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Alain de Benoist ou la libération du plus vieux prisonnier de la pensée européenne


Alain de Benoist ou la libération du plus vieux prisonnier de la pensée européenne
Le philosophe Alain de Benoist © Hannah Assouline

Alain de Benoist, intellectuel prolifique, chef de file de la Nouvelle Droite, connu pour son travail métapolitique, sa critique de l’universalisme ou du libéralisme, est un de nos penseurs les plus importants mais les plus méconnus de notre temps…


Peu avant l’été 2025, il s’est produit un événement aussi discret que primordial dans l’histoire de la pensée : Alain de Benoist, chef de file intellectuel de la Nouvelle Droite depuis un demi-siècle, auteur de plus de cent ouvrages et de milliers d’articles, traduit dans une trentaine de langues, mais maintenu en France sous l’étouffoir médiatique et réduit pour cela à publier chez des éditeurs « secondaires » ou « maison », l’a enfin été par un acteur de premier plan, Fayard, dont il convient ici de saluer le courage.

Cartes sur table

Outre que sa détention intellectuelle depuis l’origine juge notre époque, ce surgissement soudain dans la grande édition s’est naturellement accompagné des habituels injures et horions de l’intelligentsia de gauche certes moribonde mais à la nocence intacte.

Rage d’autant plus vive que le livre, consacré à Jean-Jacques Rousseau, offre une lecture à bien des égards positive de son œuvre, contredisant ainsi sur de nombreux points fondamentaux celle des auteurs contrerévolutionnaires « de droite »  depuis la Révolution, et que l’ouvrage fait lui-même l’objet d’une contre-préface de Michel Onfray, ex idole de la pensée de gauche descendue depuis longtemps de son piédestal, notamment pour avoir dit en forme de sacrilège qu’il préférait le cas échéant « avoir raison avec Alain de Benoist plutôt que tort avec Bernard-Henri Lévy ».

Bref, de quoi brouiller les cartes pour les manipulateurs d’étiquettes du prêt-à-penser.

Cette consécration, qui le laissera sans doute totalement indifférent tant sa vraie reconnaissance a depuis longtemps pris d’autres chemins moins formels, n’en revêt pas moins une importance essentielle pour ceux qui connaissent son œuvre comme pour ceux qui l’ignorent.

Pour les premiers, en termes de signification intrinsèque, parce qu’il est manifeste qu’un mur vient de tomber, élargissant les brèches ouvertes depuis une vingtaine d’années dans la doxa intellectuelle, même si ses tenanciers restent encore majoritaires dans le paysage médiatique. Pour les seconds, en termes d’effets dynamiques, parce qu’elle constitue une puissante incitation à découvrir une œuvre monumentale dont les axes de pensée sont à l’origine de la plupart des aspects de la nouvelle révolution conservatrice, fût-elle à ses propres yeux largement imparfaite, qui infusent depuis le début de ce siècle dans l’ensemble de la société. C’est à ceux-ci que s’adressent les considérations qui suivent :  

Né politiquement dans les ruines encore fumantes de combats coloniaux perdus et marqués pour leurs acteurs de droite par un faible contenu idéologique et un effacement historique de leurs valeurs au demeurant de plus en plus floues, Alain de Benoist a conçu au début des années 1970 le projet colossal d’identifier dans la civilisation européenne sur les plans ethno-culturel, historique, religieux, économique et scientifique tout ce qui en faisait la spécificité irréductible. Et partant, de redéfinir les valeurs fondamentales en découlant avant de les passer au filtre des exigences inédites de la vie et du monde contemporain.

Gramscisme de droite 

Très vite, celui-ci a compris que ce travail précédant le combat corrélatif sur lequel il avait vocation à déboucher devait se situer sur le plan des idées, ou pour le dire plus philosophiquement, métapolitique, afin de pouvoir ensuite infuser efficacement dans le politique : et ce fut l’invention du concept de « gramscisme de droite », par référence à l’approche identique adoptée au début du XXe siècle par le philosophe marxiste italien Antonio Gramsci.

C’est à l’intérieur de ce cadre qu’Alain de Benoist devait successivement désosser entièrement les pensées « de gauche », ou pour le dire plus exactement égalitaristes, puis « de droite », en débusquant méthodiquement leurs origines religieuses, intellectuelles et morales et, sur la base d’une analyse implacable de leur logique interne plus encore que de leurs intentions, en mettant en lumière leurs affinités ou leurs contradictions, et en les nettoyant de leur mauvaise graisse pour n’en conserver que les aspects vitaux  de nature à nourrir l’éclosion de valeurs profondément régénérées, au sens littéral.

Méthodologiquement, il n’est pas un concept, un principe politique ou culturel constitutif de nos identités collectives qui n’ait été saisi, pesé, poli, passé au crible d’une dialectique impeccable et au bain corrosif des idées reçues ou prima facie opposées avant d’être définitivement trié pour être rejeté, conservé ou retaillé : Histoire, Nation, Culture, Droit, Race, Europe, Égalité, Inconscient, Individualisme, Multiculturalisme, Religion, Science, Raison, Décadence, Travail, Capitalisme. Au terme de ce travail, Alain de Benoist devait successivement rejeter l’universalisme sous toutes ses formes, l’égalitarisme laïc ou religieux, le bourgeoigisme libéral en tant que pathologie de l’individualisme, le concept d’Occident comme modèle civilisationnel, l’américanisme culturel, et déraciner la souche chrétienne comme racine prédominante de l’Europe.

Et ce, avant de suggérer des pistes de reconstruction d’un socle de valeurs susceptibles d’incarner dans le monde qui vient les qualités essentielles du génie européen tel qu’ainsi essentialisé :

Principes d’une pensée aristocratique et populaire à la fois, culte du sacré, substitution d’une morale de l’honneur à celle du péché comme à celle de l’utilité, néo-féodalisme social, fraternité communautaire des classes, Empire européen ancré dans les régions, amitié pour les attitudes païennes devant la vie et par-dessus tout, passion de la diversité des peuples et des cultures et refus absolu de la réduction de l’Autre au Même.

L’on comprendra aisément que cette pensée ait été d’emblée, et de plus en plus au fil de son enrichissement, radicalement irréductible à toute doctrine en « isme », contrairement à ce que les kapos de la disqualification ont partout proclamé pour tenter de l’emprisonner depuis un demi-siècle.

L’on comprendra moins facilement cet enfermement si on considère que ceux-ci, majoritairement situés « à gauche » ont paradoxalement refusé de considérer les affluents « de gauche » du long fleuve intranquille qu’est la pensée d’Alain de Benoist. Comme d’ailleurs la présence en aussi grand nombre d’intellectuels « de gauche » que « de droite » dans les revues qu’il a lui-même créées ou auxquelles il a apporté sa contribution.

En réalité , si l’on devait chercher une comparaison idoine dans l’histoire des idées, l’école de pensée que son œuvre rappelle est celle des écrivains français non conformistes des années 1930 (Robert Aron, Robert Brasillach, Denis de Rougemont, Emmanuel Mounier, Thierry Maulnier) ou de leurs homologues de la Révolution conservatrice allemande (Ernst Junger, Oswald Spengler, Arthur Moeller Van der Bruck, Carl Schmitt) à ceci près qu’aucun d’eux n’en a laissé d’œuvre aussi complète et foisonnante.

Un nouveau Maurras ?

Certains l’ont comparé à Maurras et ceux qui le prétendaient raciste l’avaient d’ailleurs baptisé « Maurras supérieur ». Délicat rapprochement pour une triple raison : là où le Maître de Martigues régna intellectuellement, publiquement et en majesté sur la pensée d’avant-guerre, Alain de Benoist n’a la plupart du temps bénéficié, du moins en France, que d’une influence de type quasi « samizdat », même si ses écrits ont fini par susciter une floraison de concepts et de talents frais et brillants dans les nouvelles générations.

Par ailleurs, là où Maurras proposait avec brio mais de façon monolithique un système politique « clefs en mains » à travers une « monarchie de laboratoire », Benoist ouvre des pistes intellectuelles, parfois incongrues, infiniment plus vastes et étayées par un éclectisme supérieur, pour proposer un socle de valeurs aussi modernes qu’enracinées. Intellectuellement, l’un était un maître à penser, l’autre est un maître à respirer. En outre, là où le Maurras du Cercle Proudhon, riche des apports de droite contrerévolutionnaire et de gauche syndicaliste révolutionnaire, a progressivement laissé la place à un conservatisme bourgeois, Benoist conserve une pensée irriguée par la pluralité de ses sources idéologiques.

Enfin, et cela signe l’appartenance à des univers mentaux sensiblement différents : l’un pensait en Français, l’autre pense en Européen.

Quoiqu’il en soit, lire Alain de Benoist apparaît aujourd’hui comme un impératif d’hygiène intellectuelle : l’on se sent ensuite mieux apte à déchiffrer le monde et la vie tels qu’ils vont.

Certes, on pourra le lire parfois avec agacement, tant d’un livre à l’autre, ce virtuose de l’écriture classique peut céder à la tentation d’une écriture jargonnante (sans doute due à ses affinités avec la philosophie allemande du XXe siècle) dont il n’a pas toujours saisi qu’elle ne renforçait en rien sa crédibilité intellectuelle.

Et sur le fond, sa vision héraclitéenne des concepts étudiés, comme son extrême souci des nuances (par probité intellectuelle), auront débouché au fil du temps sur des apories difficilement compréhensibles (en particulier sur le nominalisme ou le multiculturalisme).

Identiquement, sa critique récurrente du système de valeurs chrétien dans lequel il a diagnostiqué, dans la lignée de Nietzsche, une source profonde de l’égalitarisme et de l’universalisme modernes, a fortement occulté l’apport primordial au fonds civilisationnel européen pendant une quinzaine de siècles de la synthèse pagano-chrétienne constituée par le catholicisme.

Enfin, ceux qui seront tentés d’explorer la traduction politique qu’il a en certaines occasions donnée à ses idées, à travers ses choix électoraux ou ses complicités intellectuelles, au demeurant sans retour, avec des politiques de gauche, relèveront qu’elle aura parfois terni sa lucidité sans rien ajouter à sa gloire. Mais quel grand penseur échappe à ce genre de griefs ? Et quelle critique de ce type est de nature à amincir l’épaisseur de sa pensée et son importance pour comprendre les deux siècles sur lesquels il aura passé le scalpel d’une intelligence et d’une lucidité supérieures ?

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