
Le printemps est rayonnant, il invite au voyage. Je revois soudain Tolède entre ses ponts arabes, Ségovie rouge comme un soleil vespéral, surgissant de son ravin, ou encore cette promenade à Burgos sur l’Espolón, un soir de juin, dans un ciel d’étourneaux. Pourquoi l’Espagne, en particulier le plateau Castillan ? La réponse est simple : le magnifique livre de François de Saint-Cheron, La Castille inspirée, paru fin février.
Pierres rouges et jaunes
L’auteur, maître de conférences à la Faculté des Lettres de la Sorbonne, est connu pour être un spécialiste de l’œuvre de Malraux. Il fait du reste allusion, à plusieurs reprises, à l’auteur des Antimémoires qui combattit aux côtés des républicains espagnols en 1936. Saint-Cheron nous propose ici une escapade littéraire, picturale et mystique, très éloignée des guides touristiques recommandant le meilleur glacier du coin et l’incontournable librairie woke de la région. C’est un ouvrage intimiste où Saint-Cheron nous confie ses rencontres improbables, ses coups de cœur esthétiques et ses émotions d’humaniste érudit.
On découvre une terre âpre, brûlée, brûlante. Le souffle épique ne faiblit jamais. Il guide nos pas de sédentaire engourdi par l’hiver septentrional. Notre teint était gris, et voilà que l’évocation du Greco, de Goya, de Cervantès, de José Bergamín, de Federico Garcia Lorca, de Saint-Jean de la Croix – j’en oublie – colore les joues et électrise l’esprit.
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Le titre de l’ouvrage fait référence à la « colline inspirée » de Vézelay d’où partit la deuxième croisade de Bernard de Clairvaux. La périphrase est signée Maurice Barrès. L’écrivain vosgien est d’emblée cité par Saint-Cheron qu’il découvrit avec Greco ou le secret de Tolède lu en classe de terminale, grâce à sa professeure, Madame Catana – il faut citer les précieux professeurs qui vous ont fait aimer un romancier. C’est avec ce livre que le jeune Saint-Cheron s’est rendu à Tolède. Il est tombé sous le charme de la ville, de son indicible mystère de pierres et de songes, décrit si justement par Barrès dès les premières pages où il évoque « les couvents de la ville, les lourds palais écussonnés » ainsi que « le ravin profond où le Tage roule son flot jaunâtre ». Cette pierre d’Espagne à la fois rouge et jaune, partout. Puis il est revenu à Tolède avec, au fond du sac, Du Sang, de la volupté et de la mort, qui résume parfaitement ce pays indomptable qu’est l’Espagne. Barrès, encore, cité par Saint-Cheron, à propos de Tolède : « (elle) apparaît comme une image de l’exaltation dans la solitude ».
Pérégrinations
On tourne les pages, les courts chapitres se succèdent, on pérégrine, on oublie le bruit et la fureur du monde, la sensualité est notre guide. Arrêtons-nous à Madrid, chez José Bergamín. Né en 1895, il fut le disciple du poète Miguel de Unamuro. Catholique fervent, il rejoignit cependant le camp des opposants au franquisme. Frère d’armes de Malraux, il devint le personnage de Guernico dans son roman L’Espoir. Après la victoire de Franco, Bergamín fut contraint à un long exil, à Mexico d’abord, au Venezuela ensuite. Il ne rentra à Madrid qu’en 1958. Saint-Cheron le rencontre donc chez lui en 1978. Évocation de Velázquez, déjeuner frugal – soupe glacée au blanc de poireau, crème fraîche et ciboulette – direction le Prado, arrêt devant la Résurrection du Greco, le temps court, nous ne le voyons pas filer. Découverte de la place de l’Incarnation « où quelques cyprès se découpent sur le monastère du même nom, encore habité à l’époque par des sœurs augustines. »


Poursuivons avec Goya et le Trois mai, œuvre grandiose exposée au Prado où la lumière surnaturelle de la lanterne éclaire le « petit bonhomme » aux bras levés, Christ fusillé. La foi, si poignante en Espagne, Goya l’a-t-il définitivement perdue avant sa mort ? Réponse de Michel de Castillo, écrivain né à Madrid mais d’expression française : « S’il n’a plus la foi, Goya l’a perdue ‘’comme un Espagnol la perd, en gardant l’amour du Christ ». François de Saint-Cheron évoque aussi Jean de la Croix, perdu dans les rues de Tolède, après son évasion, qui se cache place du Zocodover, avant de trouver refuge chez les carmélites de Saint-Joseph. Il fuit les ennemis de la réforme du Carmel décidée par sainte Thérèse. Il récite les vers qu’il a composés dans son cachot. Saint-Cheron se souvient alors de cette maxime de Jean de la Croix : « À la fin du jour, c’est sur l’amour qu’on vous examinera. »
En Espagne, il n’y a jamais de répit pour les nobles âmes. La mort les tourmente sous le soleil dément. Mais le Castillan méprise le sort qu’elle lui réserve. Il la toise comme le résistant qu’on fusille. Il faut se souvenir du poète Federico Lorca, l’Enchanteur, assassiné à 38 ans par les franquistes, de don Quichotte devant les moulins fantasmés, et de l’entêtant parfum de citronnelle dans les jardins de Tolède surplombant le Tage. Il y a tout ça, et plus encore, dans La Castille inspirée.
François de Saint-Cheron, La Castille inspirée, Desclée de Brouwer. 176 pages





