La France rend hommage au sergent-chef Florian Montorio et au caporal-chef Anicet Girardin morts au Liban. Notre pays apparaît comme très mauvais stratège pour prévenir ou surmonter les guerres imposées aux malheureux Libanais. Et toujours pressé de passer à autre chose.
Samedi, deux soldats français ont été tués au Sud-Liban, dans une attaque visant un convoi de la Force intérimaire des Nations unies au Liban. Cet épisode n’est pas isolé. Depuis 2006, la FINUL, dans sa nouvelle configuration, a été visée à plusieurs reprises, dont la plus grave en juin 2007, lorsqu’une voiture piégée a tué six Casques bleus, trois Espagnols et trois Colombiens. En juillet 2011, un convoi français a de nouveau été frappé près de la ville portuaire de Saïda. Plus récemment encore, des soldats italiens ont été blessés dans une attaque similaire. L’attentat le plus meurtrier, en 2007, a fait l’objet d’enquêtes libanaises et internationales, mais aucune revendication claire ni aucun procès abouti n’ont permis d’établir une responsabilité officielle. Il en va de même pour l’attaque contre le convoi français en 2011 et pour les incidents plus récents. En pratique, nombre d’analyses considèrent que ces attaques s’inscrivent dans une logique de pression exercée dans des zones contrôlées ou dominées par le Hezbollah. Mais juridiquement et officiellement, il n’existe pas d’attribution claire et reconnue.
Réaction diplomatique française mesurée
Au lendemain de l’attaque, les réactions françaises ont été rapides, mais mesurées. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a dénoncé un acte grave, rappelant que « s’en prendre ainsi à des casques bleus, à des soldats de la paix qui sont parfaitement identifiables sur le terrain, c’est constitutif d’un crime de guerre ». Le président de la République a également précisé que « c’est le Hezbollah qui, en effet, a visé nos soldats (…) », tout en ajoutant que « [le Hezbollah] ne les a pas visés parce qu’ils étaient français. Il les a visés parce qu’ils tenaient la mission d’être aux côtés des populations civiles ». Quant à Jean-Noël Barrot, il a insisté sur la nécessité de préserver le Liban, affirmant que « le Liban ne doit pas être la victime expiatoire de dynamiques régionales ou de guerres qu’il n’a pas choisies » et que « détruire le Liban ne permet pas de détruire le Hezbollah. Au contraire, cela le renforce ». Autrement dit, une position tellement nuancée qu’elle devient incompréhensible.
Cette ligne traduit une volonté claire : tourner la page de l’incident sans escalade, refuser l’engrenage et laisser aux autorités libanaises la responsabilité de gérer la situation. Aucune mesure concrète n’a été annoncée. Pas de changement de posture, pas de pression directe.
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Pourtant, après près d’un demi-siècle de présence dans cette région, la France dispose d’une connaissance fine du terrain. Ses militaires et ses services connaissent les villages, les familles, les équilibres locaux. Ils savent qui vit de quoi, quels réseaux structurent l’économie et le pouvoir, comment s’articulent les liens entre notables chiites, clans et diasporas installées en Afrique de l’Ouest ou en Amérique latine. Les leviers existent. Les moyens de faire passer des messages clairs aussi. Faire comprendre qu’on ne s’en prend pas impunément à des soldats français n’est pas mission impossible. C’est même le minimum.

Cependant, la réaction française, en apparence ferme, demeure dans les faits d’une prudence de Sioux. Pour anticiper la suite, il suffit de rappeler l’incident d’Erbil, survenu le 12 mars, qui a coûté la vie au soldat Arnaud Frion. Cette attaque, attribuée à une milice irakienne proche de Téhéran, a donné lieu à une réaction française abondante dans les mots mais rapidement refermée dans les faits: hommages, condamnations, demande aux autorités irakiennes de faire toute la lumière, puis silence opérationnel. Aucune clarification publique sur les responsabilités ultimes. Comme au Liban, la France marque le coup, puis s’efforce de tourner la page au plus vite, afin d’éviter les conséquences de la clarté et la vérité.
La France refuse l’action et l’inaction
Cette prudence s’inscrit dans une histoire longue. La relation de la France au Liban est faite de proximité politique, de responsabilité morale et de traumatismes stratégiques. Le souvenir de l’attentat du Drakkar en 1983, qui avait coûté la vie à 58 parachutistes français, continue de peser. Le contingent français avait été invité par le gouvernement libanais. S’en prendre à lui ne servait pas les intérêts du Liban, y compris ceux de la communauté chiite, et profitait avant tout à l’Iran.
À cette tragédie s’ajoutent les prises d’otages des années 1980, les attentats sur le sol français et les réseaux liés à Téhéran. Et pour que nous n’oublions pas la leçon, Téhéran utilise des affaires comme celle de Jacques Paris et Cécile Cécile Kohler comme de piqure de rappel. Et ça marche. Cette stratégie mafieuse a produit une forme de retenue structurelle, une conscience aiguë du coût d’un affrontement direct avec l’Iran et ses relais.
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D’où une position française profondément ambivalente. D’un côté, Paris affirme le principe de souveraineté libanaise: il faut soutenir l’État et aider ses forces armées afin qu’il puisse exercer pleinement son autorité, notamment en imposant le monopole de la force. Le Hezbollah, dans cette perspective, doit être désarmé. Mais, de l’autre, la France se refuse à désigner clairement l’Iran comme acteur central du problème et n’explique ni comment, face à l’impuissance libanaise, le Hezbollah pourrait être désarmé, ni par qui. Elle évite toute confrontation directe et s’en tient à une diplomatie de gestion de crise, sans proposer de véritable issue, ni dire comment les Libanais, les Syriens et les Israéliens pourraient coexister avec un État affaibli dont le Hezbollah utilise le territoire comme base d’opérations.
Après des décennies d’expérience, on peut affirmer que les Forces armées libanaises, composées en partie de chiites, sous-équipées et mal rémunérées, n’ont ni la capacité ni la légitimité pour affronter le Hezbollah. Demander au Liban de « s’en occuper » revient, en réalité, à constater une impuissance sans en tirer les conséquences.
C’est là que la contradiction apparaît dans toute sa netteté. Le Liban ne peut pas désarmer le Hezbollah. Israël, lui, peut y contribuer de manière décisive. Mais toute action israélienne est immédiatement condamnée, au nom de la stabilité du Liban. La France refuse à la fois l’inaction et l’action : elle affirme un objectif sans accepter les moyens nécessaires pour l’atteindre.
Le résultat est une politique d’entre-deux. Une présence maintenue au sein de la FINUL, mais exposée et insuffisamment soutenue. Un discours de fermeté sans traduction opérationnelle. L’attaque de samedi ne fait que rappeler cette impasse. Elle montre que la France est engagée dans un théâtre où elle n’a ni les moyens de contraindre, ni la volonté d’escalader et, au fond, pas de stratégie pour transformer sa position particulière en véritable levier d’influence.
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