
« En quelque sorte ». La formule revient souvent dans la bouche de Jean-Louis Schefer (1938-2022). Il est le personnage central du documentaire que lui consacre Joachim Olender, cinéaste formé à l’école très exigeante du Fresnoy, et que le distributeur Camelia prend aujourd’hui le risque de sortir en salles, de façon probablement très confidentielle.
Aristocrate de la pensée
Interrompu par la mort du baron Schefer de Carlwaldt, huit jours à peine après le tournage de cette séquence montrant, en contre-plongée, le poète, écrivain, philosophe et théoricien du Septième art s’engager avec peine dans la descente de son raide escalier – saisissante métaphore de sa proche mise au tombeau ! -, le film donne voix, tout au long, à cet aristocrate de la pensée, disparu il y a bientôt quatre ans, très exactement le 7 juin 2022. Cigarette au bec, mise d’une impeccable et classique élégance, chevalière au doigt, chemise blanche repassée sans le moindre pli, traits ravinés d’ancien seigneur enserré dans le décor de bon goût, rangé avec un soin maniaque, de sa modeste maison de campagne, Schefer cite feu son ami, le prêtre historien et théologien Michel de Certeau (1925-1986) : « nous sommes des aristocrates dont on a oublié l’histoire ».
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De fait, il est probable que bien peu, aujourd’hui, identifient vraiment cet écrivain, discrétion incarnée qui, dans le sillage de Roland Barthes, a nourri son œuvre de l’infatigable contemplation des images – celles de la peinture comme celles du cinéma. Dans les années 1990, Jean-Louis Schefer crée « L’Académie des Secrets », une sorte « d’abbaye de Thélème dont, selon Schefer lui-même, le sujet est la pensée des autres » : une société secrète dont les membres ignorent s’ils en font partie ou pas, « association de malfaiteurs » (sic) dont « la condition [fut qu’elle] ne servait à rien ». Ses membres (présumés) ? Jacqueline Risset, Paul Virilio, Serge Daney, Daniel Arasse, le génial cinéaste Raoul Ruiz, le mathématicien Marc Hindry et j’en passe…
Emouvant
Sur la trace de ces fantômes, Joachim Olender cède abondamment la parole à son héraut, dandy dissertant sans fin, et non sans ésotérisme, dans l’adoration viscérale du Greco, de Velázquez, de Fragonard, Vuillard, Bonnard ou Piero di Cosimo… D’une visite au Grand Palais à la National Gallery, jusqu’à un brin de conversation autour du thé avec l’historien Stephen Bann dans un confortable fauteuil-club en cuir du Savile Club, à Londres, L’Académie des Secrets – c’est donc le titre du film – convoque, de chapitre en chapitre (La Tache rouge, Origine du Crime, la Mort de Procris, la Case blanche, Passage de la nuit, La Pythie, l’Homme ordinaire au cinéma, Le Doigt d’un français, Dracula, etc.), quelques disciples du disparu : Fabrice Hergott, le directeur du Musée d’art moderne de la ville de Paris, le galeriste Yvon Lambert, ou encore l’historien de l’art Jean de Loisy, sans compter l’écrivain Suzanne Doppelt, ou Jean-Marc Ferrari, ci-devant « concierge » de l’Académie des Secrets… Un beau chien roux jappe et circule entre deux plans, et entre deux bandes-son, du prélude, choral et fugue de Jean-Sébastien Bach à l’adagio d’une sonate de Beethoven…
« Un fantôme n’a pas d’anatomie mais il a quelquefois un effet de présence sidérant », murmure Jean-Louis Schefer, désormais passé à l’état d’ectoplasme. Emouvantes restent la puissance de son regard, et l’énigme de sa parole, si singulière et déroutante. Il est vraisemblable que le présent documentaire, par ces temps d’inculture envahissante, n’attire que les spectateurs avertis. Au moins ce tombeau de Jean-Louis Schefer a-t-il le mérite d’exister.
L’Académie des Secrets. Documentaire de Joachim Olender. France, couleur, 2024.
Durée : 1h53
En salles le 7 janvier 2026.
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