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« Précieux » Giraudoux ? Très


« Précieux » Giraudoux ? Très
L'écrivain français Jean Giraudoux (1882-1944). DR.

Une évocation en hommage à Giraudoux l’Enchanteur – avant de filer au Festival Off d’Avignon en juillet pour y voir La Guerre de Troie n’aura pas lieu, mise en scène par l’épatant Edouard Dossetto et sa troupe (vue au Studio Hébertot). Conseil d’ami.


            « On a tort de croire au hasard, au bonheur du hasard. Les êtres ne se dérangent dans la vie que pour vous apporter des leçons, des signes, ou des devoirs (…). Ce qu’ils disent par leur voix n’est pas du tout ce qu’ils disent par leur apparition (…). Car les êtres qui surgissent viennent en général pour vous emmener… » (Choix des élues)

« Ces hommes qui me regardent, ces femmes qui m’envient voient en moi l’amour. Évidemment…On ne personnifie bien que ce qu’on n’est pas. » (ibid.)

Isabelle Adjani dans la pièce de théâtre « Ondine », de Jean Giraudoux, Comédie Française, 1972 © LIDO/SIPA

On recommandera de remiser aux oubliettes l’image figée de Jean Giraudoux (1882-1944) longtemps véhiculée par le « Profil d’une œuvre » sur La Guerre de Troie n’aura pas lieu – tant on aimerait évoquer Giraudoux sans qu’immanquablement ce soit cette pièce remarquable qu’on nomme.

Autre conseil : se rappeler le mot du général de Gaulle qui disait reconnaître « immédiatement un imbécile à trois signes », trois formules creuses : « la douce France, le réalisme de Balzac et la préciosité de Giraudoux. »

Se souvenir aussi, pour la tonalité de la prose de l’Enchanteur, du secret de l’amnésique Siegfried (Siegfried et le Limousin), retrouvé blessé entre deux tranchées, devenu chancelier d’Allemagne (la France et l’Allemagne, la grande affaire de Giraudoux, ancien combattant, germaniste et diplomate).

Ce secret, c’est un simple mot français : « C’est le type de l’épithète banale, commune, presque vulgaire, mais il est ce qu’il y avait en moi d’insoluble. C’est le mot qui m’accompagnera dans ma mort. Mon seul bagage (…). Vous allez rire, c’est le mot ‘’ravissant’’. (Il répète, les yeux fermés) : ‘’ravissant’’. »

Enfin, pour goûter l’humour de Giraudoux critique des institutions et administrations qu’il a tant fréquentées, citer Busiris (La Guerre de Troie…), auteur d’un amendement sur les mesures « défensives-offensives » dont il obtient, à force d’obstination, le reclassement en mesures « offensives-défensives » – Busiris qui sait que « l’anéantissement d’une nation ne modifie en rien l’avantage de sa position morale internationale ».

Sourire, donc, avec Giraudoux (« Nul moyen, sinon par barbarie, de résister au sourire de Giraudoux », disait André Gide).

« La femme est rare. La plupart des hommes épousent une médiocre contrefaçon des hommes, un peu plus retorse, un peu plus souple, un peu plus belle, s’épousent eux-mêmes (…). La femme est forte, elle enjambe les crues, elle renverse les trônes, elle arrête les années. Sa peau est le marbre. Quand il y en a une, elle est l’impasse du monde… Où vont les fleuves, les nuages, les oiseaux isolés ? Se jeter dans la femme. Mais elle est rare… Il faut fuir quand on la voit, car, si elle aime, si elle déteste, elle est implacable… Sa compassion est implacable… Mais elle est rare… » (Choix des élues)

Toute son œuvre atteste sa capacité à transfigurer ce qu’il voit ou imagine – à défaire la supposée réalité pour imposer la seule chose qui lui importe : la poésie – la fiction de son regard imposée à la fiction de la réalité. Et habiter ainsi un monde à sa convenance – c’est le mot connu et exemplaire de l’herméneute Giraudoux : « Veux-tu découvrir le monde ? / Ferme les yeux, Rosemonde. »(Suzanne et le Pacifique)

Et dans Choix des élues (un des plus beaux romans avec Aventures de Jérôme Bardini) – lorsqu’il énonce les symptômes qui annoncent la « fin » d’une jeune fille (Claudie) :

« Elle abdiquait le son si pur qu’elle rendait sur la terre ; elle devenait lente et furtive. Claudie ne savait plus être là sans y être, être absente en étant présente. Pour voir clair elle allumait, pour sortir elle ouvrait la porte. Elle n’avait plus la manie d’entrer dans une baignoire pleine au ras du bord, comme si elle allait non s’y baigner mais s’y dissoudre… »

Absolue singularité du ton de Giraudoux dans son siècle.

« Cette vie sans but de femme sans homme, c’était là sa couronne, c’était là son métier. Solitaire, anonyme, pure, elle goûtait cette joie de l’élection que les autres femmes ne trouvent que dans l’encerclement, le nom et le plaisir… »

(Choix des élues)

« On ne peut guère donner de l’innocence qu’une définition : l’innocence d’un être est l’adaptation absolue à l’univers dans lequel il vit. » (Intermezzo)

Il y avait jusqu’alors, outre l’œuvre et les biographies irréprochables de Jacques Body (2004) et de Mauricette Berne/Guy Tessier (2010), deux essais magnifiques, giralduciens en diable, à lire pour qui voulait rencontrer Giraudoux : Giraudoux par lui-même de Chris Marker (1952, « le coup de force de Giraudoux est d’avoir enraciné l’au-delà dans l’immanent », « cette mise à mort de Dieu par l’idéalisme ») et Giraudoux ? Tiens !… de Paul Guimard (1988).

« Tout le monde sait que ce sont justement en ce bas monde les humains les plus réussis et les plus sensibles qui sont les hommes de paille du destin et de sa brutalité. » (Choix des élues – ce titre, quand même !)

Aujourd’hui, à côté du scrupuleux vade-mecum (vie et œuvre) de Jacqueline Blancart-Cassou, c’est le démesuré Dictionnaire Giraudoux qui fait évènement – voire époque : 516 entrées, la crème des giralduciens et la quintessence de 70 années d’études giralduciennes : capiteux bouquet.

Coda : A l’attention de ceux qui n’ont jamais lu l’Électre de Giraudoux – pour leur donner… envie :

« Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? / Demande au mendiant. Il le sait. / Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »

Louis Aragon : « Comment cela s’est passé, je n’en sais rien. Le certain est que j’ai changé. Un beau jour, je me suis aperçu que j’avais pris goût à Giraudoux. Il ne m’irritait plus… Oui : je m’étais mis à aimer ça. Tout ça… Et, qu’on me pardonne ! c’est, je crois, la France que je m’étais mis à aimer en Giraudoux. »

Jean Prévost : « Les écrivains les moins compris, les plus attaqués pour leur étrangeté, leur bizarrerie, leur goût du procédé, me semblent les plus français de langue et d’esprit, les plus spontanés et les plus populaires d’expression : Claudel et Giraudoux. »

Chris Marker – auteur d’un des premiers très bons essais biographiques (Le Seuil, coll. Écrivains de toujours, 1952 – bien avant La Jetée, donc) (sourire) : « Notre accord avec tout ce que l’œuvre de Giraudoux contient de joueur, de rieur, de phosphorescent, n’est possible qu’à partir d’une confiance absolue dans le sérieux de l’entreprise. »

1) Dictionnaire Jean Giraudoux – Dir. André Job et Sylviane Coyault, avec la collaboration de Pierre d’Almeida, Honoré Champion, 2 vol. (624 pages et 532 pages).

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2) Giraudoux, de Jacqueline Blancart-Cassou, Pardès, 128 pages.

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Morceaux choisis (très « Giraudoux ») :

« Sur un atoll, un Hollandais tout blanc s’est mis au garde à vous devant ce qu’il croit un bateau hollandais et qui n’est qu’une phrase française. » (Choix des élues)

« Il nageait bien, mais, habitué à l’eau douce, il prodiguait les mouvements inutiles, il avait dans ses réflexes une prudence hors de mise, comme d’ailleurs sur terre tous ceux qui croient que la vie est un adversaire mesquin, un fluide hypocrite et non une force brutale qui vous ignore. » (Aventures de Jérôme Bardini)

« Quand meurt une personne aimée à laquelle vous devez écrire une lettre, si vous êtes égoïste, vous vous en réjouissez. Si vous êtes bon, vous n’aurez de tranquillité qu’après avoir écrit cette réponse. » (Juliette au pays des hommes)

« La seule assise de la vie est la sécurité de ceux qu’on trompe, l’admiration de ceux que l’on tolère, la liaison à vous par le sang et la chair de ceux auxquels vous-mêmes n’êtes attachés que par la convention et l’habitude. » (Choix des élues)

« C’est comme cela que se suicident les raffinés : la veille ils ne bronchent pas si leur collection de timbre brûle ou leur Degas se crève. » (Aventures de Jérôme Bardini

« Quand on a attendu plus de trente-cinq ans, après sa naissance, pour se déclarer ennemi de la vie, c’est qu’on est fait pour elle ; et toute cette fuite facile lui paraissait maintenant artificielle et banale. » (ibid.)


A lire également : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil – à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, francophones ou non.



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Né à Paris en mai 1968. A collaboré ou collabore à La NRF, Esprit, Commentaire, La Quinzaine littéraire, Le Figaro littéraire, Service littéraire, etc.. A publié récemment "Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés" (Editions de Paris, 2018) et "Bien sûr que si !" (Editions de Paris, 2020)"

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