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Jospin: après les roses, les épines

Droit d’inventaire


Jospin: après les roses, les épines
Convention nationale du Parti socialiste à la Défense, le 14 octobre 1995 © HALEY/SIPA

Ce «droit d’inventaire» vis-à-vis des deux septennats de François Mitterrand que Lionel Jospin avait réclamé lors de la campagne présidentielle de 1995, désormais, c’est à lui, le temps des hommages et des couronnes de roses passé, que nous voulons l’appliquer.


Parlons tout de suite de la face nord plongée dans l’ombre de cette statue du commandeur qu’il fut. La preuve du pudding, c’est qu’on le mange, disait Friedrich Engels. Trotskiste un jour, trotskiste toujours, la vérité de ce dicton politique, c’est Lionel Jospin qui l’incarne. Ce n’est pas moi c’est mon frère, a-t-il commencé à dire, contrairement à l’agneau de la fable de La Fontaine qui n’en avait point.Quant à son père, c’était un socialiste, enfin… de la SFIO, dont il a été viré un temps, après-guerre. Il faut dire qu’en avril 1944 l’ambassadeur d’Allemagne à Paris décide de lancer un nouvel hebdo de gauche collaborationniste, Germinal portant le bandeau : « Hebdomadaire de la pensée socialiste française ». Robert Jospin, le père de Lionel donc, était l’une de ses plumes, heureusement pas aussi brillante que celle de Robert Brasillach qui sera fusillé ; le Général ayant refusé sa grâce sous la pression des communistes, mais pas seulement. De Gaulle écrira « le talent est un titre de responsabilité », faisant de ce talent une circonstance aggravante, car il accroît l’influence de l’écrivain.

L’OCI, les lambertistes, l’organisation trotskiste la plus occulte conduite par Pierre Boussel dit Lambert, pratique l’entrisme. Lionel Jospin non seulement en était, mais alors jeune énarque, né dans une famille protestante de militants de gauche, lui-même athée, c’est l’Organisation Communiste Internationale qui lui demande d’infiltrer le PS à sa création en 1971. Loin d’être un cas isolé, on retrouvera au PS les trotskistes Jean-Christophe Cambadélis ou Jean-Luc Mélenchon, « la liste des sous-marins placés dans de nombreuses organisations politiques ou syndicales est beaucoup plus fournie qu’on ne le croit puisqu’il faut encore y ajouter quatre secrétaires généraux de la CGT-FO, dont Jean-Claude Mailly ou Marc Blondel, franc-maçon de surcroît, et puis une ribambelle d’autres figures de la vie publique, dont un grand-maître du Grand Orient de France[1].

Pourquoi Trotski a-t-il bénéficié d’une image positive ? Déjà, le peu qu’il fut au pouvoir en Russie soviétique, il aura été autant criminel que les autres. Mais ce qui nous intéresse ici pour la suite, c’est la querelle des Anciens et des Modernes, et du rapport du peuple à l’art et à l’instruction en général, parce que Lionel Jospin sera ministre de l’Éducation.

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Lors de la révolution soviétique certains voulaient créer un art nouveau pour un homme nouveau, d’autres parlaient d’art prolétarien, tandis que Lénine, puis Staline, soutenaient qu’il fallait donner au peuple tout entier un accès à l’art, à la culture, à la grande littérature, à ce qu’on appelait l’art bourgeois. En exil, Trotski continua à promouvoir cette idée de rupture, soutenu en cela par les surréalistes.

Trotskiste un jour, trotskiste toujours, Jospin ministre de l’Éducation, lance en 1989 contre les mandarins du savoir, la réforme de « l’élève au centre du système ». L’enfant devient sujet, juge, acteur. Le pédagogisme s’empare définitivement du mammouth, Claude Allègre n’y pourra rien, un certain Philippe Mérieu a été installé dans la place. Catho de gauche écolo – les pires – il s’opposera à Blanquer, évidemment. Vite remplacé par Pap Ndiaye, l’extase. Soyons honnête : la transmission du savoir de l’honnête homme est en crise dans tout l’Occident. Je vous renvoie à l’universitaire et philosophe Allan Bloom, et à son best-seller The Closing of the American Mind publié en 1987, dans lequel il déplore que les élèves de la meilleure société se détournent aussi des grands classiques de la littérature.

Jospin aux mains pures comme les kantistes qui n’ont pas de mains

S’il n’en était à l’initiative, Jospin laissait toujours s’installer le pire. Ainsi l’affaire des « foulards de Creil » à la rentrée des classes 1989, quand il était ministre de l’Éducation nationale. Il se contenta de dire qu’il fallait « respecter la laïcité de l’école. »

Mais comme Ponce Pilate il s’en lave les mains. « En cas de blocage, et en cas de refus, l’école doit accepter ces enfants. » Les trois collégiennes, Leila, Fatima et Samira refusent de retirer leur hijab. Aujourd’hui, nous récoltons les premières conseillères municipales voilées. Que voulait-il dire quand il déclara à des journalistes : « Et qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse que la France s’islamise ? »[2]

Rebelote en 1991, en réponse aux parlementaires de l’opposition, dont Philippe de Villiers, qui réclament le départ de l’Université de Georges Boudarel, ce maître de conférences d’histoire récemment mis en cause pour son passé d’instructeur politique dans un camp vietminh. « Le recrutement et la carrière des enseignants du supérieur relèvent exclusivement de leurs pairs, a expliqué Jospin. »[3] Sur le passé de Boudarel, condamné à mort par contumace, rentré en France en 1966 à la faveur d’une loi d’amnistie, le ministre rappelle que « le choix de l’anticolonialisme était juste. » Mais ajoute, — le « en même temps » macroniste, déjà — : « rien ne peut justifier qu’un intellectuel, qu’un professeur, devienne un kapo dans un camp de prisonniers, dans un camp de concentration (le camp 113), dans lequel les hommes qui appartenaient à son propre pays mouraient »,  mais d’ajouter qu’aujourd’hui « il existe un autre Boudarel, » et que « le mieux est de le laisser face à sa conscience. »[4] Là aussi, il s’en lave les mains. Des mains pures comme celles des kantistes qui n’ont pas de mains, disait Péguy.

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De la même manière, « le naïf », c’est lui-même qui l’avouera plus tard, évoquera le « sentiment d’insécurité » au lieu de constater et de combattre les causes de l’augmentation réelle de l’insécurité prouvée par les enquêtes de victimation.

En 1998, c’est l’affaire de la MNEF (Mutuelle Nationale des Étudiants de France) : scandale financier majeur, impliquant emplois fictifs, fausses factures, enrichissement personnel et détournements massifs au sein de la mutuelle étudiante, contrôlée depuis les années 1980 par des réseaux proches du Parti socialiste (notamment ex-militants trotskistes lambertistes de l’UNEF-ID, la bande de la MNEF). L’affaire éclabousse forcément le si probe gouvernent Jospin. Lionel a senti passer le vent du boulet.

En 2000, c’est la jeune Dominique Voynet, ministre de l’Environnement, à qui, il a laissé saboter à Bruxelles la filière nucléaire française — c’est-à-dire exclure l’énergie de la liste des énergies propre — pour la plus grande Schadenfreude « joie mauvaise » des Allemands. Il faudra attendre 2025, un quart de siècle, pour que la CJUE officialise le nucléaire comme énergie propre dans la taxonomie verte.

Last but not least, Premier ministre, Jospin crée le poste de Ministre délégué à l’Enseignement professionnel pour l’ancien trotskiste de l’OCI, le camarade Jean-Luc Mélenchon, un poste qui disparaîtra comme par hasard avec l’échec à la présidentielle en 2002.

Je vais maintenant faire du gonzo journalism. Ayant subi la crise de l’emploi des cadres dans les années 1990, j’étais employé en tant que vacataire quand le bon Jospin remporta les législatives suite à la dissolution imaginée par Villepin alors Premier ministre de Chirac. Je n’avais donc pas décroché le fameux CDI au grand dam de mes parents ; j’étais peut-être exploité, précaire, mais je n’étais pas désœuvré, et suivais en parallèle une formation en marketing direct. Que pensez-vous que fit ce bon Jospin, bon comme du bon pain ? Il demanda à mon employeur de me faire un CDI. Je n’avais rien demandé. En attendant mieux, récemment logé à Paris dans le XVIe, je me disais « c’est déjà ça » en traversant le pont Mirabeau pour rejoindre ma chambre de bonne, pendant que les militants communistes tractaient pour dénoncer la situation des immigrants mal-logés. J’avais suffisamment de travail par mois pour pouvoir payer mon loyer, et aucune envie de faire un prêt pour acheter un appart en banlieue grâce au fameux CDI.

En revanche les effets pervers des mesures contraignantes du Premier ministre Jospin pour lutter contre l’emploi précaire firent que mon employeur cessa de m’octroyer de nouvelles missions. J’ai dû en chercher un autre. Et j’ai fini par jongler avec trois employeurs en même temps, vous imaginez le casse-tête. Je voulais juste du travail, pas forcément un contrat. Il voulait mon bien, le bon Jospin, comme le bon roi Henri la poule au pot, mais avoir une idée du bonheur et vouloir l’imposer, c’est le commencement de la dictature, disait André Glucksmann. À la fin de ces années 1990, j’ai eu de fait un CDI avec l’obtention du poste de directeur marketing que je convoitais. Plus tard, l’ascension sociale, ce serait directeur général, ce qui m’a permis de louer un trois-pièces haussmannien. Il faut dire que, même si j’ai toujours continué à mener en parallèle ma vie d’écrivain, j’avais renoncé à une carrière universitaire de sociologue en raison des mensonges de Bourdieu et de ses affidés, prodrome du wokisme, et préféré la vérité du résultat d’une entreprise commerciale qui se reflétait dans le P&L (les profits et pertes du bilan annuel)…

Jospin vainqueur des législatives 1997 par effraction

INA

Les Français subirent les 35h pour tous, déjà évoquées lors de la campagne présidentielle qu’il perd, bien qu’arrivé en tête au premier tour. Deux ans plus tard, vainqueur des législatives — par effraction dixit François Baroin, c’est-à-dire grâce aux triangulaires avec le FN —, le Premier ministre impose les 35h pour tous et obligatoires. La gauche a un totem : « Pour tous et obligatoire. » Avec des inspecteurs du travail qui contrôlèrent la durée de stationnement des véhicules des cadres. Heureusement Sarkozy libérera les heures supplémentaires qui seront défiscalisés. Mesure supprimée par Hollande.

Sur le plan économique, vu de l’international, l’Anglais Blair et l’Allemand Schröder lui volent la vedette en débarrassant la social-démocratie des derniers oripeaux du socialisme au profit d’une vision sociale-libérale.

Sous Jospin, il y a eu aussi le Pacs qui devait nous épargner, promis juré, le mariage pour tous. Les socialistes vont ânonnant « pour tous ! pour tous ! » alors que les Français n’aiment que les privilèges, rien pour eux.

Puis comme la guillotine humanisa la peine de mort, l’IVG médicamenteuse, moins invasive, introduite en 1989 à l’hôpital, est permise dès 2001 en cabinet de médecine de ville (gynécologues et généralistes).

A lire ensuite, Pierre Vermeren: Déracinés des villes, abandonnés des champs

Quand on a lu Alexandre Dumas, on sait ce qu’il faut penser des protestants. Que lisait donc « l’austère qui se marre », qui publia un livre de petites blagues ? Voulait-il concurrencer Monsieur Petites Blagues, le futur capitaine de pédalo ? En se rasant le matin, il demandait à son miroir : « Dis-moi mon beau miroir, suis-je le plus sympa des hommes de ce gouvernement ? — Des hommes de ce gouvernement peut-être, mais au château, il y a un mangeur de pommes bien plus sympa que toi. — Ha ! Super menteur ! — Le menteur c’est toi. — Je n’ai rien dit. — Justement, mensonge par omission, le pire des mensonges. — Quoi qu’il en soit, les médias m’aiment bien. J’ai même leur soutien depuis cinq ans. »

Le couperet est tombé en 2002. Avec Séguéla, ils se sont crus malins. Se préparer un réservoir de voix pour le second tour, 100% garanti par Taubira. Malinx, le Linx ! Elles auront simplement manqué pour y accéder…

À la question d’imaginer « une minute » qu’il ne passe pas au second tour : pour qui voterait-il alors ? Jospin le malin est pris d’un grand éclat de rire. « J’ai une imagination normale, mais tempérée par la raison quand même » dit-il, « ça me paraît assez peu vraisemblable, hein, donc on peut passer à la question suivante ». Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen faisant face au président sortant Chirac pour le second tour. Le candidat vaincu annonce : « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique. » La morale en lui, le ciel étoilé au-dessus de lui, comme aurait dit Emmanuel Kant.

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[1] Trotskisme : de Lambert à Mélenchon | Le Club

[2] Eugénie Bastié : « Pourquoi l’islam des Lumières est une chimère » Figarovox le 12 février 2026

[3] Le Monde du 19 mars 1991. Merci à Philippe Chevalier pour me l’avoir rappelé.

[4] ibidem



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Thierry Martin, écrivain, essayiste, anthropologue, ancien doctorant de l’EHESS à Paris. Auteur de BoJo, un punk au 10 Downing Street, et de Amerexit : Sortir du rêve américain devenu cauchemar.

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