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Déchets humains, mode d’emploi

Georges-Olivier Châteaureynaud publie "Les Recyclés" (Grasset, 2026), une dystopie effrayante


Déchets humains, mode d’emploi
Georges-Olivier Châteaureynaud, romancier et nouvelliste © JF PAGA / Grasset

Les Recyclés, de Georges-Olivier Châteaureynaud (Prix Renaudot 82), met en scène une société où l’on peut demander à disparaître – et où l’administration s’en charge avec une efficacité irréprochable.


Difficile de lire Les Recyclés sans penser aux débats actuels sur la fin de vie, « l’aide à mourir », ou, plus largement, à cette tentation contemporaine de rationaliser l’existence jusqu’à son terme. Non pas que Georges-Olivier Châteaureynaud écrive un roman à thèse – il s’en garde bien – mais son livre entre en résonance directe avec une époque qui s’interroge, de plus en plus ouvertement, sur la légitimité de rester en vie.

L’administration de la mort

Il fallait oser. Transformer l’effacement pur et simple d’un homme en procédure municipale. Faire passer la disparition par le guichet, la fiche cartonnée, le badge. Châteaureynaud, écrivain discret mais essentiel – prix Renaudot pour La Faculté des songes – pousse ici une idée jusqu’à son point de rupture. Son nouveau roman, Les Recyclés, tout juste paru chez Grasset, n’a rien d’une fantaisie: c’est une hypothèse administrative.

Tout commence à l’aube, dans une rue quelconque. Un homme attend. « Le minibus passera ramasser Nivôse ». Le verbe est là, brutal dans sa banalité. Ramasser. Comme les ordures. Et le plus dérangeant, c’est que personne ne proteste. Ni les voisins, ni la ville, ni lui-même.

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Nivôse, professeur de latin mis au rebut comme une langue morte de trop, n’est pas une victime classique. Il a rempli les formulaires. Il a demandé son propre effacement. Ce détail change tout: la dystopie de Châteaureynaud ne repose pas sur la contrainte, mais sur l’adhésion molle, l’abandon de soi. Une société où « chacun dispose de ce droit comme d’un revolver chargé », y compris contre lui-même.

Le dispositif est d’une intelligence froide. Les « recyclés » sont triés, évalués, exposés, presque comme des produits en attente d’un second usage. « On n’est presque plus rien ni personne »: la phrase résume tout. On vous déleste de vous-même, progressivement, sans heurt, sans éclat. L’homme devient une ressource reconditionnable. Ses biens, eux, sont immédiatement jetés: « balancés… sans plus de précaution que des éboueurs ». Tout est récupérable, sauf ce qui faisait une vie.

La culture de l’effacement

Il y a aussi, dans ce livre, une ironie sourde, presque cruelle. Ces êtres qu’on efface, on les « propose » encore, on les « valorise », on les rend présentables. Comme si le marché pouvait absorber jusqu’au rebut humain. Le recyclage n’est pas une fin: c’est une transformation. Et c’est peut-être là le point le plus inquiétant – rien ne disparaît vraiment, tout se reconfigure.

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Ce qui frappe, c’est l’absence de pathos. Nivôse ne hurle pas, ne se débat pas. Il constate. Il glisse. Le cœur du livre tient dans ce mot qu’il lâche, presque honteux: « tædium vitæ ». Non pas la détresse spectaculaire, mais une fatigue d’exister. Une usure lente. Le roman touche là quelque chose de très contemporain: non pas la violence du monde, mais son épuisement.

Châteaureynaud ne cherche pas à convaincre, encore moins à dénoncer. Il installe une mécanique, il la laisse tourner, et regarde ce qu’elle produit: non pas des morts, mais des sortants. Des gens qui quittent la scène sans fracas, avec leur dossier sous le bras. Et c’est peut-être cela, au fond, le plus dérangeant: l’idée que la disparition puisse devenir une option raisonnable, presque confortable.

Les Recyclés

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Grégory Rateau évolue entre la France et Bucarest en Roumanie, où il dirige un média local en français et poursuit son activité d’écriture.

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