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Des morts et des vivants

Thomas Morales se souvient de Monique Tarbès et Chris Rea, et prend de bonnes résolutions culture pour 2026


Des morts et des vivants
L'actrice Monique Tarbès, "1 rue Sésame" sur TF1, 1978 © GALMICHE/TF1/SIPA

En ce premier dimanche de janvier, Monsieur Nostalgie, à l’heure des bilans et des résolutions, nous parle de quelques personnalités disparues en décembre mais aussi de joyeusetés à lire ou à voir en 2026…


Décembre est un mois cruel. Surtout dans les derniers jours. La dernière quinzaine fut, cette année encore, une hécatombe. Nous étions sous le coup du chapon et des guirlandes à led, épuisés par tant d’excès de table, végétant sur un canapé ramolli et méditant à notre misérable carrière littéraire. Nous manquions de ressort comme dans la chanson d’Aznavour. Et par l’entremise de la télévision et des réseaux sociaux, nous avons appris la disparition de quelques visages jadis aimés. Les fantômes du passé dansèrent alors dans nos yeux fatigués. On dira ce que l’on voudra sur les artistes mais ils sont de prodigieux véhicules de la mémoire. D’accord, ils ont tous les défauts des professions égotiques ; menteurs, hâbleurs et sermonneurs, un brin paranoïaque et sentimentaux. Et cependant, une voix sortie d’on ne sait où nous ramène directement dans les brumes de l’enfance ou de l’adolescence. On est ému. Secoué par les effluves du temps qui passe. Monique Tarbès était une fille du XIVème arrondissement à l’accent rocailleux. Déjà en soi, naître non loin du Lion de Denfert est assurément un motif de fierté parigote. Ce n’est pas Audiard qui me contredira, pourtant il avait la dent dure devant ce félin de cuivre planté au milieu d’un carrefour. Il lui trouvait un air d’hirondelle. Monique Tarbès traversa discrètement les comédies en se faisant toujours remarquer. C’est le signe des grands acteurs. Vous lui donniez un second, voire un troisième rôle, quelques lignes de réplique, un os bien maigre à ronger, elle vous transformait le peu en grand comique populaire. La geste et la faconde. Elle vous capturait l’esprit et vous retournait en quinze secondes, vous étiez au tapis ! Sa mélodie restera longtemps accrochée à nos souvenirs. Truculente dame pipi dans Tendre poulet et femme de ménage perturbant l’œuvre de François Merlin/Bob Saint-Clar dans Le Magnifique. C’est bizarre comme nous avons changé d’époque, nos plus grandes comédiennes n’ont qu’une envie : faire peuple. Sans y parvenir. Elles ont beau se grimer, on ne les croit pas. Monique Tarbès donnait du lustre, du mordant, du cran, de l’ironie et de la gouaille à la domesticité. De la matière humaine, ce n’est pas donné à tout le monde. Les gens de maison devraient lui ériger une statue. Dans cet avant-Noël, nous fumes frappés également par la mort de Chris Rea, le musicien britannique, d’ascendance italo-irlandaise. Lui aussi avait une voix identifiable. La voix des juke-boxes des campagnes berrichonnes à la programmation limitée. « The Road to Hell » accompagnait nos parties de baby-foot. Il y avait alors deux clans qui s’opposaient, les admirateurs de Chris Rea et ceux d’Hotel California des Eagles. Irréconciliables, chacun vantant la charge héroïque de ces deux tubes planétaires. Chris Rea aimait les voitures de course. J’ai acheté l’album « Auberge » seulement parce que figurait une Lotus Seven sur la pochette. Et puis, que dire, du dimanche 28 décembre, sinistre journée, BB s’en est allée, charriant avec elle, une civilisation engloutie, une certaine idée esthétique de la France, les joutes sous la couette, le Concorde et le mambo italiano de Dario Moreno. Notre âge d’or. Pour se consoler et attaquer la nouvelle année de bonne humeur. Il faut se dépoussiérer la tête. Oser les chemins de traverse. L’humour dégoupillant est de saison. Bruno Lafourcade, moraliste jubilatoire, bourreau du progressisme béat s’en donne à cœur joie dans Les Hyaines aux éditions La mouette de Minerve[1]. C’est le Dino Risi de la décadence française, à la fois observateur de nos dérives et de nos lâchetés. Il plante son Bic là où ça fait mal, et les faux vertueux ressortent de son art du portrait ou du dialogue corrosif, les pieds devant. Dans un registre aussi tonique et implacable, Gérald Sibleyras tout juste auréolé du Grand Prix du Théâtre de l’Académie française (l’habit vert lui va à merveille au teint et il sait manier l’épée) nous propose une fable dystopique angoissante et férocement drôle. Dans Nous sommes tous des artistes aux éditions Élysande, il traque les maroquins culturels et s’inquiète de la place de l’artiste dans une société défaite. Nous aurons l’occasion au cours de cette année de faire des pas de côté et de parler des « hors des lignes », ceux qui ne chassent pas en meute et envisagent la création artistique non pas comme une arme de destruction massive, mais comme une lanceuse d’alerte gironde et divertissante. Et puis, de toute façon, une année où le Tour de France emprunte l’axe Vichy-Nevers est forcément un bon millésime.

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[1] Lire la recension d’Isabelle Larmat dans le magazine Causeur de janvier à paraitre NDLR.



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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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