, de Robert Delaunay (je ne pus m’empêcher de songer aux quelques lignes que Blaise Cendrars, dans les tranchées, lui avait écrites le 1er septembre 1915 sur un paquet de cigarettes), de Fernand Léger, de Georges Braque, d’Annette Messager (Les Interdictions en 2014), de Maurice de Vlaminck (sublime Bords de Seine, vers 1911 et ses bleus émouvants et si frais), de Marcel Gromaire (La Guerre, de 1925, avec ses Poilus aux visages métalliques et fermés), de Pierre Bonnard, de Lionel Sabatté (dont Le Tissu, réalisée à partir de peaux mortes collectées auprès de podologues, « rassemble en une seule entité d’innombrables fragments de corps différents », indique le panneau explicatif ; rarement nous avons autant ri devant une œuvre à la fois répugnante et originale).
Pierre Sallée, le chef du restaurant Les Marches, Paris 16e. Photo : Philippe Lacoche
En dehors de la toile en peaux de pieds, cette visite nous avait donné faim. Je me devais de calmer les ardeurs gustatives de ma Sauvageonne qui réclamait une auberge. La chance était de notre côté : du haut de l’escalier éponyme, j’aperçus la devanture des Marches (5, rue de la Manutention ; 01 47 23 52 80), restaurant équipé du logo tricolore LES ROUTIERS qui sentait si bon la France. Nous y courûmes ; l’établissement était plein comme un œuf mayonnaise (qui, du reste, figure au menu au prix de 6,50 €). Le menu, parlons-en ; il eût pu faire s’évanouir de plaisir ce gastronome de Kléber Haedens : escargots en coquilles, œufs pochés aux morilles, filet de bœuf sauce béarnaise, blanquette de veau à l’ancienne (22,50 €), rognons sauce dijonnaise, quenelles de brochet sauce Nantua, etc. J’en passe et des meilleurs. La Sauvageonne opta pour le filet de bœuf ; moi – après une longue hésitation du fait de ma passion pour la blanquette de veau-, pour le bœuf bourguignon (22,50 €) qui me fit mijoter dans un bonheur indicible. Bref, « Les Marches, c’est la France comme on l’aime », eût pu dire ce regretté et monarchiste de Kléber. Après la mousse au chocolat, n’en tenant plus, je fis appeler le chef pour le féliciter et le remercier pour ces instants de grâce. Ce fut ainsi que nous fîmes la connaissance de Pierre Sallée, titulaire d’un CAP et d’un bac pro cuisine, passé chez les grands chefs et grands restaurants : Jean-Paul Lacombe, Laurent Bouvier, brasserie Bocuse, à Lyon, etc. Auparavant basé à Annonay, en Ardèche, Pierre Sallée a eu la délicatesse de suivre son épouse à Paris et œuvre aujourd’hui aux Marches. Pierre Sallée : un artiste. Une adresse inoubliable.
Robert Delaunay « Symphonie colorée »Maurice Gomaire « La Guerre »
En ce premier dimanche de janvier, Monsieur Nostalgie, à l’heure des bilans et des résolutions, nous parle de quelques personnalités disparues en décembre mais aussi de joyeusetés à lire ou à voir en 2026…
Décembre est un mois cruel. Surtout dans les derniers jours. La dernière quinzaine fut, cette année encore, une hécatombe. Nous étions sous le coup du chapon et des guirlandes à led, épuisés par tant d’excès de table, végétant sur un canapé ramolli et méditant à notre misérable carrière littéraire. Nous manquions de ressort comme dans la chanson d’Aznavour. Et par l’entremise de la télévision et des réseaux sociaux, nous avons appris la disparition de quelques visages jadis aimés. Les fantômes du passé dansèrent alors dans nos yeux fatigués. On dira ce que l’on voudra sur les artistes mais ils sont de prodigieux véhicules de la mémoire. D’accord, ils ont tous les défauts des professions égotiques ; menteurs, hâbleurs et sermonneurs, un brin paranoïaque et sentimentaux. Et cependant, une voix sortie d’on ne sait où nous ramène directement dans les brumes de l’enfance ou de l’adolescence. On est ému. Secoué par les effluves du temps qui passe. Monique Tarbès était une fille du XIVème arrondissement à l’accent rocailleux. Déjà en soi, naître non loin du Lion de Denfert est assurément un motif de fierté parigote. Ce n’est pas Audiard qui me contredira, pourtant il avait la dent dure devant ce félin de cuivre planté au milieu d’un carrefour. Il lui trouvait un air d’hirondelle. Monique Tarbès traversa discrètement les comédies en se faisant toujours remarquer. C’est le signe des grands acteurs. Vous lui donniez un second, voire un troisième rôle, quelques lignes de réplique, un os bien maigre à ronger, elle vous transformait le peu en grand comique populaire. La geste et la faconde. Elle vous capturait l’esprit et vous retournait en quinze secondes, vous étiez au tapis ! Sa mélodie restera longtemps accrochée à nos souvenirs. Truculente dame pipi dans Tendre poulet et femme de ménage perturbant l’œuvre de François Merlin/Bob Saint-Clar dans Le Magnifique. C’est bizarre comme nous avons changé d’époque, nos plus grandes comédiennes n’ont qu’une envie : faire peuple. Sans y parvenir. Elles ont beau se grimer, on ne les croit pas. Monique Tarbès donnait du lustre, du mordant, du cran, de l’ironie et de la gouaille à la domesticité. De la matière humaine, ce n’est pas donné à tout le monde. Les gens de maison devraient lui ériger une statue. Dans cet avant-Noël, nous fumes frappés également par la mort de Chris Rea, le musicien britannique, d’ascendance italo-irlandaise. Lui aussi avait une voix identifiable. La voix des juke-boxes des campagnes berrichonnes à la programmation limitée. « The Road to Hell » accompagnait nos parties de baby-foot. Il y avait alors deux clans qui s’opposaient, les admirateurs de Chris Rea et ceux d’Hotel California des Eagles. Irréconciliables, chacun vantant la charge héroïque de ces deux tubes planétaires. Chris Rea aimait les voitures de course. J’ai acheté l’album « Auberge » seulement parce que figurait une Lotus Seven sur la pochette. Et puis, que dire, du dimanche 28 décembre, sinistre journée, BB s’en est allée, charriant avec elle, une civilisation engloutie, une certaine idée esthétique de la France, les joutes sous la couette, le Concorde et le mambo italiano de Dario Moreno. Notre âge d’or. Pour se consoler et attaquer la nouvelle année de bonne humeur. Il faut se dépoussiérer la tête. Oser les chemins de traverse. L’humour dégoupillant est de saison. Bruno Lafourcade, moraliste jubilatoire, bourreau du progressisme béat s’en donne à cœur joie dans Les Hyaines aux éditions La mouette de Minerve[1]. C’est le Dino Risi de la décadence française, à la fois observateur de nos dérives et de nos lâchetés. Il plante son Bic là où ça fait mal, et les faux vertueux ressortent de son art du portrait ou du dialogue corrosif, les pieds devant. Dans un registre aussi tonique et implacable, Gérald Sibleyras tout juste auréolé du Grand Prix du Théâtre de l’Académie française (l’habit vert lui va à merveille au teint et il sait manier l’épée) nous propose une fable dystopique angoissante et férocement drôle. Dans Nous sommes tous des artistes aux éditions Élysande, il traque les maroquins culturels et s’inquiète de la place de l’artiste dans une société défaite. Nous aurons l’occasion au cours de cette année de faire des pas de côté et de parler des « hors des lignes », ceux qui ne chassent pas en meute et envisagent la création artistique non pas comme une arme de destruction massive, mais comme une lanceuse d’alerte gironde et divertissante. Et puis, de toute façon, une année où le Tour de France emprunte l’axe Vichy-Nevers est forcément un bon millésime.
Bruno Blum, ex-journaliste, écrivain, musicien et producteur, sort un essai-anthologie et un CD consacrés aux relations étroites entre les musiques caribéennes et américaines. C’est rythmé !
Bruno Blum est un grand garçon vif et bouillonnant, à la banane neigeuse et au physique de rocker. Il sait tout faire : journaliste, critique rock, écrivain, historien de la musique, musicien, producteur, auteur-compositeur-interprète, illustrateur, bédéiste… Cet ancien correspondant de la revue Best à Londres – en plein mouvement punk – entretient une grande passion pour les musiques des Caraïbes et pour tout ce qu’elles ont apporté comme chaleur, volutes de mélodies veloutées et rythmes percussifs et endiablés (vaudous) aux autres créations musicales. Il sort simultanément un essai-anthologie de 500 pages intitulé Caraïbes/États-Unis.Du calypso au ska, et un double CD du même nom, sous-titré « Du calypso au ska 1944-1972 ». Tout un programme.
« Je publie depuis 2009 des coffrets CD sur l’histoire des musiques américaines et caribéennes, explique-t-il. Caraïbes/États-Unis est le deuxième tome des Musiques des Caraïbes. Du vaudou au calypso. Les deux volumes sont accompagnés par un coffret CD du même nom. L’idée de concocter des livres dérivés des livrets de CD s’est imposée d’elle-même car malgré leur importance cruciale et leur influence, les musiques caribéennes sont aussi fabuleuses que méconnues et incomprises. Assez peu de choses étaient parues à ce sujet, même à l’étranger. » Bruno Blum ne peut s’arrêter de travailler. Il a déjà réalisé quelque 80 coffrets CD consacrés à ce répertoire et aux musiques rock. Comment s’y prend-il ? « Je travaille principalement à partir de disques originaux en vinyle que l’on restaure et de livres. » Et comment passe-t-on du travail dans l’urgence de rock-critique à celui, quasi universitaire, d’auteur publié par l’éditeur de référence en la matière (Frémeaux & Associés), et à celui d’historien de la musique adoubé par le musée du quai Branly – Jacques Chirac ? « Les médias, quand on fait des trucs pointus, c’est plutôt mal payé et toujours trop court, il faut faire une synthèse accrocheuse, un peu superficielle, où la substance, la profondeur échappent souvent au propos, avoue-t-il. Je préfère aller au fond des choses et j’ai appris à le faire en passant un master 2, que j’ai obtenu en un an alors que je n’avais même pas le bac ! C’est là que j’ai compris que ma passion pour la musique m’avait déjà apporté des connaissances très substantielles, à la fois en tant que musicien, producteur et auteur de commentaires sur l’histoire des musiques. Je les retransmets maintenant.La plupart des musiciens ont un boulot, moi, en ce moment, c’est historien ! »
Bruno ne fait pas qu’écrire. Il joue aussi et, là encore, ne manque pas de projets : « C’est très cohérent avec ma démarche d’historien et mon travail de rééditions. On fait l’inverse de l’électro sans âme et de l’IA : on fait de la Musique de culture bio, ce sera le nom du prochain album.De la vraie musique pour les vraies gens ! Faut m’écouter jouer de la gratte, je me défends ! Je crois aux chansons bien écrites. On trouve tout sur : brunoblum.bandcamp.com. » Toujours en mouvement !
À lire
Caraïbes/États-Unis. Du calypso au ska, Bruno Blum, Frémeaux & Associés, 2025. 498 pages
L’aspiration des nationaux à retrouver leur souveraineté est un besoin existentiel qui se généralise. Devant l’incurie des dirigeants, les citoyens sont appelés à redevenir la nouvelle force démocratique.
En 2026, la chute du vieux monde va s’écrire en accéléré. Pour le moment, tout s’effondre lentement. La révolte paysanne, relancée mi-décembre, est un des symptômes de l’agonie du système mondialiste. Une nouvelle époque se profile, en réaction aux faillites d’un demi-siècle d’utopies hors-sol. La crise de régime est déjà là. La Ve République ne répond plus aux dérèglements politiques. Son présidentialisme, taillé pour les grands hommes, n’est pas adapté aux profils désincarnés d’une élite clonée ; son parlementarisme se montre improductif : il met en scène des acteurs médiocrement soucieux de leurs seuls intérêts. L’habileté prêtée à Sébastien Lecornu dans son maintien à Matignon tient à la crainte des députés de retourner aux urnes et d’y entendre le verdict des exaspérés. Le premier ministre a hissé le compromis en vertu à l’Assemblée. Cependant, ce jeu politicien est un leurre. L’assemblage hétéroclite ne tient qu’à un fil. La rupture est l’unique préalable pour que tout redémarre.
Le multiculturalisme dans l’impasse
La relégation du peuple indésirable, imposée depuis des décennies par une oligarchie stérile et arrogante, n’est plus tenable. Comment donner tort à Donald Trump ? Le 5 décembre, il a fustigé une Union européenne faible et bavarde. Il a aussi mis en garde contre l’ « effacement civilisationnel » du Vieux continent submergé par l’immigration extra-européenne. En fait, le président américain met le doigt, après d’autres, sur la lâcheté d’une classe politique convertie au dogme du déracinement. Or l’aspiration des nationaux à retrouver leurs frontières et leur souveraineté est un besoin existentiel qui se généralise. Devant l’incurie des dirigeants, les citoyens sont appelés à redevenir la nouvelle force démocratique. Eux seuls sont capables, pourvu d’être consultés, d’en finir avec les propagandes mensongères des sociétés multiculturelles.
La radicalité s’est installée dans les esprits. Cyril Bennasar exprime bien, dans L’affranchi(1), la colère de ceux qui étouffent jusqu’à la déraison sous les interdits moralistes des médias labellisée. Le grand remplacement, qui vaut à Renaud Camus d’être calomnié par la presse panurgique, est devenu un constat d’autant plus banal qu’il est revendiqué par Jean-Luc Mélenchon. Richard Millet, qui avait scandalisé la pensée mondaine en évoquant, en 2012, sa solitude de Blanc à la station Chatelet-Les Halles à six heures du soir, est dépassé par les témoignages similaires qui ne craignent plus les guillotineurs. Des crèches s’installent dans des mairies comme autant de bras d’honneur à la gauche-halal. Les catholiques ne tendent plus forcément l’autre joue. Même la nation est réhabilitée quand Emmanuel Macron découvre sur le tard, dans sa relance d’un service militaire volontaire, les valeurs du nationalisme défensif.
Trop tard
Mais, pour lui et sa cour, il est trop tard. Le président est le premier des indésirables. Son combat absurde contre les populistes l’a coupé du peuple. Comment espérer regagner la confiance des Français en les insultant (2) ? Même dans son choix de s’identifier à Volodymyr Zelinsky et à sa vaillante résistance à Vladimir Poutine, Macron a oublié de demander l’avis des Ukrainiens. Ce sont les Etats-Unis qui ont suggéré d’en appeler à l’élection, Zelinsky n’ayant plus de mandat depuis mai 2024. Faudrait-il, là encore, craindre l’expression de la démocratie ?
Très bonne année à tous !
(Cette chronique est à lire dans Causeur de janvier, en vente mercredi prochain)
(1) Préface de Renaud Camus, Editions Périphérique
(2) « Nous tenons », a déclaré d’emblée Emmanuel Macron, hier soir, lors de ses voeux pour 2026. « Je serai jusqu’à la dernière seconde au travail ». En juillet 2018, à propos de l’affaire Benalla, il avait lancé pareillement : « Qu’ils viennent me chercher ! ». Ces défis répétés d’un homme esseulé risquent d’alimenter un peu plus la colère française.
Profession ? Député « tribal » ! Chez les lfistes, la dérive communautariste s’aggrave. Les dérapages se multiplient à la base, tandis que les élites insoumises appellent à privilégier les candidats «racisés» aux élections. À Noël, la chaîne YouTube La Librairie africaine a retiré en catastrophe une émission avec le député Carlos Martens Bilongo, enregistrée le 23 décembre, dans laquelle il tenait des propos misogynes à l’encontre de Rachida Dati et dénonçait la pauvreté intellectuelle ainsi que le racisme supposé des gens du Nord. Pendant que se tenaient ces débats intellectuels de haute volée, la « taxe Nahel » se mettait en place dans une relative indifférence de la France réelle.
Ces derniers jours, plusieurs députés de la République ont tenu publiquement des propos qui, mis bout à bout, dessinent une rupture idéologique majeure — et désormais assumée.
Éric Coquerel a expliqué que la représentation politique devait correspondre à la couleur de peau des habitants des territoires concernés, entérinant l’idée que l’origine ethno-raciale constitue un critère de légitimité politique.
Sébastien Delogu a revendiqué une représentation fondée sur l’appartenance identitaire, les « racisés », plutôt que sur l’adhésion à un projet civique commun.
Aly Diouara est allé plus loin encore. Il a défini explicitement les « gens de chez nous » comme étant exclusivement « noirs et arabes » et a expliqué qu’il n’avait vocation à défendre que ces derniers. Il a donc assumé une préférence politique fondée sur l’origine, excluant de fait d’autres citoyens du champ de sa représentation légitime. Il ne s’agit plus ici de sociologie, mais d’une approche racialiste, où la loyauté politique est indexée à l’appartenance — une forme de suprémacisme, au sens strict : la hiérarchisation des groupes humains en fonction de leur origine.
Dans le même registre, Carlos Martens Bilongo a tenu un discours valorisant explicitement le nombre, la fécondité, l’endurance et la supériorité démographique des populations qualifiées de « racisées[1] ». La légitimité politique n’y repose plus sur le droit ni sur le citoyen abstrait, mais sur la dynamique biologique et démographique. Le peuple devient une force, la démocratie la traduction d’un rapport de force.
Carlos Martens Bilongo a aussi insisté sur la pauvreté intellectuelle des gens du Nord, expliquant leur racisme ! Un amalgame assumé puisque visant les « Chtis ».
Ces propos ne sont ni ambigus ni sortis de leur contexte. Ils sont écrits, filmés, revendiqués. Pris isolément, ils pourraient être relativisés. Pris ensemble, ils forment un système.
À cela s’ajoutent des formulations venues du champ militant et syndical. En 2017, une responsable étudiante de l’UNEF a pu appeler publiquement à la mort des « Blancs », qualifiés de « sous-race », sans que cela ne provoque l’effondrement immédiat du cadre moral censé rendre de tels propos impensables. Ce qui frappe n’est pas seulement la violence des mots, mais l’absence de rupture nette avec les catégories idéologiques qui les rendent possibles.
Enfin, dans le registre théorique, il y a quelques années, Houria Bouteldja a affirmé qu’il fallait « éradiquer la blanchité », présentée comme une construction morale à dissoudre. Peu importe ici le vernis conceptuel : le principe posé est celui de l’illégitimité d’un groupe humain désigné, non pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est censé incarner.
Nous ne sommes plus dans la critique de l’universalisme républicain. Nous sommes dans son remplacement assumé par une lecture ethnico-raciale du politique.
Et ce basculement n’est pas né d’hier.
E. CoquerelS. DeloguC. Martens BilongoA. Diouara
Bien avant les discours : le réel à hauteur d’enfant
Bien avant les déclarations de députés lfistes et les controverses médiatiques, ces logiques existaient déjà — à bas bruit, dans les quartiers, à hauteur d’enfant.
À la fin des années 1980, dans mon quartier, à la Cité-Neuve de Lens, on jouait déjà des matchs de football identitaires. Des France–Maroc. Ce n’étaient ni des blagues ni des provocations politiques. C’était spontané, évident, assumé. Les jeunes Marocains ne voulaient plus se mélanger avec ceux qu’ils désignaient déjà comme « les Français ».
Le terrain de foot devenait un espace de séparation. Le jeu collectif se transformait en affrontement symbolique. Chacun son camp, chacun son drapeau imaginaire, chacun son récit. La France n’était plus le cadre implicite du jeu. Elle devenait une équipe parmi d’autres. Un camp adverse.
À l’époque, dire que ces scènes annonçaient quelque chose de plus profond aurait été jugé excessif. Pourtant, tout était déjà là : la séparation, la nomination de l’autre, la politisation précoce de l’identité.
Quand le récit remplace la loi
Une autre scène, à la même époque, dit peut-être encore plus clairement ce qui était déjà à l’œuvre.
Un jour, dans les jardins des corons, j’ai surpris des jeunes en train de voler des survêtements de marque. Pas dans un centre commercial anonyme, mais dans ces jardins ouvriers hérités du monde minier, symboles d’une France populaire, laborieuse, enracinée.
Je les ai interpellés, presque naïvement. Je leur ai demandé pourquoi ils faisaient cela.
La réponse m’a sidéré par sa tranquillité.
Ils m’ont expliqué qu’ils se vengeaient de la colonisation. Qu’ils se « remboursaient » de la colonisation. Voler un Français n’était pas grave, puisque c’était, selon eux, une forme de justice historique. Une compensation. Un dû.
Ce qui frappait, ce n’était pas la délinquance — elle a toujours existé. C’était la justification idéologique. La loi commune était remplacée par un récit. La responsabilité individuelle par une dette collective. Le vol devenait moralement acceptable dès lors que la victime appartenait au camp désigné comme coupable par l’Histoire.
Quand la démographie devient une arme morale
Au début des années 1990, une autre scène a achevé de me faire comprendre ce qui se jouait.
Un enfant d’origine algérienne avait frappé une petite fille. Les parents de celle-ci sont allés voir les parents du garçon, pensant obtenir des excuses ou une sanction. Le père a refusé toute punition et expliqué qu’il était hors de question que son fils s’excuse devant des « chiens de Français ».
Puis il a tenu un discours glaçant par sa clarté : un jour, disait-il, les Algériens seraient plus nombreux. Ils feraient plus d’enfants. Les Français « ramperaient » devant eux pour la colonisation et l’humiliation subie.
Cette scène m’a rappelé une phrase souvent attribuée à Houari Boumédiène, selon laquelle l’Europe serait un jour conquise par le ventre des femmes du Sud. Qu’elle soit parfaitement authentique ou non importe peu : elle circulait déjà, elle imprégnait les imaginaires.
La logique démographique comme revanche historique n’est pas nouvelle. Elle existait déjà, bien avant d’être formulée dans le débat public.
La revanche postcoloniale comme matrice mentale
Les discours militants apparus plus tard ne sont pas des inventions ex nihilo. Ils sont la reformulation politique d’un imaginaire ancien, largement diffus.
La revanche postcoloniale était au cœur de la propagande du FLN en Algérie. Elle a structuré durablement le rapport à la France. Elle ne s’est pas dissoute avec l’indépendance ; elle s’est transmise, parfois explicitement, parfois par imprégnation, dans les familles et les récits.
À cette obsession de la revanche s’ajoute souvent une obsession identitaire : l’idée que l’on pourrait vivre ici « comme au bled », tout en exerçant un pouvoir politique inspiré de modèles autoritaires, militaires, peu tolérants. Mais l’enjeu n’est pas la démocratie. L’enjeu central est ailleurs : l’humiliation symbolique de la France.
Quand les États légitiment le ressentiment
Cette logique n’est plus seulement militante ; elle est aujourd’hui institutionnalisée.
L’Algérie a adopté des positions officielles visant à criminaliser la colonisation française et à réclamer des réparations. La colonisation devient un capital symbolique renouvelable.
Le plus grave est que cette stratégie a trouvé, en France même, des alliés objectifs au sommet de l’État. Lorsque Emmanuel Macron affirme qu’il n’existe pas de culture française, il n’énonce pas une abstraction philosophique : il envoie un signal politique. Lorsqu’il qualifie la colonisation de crime contre l’humanité en Algérie, il valide un cadre narratif immédiatement exploité.
La France se retrouve sommée de se taire chez elle et de payer ailleurs.
Payer ailleurs… et payer ici
Mais elle est aussi sommée de payer ici.
Dans certains quartiers populaires, s’est installée une conviction dangereuse : transgresser serait excusable, sanctionner serait raciste. Faire respecter la loi deviendrait une violence.
Lorsque le coût des émeutes est collectivisé, lorsque les assurances — donc l’ensemble des assurés — prennent en charge les destructions, le message est clair: la responsabilité se dilue, la violence se socialise.
La boucle est bouclée. La culpabilité historique devient un argument politique. La transgression, une réparation. L’intégration a réussi. C’est l’assimilation qui a été abandonnée. Il faut ici renverser le diagnostic : l’intégration n’a pas échoué. Elle a réussi. Mais elle a intégré autre chose que la France. On a réduit l’intégration au social et à l’économie. On a renoncé à l’assimilation — c’est-à-dire à l’adhésion exigeante à une culture d’accueil assumée. On a dit : « Venez comme vous êtes. Vous êtes un enrichissement. »
Intégrer des différences sans leur demander de se dépasser produit mécaniquement du communautarisme. Ce n’est pas une trahison ; c’est une conséquence logique.
Conclusion — La fable, enfin prise au sérieux
La fable est connue. La grenouille veut se faire plus grosse que le bœuf. Elle se gonfle d’abstractions, de vertu, de bonnes intentions, jusqu’à oublier le réel.
Cette fable est profondément française. Elle dit notre tentation récurrente de confondre les lois avec la société, les décrets avec les hommes, les concepts avec la vie. Nous avons cru qu’énoncer l’universel suffisait à faire advenir le commun. Nous avons préféré l’idéologie au terrain, le verbe à la transmission, l’abstraction à la chair.
Ce sont les idéologues de la République universaliste qui ont enfanté ce qui vient. Ils peuvent se dire surpris, choqués, dépassés. Mais cette République ethnico-racialisée n’est ni un accident ni une trahison de leur projet. C’est leur bébé. Et pendant qu’ils continuent de parler dans le ciel des idées, le réel, lui, parle déjà. Il parle cru. Il parle sans détour. Il parle la langue qu’aucun décret ne corrige. La République ethnique ta mère la France !
[1]« La lutte contre le racisme passe par une prise du pouvoir. Moi je ne vais pas laisser ces racistes faire leur petite vie avec les milliardaires et insulter les gens à la télé. On va leur montrer qu’on est plus nombreux.Ils ont voulu se foutre de nous, nous on est plus intelligents, on est plus endurants et si on fait plus de gosses qu’eux et bien tant pis pour eux. »