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Roger Nimier, le premier des hussards

Gallimard réédite le deuxième roman de Roger Nimier, chef de file des hussards, Perfide.


Je n’arrive pas à imaginer l’auteur du Hussard bleu avoir 100 piges. Et pourtant, il est né en 1925, a publié son premier roman à 23 ans, Les Épées, avec un début qui en dit long sur son esprit provocateur. Extrait : « Ça commence par un petit garçon plutôt blond qui laisse aller ses sentiments. » François Sanders se masturbe devant une photo de Dietrich, actrice d’origine allemande, courageuse résistante, qui a brisé le cœur de Gabin. Le geste n’est pas gratuit après l’épuration sauvage des collabos français, en 1945. La symbolique peut choquer, il y a de quoi. Mais Nimier va plus loin. Son jeune héros, suicidaire maladroit, est amoureux de sa sœur, il oscille entre résistance et milice. Voilà une entrée en littérature qui ne manque pas d’audace. Nimier dégoupille la grenade et la balance à la gueule de Sartre et de ses amis staliniens, sans épargner Camus. Il frappe fort, son épée n’est pas en fer blanc, elle coupe net, à l’image de son style tranchant.

100 ans. Impossible de voir ce garçon intrépide qui écrit vite, conduit vite, embrasse vite, ratatiné en méconnaissable vieillard tremblotant, dans un fauteuil roulant, recevant quelques jeunes gens déconstruits quémandant un conseil pour entrer en littérature, territoire où grouillent les autocentrés empêtrés dans leurs histoires familiales. Pour l’auteur des Enfants tristes, qui détestait l’esprit de sérieux, c’eût été une épreuve insoutenable. Il a vécu vite, il est mort vite, à toute vitesse même, plus de 160 Km/h, à bord d’une Aston-Martin, sur l’autoroute de l’Ouest, le 26 septembre 1962. Il était accompagné de Sunsiaré de Larcône, blonde ravissante de 27 ans, auteure d’un roman, La Messagère. L’expression « rouler à tombeau ouvert » était faite pour eux. Guy Dupré, son ami – il s’était fâché avec elle peu de temps avant sa mort – m’a dit que c’est elle qui conduisait. Dans son livre remarquable sur Sunsiaré 1, Lucien d’Azay cite Michel Camus qui confirme la version de Dupré. Celui qui a écrit qu’il fallait « saboter » l’empire du Bien n’aurait pas supporté notre époque où l’on conduit des voitures électriques silencieuses avec une boîte de vitesses qui ne craque jamais. Il ne l’aurait pas supportée, je suis même certain qu’il l’aurait attaquée à la gorge, en mettant sa peau sur la table.

Comme un possédé

Roger Nimier est né le 31 octobre 1925, près de la place Pereire, qui deviendra le « centre du monde », grâce au charisme du futur écrivain. Élevé dans la religion catholique, son père est l’inventeur de l’horloge parlante et sa mère, très protectrice, joue du violon. Excellent élève, il perturbe les cours, se bat à la récré, et suscite pourtant l’admiration de ses profs. Sa maturité fait peur. Il lit beaucoup, aime l’esprit de la chevalerie, déteste les Assis et leurs manières pédantes. Frondeur, il refuse les mots d’ordre. Il combat, mais il monte seul au front. Roger a 14 ans lorsque son père meurt. Il accepte le rôle de chef de famille. Il n’a aucun mérite, chez lui, c’est inné. Il appartient à une génération « sacrifiée ». Trop jeune pour combattre, trop vieille pour jouir tranquille de l’enfance. Il s’engage à 19 ans au deuxième régiment de hussards de Tarbes à la fin de la guerre. Le soldat est vite démobilisé. Il n’a pas tiré un seul coup de feu. Il a lu Pascal. Frustration et soif d’absolu. Cocktail ravageur. Son credo : « Tout ce qui est humain m’est étranger. » C’est clair, annoncé par la dernière phrase du Hussard bleu. Désabusé ? Il y a de quoi. La science a accouché d’Hiroshima. Le Diable a recouvert la Pologne de camps d’extermination. Le strabisme de Sartre l’empêche de voir le Goulag. La tuberculose de Camus lui donne le souffle trop court. Les écrivains qui ont du style sont des réprouvés. Il les sort du purgatoire, l’un après l’autre.  Et merde aux faux résistants et vrais staliniens. Les mots tuent ? Parfait, il écrit comme un possédé. La preuve, en trois ans, il constitue une œuvre éditée aujourd’hui dans la collection « Quarto ». Achetez-là, et surtout lisez-là. Ça tient en respect les miasmes d’une société bavarde et inculte qui a perdu la tête, et surtout ça aide à guetter le tremblement de terre version Big One.

À son père spirituel, Jacques Chardonne, il finit par jurer qu’il n’écrira plus rien durant dix ans. Il devient alors, à 28 ans, directeur littéraire chez Gallimard. Il se rend à Meudon, devient l’aminche de Céline. Il va le publier, comme il va publier Morand, malmené par de Gaulle qui lui refuse l’Académie française, en souvenir de ses promenades à Vichy en compagnie de Pierre Laval. Morand l’aime comme un fils. À l’annonce de sa mort, Morand, plus taiseux que jamais, écrit : « C’est le printemps que je regardais pour la dernière fois. » Nimier demande une préface à ses Journées de lecture, à Marcel Jouhandeau, lui aussi infréquentable depuis son voyage à Weimar, en 1941. Il offre une seconde chance à Marcel Aymé à qui il rend visite à Montmartre. Engagé Nimier ? Oui, pour défendre le style, les romans qui racontent une histoire, pas les copies desséchées du Nouveau Roman. Engagé littéraire, mais refusant toute forme d’engagement politique. Bernard Frank, en décembre 1952, avait bien tenté de l’enrôler dans sa formule « Grognards et hussards », papier publié dans Les Temps modernes. Ça avait fini par réunir de joyeux drilles qui n’avaient pas vraiment de points communs entre eux : Blondin, Laurent et Déon. Nimier étant la figure de proue. Frank finit par lâcher qu’il les traitait « de fascistes par commodité ». Comme aujourd’hui, en somme. Nimier rend également hommage à Robert Brasillach, l’auteur de Notre avant-guerre, mais également rédacteur en chef de Je suis partout, journal collabo et antisémite, fusillé au fort de Montrouge, le 6 février 1945. Il conclut : « Il a trop aimé la statue idéale de la jeunesse. » L’auteur de D’Artagnan amoureux – publication posthume – semble parler de lui.

Nimier ouvre les portes du cinéma. Il écrit le scénario de l’épisode français du long-métrage d’Antonioni, Les Vaincus. Il récidive en adaptant, pour Louis Malle, un polar : Ascenseur pour l’échafaud. Il rencontre la volcanique Jeanne Moreau. Le temps d’un tourbillon sensuel.

Esprit caustique

Gallimard réédite le deuxième roman de Nimier, Perfide. On retrouve l’esprit caustique du jeune homme vert. Pas de prise de tête, car la vie n’est pas une chose vraiment sérieuse. Il faut enjamber les barrières, prendre les chemins de traverse encombrés par l’herbe qu’on ne voit jamais pousser. La morale existe, c’est une belle invention, elle sert de punching-ball. Les grandes personnes avancent masquées, elles dirigent, légifèrent, ordonnent, punissent, culpabilisent, indiquent le mauvais sens, sous le regard amusé des sorcières de Shakespeare. Antigone prend sa pelle et va enterrer son frère maudit. Cet acte les dépassera toujours. L’intrigue se déroule dans la France de l’après-guerre, elle s’invente de nouveaux ennemis, tandis que les politiciens s’étripent dans un tintamarre ridicule. De Gaulle, dans les coulisses de l’Histoire peu reconnaissante, attend son heure. On assassine un prof de collège, crime imputé au gang des chourineurs. L’ensemble est ébouriffant. Perfide, l’insolence à la boutonnière, est un curieux gamin, très observateur, qui manipule les bavards et les arrogants, un exemplaire des Mémoires du cardinal de Retz, un des livres préférés de Morand, dans la poche. Comme le souligne Céline Laurens dans sa préface : « Il faut désapprendre son sujet pour mieux le réinventer. Pasticher pour lutter contre cette société grise, sérieuse, qui lègue à l’enfant des mots et des émotions érodés, ternis par l’habitude ou le renoncement. » Contre le fascisme gris – le fameux kitch dénoncé par Kundera – qui ne cesse de croître, il convient de tenter le tout pour le tout, c’est-à-dire écrire des textes « qui explosent en un hara-kiri scénique comme Perfide. »

Céline Laurens cite également une grande amie de Nimier, Geneviève Dormann. Elle résume ce que sont les grandes personnes : « Les affectés, les pompeux, les prétentieux, les craintifs, les avides d’honneurs, de pouvoir et d’argent. Tous ceux qui affirment gravement que la vie n’est pas une récréation. »

Désormais les sentences et les semonces sifflent la fin de la partie. La liquidation générale est imminente.

Nimier est enterré dans le cimetière Saint-Michel, à Saint-Brieuc, du granit, des ajoncs et quelques veuves éplorées comme passantes. Paysage inébranlable, à l’image de l’œuvre du premier des hussards littéraires.

Roger Nimier, Perfide, folio. 256 pages

Perfide

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« Quarto » Roger Nimier. 1216 pages

Œuvres: Romans, essais, critique, chroniques

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Noël sans Netflix ? Never

Que regarder pour se changer les idées, face à la grisaille qui règne à Noël, à la place de la neige traditionnelle qu’on voit si rarement de nos jours? La série L’Eternaute, sortie sur Netflix au printemps, vous refroidira…


Y aura-t-il de la neige à Noël ? On comprend que cette question taraude les chaumières de l’Hexagone. Visionner sur Netflix, au soir supposé de la Nativité, la série L’Eternaute, proposée depuis le mois de mai par la plateforme, reste le meilleur émollient propre à distraire, sinon à apaiser vos angoisses météorologiques. De fait, il neige sans discontinuer durant ces presque six heures de suspense glaçant qui vous transportent en Argentine, justement alors que la naissance du petit Jésus se fait toute proche. Adaptation, au succès phénoménal, d’une BD culte signée Héctor Germàn Oesterheld et Francisco Solano datée 1957, la série mérite d’être revue dans l’actuelle montée des frimas. 

Fin décembre, soit au cœur de l’été austral, une tempête de neige toxique s’abat brusquement sur Buenos Aires. Elle refroidit, au sens propre, les portenos par milliers, transformant en un clin d’œil la mégalopole en un immense cimetière à ciel ouvert : en tenue légère de saison, les citadins, pris au piège (comme furent jadis happés par les cendres du Vésuve les habitants de Pompéi), restent congelés dans la posture qu’ils avaient à l’instant fatal. Mais, gracias a Jesus, il reste des survivants : les moins cons ont vite compris que s’exposer une seconde aux flocons revient à signer illico son arrêt de mort. Juan Salvo (dans le rôle, l’illustre Ricardo Darin), vétéran de la guerre des Malouines et par ailleurs père exemplaire, entreprend, avec femme et amis, de partir à la recherche de sa fille adolescente, laquelle s’est égarée dans le chaos ambiant. Cuirassés de masques à gaz ou de protections de fortune, harnachés jusqu’aux extrémités, les survivants hantent ainsi la ville assiégée par l’averse blanche. Ils ne sont pas au bout de leurs peines.

A lire aussi: Attache ta ceinture, on décolle!

Pour ceux qui, probablement rares parmi mes indulgents lecteurs, n’auraient pas visionné ce feuilleton dès sa sortie printanière –  captivant d’un bout à l’autre, n’hésitons pas à le dire !- , qu’il me soit permis de taire ici ce qui, à partir de l’épisode 4, fait contre toute attente basculer le scénario du registre de l’anticipation post-apocalyptique (allègrement nourrie de nos inquiétudes climatologiques) vers le terrain de la belligérance sous ombrelle SF – entre Starship Troopers (Verhoeven, 1997) et Invasion of the Body Snatchers (Don Siegel, 1956), références avancées sans cuistrerie aucune, vraiment, je vous assure. 

À part ça, sur le plan formel, L’Eternaute se démarque avec une remarquable rigueur de tous les poncifs et rabâchages hollywoodiens : une bande-son extraordinairement retenue, aucun nappage polyphonique, non plus que ce bruit de fond continu qui, dans le cinéma d’aujourd’hui, vient en appui de l’action dramatique comme la platitude d’un lieu commun. Ici, on y échappe avec une constance qui vaut d’être soulignée. Cerise sur le gâteau, une inventivité scénaristique qui autorise à l’intrigue, d’épisode en épisode, les bifurcations les plus imprévisibles. On attend la saison 2 pour l’hiver prochain. D’ici là, couvrez-vous bien, il semblerait que les grands froids s’annoncent.

En diffusion sur Netflix.

Durée : 6x 55mn

Les impasses de l’antiracisme


Dans son dernier essai, Mon antiracisme, Kévin Boucaud-Victoire livre à la fois une critique des mouvements antiracistes et développe une vision personnelle de son combat, fortement marqué par son antilibéralisme. Malgré quelques aspects critiquables, l’ouvrage donne un éclairage intéressant des théories actuelles et de leurs limites, ainsi qu’une voie singulière pour s’en dégager.

De l’antiracisme moral à l’antiracisme politique

Si l’antiracisme est un combat commun de la gauche, il a ses écoles. Deux mouvements dominent aujourd’hui : l’antiracisme libéral et l’antiracisme décolonial. Deux doctrines que Kévin Boucaud-Victoire perçoit comme des impasses.

L’émergence de l’antiracisme libéral remonte en France au 14 octobre 1984, avec la Fondation de SOS Racisme. Il vise à la diversification des élites afin de mieux refléter la multiplicité croissante de la population. Il est universaliste et reste favorable à une économie de marché. 

L’antiracisme dit décolonial se veut pour sa part révolutionnaire. Il est présent en France depuis 2005 et possède plusieurs caractéristiques qui le distinguent de l’antiracisme libéral. Tout d’abord, il présente le racisme comme systémique, c’est-à-dire comme résultat de l’organisation sociale. Dans ce cadre, il rejette toute forme d’universalisme au profit d’une essentialisation positive des cultures dominées. 

Cependant, selon Kévin Boucaud-Victoire, ces deux antiracismes en apparence antagonistes ne sont pas si différents. Ils renvoient tous deux le racisme présent presque exclusivement à des causes passées, que ce soit l’esclavage ou la colonisation. C’est en ce sens une conception idéaliste des faits sociaux, dans la mesure où le racisme se reproduirait à travers le temps, indépendamment des structures matérielles. 

Surtout, les deux idéologies partagent une forme de réformisme. Kévin Boucaud-Victoire refuse, en effet, de prendre au sérieux les mots d’ordre révolutionnaires des mouvements décoloniaux, qu’il juge extravagants. Or si on écarte les idées «maximalistes déraisonnables», il ne reste qu’une politique de droit et d’exception communautaire, de reconnaissance raciale et de quotas. 

Un racisme actuel fortement marqué par le néolibéralisme

Si le racisme est déterminé par les conditions matérielles, quelles en sont aujourd’hui les origines ? 

Selon Kévin Boucaud-Victoire, le racisme prend sa source dans la dynamique du néolibéralisme, qui le favorise et le structure. Car le néolibéralisme forme un « fait social total », pour reprendre les termes de l’anthropologue Marcel Mauss qu’il cite. D’abord par l’émergence des sociétés liquides, c’est-à-dire marquées par une fragilité des liens dans tous les domaines de l’existence, y compris dans la sphère familiale, ce qui amène les individus à se réinventer des identités plus ou moins fantasmatiques.

Ensuite, par les nouvelles organisations spatiales. La France est constituée de métropoles, avec des centres urbains qui concentrent la création des richesses, autour desquels gravitent des communes périphériques, c’est-à-dire les banlieues, territoires où se concentre une plus grande pauvreté. Entre ces métropoles s’étend une France plus rurale, qui n’est pas forcément pauvre, mais relayée culturellement et déclassée socialement.

Dans ce contexte, la France est marquée, dans son identité, par une insécurité culturelle, qui forme un terreau favorable au racisme. Ce dernier peut se définir selon Albert Memmi comme « la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de légitimer une agression ».  

Dans ce contexte, le racisme ne structure pas la société et ne détermine pas la position des individus dans la hiérarchie sociale. En revanche, l’échec de l’intégration, l’incapacité de faire de la France une communauté, crée des confrontations en matière de mode de vie. Surtout, il participe à diviser les travailleurs, ce qui nuit à l’émergence de fronts de contestation et à une conscience de classe.

L’antiracisme socialiste comme troisième voie d’émancipation

Comme il le rappelle au début de son ouvrage, quoique n’étant pas neuve, la ligne politique de Kévin Boucaud-Victoire n’est quasiment plus présente dans notre espace public. Il la définit en tant qu’antiracisme socialiste qu’il tente de réactualiser. L’antiracisme socialiste rejoint l’antiracisme libéral dans sa perspective universaliste. Kévin Boucaud-Victoire s’oppose toutefois, d’un côté à un universalisme qui percevrait les membres d’une société comme des êtres abstraits, simples unités de production d’un vaste marché et, d’un autre côté, à ce qu’il désigne sous les termes de «républicanisme autoritaire» qui viserait à uniformiser les individus dans une culture unique.

Pour l’auteur, l’universalisme se manifeste en premier lieu par un ensemble de droits sociaux. Il doit être capable d’intégrer la diversité sans renoncer au principe d’une humanité commune.

Le journaliste de Marianne partage néanmoins avec l’antiracisme décolonial la volonté de lier combat politique en faveur des classes populaires. Il vise à promouvoir l’autonomie et l’égalité, dans une société sans classes, après l’expropriation de la bourgeoisie. Les entreprises existeraient sous la forme de coopératives ou seraient nationalisées, les revenus plafonnés et, en grande partie, collectivisés. La société se composerait alors de communautés autonomes, dotées de leurs propres lois. Ce modèle, caractérisé par de nouvelles solidarités, permettrait, selon Kévin Boucaud-Victoire, de désethniciser les rapports sociaux. «Réenracinés, les individus n’accordent plus d’importance aux origines ethniques, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’ils oublient leur pays d’origine.»

Une thèse audacieuse politiquement mais matérialiste

Sans adhérer à l’utopie de Kévin Boucaud-Victoire, force est de reconnaitre que le libéralisme traverse aujourd’hui une crise qui n’est pas simplement économique, mais morale. 

Selon Hayek, le socialisme est la route de la servitude. Il nous arrache de l’individualisme humaniste de la Renaissance. Mais qui pour affirmer que la société de marchés actuelle appartient encore à l’héritage d’Érasme ? L’enrichissement n’est le signe d’aucun progrès de la vie sensible. Les marchands jugent que les biens et services répondant aussi bien aux besoins qu’aux caprices sont une fin en eux-mêmes. En érodant la formation éthique et spirituelle qui doit composer le ciment de toute communauté, et en refusant de considérer les questions culturelles comme des biens communs, il y a dans cette loi de l’offre et de la demande une force qui tire l’humanité vers sa pente la plus destructrice. Elle représente une négation de notre existence intérieure et spirituelle. Cette dernière doit être pourtant non seulement individuelle mais aussi collective, afin de constituer pour l’individu une terre où s’épanouir. Le libéralisme est une force de décivilisation. 

Or si Kévin Boucaud-Victoire refuse le multiculturalisme, son universalisme paraît une réunion de particularités autour du plus petit dénominateur commun. Le « faire ensemble » qu’il propose se réduit avant tout, du moins dans son ouvrage, à une dimension sociale, où « travailleurs blancs et issus des minorités ethniques ont lutté ensemble et, surtout, ont réalisé des choses ensemble. Une nouvelle histoire et une nouvelle culture commune ont émergé de tout cela ». En ce sens, son collectivisme ne rompt pas avec le matérialisme libéral. 

Pour ma part, je demeure attaché à l’esprit français, plus que jamais nécessaire. S’ils doivent être sans doute repensés dans leurs modalités, le droit du sol et la Révolution française forment un héritage précieux, afin que la France soit une communauté par l’esprit. Je défends cette aspiration à un imaginaire, un inconscient collectif, comme une terre intérieure, afin de bâtir, pour citer Malraux « une communauté de rêve ». J’aspire à un pays qui soit un élan, une race spirituelle, s’élevant vers les idées, telle la pointe d’une cathédrale.  

La liberté française, en ce sens, n’est ni tout à fait celle des modernes, ni tout à fait celle des anciens, pour user des termes de Benjamin Constant. Elle marque un équilibre visant à un esprit général, de sorte que les générations nouvelles et les immigrés doivent, à mon sens, se restreindre selon ses bornes et s’employer à en polir l’esprit. Chaque homme y est, en plus de lui-même, et par sa personne même, une manifestation de cette communauté, une part d’étoffe vivante. La France ne tient d’abord que par ces liens de nuances abstraites, une façon de sentir le monde, et par la participation à cette vie collective. Le pays réel, avant d’être une géographie, est un pays vécu.

Mais malgré ce qui me sépare de l’auteur, je ne peux que saluer cette prise de position dans l’espace public actuel. Kévin Boucaud-Victoire donne à lire un essai sans jargon, qui laisse la place à des propositions fortes, propres à nourrir le débat. Je regrette tout au plus quelques points dans la construction du livre. D’abord, s’il est riche en sources, le nombre de citations et de références dans le corps du texte noient parfois la voix de l’auteur. Par ailleurs, si les critiques de Kévin Boucaud-Victoire sont généralement étayées, ses positions sont exposées trop brièvement et de manière par moments trop abstraite. Par exemple, si on comprend bien en quoi le libéralisme participe structurellement au racisme contemporain, cela ne démontre nullement que le système proposé par Kévin Boucaud-Victoire ne favoriserait pas l’émergence de nouvelles formes de discriminations. Ainsi, lorsqu’il affirme que, dans le monde dont il rêve, les « relations ne sont plus des relations de domination mais d’interdépendances», page 165, on pourrait objecter que le propre des sociétés ouvertes actuelles est justement l’interdépendance et que cela n’empêche nullement, dans le même temps, des situations de domination.  

180 pages

Que doit dire le président Macron à Poutine?

Revoir Poutine, mais pourquoi et comment ?


Il est clair que j’aurais été un très mauvais diplomate, car j’aurais privilégié la vérité aux arrangements permanents avec celle-ci. Par exemple, je n’aurais pas supporté la condescendance avec laquelle le président Poutine, par la voix de son porte-parole, a annoncé qu’ « il serait prêt au dialogue avec Emmanuel Macron ».

Comme s’il nous faisait une grâce, alors même qu’il est le coupable, et que cette évidence, sur le plan de l’équité et de la justice, faisait pourtant de moins en moins recette.

« Nous aviserons, dans les prochains jours, de la meilleure manière de procéder », a répondu l’Élysée.

À partir de cette sage réaction, comment contester que cette nouvelle rencontre, par visioconférence ou physiquement, sans doute sous la tutelle sourcilleuse et partiale du président Trump, puisse néanmoins être utile, à condition qu’Emmanuel Macron non seulement ne se leurre plus sur la personnalité du dictateur russe – ce qui est le cas depuis longtemps – mais soit prêt à assumer une contradiction sans fard, voire brutale.

En effet, s’il s’agit seulement de valider la conception surprenante et cynique – totalement assumée – de la diplomatie à la mode Poutine, tout dialogue sera voué à l’échec, et ne fera même qu’exprimer une faiblesse supplémentaire, donc un mépris aggravé de la part du Kremlin.

À quoi bon se lancer dans une telle entreprise si l’on n’est pas persuadé de pouvoir résister à cette perversion d’un président russe pour qui négocier revient à lui donner raison sur TOUT ?

Ce dernier, depuis l’invasion de l’Ukraine, n’a pas bougé d’un iota : toujours aussi intransigeant sur la question territoriale…

Il n’a pu que se sentir conforté par l’amollissement de certaines résistances européennes et, évidemment, par les voltes obscènes d’un Trump concédant beaucoup à Poutine, faute d’avoir été capable de le maîtriser et de le faire rentrer dans le rang.

Mission que s’assigne le président et qui ne sera pas, quoique nécessaire, facile à accomplir puisqu’il « veut reparler à Poutine pour faire entendre la voix de l’Europe » (Le Figaro).

L’unique levier réel avec Poutine consiste à être capable de tenir le rapport de force et d’opposer à sa détermination – amplifiée par une mauvaise foi qui, jusqu’à présent, n’a jamais été véritablement battue en brèche – une résolution implacable, fondée sur le bon droit et la justice.

Cette stratégie implique aussi que notre président sorte de ses sentiers battus et accepte d’abandonner la séduction et la complaisance qui, trop souvent et en bien des circonstances, ont été ses seules armes pour convaincre ou vaincre l’adversaire. On lui donnait raison en espérant qu’il nous en saurait gré : c’est naturellement l’inverse qui se produisait. On ne peut imaginer que, face à Poutine, Emmanuel Macron ne s’efforce pas de métamorphoser sa nature et de la rendre inflexible devant un antagonisme puissant, décidé à imposer ses conditions.

Il est d’autant plus nécessaire d’aspirer à un président encore meilleur sur le plan international — je ne suis pas de ceux qui le jettent aux chiens pour tout — que la Russie, loin de s’assagir sur le plan géopolitique, multiplie les menaces, aussi bien insidieuses qu’ostensibles, en s’appuyant sur l’infinité des moyens dont elle dispose et sur l’instrumentalisation de la Biélorussie. Les scénarios possibles d’attaques de l’Europe par la Russie, des pays baltes à la Finlande, se multiplient (Le Parisien, 29 décembre). Enfin, la certitude du président russe que la géopolitique mondiale est en train de lui donner raison et que ses ambitions impérialistes finissent par être prises au sérieux — donc au tragique — ne fait que renforcer cette inquiétude.

Pour la fin de son second mandat, le président Macron pourrait – et devrait – s’assigner ce but. Non plus nous prévenir contre le danger du Rassemblement national, que sa mansuétude régalienne n’a cessé de faire monter – il sera au second tour -, mais se camper, autant qu’il le peut, en résistant face à un ordre mondial où la violence et la guerre ne seraient plus des problèmes, mais des solutions.

À condition que la France, déjà affaiblie, ait encore son mot à dire.

« I Wool Survive »: quand on sort les béliers du placard de force

Alors que l’application de rencontres homosexuelles Grindr s’est emparée de leur histoire, l’exploitation ovine allemande de M. Stücke embrigade de force de malheureux béliers dans une cause LGBT qui les dépasse un peu…


Dans la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, une exploitation ovine, jusque-là anonyme, s’est soudainement hissée sur le devant de la scène médiatique, non grâce à une innovation agricole ou à la qualité de sa laine, mais à la mise en récit d’un cas d’inclusivité.

Curieux projet

Trente-cinq béliers, repérés pour leur désintérêt persistant envers les brebis, ont ainsi vu leur statut transformé : d’animaux jugés improductifs et destinés à l’abattage, ils ont été élevés par leur propriétaire, Michael Stücke au rang d’emblèmes revendiqués de la diversité homosexuelle.

Ce curieux projet sociétal aurait pu rester confidentiel, cantonné à des réseaux militants qui financent ce refuge pour des moutons à la gaytitude sensible. Mais l’application de rencontres Grindr s’en est emparé en organisant un défilé à New York avec un titre bien trouvé : « I Wool Survive », afin de présenter une collection de vêtements fabriqués entièrement avec la laine de ces béliers gay. Leur nouvelle toison arc-en-ciel a été muée en argument financier.

Et le consentement ?

Pour donner à l’ensemble une apparence de sérieux, la science a même été convoquée en renfort. Depuis plusieurs décennies, rappelle Michael Stücke, des chercheurs américains ont observé que certains béliers refusaient systématiquement toute brebis. Des tests expérimentaux ont été élaborés, des chiffres avancés : une minorité – environ 8 % – manifesterait une préférence exclusive pour leurs congénères mâles. Qu’importe que ces travaux scientifiques s’appuient sur un nombre restreint d’observations, n’aient jamais fait l’objet de validation à grande échelle et demeurent largement ouverts à discussion : dans l’exploitation de ce fermier teuton, l’absence d’élan reproductif tient lieu de diagnostic, suffisant pour nourrir un anthropomorphisme militant qui prête aux animaux une identité, une fierté et une mission symbolique. Bien entendu, la laine issue de ces animaux LGBTisés sans leur consentement ne se distingue en rien des autres. 

Le vieux monde ne tient plus qu’à un fil

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Tout craque et se détraque. La politique, asséchée par défaut d’irrigation démocratique, finit 2025 en débandade. Le pouvoir immobile a perdu le contrôle des événements. Le régime macronien s’est réduit à l’autoritarisme des faibles.

Même la citadelle du ministère l’Intérieur a été investie par une cyberattaque menée par un suspect de 22 ans, qui aurait détourné une somme de documents confidentiels. Vendredi, Le Parisien révélait que le « maître d’hôtel-argentier » de l’Elysée avait dérobé des couverts en porcelaine issus d’une commande du Palais de 2018 (coût total : 500 000 euros). Le recéleur était gardien de salle au musée du Louvre, cambriolé par des monte-en-l’air amateurs ! Ces deux anecdotes résument l’essentiel : l’Etat en faillite n’est même plus protecteur de lui-même, de ses secrets, des trésors nationaux. Emmanuel Macron, monarque dingo, a achevé de ruiner la crédibilité de sa fonction. Ses palinodies sur le traité de libre-échange du Mercosur, repoussé in extremis en janvier, résultent de son mépris pour les souverainetés nationales, qui reviennent en force. Son rejet du populisme a rendu rebelle le peuple indésirable. Sa posture de matamore contre la Russie gagnante l’oblige à reconnaître qu’« il va redevenir utile de parler avec Vladimir Poutine ». Son lyrisme sur « Marseille en grand » a débouché, comme prévu, sur l’échec de son utopie diversitaire. Son palestinisme a exacerbé l’antisémitisme islamique. Jamais chef de l’Etat n’a été aussi éloigné des Français. La révolte des paysans est un avant-goût du dégagisme. Le vieux monde agonise. Il ne tient qu’à un fil.

C’est tout un système qui est au bord de la chute. Même des journalistes donneurs de leçons se retrouvent sur la sellette. Jeudi, Patrick Cohen et Thomas Legrand, clercs naguère intouchables de la presse progressiste, ont eu à répondre de leur partialité devant une commission d’enquête sur l’audiovisuel public menée à la hussarde par le député Charles Alloncle (UDR). Certes, des propos enregistrés à l’insu des deux éditorialistes n’auraient pas dû servir d’arguments principaux contre leur propre déontologie. Mais la gauche n’a jamais reculé devant ces procédés douteux qu’elle dénonce quand ça l’arrange. Reste ce symbole d’une caste, gardienne hautaine de la pensée conforme, devant rendre des comptes devant l’opinion. La révolution est dans l’air. L’hégémonie de la gauche s’achève, victime de son indigence intellectuelle et de ses aveuglements dogmatiques. Voyez : le gauchisme de Reporters sans Frontières est dévoilé par des médias alternatifs. France Inter, en baisse d’audience, doit revoir sa grille. L’humoriste Blanche Gardin a perdu son public pour avoir flatté le mélenchonisme, épinglé par une commission parlementaire pour ses compromissions avec l’islamisme. La décision de Leroy Merlin de retirer ses publicités du magazine Frontières, sous la pression du collectif Sleeping Giants, a suscité un boycott de l’enseigne. Les injections létales ne sont plus soutenues que par 38% des sondés (sondage OpinionWay, Fondapol). Même le front républicain, imposé par la gauche, n’est plus défendu que par une poignée de « chiraquiens » accrochés au monde d’hier. Ceux-ci disparaîtront avec le reste.

Joyeux Noël et Bonne Année !

Une décision au poil

Parité. Les salons de beauté Body Minute doivent régler une pénalité de 160 000 € au Trésor public. Une décision ubuesque, contestée par ses dirigeants. La société ne respecte pas l’article L. 2242-8 du Code du travail sur l’égalité professionnelle, et n’a pas mis en place de mesures correctives, a estimé la justice.


Le TGV, sans chauffeur ni IA, fonce sur les entrepreneurs. L’anecdote qui va suivre pourrait rentrer dans les contes et légendes de fin d’année. La société Body Minute, spécialisée dans les instituts de beauté sans rendez-vous (et qui emploie environ 2000 personnes dans plus de 450 centres en France), membre du mouvement ETHIC, a reçu une amende de 160 000 euros car l’entreprise emploie majoritairement de femmes. 

Vous avez bien lu ! Ces instituts de beauté qui procèdent à des épilations (aisselles, maillot intégral ou brésilien…), massages, soins du visage, cure silhouette anti-cellulite, etc. soins qui devraient, selon Aurore Bergé, la Ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, être confiés à parité, aux hommes. Or, il est vrai que dans son immense désir de mettre les femmes, ses clientes, à l’aise, le PDG n’emploie que des femmes. Et que généralement les instituts sont créés par des femmes entrepreneuses. Depuis 1998 le PDG Jean-Christophe David a choisi de s’adresser aux femmes et uniquement à la beauté des femmes (l’institut n’accepte pas les clients hommes). Et pour ce faire, il n’emploie donc que des femmes, sauf au siège évidemment dans les fonctions support. 

Il s’agit seulement d’un profond respect des clientes qui n’ont pas envie de se dénuder devant un homme, dans une petite cabine. Le regard de l’homme sur leur nudité n’est pas évident pour certaines femmes, qu’il s’agisse de questions religieuses ou de pudeur liée à l’âge. Va-t-on l’imposer aux jeunes filles ? Et les hommes sont-ils vraiment désireux de « traiter » les femmes pour ce type de prestation ? L’ADN de Body Minute repose depuis sa création sur un totem qui cartonne depuis 27 ans : une enseigne plébiscitée par les femmes de tous âges et encore plus par les étudiantes au budget serré ; un formidable réseau de franchisées qui recrutent elles-mêmes le personnel pour répondre aux exigences de l’institut.

À l’origine, les lois pour la parité se préoccupaient d’ouvrir davantage le marché du travail aux femmes, et voilà que lorsque le secteur où elles entreprennent fonctionne bien, il faut laisser leur place aux hommes ! En 2026, n’a-t-on pas autre chose à faire que de nuire aux entreprises, aux employées et aux consommatrices ? Au-delà de ce redressement financier inimaginable, injuste, stupide et inconscient… que penser de l’état d’esprit schizophrène qui envahit la France : on réclame des piscines réservées aux femmes à certaines heures, mais on exige de la mixité entre un esthéticien et sa cliente ! On a subi des tergiversations également absurdes dans les entreprises : après avoir exigé des toilettes pour femmes et hommes séparées (ce qu’on pouvait comprendre) aujourd’hui, dans certains établissements, il faut des toilettes uniques non genrées… 

Il existe même des problèmes à l’hôpital avec les patientes qui ne veulent pas être auscultées, soignées, touchées par les hommes du personnel soignant. Sommes-nous complètement tombés sur la tête ? Allons-nous déstabiliser la société toute entière par des caprices étatiques sans aucun bon sens, assortis bien sûr de pénalités fiscales pour achever d’enfoncer le clou ? Ce sujet qui prête à rire est beaucoup plus grave en réalité, car c’est justement la Ministre chargée de défendre et promouvoir les femmes qui nous plonge dans cette idéologie incompréhensible. Pitié pour les deux sexes ! Et pitié pour nos entreprises…

Dermatose, Mercosur: un pays blessé

Si quelques blocages persistent sur les routes dans le sud-ouest du pays, la mobilisation des agriculteurs contre le protocole sanitaire de lutte contre la dermatose bovine faiblit. Pendant ce temps, la signature de l’accord commercial du Mercosur a finalement été reportée, mais le président brésilien Lula insiste pour qu’elle ait lieu début 2026 malgré les réticences italienne et française.


Quand la terre revient dans la parole des hommes, ce n’est jamais par hasard. Ce qui monte des campagnes n’est pas une revendication, mais un signe. Un pays qui n’entend plus ses paysans commence à se quitter lui-même.

Il y a des heures où une nation ne meurt pas, mais se détache d’elle-même, comme une terre que l’on cesse de cultiver et qui, peu à peu, se couvre de ronces. La France est entrée dans cette saison d’abandon. Elle ne s’effondre pas dans le fracas des guerres, elle ne cède pas sous l’assaut d’un ennemi déclaré : elle se dessèche intérieurement, par renoncement, par oubli du sol qui la porte, par mépris de ce qui l’a faite. Elle subsiste encore, mais comme une terre laissée trop longtemps en jachère, dont on doute qu’elle puisse à nouveau nourrir ceux qui l’habitent.

On a beaucoup parlé de violences, de crises, de peurs. On a moins parlé de ce qui se joue réellement : la rupture entre un pays et sa terre. Les faits divers s’accumulent, les morts se succèdent, et l’émotion collective se dissout dans une lassitude sans colère. Non que le peuple ne souffre plus, mais parce que sa souffrance n’est plus reconnue comme légitime. Elle est administrée, expliquée, diluée dans des abstractions. Un peuple qui n’est plus autorisé à défendre ce qui le fait vivre est un peuple que l’on prépare à disparaître.

Et pourtant, voici que la terre parle de nouveau. La révolte des agriculteurs n’est pas un simple mouvement social : elle est le retour brutal du réel. Ces hommes et ces femmes ne réclament ni reconnaissance symbolique ni supplément d’âme ; ils réclament le droit de continuer à vivre d’une terre transmise, travaillée, parfois aimée, parfois subie, mais jamais interchangeable. Leur colère monte des champs, des routes bloquées, des corps épuisés. Elle est lourde, lente, sans rhétorique. Elle dit, dans une langue que les élites ne comprennent plus : sans la terre, il n’y a pas de peuple ; sans enracinement, il n’y a que des individus gérés.

Ces tracteurs dressés comme des bastions rappellent une vérité que l’Occident a voulu oublier : l’histoire commence toujours par un rapport au sol. L’agriculteur incarne ce que la modernité hors-sol méprise — la continuité, la dépendance à un lieu, la transmission non négociable. Sa révolte n’est pas tournée vers l’utopie, mais vers la survie. Elle est une fidélité, non une idéologie.

C’est ici que la comparaison avec Israël s’impose avec une force presque brutale. Car Israël est né précisément de cette figure que l’Occident regarde aujourd’hui avec malaise : le pionnier. Non le paysan immobile, mais l’homme et la femme qui reviennent sur une terre abandonnée, hostile, disputée, et décident pourtant de la faire vivre. Le pionnier israélien n’est pas une figure folklorique : il est une réponse historique à l’exil, à la persécution, à la menace de disparition. Il incarne l’enracinement comme acte de survie.

Ce que l’Occident reproche à Israël — son attachement obstiné à la terre, sa volonté de la défendre, son refus de se dissoudre dans l’abstraction morale — est exactement ce qu’il commence à reprocher à ses propres peuples lorsqu’ils se soulèvent. L’agriculteur occidental devient suspect, comme le pionnier israélien est devenu scandaleux : trop enraciné, trop conscient que la terre n’est pas un concept, trop lucide sur la violence du monde. Dans les deux cas, ce qui est visé, c’est la survie assumée.

Les élites occidentales ont rompu avec la terre bien avant de rompre avec le peuple. Elles vivent dans un monde de flux, de normes, de repentances abstraites. Pour elles, la terre est un objet de gestion écologique ou de culpabilité historique, jamais une mémoire incarnée. Elles parlent de transition quand les agriculteurs parlent de disparition. Elles parlent de paix quand Israël parle de survie. Elles parlent d’universel quand les peuples parlent d’existence.

Israël n’échappe pas à cette fracture. Là aussi, une partie des élites a intériorisé le regard accusateur de l’Occident. Elles parlent de l’enracinement comme d’une faute, du pionnier comme d’un archaïsme, de la défense comme d’une culpabilité morale. Elles oublient que pour un peuple qui a connu l’exil absolu, la terre n’est pas une conquête, mais une condition d’existence. On ne demande pas à un peuple menacé d’être hors-sol.

La révolte agricole et la persistance israélienne disent alors la même chose, dans deux langues différentes : on ne survit pas en se dissolvant. On ne transmet pas depuis le vide. On ne construit rien sur la haine de soi. La terre est ce qui oblige, ce qui limite, ce qui rappelle que l’histoire n’est pas un débat moral mais une épreuve.

Et pourtant — car il y a toujours un pourtant chez les peuples anciens — la France n’est pas morte. Elle respire encore dans cette colère qui monte des champs, dans cette fidélité têtue à des terres que l’on refuse d’abandonner. Elle respire dans les clochers, les cimetières, mais aussi dans les routes barrées, dans les mains calleuses qui disent : ici, nous tenons.

La transmission, tant honnie par les modernes, est d’abord une transmission de sol, de gestes, de limites. Un pays ne se transmet pas comme une valeur morale, mais comme une terre habitée. La France n’est pas une abstraction ; Israël n’est pas une faute. Ce sont des peuples qui savent, chacun à leur manière tragique, que l’histoire commence là où l’on accepte de défendre ce qui nous précède.

Il nous reste à comprendre cela avant qu’il ne soit trop tard : la peur peut être lucidité, la révolte peut être fidélité, l’enracinement peut être courage. La terre ne parle pas souvent ; mais lorsqu’elle parle par la voix de ceux qui la travaillent ou la défendent, c’est que le temps presse.

Car la France est de ces nations blessées qui ne se relèvent que lorsqu’elles se souviennent d’où elles viennent. Elle a traversé des famines, des guerres, des exodes. Et toujours, au moment où l’on croyait son lien au sol rompu, une voix est remontée de la terre même. Peut-être est-ce cette voix rude, pionnière et tragique, qu’il nous faut entendre aujourd’hui — pour nous souvenir que l’histoire ne survit que là où un peuple refuse de devenir hors-sol.

Difficile réveil pour l’anesthésiste Frédéric Péchier


Je me sens tout à fait responsable pour autant je ne me sens pas coupable.
Georgina Dufoix (lors de l’affaire du sang contaminé, en 1992).

Comparer, c’est comprendre.
Eugène-Edmond Thaller (1851-1918), juriste spécialisé en droit comparé.


Les meurtriers en série semblent être une spécialité plutôt anglo-saxonne et germanique; on ne compte plus les assassinats commis par les disciples du Dr Mabuse et des infirmiers au Royaume-Unis et en Allemagne. Rappelons qu’un illustre prestataire du serment d’Hippocrate, le Dr Josef Mengele, est passé à l’histoire comme digne représentant de la science et de la recherche médicale allemandes.

Au terme d’un procès à grand déploiement, d’une durée de deux mois, après celui de Cédric Jubillar (qui a dit que les Américains exercent encore un monopole en la matière?), le Dr Péchier serait donc l’auteur de 30 empoisonnements, dont 12 mortels, qui auraient été commis de 2007 à 2018. Un scénario digne d’Agatha Christie, et qui rappelle aussi un grand classique du 7e art, « The abominable Dr. Phibes ».

Il faudrait en conclure qu’il y a eu reprise d’une vénérable tradition de ce côté-ci de la Manche et en deçà du Rhin.

Il n’est pas question ici de se prononcer sur la valeur du verdict, et l’on ne s’étendra pas sur les nombreuses différences entre la procédure pénale inquisitoire à la française, et la procédure accusatoire à l’anglo-saxonne. En l’espèce, la réflexion sera très étroitement circonscrite à la notion de l’équité procédurale. 

Il tombe sous le sens que, contrairement aux affaires de meurtre « banales » (si l’on ose dire), étaient au cœur des débats des questions scientifiques de très haute technicité. D’où le rôle encore plus déterminant du témoin expert.

Or, en France, les experts sont missionnés par les magistrats et non pas par les parties. Ainsi, selon les savants traités de procédure pénale, l’expert intervient de manière impartiale, mais, en pratique, il a parfois un peu tendance à être plus réceptif aux thèses de l’accusation (toujours de manière subconsciente, évidemment). Cela, au final, lèse l’accusé sur le plan de la théorique égalité des armes.

Deux épisodes précis de ce procès interpellent le juriste anglo-saxon et/ou le comparatiste.

Après avoir fait preuve de bonne volonté au début du procès en répondant aux questions, l’accusé a obtenu de la présidente de la Cour l’autorisation de poser des questions aux experts judiciaires médico-légaux, qui avaient conclu que deux patients « avaient pu être » (on appréciera l’euphémisme) victimes d’une intoxication malveillante à l’adrénaline. Il leur a alors demandé de s’exprimer sur les effets de l’adrénaline lorsque ce produit reste plusieurs jours dans une poche de perfusion, évoquant le cas d’une autre patiente victime d’un arrêt cardiaque suspect.

Coup de théâtre! La présidente Delphine Thibierge lui a alors interdit d’interroger les experts sur un cas abordé quelques semaines auparavant; il devait s’en tenir aux seuls dossiers du jour.

Vu que son droit à une défense pleine et entière venait d’être bafoué, l’accusé a alors rationnellement décidé de ne plus répondre aux questions. Voici l’édifiant dialogue.

SAYNÈTE PREMIÈRE

LA PRÉSIDENTE et LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER,

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, d’un ton ferme.

-Je ne répondrai à aucune question aujourd’hui.

LA PRÉSIDENTE affectant un ton ingénu.

-Pourquoi ?

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, répliquant d’un ton toujours ferme.

-Il m’a été refusé le droit d’interroger les experts sur des questions qui me semblent fondamentales : la durée de vie et l’efficacité de l’adrénaline mélangée dans différentes poches de soluté, surtout quand cette dernière est exposée à l’air, dans le cas d’une poche percée.

LA PRÉSIDENTE, hautaine et hargneuse.

-C’est une possibilité, ce n’est pas un droit.

Choquante révélation pour le justiciable français lambda, qui en a le souffle coupé.

Faisant fi du droit au silence de l’accusé, la présidente se met à le bombarder de questions, qui sont autant de fléchettes au curare.

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, déterminé

-Je garde le silence.

LA PRÉSIDENTE, alors qu’elle venait de lui refuser

les informations qui lui auraient permis de donner le fond sa pensée.

-Dans le cas Bardot, les experts ont conclu à un empoisonnement, qu’en pensez-vous ?


LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, cliniquement.

-Je garde le silence.

LA PRÉSIDENTE, ironiquement.

-Dans la foulée [!], des antidépresseurs vous ont été prescrits, pouvez-vous nous dire pourquoi ?

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, imperturbable.

-Je garde le silence.

(…)

LA PRÉSIDENTE d’un air qui se veut compatissant, 

mais qui annonce une messe presque dite.

-Un juré me demande s’il n’est pas dommage de perdre la possibilité de vous défendre ?

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, répond logiquement.

-Je pense qu’un toxicologue doit trancher sur la diminution de l’efficacité de l’adrénaline dans une poche..

LA PRÉSIDENTE, tendant une embuscade.

– Dans le cas Bardot opéré un lundi vous étiez la veille un dimanche à la clinique de 17h17 à 19h20, qu’y faisiez vous ?

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, évitant l’embuscade.

-Je garde le silence.

SAYNÈTE II

Me STÉPHANE GIURANNA, avocat des parties civiles et LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER

Me STÉPHANE GIURANNA

-Avez-vous empoisonné Kévin Bardot ?

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, qui répond immédiatement et fermement.

-Non!

Me STÉPHANE GIURANNA, qui réplique en tonnant, avec des effets de manche.

-Ces cas vous embarrassent. Vous êtes égoïste monsieur Péchier, vous ne répondez que quand ça vous arrange ! Kévin Bardot, cela fait neuf ans qu’il attend ce moment. Vous prenez cette cour en otage, lâche ! Maître chanteur ! Indigne ! Bravo ! Je n’ai pas d’autre question.

Est assez piquante la dernière phrase, vu que sa dernière intervention ne constituait pas une question, mais un vomissement d’insultes. On peut comprendre que la mission de Me Giuranna consistait à défendre les intérêts de ses clients, mais, à ses yeux, quelle outrecuidance qu’un accusé qui invoque son droit absolu de garder le silence et de ne pas se soumettre comme un mouton à la religion de l’aveu, chère à Tomas de Torquemada! Au Royaume-Uni, cet éclat, qui eût été plus légitime pendant une répétition au cours Florent, lui eût valu une condamnation pour outrage au tribunal (« contempt of Court » en v.o.).

Est nettement plus sinistre le comportement de la présidente de la Cour d’assises. Si celui-là a vulgairement aspergé l’accusé de vitriol, celle-ci a plus insidieusement « cuisiné » l’accusé en saupoudrant sa gamelle de petites doses d’arsenic, dont l’effet cumulatif était inéluctable. Et, élément gênant pour le ministère public, il affrontait un accusé qui, exceptionnellement, pouvait être son propre expert et guerroyer efficacement contre les experts accusateurs. À défaut de chloroforme, on se rabat sur la muselière.

(Pour autant, reconnaissons que la présidente, qui ne néglige aucun détail, s’est quand même judicieusement abstenue de demander la date de première communion de l’accusé).

Si la culture anglo-saxonne constitue un terreau dans lequel peuvent plus facilement s’épanouir les « cériales qui leurrent », elle a au moins produit un système procédural plus respectueux de la présomption d’innocence et des droits de la défense, qui sont dus tant au petit voleur de pommes qu’au dictateur génocidaire allégués, peu importe le caractère de prime abord écrasant des faits reprochés. Cela dit, tous les systèmes judiciaires se rejoignent lorsque l’affaire est médiatique : la machine judiciaire ne sombre alors jamais dans la narcose de l’anesthésie budgétaire.

Le verdict que vient de rendre la Cour d’Assises du Doubs (lequel, à ce stade, ne prouve rien dans un sens ou dans l’autre) ne résisterait pas cinq minutes à l’examen d’une cour d’appel anglo-saxonne. Mais, en doulce France, cadre de Madame Bovary, toute cette sauce frelatée passe comme dans du beurre rance. Cédric Jubillar est en bonne compagnie. Une autre affaire à suivre. Il y aura un acte II, le procès en appel.

Il faut espérer que la prochaine salle d’audience sera une vraie salle de réveil.

Et joyeuses fêtes! Mais gare à l’alcool bu sans modération, qui peut causer un coma éthylique.

Matisse, le grand malentendu

Dans Matisse sans frontières, Stéphane Guégan rétablit quelques vérités sur un peintre dont l’œuvre a été instrumentalisée par l’histoire de l’art. Réduire ce génie français au « bonheur de vivre », au « décoratif » et le considérer comme un précurseur de l’art abstrait américain est une erreur.


Causeur. Avant d’entrer plus avant dans votre livre, arrêtons-nous d’abord au titre: Matisse sans frontières. Vous m’accorderez que, venant de vous, il a de quoi surprendre ! Ah, non pas Guégan, pas lui !, se récrie-t-on. Et puis à peine a-t-on ouvert le livre qu’on est rasséréné puisque, tout au contraire, votre propos est de rapatrier Matisse dans le génie français. Alors pourquoi ce titre ? Concession à l’esprit du temps, ruse éditoriale ?

Stéphane Guégan. Ce titre est en effet à double sens. Il tient du leurre et d’une vérité mal comprise. Loin de moi l’intention d’expliquer la grandeur de Matisse uniquement par l’intérêt sincère et continu qu’il a porté aux arts extra-occidentaux, comme la vulgate matissienne nous y invite. Malgré ce qu’il doit aux traditions étrangères à la sienne, Matisse sait d’où il vient, et se réclame sans cesse de « la civilisation », c’est son mot, qui le précède et dont il procède. Il a pu collectionner les estampes du Japon, les icônes russes, les miniatures persanes, l’art musulman, la statuaire d’Afrique noire ou les tissus tahitiens. Mais l’y réduire, c’est le trahir. Son attention aux différences ne l’empêche pas de cultiver la sienne, laquelle appelle une autre approche de son musée imaginaire. Mon livre s’y emploie contre l’amnésie volontaire de certains commentateurs, voire l’ignorance d’autres filiations, de Chardin à Manet, d’Ingres à Delacroix et Courbet. Son testament, l’immense Tristesse du roi, repose sur une relecture de Gustave Moreau et de Rembrandt, et peut-être d’un des poèmes des Fleurs du mal. Quant à la chapelle des dominicaines de Vence, elle est hantée par Giotto et Mantegna, qu’il a découverts sur place. Car, si l’on revient à mon titre, Matisse est le plus voyageur des grands peintres français de son temps. Son horizon n’a cessé de se déplacer et, comme il le dit, de l’enrichir. Il croyait aux vertus de ces changements pour nourrir son imagination.

Ce faisant, vous rompez avec l’idée du peintre qui s’est imposée en France et aux États-Unis depuis sa mort en 1954 : Matisse, jusqu’alors incarnation du génie français, n’a plus été accepté et admiré que comme précurseur de l’art abstrait, de Jackson Pollock à Ellsworth Kelly. Votre livre s’ouvre sur le rappel de ce basculement dans l’écriture de l’histoire de l’art, rappel capital, car c’est un des aspects peu considérés du vaste mouvement de mise en accusation de la France, de cette tyrannie de la pénitence qu’inaugurent les intellectuels français et dont le wokisme n’est que la queue de comète. 

Vous avez raison, cette américanisation de Matisse mériterait un livre critique, d’autant plus qu’elle repose sur une interprétation « abstraite » de son œuvre, bien française au départ, si l’on pense à ce qu’un Maurice Denis ou un Jacques Rivière écrivent de son anti-empirisme entre 1905 et 1910. Il appartenait aux Américains de radicaliser ce point de vue à des fins propres, établir une généalogie du Moderne qui menait à New York et s’y installait… J’ajoute que ce transfert outre-Atlantique a été rendu possible par une autre coupure. En raison de son extrême économie de moyens, on estime, de son vivant, que Matisse tient pour accessoire ou secondaire le sujet en peinture. Au mépris de l’évidence et de ses multiples déclarations, il est rapidement instrumentalisé par les partisans de la peinture pure. Plus il souligne la fonction expressive de sa peinture, et sa volonté de traduire les idées et les sensations inhérentes à ce qu’il nomme son « sentiment de la vie », plus certains ramènent son art à de simples considérations de forme, rythme ou espace, comme si l’image était indifférente à ce qu’elle montre, et son art démissionnaire face au réel. Matisse n’a jamais couru après l’autonomie picturale qu’on lui prête. Mon livre est né du refus d’adhérer à ce poncif contre lequel il a lui-même protesté.

Cela vous a aussi poussé à examiner, plus qu’il n’est d’usage – et cela donne à Matisse une profondeur remarquable –, ses principaux livres illustrés.

Les auteurs qu’il a lus et élus, Charles d’Orléans, Ronsard, Baudelaire, Mallarmé, Apollinaire, Montherlant, dessinent les contours d’une culture vitale et, pendant l’Occupation, d’une fierté, comme l’a noté Aragon à chaud. Mais il y a plus, c’est le soin avec lequel s’épousent chez lui le texte et l’illustration, à distance de la banale transposition. De même que l’art fait chair, à l’écoute du réel, il fait sens. Loin de libérer sa peinture de tout lien au monde, il en préserve l’exigence en l’appuyant à tout un héritage. On préfère souvent oublier qu’il a déjà 31 ans en 1900, et qu’intellectuellement il s’est bâti au xixe siècle. Ses premiers maîtres, Bouguereau et Moreau, ont largement pesé sur sa conception de la peinture et sur la rivalité fraternelle qu’elle maintient avec la chose écrite. Barthes, en 1955, dissociait la légende de Matisse, qui n’aurait été que lignes et couleurs heureuses, de sa réalité occultée. J’ai voulu m’y frotter et reconduire le peintre, et le lecteur, à sa véritable ambition figurative.

Barthes étrille deux rengaines de l’histoire de l’art, Matisse comme peintre du « bonheur de vivre » et Matisse comme maître du « décoratif ». Sa conclusion n’a pas pris une ride : « Je regrette pour Matisse que l’allure décorative de sa peinture, son ethos plus ensoleillé que solaire aient pu alimenter le mythe lénifiant du bonheur de vivre, si cher, comme par extraordinaire, à Match et à Réalités où l’on n’a guère l’habitude de réveiller les hommes de leur sommeil prudent. » Vous montrez que cet interdit dont est frappée la quête du bonheur à partir de 1945 a eu pour conséquence d’occulter des pans entiers de l’œuvre de Matisse.

« Il y a une honte à être heureux à la vue de certaines misères », disait La Bruyère, qui ne confondait pas, lui, l’art et le comportement social. N’oublions pas le puritanisme qui fonde nombre d’avant-gardes du xxe siècle. L’art légitime ne saurait être d’assouvissement. Toute image suspecte de suggérer ou de véhiculer le plaisir des sens est à proscrire. L’hypothèque absurde qui pèse sur la période dite « niçoise » de Matisse, soit les années 1917-1930, vient de là. En outre, et j’y insiste à dessein, Matisse n’a rien à envier à Picasso dans le domaine de l’éros, bien que le sien se plie davantage aux frissons de l’approche, qui rappellent son ami Bonnard. On comprend que le décoratif matissien puisse être perçu de façons antithétiques. Ainsi signifie-t-il une forme d’hédonisme trop plaisant, trop complaisant, chez ses détracteurs, ou le comble de l’abstraction chez ses défenseurs formalistes. Matisse s’est souvent expliqué là-dessus. Ses Notes d’un peintre, en 1908, associent le décoratif à l’idée que le tableau, « condensation de sensations », se présente comme un tout où rien n’est laissé au hasard : « La composition est l’art d’arranger de manière décorative les divers éléments dont le peintre dispose pour exprimer ses sentiments. » Ce même texte parle enfin du « sentiment pour ainsi dire religieux » qu’il possède de « la vie ». Mon livre y a trouvé une autre de ses raisons d’être. Structuré très tôt par la culture judéo-chrétienne, Matisse tient pour sacré l’acte figuratif en soi. Toute mon analyse du décor de Vence et des femmes sans visage qui émaillent l’œuvre en découle. C’est peut-être le plus baudelairien de nos grands peintres.

Vous montrez les effets de la maladie à laquelle il oppose une puissance de création remarquable. S’il éprouve dans sa chair que la vie n’est pas douce, il sait aussi qu’elle peut être adoucie et que la peinture possède cette vertu. Ce prétendu abstrait fut un amoureux du monde. Il n’est pas le peintre de l’introspection. Il aime ce monde, don de Dieu pour qui croit au Ciel, don de la nature pour qui n’y croit pas, et qui comme tout don, tout présent mérite notre gratitude. Je force peut-être le trait, à moins que cet esprit que je lui prête explique la joie qu’il a eue de se voir confier la chapelle de Vence ?

La commande intervient dans le climat poisseux de l’après-guerre et occupe le peintre plus de trois ans. L’exégèse dominante y voit le triomphe de l’extrême décantation formelle, propre au dernier Matisse, celui des papiers découpés. Ma lecture diffère en ce qu’elle embrasse la dimension liturgique de la chapelle du Rosaire et le dialogue réglé entre ce qui échappe ou non à la représentation humaine. Matisse ne traite pas les vitraux et le chemin de Croix sur le même mode. Qu’il ait organisé le dernier acte de la Passion autour de la Sainte Face jette une lumière sur l’ensemble de l’œuvre. Nos plus grands artistes, et je pense à Poussin, Delacroix et Manet, ont partagé son sentiment religieux de la vie.

Stéphane Guégan, Matisse sans frontières, Gallimard, 2025. 224 pages

Matisse sans frontières

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Roger Nimier, le premier des hussards

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Couverture du volume "Quarto" de Gallimard / oeuvres de Roger Nimier.

Gallimard réédite le deuxième roman de Roger Nimier, chef de file des hussards, Perfide.


Je n’arrive pas à imaginer l’auteur du Hussard bleu avoir 100 piges. Et pourtant, il est né en 1925, a publié son premier roman à 23 ans, Les Épées, avec un début qui en dit long sur son esprit provocateur. Extrait : « Ça commence par un petit garçon plutôt blond qui laisse aller ses sentiments. » François Sanders se masturbe devant une photo de Dietrich, actrice d’origine allemande, courageuse résistante, qui a brisé le cœur de Gabin. Le geste n’est pas gratuit après l’épuration sauvage des collabos français, en 1945. La symbolique peut choquer, il y a de quoi. Mais Nimier va plus loin. Son jeune héros, suicidaire maladroit, est amoureux de sa sœur, il oscille entre résistance et milice. Voilà une entrée en littérature qui ne manque pas d’audace. Nimier dégoupille la grenade et la balance à la gueule de Sartre et de ses amis staliniens, sans épargner Camus. Il frappe fort, son épée n’est pas en fer blanc, elle coupe net, à l’image de son style tranchant.

100 ans. Impossible de voir ce garçon intrépide qui écrit vite, conduit vite, embrasse vite, ratatiné en méconnaissable vieillard tremblotant, dans un fauteuil roulant, recevant quelques jeunes gens déconstruits quémandant un conseil pour entrer en littérature, territoire où grouillent les autocentrés empêtrés dans leurs histoires familiales. Pour l’auteur des Enfants tristes, qui détestait l’esprit de sérieux, c’eût été une épreuve insoutenable. Il a vécu vite, il est mort vite, à toute vitesse même, plus de 160 Km/h, à bord d’une Aston-Martin, sur l’autoroute de l’Ouest, le 26 septembre 1962. Il était accompagné de Sunsiaré de Larcône, blonde ravissante de 27 ans, auteure d’un roman, La Messagère. L’expression « rouler à tombeau ouvert » était faite pour eux. Guy Dupré, son ami – il s’était fâché avec elle peu de temps avant sa mort – m’a dit que c’est elle qui conduisait. Dans son livre remarquable sur Sunsiaré 1, Lucien d’Azay cite Michel Camus qui confirme la version de Dupré. Celui qui a écrit qu’il fallait « saboter » l’empire du Bien n’aurait pas supporté notre époque où l’on conduit des voitures électriques silencieuses avec une boîte de vitesses qui ne craque jamais. Il ne l’aurait pas supportée, je suis même certain qu’il l’aurait attaquée à la gorge, en mettant sa peau sur la table.

Comme un possédé

Roger Nimier est né le 31 octobre 1925, près de la place Pereire, qui deviendra le « centre du monde », grâce au charisme du futur écrivain. Élevé dans la religion catholique, son père est l’inventeur de l’horloge parlante et sa mère, très protectrice, joue du violon. Excellent élève, il perturbe les cours, se bat à la récré, et suscite pourtant l’admiration de ses profs. Sa maturité fait peur. Il lit beaucoup, aime l’esprit de la chevalerie, déteste les Assis et leurs manières pédantes. Frondeur, il refuse les mots d’ordre. Il combat, mais il monte seul au front. Roger a 14 ans lorsque son père meurt. Il accepte le rôle de chef de famille. Il n’a aucun mérite, chez lui, c’est inné. Il appartient à une génération « sacrifiée ». Trop jeune pour combattre, trop vieille pour jouir tranquille de l’enfance. Il s’engage à 19 ans au deuxième régiment de hussards de Tarbes à la fin de la guerre. Le soldat est vite démobilisé. Il n’a pas tiré un seul coup de feu. Il a lu Pascal. Frustration et soif d’absolu. Cocktail ravageur. Son credo : « Tout ce qui est humain m’est étranger. » C’est clair, annoncé par la dernière phrase du Hussard bleu. Désabusé ? Il y a de quoi. La science a accouché d’Hiroshima. Le Diable a recouvert la Pologne de camps d’extermination. Le strabisme de Sartre l’empêche de voir le Goulag. La tuberculose de Camus lui donne le souffle trop court. Les écrivains qui ont du style sont des réprouvés. Il les sort du purgatoire, l’un après l’autre.  Et merde aux faux résistants et vrais staliniens. Les mots tuent ? Parfait, il écrit comme un possédé. La preuve, en trois ans, il constitue une œuvre éditée aujourd’hui dans la collection « Quarto ». Achetez-là, et surtout lisez-là. Ça tient en respect les miasmes d’une société bavarde et inculte qui a perdu la tête, et surtout ça aide à guetter le tremblement de terre version Big One.

À son père spirituel, Jacques Chardonne, il finit par jurer qu’il n’écrira plus rien durant dix ans. Il devient alors, à 28 ans, directeur littéraire chez Gallimard. Il se rend à Meudon, devient l’aminche de Céline. Il va le publier, comme il va publier Morand, malmené par de Gaulle qui lui refuse l’Académie française, en souvenir de ses promenades à Vichy en compagnie de Pierre Laval. Morand l’aime comme un fils. À l’annonce de sa mort, Morand, plus taiseux que jamais, écrit : « C’est le printemps que je regardais pour la dernière fois. » Nimier demande une préface à ses Journées de lecture, à Marcel Jouhandeau, lui aussi infréquentable depuis son voyage à Weimar, en 1941. Il offre une seconde chance à Marcel Aymé à qui il rend visite à Montmartre. Engagé Nimier ? Oui, pour défendre le style, les romans qui racontent une histoire, pas les copies desséchées du Nouveau Roman. Engagé littéraire, mais refusant toute forme d’engagement politique. Bernard Frank, en décembre 1952, avait bien tenté de l’enrôler dans sa formule « Grognards et hussards », papier publié dans Les Temps modernes. Ça avait fini par réunir de joyeux drilles qui n’avaient pas vraiment de points communs entre eux : Blondin, Laurent et Déon. Nimier étant la figure de proue. Frank finit par lâcher qu’il les traitait « de fascistes par commodité ». Comme aujourd’hui, en somme. Nimier rend également hommage à Robert Brasillach, l’auteur de Notre avant-guerre, mais également rédacteur en chef de Je suis partout, journal collabo et antisémite, fusillé au fort de Montrouge, le 6 février 1945. Il conclut : « Il a trop aimé la statue idéale de la jeunesse. » L’auteur de D’Artagnan amoureux – publication posthume – semble parler de lui.

Nimier ouvre les portes du cinéma. Il écrit le scénario de l’épisode français du long-métrage d’Antonioni, Les Vaincus. Il récidive en adaptant, pour Louis Malle, un polar : Ascenseur pour l’échafaud. Il rencontre la volcanique Jeanne Moreau. Le temps d’un tourbillon sensuel.

Esprit caustique

Gallimard réédite le deuxième roman de Nimier, Perfide. On retrouve l’esprit caustique du jeune homme vert. Pas de prise de tête, car la vie n’est pas une chose vraiment sérieuse. Il faut enjamber les barrières, prendre les chemins de traverse encombrés par l’herbe qu’on ne voit jamais pousser. La morale existe, c’est une belle invention, elle sert de punching-ball. Les grandes personnes avancent masquées, elles dirigent, légifèrent, ordonnent, punissent, culpabilisent, indiquent le mauvais sens, sous le regard amusé des sorcières de Shakespeare. Antigone prend sa pelle et va enterrer son frère maudit. Cet acte les dépassera toujours. L’intrigue se déroule dans la France de l’après-guerre, elle s’invente de nouveaux ennemis, tandis que les politiciens s’étripent dans un tintamarre ridicule. De Gaulle, dans les coulisses de l’Histoire peu reconnaissante, attend son heure. On assassine un prof de collège, crime imputé au gang des chourineurs. L’ensemble est ébouriffant. Perfide, l’insolence à la boutonnière, est un curieux gamin, très observateur, qui manipule les bavards et les arrogants, un exemplaire des Mémoires du cardinal de Retz, un des livres préférés de Morand, dans la poche. Comme le souligne Céline Laurens dans sa préface : « Il faut désapprendre son sujet pour mieux le réinventer. Pasticher pour lutter contre cette société grise, sérieuse, qui lègue à l’enfant des mots et des émotions érodés, ternis par l’habitude ou le renoncement. » Contre le fascisme gris – le fameux kitch dénoncé par Kundera – qui ne cesse de croître, il convient de tenter le tout pour le tout, c’est-à-dire écrire des textes « qui explosent en un hara-kiri scénique comme Perfide. »

Céline Laurens cite également une grande amie de Nimier, Geneviève Dormann. Elle résume ce que sont les grandes personnes : « Les affectés, les pompeux, les prétentieux, les craintifs, les avides d’honneurs, de pouvoir et d’argent. Tous ceux qui affirment gravement que la vie n’est pas une récréation. »

Désormais les sentences et les semonces sifflent la fin de la partie. La liquidation générale est imminente.

Nimier est enterré dans le cimetière Saint-Michel, à Saint-Brieuc, du granit, des ajoncs et quelques veuves éplorées comme passantes. Paysage inébranlable, à l’image de l’œuvre du premier des hussards littéraires.

Roger Nimier, Perfide, folio. 256 pages

Perfide

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« Quarto » Roger Nimier. 1216 pages

Œuvres: Romans, essais, critique, chroniques

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Noël sans Netflix ? Never

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© Netflix

Que regarder pour se changer les idées, face à la grisaille qui règne à Noël, à la place de la neige traditionnelle qu’on voit si rarement de nos jours? La série L’Eternaute, sortie sur Netflix au printemps, vous refroidira…


Y aura-t-il de la neige à Noël ? On comprend que cette question taraude les chaumières de l’Hexagone. Visionner sur Netflix, au soir supposé de la Nativité, la série L’Eternaute, proposée depuis le mois de mai par la plateforme, reste le meilleur émollient propre à distraire, sinon à apaiser vos angoisses météorologiques. De fait, il neige sans discontinuer durant ces presque six heures de suspense glaçant qui vous transportent en Argentine, justement alors que la naissance du petit Jésus se fait toute proche. Adaptation, au succès phénoménal, d’une BD culte signée Héctor Germàn Oesterheld et Francisco Solano datée 1957, la série mérite d’être revue dans l’actuelle montée des frimas. 

Fin décembre, soit au cœur de l’été austral, une tempête de neige toxique s’abat brusquement sur Buenos Aires. Elle refroidit, au sens propre, les portenos par milliers, transformant en un clin d’œil la mégalopole en un immense cimetière à ciel ouvert : en tenue légère de saison, les citadins, pris au piège (comme furent jadis happés par les cendres du Vésuve les habitants de Pompéi), restent congelés dans la posture qu’ils avaient à l’instant fatal. Mais, gracias a Jesus, il reste des survivants : les moins cons ont vite compris que s’exposer une seconde aux flocons revient à signer illico son arrêt de mort. Juan Salvo (dans le rôle, l’illustre Ricardo Darin), vétéran de la guerre des Malouines et par ailleurs père exemplaire, entreprend, avec femme et amis, de partir à la recherche de sa fille adolescente, laquelle s’est égarée dans le chaos ambiant. Cuirassés de masques à gaz ou de protections de fortune, harnachés jusqu’aux extrémités, les survivants hantent ainsi la ville assiégée par l’averse blanche. Ils ne sont pas au bout de leurs peines.

A lire aussi: Attache ta ceinture, on décolle!

Pour ceux qui, probablement rares parmi mes indulgents lecteurs, n’auraient pas visionné ce feuilleton dès sa sortie printanière –  captivant d’un bout à l’autre, n’hésitons pas à le dire !- , qu’il me soit permis de taire ici ce qui, à partir de l’épisode 4, fait contre toute attente basculer le scénario du registre de l’anticipation post-apocalyptique (allègrement nourrie de nos inquiétudes climatologiques) vers le terrain de la belligérance sous ombrelle SF – entre Starship Troopers (Verhoeven, 1997) et Invasion of the Body Snatchers (Don Siegel, 1956), références avancées sans cuistrerie aucune, vraiment, je vous assure. 

À part ça, sur le plan formel, L’Eternaute se démarque avec une remarquable rigueur de tous les poncifs et rabâchages hollywoodiens : une bande-son extraordinairement retenue, aucun nappage polyphonique, non plus que ce bruit de fond continu qui, dans le cinéma d’aujourd’hui, vient en appui de l’action dramatique comme la platitude d’un lieu commun. Ici, on y échappe avec une constance qui vaut d’être soulignée. Cerise sur le gâteau, une inventivité scénaristique qui autorise à l’intrigue, d’épisode en épisode, les bifurcations les plus imprévisibles. On attend la saison 2 pour l’hiver prochain. D’ici là, couvrez-vous bien, il semblerait que les grands froids s’annoncent.

En diffusion sur Netflix.

Durée : 6x 55mn

Les impasses de l’antiracisme

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Le journaliste et essayiste Kévin Boucaud-Victoire (c) Desclée De Brouwer

Dans son dernier essai, Mon antiracisme, Kévin Boucaud-Victoire livre à la fois une critique des mouvements antiracistes et développe une vision personnelle de son combat, fortement marqué par son antilibéralisme. Malgré quelques aspects critiquables, l’ouvrage donne un éclairage intéressant des théories actuelles et de leurs limites, ainsi qu’une voie singulière pour s’en dégager.

De l’antiracisme moral à l’antiracisme politique

Si l’antiracisme est un combat commun de la gauche, il a ses écoles. Deux mouvements dominent aujourd’hui : l’antiracisme libéral et l’antiracisme décolonial. Deux doctrines que Kévin Boucaud-Victoire perçoit comme des impasses.

L’émergence de l’antiracisme libéral remonte en France au 14 octobre 1984, avec la Fondation de SOS Racisme. Il vise à la diversification des élites afin de mieux refléter la multiplicité croissante de la population. Il est universaliste et reste favorable à une économie de marché. 

L’antiracisme dit décolonial se veut pour sa part révolutionnaire. Il est présent en France depuis 2005 et possède plusieurs caractéristiques qui le distinguent de l’antiracisme libéral. Tout d’abord, il présente le racisme comme systémique, c’est-à-dire comme résultat de l’organisation sociale. Dans ce cadre, il rejette toute forme d’universalisme au profit d’une essentialisation positive des cultures dominées. 

Cependant, selon Kévin Boucaud-Victoire, ces deux antiracismes en apparence antagonistes ne sont pas si différents. Ils renvoient tous deux le racisme présent presque exclusivement à des causes passées, que ce soit l’esclavage ou la colonisation. C’est en ce sens une conception idéaliste des faits sociaux, dans la mesure où le racisme se reproduirait à travers le temps, indépendamment des structures matérielles. 

Surtout, les deux idéologies partagent une forme de réformisme. Kévin Boucaud-Victoire refuse, en effet, de prendre au sérieux les mots d’ordre révolutionnaires des mouvements décoloniaux, qu’il juge extravagants. Or si on écarte les idées «maximalistes déraisonnables», il ne reste qu’une politique de droit et d’exception communautaire, de reconnaissance raciale et de quotas. 

Un racisme actuel fortement marqué par le néolibéralisme

Si le racisme est déterminé par les conditions matérielles, quelles en sont aujourd’hui les origines ? 

Selon Kévin Boucaud-Victoire, le racisme prend sa source dans la dynamique du néolibéralisme, qui le favorise et le structure. Car le néolibéralisme forme un « fait social total », pour reprendre les termes de l’anthropologue Marcel Mauss qu’il cite. D’abord par l’émergence des sociétés liquides, c’est-à-dire marquées par une fragilité des liens dans tous les domaines de l’existence, y compris dans la sphère familiale, ce qui amène les individus à se réinventer des identités plus ou moins fantasmatiques.

Ensuite, par les nouvelles organisations spatiales. La France est constituée de métropoles, avec des centres urbains qui concentrent la création des richesses, autour desquels gravitent des communes périphériques, c’est-à-dire les banlieues, territoires où se concentre une plus grande pauvreté. Entre ces métropoles s’étend une France plus rurale, qui n’est pas forcément pauvre, mais relayée culturellement et déclassée socialement.

Dans ce contexte, la France est marquée, dans son identité, par une insécurité culturelle, qui forme un terreau favorable au racisme. Ce dernier peut se définir selon Albert Memmi comme « la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de légitimer une agression ».  

Dans ce contexte, le racisme ne structure pas la société et ne détermine pas la position des individus dans la hiérarchie sociale. En revanche, l’échec de l’intégration, l’incapacité de faire de la France une communauté, crée des confrontations en matière de mode de vie. Surtout, il participe à diviser les travailleurs, ce qui nuit à l’émergence de fronts de contestation et à une conscience de classe.

L’antiracisme socialiste comme troisième voie d’émancipation

Comme il le rappelle au début de son ouvrage, quoique n’étant pas neuve, la ligne politique de Kévin Boucaud-Victoire n’est quasiment plus présente dans notre espace public. Il la définit en tant qu’antiracisme socialiste qu’il tente de réactualiser. L’antiracisme socialiste rejoint l’antiracisme libéral dans sa perspective universaliste. Kévin Boucaud-Victoire s’oppose toutefois, d’un côté à un universalisme qui percevrait les membres d’une société comme des êtres abstraits, simples unités de production d’un vaste marché et, d’un autre côté, à ce qu’il désigne sous les termes de «républicanisme autoritaire» qui viserait à uniformiser les individus dans une culture unique.

Pour l’auteur, l’universalisme se manifeste en premier lieu par un ensemble de droits sociaux. Il doit être capable d’intégrer la diversité sans renoncer au principe d’une humanité commune.

Le journaliste de Marianne partage néanmoins avec l’antiracisme décolonial la volonté de lier combat politique en faveur des classes populaires. Il vise à promouvoir l’autonomie et l’égalité, dans une société sans classes, après l’expropriation de la bourgeoisie. Les entreprises existeraient sous la forme de coopératives ou seraient nationalisées, les revenus plafonnés et, en grande partie, collectivisés. La société se composerait alors de communautés autonomes, dotées de leurs propres lois. Ce modèle, caractérisé par de nouvelles solidarités, permettrait, selon Kévin Boucaud-Victoire, de désethniciser les rapports sociaux. «Réenracinés, les individus n’accordent plus d’importance aux origines ethniques, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’ils oublient leur pays d’origine.»

Une thèse audacieuse politiquement mais matérialiste

Sans adhérer à l’utopie de Kévin Boucaud-Victoire, force est de reconnaitre que le libéralisme traverse aujourd’hui une crise qui n’est pas simplement économique, mais morale. 

Selon Hayek, le socialisme est la route de la servitude. Il nous arrache de l’individualisme humaniste de la Renaissance. Mais qui pour affirmer que la société de marchés actuelle appartient encore à l’héritage d’Érasme ? L’enrichissement n’est le signe d’aucun progrès de la vie sensible. Les marchands jugent que les biens et services répondant aussi bien aux besoins qu’aux caprices sont une fin en eux-mêmes. En érodant la formation éthique et spirituelle qui doit composer le ciment de toute communauté, et en refusant de considérer les questions culturelles comme des biens communs, il y a dans cette loi de l’offre et de la demande une force qui tire l’humanité vers sa pente la plus destructrice. Elle représente une négation de notre existence intérieure et spirituelle. Cette dernière doit être pourtant non seulement individuelle mais aussi collective, afin de constituer pour l’individu une terre où s’épanouir. Le libéralisme est une force de décivilisation. 

Or si Kévin Boucaud-Victoire refuse le multiculturalisme, son universalisme paraît une réunion de particularités autour du plus petit dénominateur commun. Le « faire ensemble » qu’il propose se réduit avant tout, du moins dans son ouvrage, à une dimension sociale, où « travailleurs blancs et issus des minorités ethniques ont lutté ensemble et, surtout, ont réalisé des choses ensemble. Une nouvelle histoire et une nouvelle culture commune ont émergé de tout cela ». En ce sens, son collectivisme ne rompt pas avec le matérialisme libéral. 

Pour ma part, je demeure attaché à l’esprit français, plus que jamais nécessaire. S’ils doivent être sans doute repensés dans leurs modalités, le droit du sol et la Révolution française forment un héritage précieux, afin que la France soit une communauté par l’esprit. Je défends cette aspiration à un imaginaire, un inconscient collectif, comme une terre intérieure, afin de bâtir, pour citer Malraux « une communauté de rêve ». J’aspire à un pays qui soit un élan, une race spirituelle, s’élevant vers les idées, telle la pointe d’une cathédrale.  

La liberté française, en ce sens, n’est ni tout à fait celle des modernes, ni tout à fait celle des anciens, pour user des termes de Benjamin Constant. Elle marque un équilibre visant à un esprit général, de sorte que les générations nouvelles et les immigrés doivent, à mon sens, se restreindre selon ses bornes et s’employer à en polir l’esprit. Chaque homme y est, en plus de lui-même, et par sa personne même, une manifestation de cette communauté, une part d’étoffe vivante. La France ne tient d’abord que par ces liens de nuances abstraites, une façon de sentir le monde, et par la participation à cette vie collective. Le pays réel, avant d’être une géographie, est un pays vécu.

Mais malgré ce qui me sépare de l’auteur, je ne peux que saluer cette prise de position dans l’espace public actuel. Kévin Boucaud-Victoire donne à lire un essai sans jargon, qui laisse la place à des propositions fortes, propres à nourrir le débat. Je regrette tout au plus quelques points dans la construction du livre. D’abord, s’il est riche en sources, le nombre de citations et de références dans le corps du texte noient parfois la voix de l’auteur. Par ailleurs, si les critiques de Kévin Boucaud-Victoire sont généralement étayées, ses positions sont exposées trop brièvement et de manière par moments trop abstraite. Par exemple, si on comprend bien en quoi le libéralisme participe structurellement au racisme contemporain, cela ne démontre nullement que le système proposé par Kévin Boucaud-Victoire ne favoriserait pas l’émergence de nouvelles formes de discriminations. Ainsi, lorsqu’il affirme que, dans le monde dont il rêve, les « relations ne sont plus des relations de domination mais d’interdépendances», page 165, on pourrait objecter que le propre des sociétés ouvertes actuelles est justement l’interdépendance et que cela n’empêche nullement, dans le même temps, des situations de domination.  

180 pages

Que doit dire le président Macron à Poutine?

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Le président russe à St Pétersbourg, 22 décembre © Sergei Bulkin/TASS/Sipa USA/SIPA

Revoir Poutine, mais pourquoi et comment ?


Il est clair que j’aurais été un très mauvais diplomate, car j’aurais privilégié la vérité aux arrangements permanents avec celle-ci. Par exemple, je n’aurais pas supporté la condescendance avec laquelle le président Poutine, par la voix de son porte-parole, a annoncé qu’ « il serait prêt au dialogue avec Emmanuel Macron ».

Comme s’il nous faisait une grâce, alors même qu’il est le coupable, et que cette évidence, sur le plan de l’équité et de la justice, faisait pourtant de moins en moins recette.

« Nous aviserons, dans les prochains jours, de la meilleure manière de procéder », a répondu l’Élysée.

À partir de cette sage réaction, comment contester que cette nouvelle rencontre, par visioconférence ou physiquement, sans doute sous la tutelle sourcilleuse et partiale du président Trump, puisse néanmoins être utile, à condition qu’Emmanuel Macron non seulement ne se leurre plus sur la personnalité du dictateur russe – ce qui est le cas depuis longtemps – mais soit prêt à assumer une contradiction sans fard, voire brutale.

En effet, s’il s’agit seulement de valider la conception surprenante et cynique – totalement assumée – de la diplomatie à la mode Poutine, tout dialogue sera voué à l’échec, et ne fera même qu’exprimer une faiblesse supplémentaire, donc un mépris aggravé de la part du Kremlin.

À quoi bon se lancer dans une telle entreprise si l’on n’est pas persuadé de pouvoir résister à cette perversion d’un président russe pour qui négocier revient à lui donner raison sur TOUT ?

Ce dernier, depuis l’invasion de l’Ukraine, n’a pas bougé d’un iota : toujours aussi intransigeant sur la question territoriale…

Il n’a pu que se sentir conforté par l’amollissement de certaines résistances européennes et, évidemment, par les voltes obscènes d’un Trump concédant beaucoup à Poutine, faute d’avoir été capable de le maîtriser et de le faire rentrer dans le rang.

Mission que s’assigne le président et qui ne sera pas, quoique nécessaire, facile à accomplir puisqu’il « veut reparler à Poutine pour faire entendre la voix de l’Europe » (Le Figaro).

L’unique levier réel avec Poutine consiste à être capable de tenir le rapport de force et d’opposer à sa détermination – amplifiée par une mauvaise foi qui, jusqu’à présent, n’a jamais été véritablement battue en brèche – une résolution implacable, fondée sur le bon droit et la justice.

Cette stratégie implique aussi que notre président sorte de ses sentiers battus et accepte d’abandonner la séduction et la complaisance qui, trop souvent et en bien des circonstances, ont été ses seules armes pour convaincre ou vaincre l’adversaire. On lui donnait raison en espérant qu’il nous en saurait gré : c’est naturellement l’inverse qui se produisait. On ne peut imaginer que, face à Poutine, Emmanuel Macron ne s’efforce pas de métamorphoser sa nature et de la rendre inflexible devant un antagonisme puissant, décidé à imposer ses conditions.

Il est d’autant plus nécessaire d’aspirer à un président encore meilleur sur le plan international — je ne suis pas de ceux qui le jettent aux chiens pour tout — que la Russie, loin de s’assagir sur le plan géopolitique, multiplie les menaces, aussi bien insidieuses qu’ostensibles, en s’appuyant sur l’infinité des moyens dont elle dispose et sur l’instrumentalisation de la Biélorussie. Les scénarios possibles d’attaques de l’Europe par la Russie, des pays baltes à la Finlande, se multiplient (Le Parisien, 29 décembre). Enfin, la certitude du président russe que la géopolitique mondiale est en train de lui donner raison et que ses ambitions impérialistes finissent par être prises au sérieux — donc au tragique — ne fait que renforcer cette inquiétude.

Pour la fin de son second mandat, le président Macron pourrait – et devrait – s’assigner ce but. Non plus nous prévenir contre le danger du Rassemblement national, que sa mansuétude régalienne n’a cessé de faire monter – il sera au second tour -, mais se camper, autant qu’il le peut, en résistant face à un ordre mondial où la violence et la guerre ne seraient plus des problèmes, mais des solutions.

À condition que la France, déjà affaiblie, ait encore son mot à dire.

« I Wool Survive »: quand on sort les béliers du placard de force

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DR.

Alors que l’application de rencontres homosexuelles Grindr s’est emparée de leur histoire, l’exploitation ovine allemande de M. Stücke embrigade de force de malheureux béliers dans une cause LGBT qui les dépasse un peu…


Dans la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, une exploitation ovine, jusque-là anonyme, s’est soudainement hissée sur le devant de la scène médiatique, non grâce à une innovation agricole ou à la qualité de sa laine, mais à la mise en récit d’un cas d’inclusivité.

Curieux projet

Trente-cinq béliers, repérés pour leur désintérêt persistant envers les brebis, ont ainsi vu leur statut transformé : d’animaux jugés improductifs et destinés à l’abattage, ils ont été élevés par leur propriétaire, Michael Stücke au rang d’emblèmes revendiqués de la diversité homosexuelle.

Ce curieux projet sociétal aurait pu rester confidentiel, cantonné à des réseaux militants qui financent ce refuge pour des moutons à la gaytitude sensible. Mais l’application de rencontres Grindr s’en est emparé en organisant un défilé à New York avec un titre bien trouvé : « I Wool Survive », afin de présenter une collection de vêtements fabriqués entièrement avec la laine de ces béliers gay. Leur nouvelle toison arc-en-ciel a été muée en argument financier.

Et le consentement ?

Pour donner à l’ensemble une apparence de sérieux, la science a même été convoquée en renfort. Depuis plusieurs décennies, rappelle Michael Stücke, des chercheurs américains ont observé que certains béliers refusaient systématiquement toute brebis. Des tests expérimentaux ont été élaborés, des chiffres avancés : une minorité – environ 8 % – manifesterait une préférence exclusive pour leurs congénères mâles. Qu’importe que ces travaux scientifiques s’appuient sur un nombre restreint d’observations, n’aient jamais fait l’objet de validation à grande échelle et demeurent largement ouverts à discussion : dans l’exploitation de ce fermier teuton, l’absence d’élan reproductif tient lieu de diagnostic, suffisant pour nourrir un anthropomorphisme militant qui prête aux animaux une identité, une fierté et une mission symbolique. Bien entendu, la laine issue de ces animaux LGBTisés sans leur consentement ne se distingue en rien des autres. 

Le vieux monde ne tient plus qu’à un fil

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Marseile, 16 décembre 2025 © Christian Liewig -Pool/SIPA

Tout craque et se détraque. La politique, asséchée par défaut d’irrigation démocratique, finit 2025 en débandade. Le pouvoir immobile a perdu le contrôle des événements. Le régime macronien s’est réduit à l’autoritarisme des faibles.

Même la citadelle du ministère l’Intérieur a été investie par une cyberattaque menée par un suspect de 22 ans, qui aurait détourné une somme de documents confidentiels. Vendredi, Le Parisien révélait que le « maître d’hôtel-argentier » de l’Elysée avait dérobé des couverts en porcelaine issus d’une commande du Palais de 2018 (coût total : 500 000 euros). Le recéleur était gardien de salle au musée du Louvre, cambriolé par des monte-en-l’air amateurs ! Ces deux anecdotes résument l’essentiel : l’Etat en faillite n’est même plus protecteur de lui-même, de ses secrets, des trésors nationaux. Emmanuel Macron, monarque dingo, a achevé de ruiner la crédibilité de sa fonction. Ses palinodies sur le traité de libre-échange du Mercosur, repoussé in extremis en janvier, résultent de son mépris pour les souverainetés nationales, qui reviennent en force. Son rejet du populisme a rendu rebelle le peuple indésirable. Sa posture de matamore contre la Russie gagnante l’oblige à reconnaître qu’« il va redevenir utile de parler avec Vladimir Poutine ». Son lyrisme sur « Marseille en grand » a débouché, comme prévu, sur l’échec de son utopie diversitaire. Son palestinisme a exacerbé l’antisémitisme islamique. Jamais chef de l’Etat n’a été aussi éloigné des Français. La révolte des paysans est un avant-goût du dégagisme. Le vieux monde agonise. Il ne tient qu’à un fil.

C’est tout un système qui est au bord de la chute. Même des journalistes donneurs de leçons se retrouvent sur la sellette. Jeudi, Patrick Cohen et Thomas Legrand, clercs naguère intouchables de la presse progressiste, ont eu à répondre de leur partialité devant une commission d’enquête sur l’audiovisuel public menée à la hussarde par le député Charles Alloncle (UDR). Certes, des propos enregistrés à l’insu des deux éditorialistes n’auraient pas dû servir d’arguments principaux contre leur propre déontologie. Mais la gauche n’a jamais reculé devant ces procédés douteux qu’elle dénonce quand ça l’arrange. Reste ce symbole d’une caste, gardienne hautaine de la pensée conforme, devant rendre des comptes devant l’opinion. La révolution est dans l’air. L’hégémonie de la gauche s’achève, victime de son indigence intellectuelle et de ses aveuglements dogmatiques. Voyez : le gauchisme de Reporters sans Frontières est dévoilé par des médias alternatifs. France Inter, en baisse d’audience, doit revoir sa grille. L’humoriste Blanche Gardin a perdu son public pour avoir flatté le mélenchonisme, épinglé par une commission parlementaire pour ses compromissions avec l’islamisme. La décision de Leroy Merlin de retirer ses publicités du magazine Frontières, sous la pression du collectif Sleeping Giants, a suscité un boycott de l’enseigne. Les injections létales ne sont plus soutenues que par 38% des sondés (sondage OpinionWay, Fondapol). Même le front républicain, imposé par la gauche, n’est plus défendu que par une poignée de « chiraquiens » accrochés au monde d’hier. Ceux-ci disparaîtront avec le reste.

Joyeux Noël et Bonne Année !

Une décision au poil

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DR.

Parité. Les salons de beauté Body Minute doivent régler une pénalité de 160 000 € au Trésor public. Une décision ubuesque, contestée par ses dirigeants. La société ne respecte pas l’article L. 2242-8 du Code du travail sur l’égalité professionnelle, et n’a pas mis en place de mesures correctives, a estimé la justice.


Le TGV, sans chauffeur ni IA, fonce sur les entrepreneurs. L’anecdote qui va suivre pourrait rentrer dans les contes et légendes de fin d’année. La société Body Minute, spécialisée dans les instituts de beauté sans rendez-vous (et qui emploie environ 2000 personnes dans plus de 450 centres en France), membre du mouvement ETHIC, a reçu une amende de 160 000 euros car l’entreprise emploie majoritairement de femmes. 

Vous avez bien lu ! Ces instituts de beauté qui procèdent à des épilations (aisselles, maillot intégral ou brésilien…), massages, soins du visage, cure silhouette anti-cellulite, etc. soins qui devraient, selon Aurore Bergé, la Ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, être confiés à parité, aux hommes. Or, il est vrai que dans son immense désir de mettre les femmes, ses clientes, à l’aise, le PDG n’emploie que des femmes. Et que généralement les instituts sont créés par des femmes entrepreneuses. Depuis 1998 le PDG Jean-Christophe David a choisi de s’adresser aux femmes et uniquement à la beauté des femmes (l’institut n’accepte pas les clients hommes). Et pour ce faire, il n’emploie donc que des femmes, sauf au siège évidemment dans les fonctions support. 

Il s’agit seulement d’un profond respect des clientes qui n’ont pas envie de se dénuder devant un homme, dans une petite cabine. Le regard de l’homme sur leur nudité n’est pas évident pour certaines femmes, qu’il s’agisse de questions religieuses ou de pudeur liée à l’âge. Va-t-on l’imposer aux jeunes filles ? Et les hommes sont-ils vraiment désireux de « traiter » les femmes pour ce type de prestation ? L’ADN de Body Minute repose depuis sa création sur un totem qui cartonne depuis 27 ans : une enseigne plébiscitée par les femmes de tous âges et encore plus par les étudiantes au budget serré ; un formidable réseau de franchisées qui recrutent elles-mêmes le personnel pour répondre aux exigences de l’institut.

À l’origine, les lois pour la parité se préoccupaient d’ouvrir davantage le marché du travail aux femmes, et voilà que lorsque le secteur où elles entreprennent fonctionne bien, il faut laisser leur place aux hommes ! En 2026, n’a-t-on pas autre chose à faire que de nuire aux entreprises, aux employées et aux consommatrices ? Au-delà de ce redressement financier inimaginable, injuste, stupide et inconscient… que penser de l’état d’esprit schizophrène qui envahit la France : on réclame des piscines réservées aux femmes à certaines heures, mais on exige de la mixité entre un esthéticien et sa cliente ! On a subi des tergiversations également absurdes dans les entreprises : après avoir exigé des toilettes pour femmes et hommes séparées (ce qu’on pouvait comprendre) aujourd’hui, dans certains établissements, il faut des toilettes uniques non genrées… 

Il existe même des problèmes à l’hôpital avec les patientes qui ne veulent pas être auscultées, soignées, touchées par les hommes du personnel soignant. Sommes-nous complètement tombés sur la tête ? Allons-nous déstabiliser la société toute entière par des caprices étatiques sans aucun bon sens, assortis bien sûr de pénalités fiscales pour achever d’enfoncer le clou ? Ce sujet qui prête à rire est beaucoup plus grave en réalité, car c’est justement la Ministre chargée de défendre et promouvoir les femmes qui nous plonge dans cette idéologie incompréhensible. Pitié pour les deux sexes ! Et pitié pour nos entreprises…

Dermatose, Mercosur: un pays blessé

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Aubagne, 20 décembre 2025 © Denis Thaust / SOPA/SIPA

Si quelques blocages persistent sur les routes dans le sud-ouest du pays, la mobilisation des agriculteurs contre le protocole sanitaire de lutte contre la dermatose bovine faiblit. Pendant ce temps, la signature de l’accord commercial du Mercosur a finalement été reportée, mais le président brésilien Lula insiste pour qu’elle ait lieu début 2026 malgré les réticences italienne et française.


Quand la terre revient dans la parole des hommes, ce n’est jamais par hasard. Ce qui monte des campagnes n’est pas une revendication, mais un signe. Un pays qui n’entend plus ses paysans commence à se quitter lui-même.

Il y a des heures où une nation ne meurt pas, mais se détache d’elle-même, comme une terre que l’on cesse de cultiver et qui, peu à peu, se couvre de ronces. La France est entrée dans cette saison d’abandon. Elle ne s’effondre pas dans le fracas des guerres, elle ne cède pas sous l’assaut d’un ennemi déclaré : elle se dessèche intérieurement, par renoncement, par oubli du sol qui la porte, par mépris de ce qui l’a faite. Elle subsiste encore, mais comme une terre laissée trop longtemps en jachère, dont on doute qu’elle puisse à nouveau nourrir ceux qui l’habitent.

On a beaucoup parlé de violences, de crises, de peurs. On a moins parlé de ce qui se joue réellement : la rupture entre un pays et sa terre. Les faits divers s’accumulent, les morts se succèdent, et l’émotion collective se dissout dans une lassitude sans colère. Non que le peuple ne souffre plus, mais parce que sa souffrance n’est plus reconnue comme légitime. Elle est administrée, expliquée, diluée dans des abstractions. Un peuple qui n’est plus autorisé à défendre ce qui le fait vivre est un peuple que l’on prépare à disparaître.

Et pourtant, voici que la terre parle de nouveau. La révolte des agriculteurs n’est pas un simple mouvement social : elle est le retour brutal du réel. Ces hommes et ces femmes ne réclament ni reconnaissance symbolique ni supplément d’âme ; ils réclament le droit de continuer à vivre d’une terre transmise, travaillée, parfois aimée, parfois subie, mais jamais interchangeable. Leur colère monte des champs, des routes bloquées, des corps épuisés. Elle est lourde, lente, sans rhétorique. Elle dit, dans une langue que les élites ne comprennent plus : sans la terre, il n’y a pas de peuple ; sans enracinement, il n’y a que des individus gérés.

Ces tracteurs dressés comme des bastions rappellent une vérité que l’Occident a voulu oublier : l’histoire commence toujours par un rapport au sol. L’agriculteur incarne ce que la modernité hors-sol méprise — la continuité, la dépendance à un lieu, la transmission non négociable. Sa révolte n’est pas tournée vers l’utopie, mais vers la survie. Elle est une fidélité, non une idéologie.

C’est ici que la comparaison avec Israël s’impose avec une force presque brutale. Car Israël est né précisément de cette figure que l’Occident regarde aujourd’hui avec malaise : le pionnier. Non le paysan immobile, mais l’homme et la femme qui reviennent sur une terre abandonnée, hostile, disputée, et décident pourtant de la faire vivre. Le pionnier israélien n’est pas une figure folklorique : il est une réponse historique à l’exil, à la persécution, à la menace de disparition. Il incarne l’enracinement comme acte de survie.

Ce que l’Occident reproche à Israël — son attachement obstiné à la terre, sa volonté de la défendre, son refus de se dissoudre dans l’abstraction morale — est exactement ce qu’il commence à reprocher à ses propres peuples lorsqu’ils se soulèvent. L’agriculteur occidental devient suspect, comme le pionnier israélien est devenu scandaleux : trop enraciné, trop conscient que la terre n’est pas un concept, trop lucide sur la violence du monde. Dans les deux cas, ce qui est visé, c’est la survie assumée.

Les élites occidentales ont rompu avec la terre bien avant de rompre avec le peuple. Elles vivent dans un monde de flux, de normes, de repentances abstraites. Pour elles, la terre est un objet de gestion écologique ou de culpabilité historique, jamais une mémoire incarnée. Elles parlent de transition quand les agriculteurs parlent de disparition. Elles parlent de paix quand Israël parle de survie. Elles parlent d’universel quand les peuples parlent d’existence.

Israël n’échappe pas à cette fracture. Là aussi, une partie des élites a intériorisé le regard accusateur de l’Occident. Elles parlent de l’enracinement comme d’une faute, du pionnier comme d’un archaïsme, de la défense comme d’une culpabilité morale. Elles oublient que pour un peuple qui a connu l’exil absolu, la terre n’est pas une conquête, mais une condition d’existence. On ne demande pas à un peuple menacé d’être hors-sol.

La révolte agricole et la persistance israélienne disent alors la même chose, dans deux langues différentes : on ne survit pas en se dissolvant. On ne transmet pas depuis le vide. On ne construit rien sur la haine de soi. La terre est ce qui oblige, ce qui limite, ce qui rappelle que l’histoire n’est pas un débat moral mais une épreuve.

Et pourtant — car il y a toujours un pourtant chez les peuples anciens — la France n’est pas morte. Elle respire encore dans cette colère qui monte des champs, dans cette fidélité têtue à des terres que l’on refuse d’abandonner. Elle respire dans les clochers, les cimetières, mais aussi dans les routes barrées, dans les mains calleuses qui disent : ici, nous tenons.

La transmission, tant honnie par les modernes, est d’abord une transmission de sol, de gestes, de limites. Un pays ne se transmet pas comme une valeur morale, mais comme une terre habitée. La France n’est pas une abstraction ; Israël n’est pas une faute. Ce sont des peuples qui savent, chacun à leur manière tragique, que l’histoire commence là où l’on accepte de défendre ce qui nous précède.

Il nous reste à comprendre cela avant qu’il ne soit trop tard : la peur peut être lucidité, la révolte peut être fidélité, l’enracinement peut être courage. La terre ne parle pas souvent ; mais lorsqu’elle parle par la voix de ceux qui la travaillent ou la défendent, c’est que le temps presse.

Car la France est de ces nations blessées qui ne se relèvent que lorsqu’elles se souviennent d’où elles viennent. Elle a traversé des famines, des guerres, des exodes. Et toujours, au moment où l’on croyait son lien au sol rompu, une voix est remontée de la terre même. Peut-être est-ce cette voix rude, pionnière et tragique, qu’il nous faut entendre aujourd’hui — pour nous souvenir que l’histoire ne survit que là où un peuple refuse de devenir hors-sol.

Difficile réveil pour l’anesthésiste Frédéric Péchier

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Frédéric Péchier et son avocat Me Randall Schwerdorffer, Besançon, 15 septembre 2025 © Sabrina Dolidze/SIPA

Je me sens tout à fait responsable pour autant je ne me sens pas coupable.
Georgina Dufoix (lors de l’affaire du sang contaminé, en 1992).

Comparer, c’est comprendre.
Eugène-Edmond Thaller (1851-1918), juriste spécialisé en droit comparé.


Les meurtriers en série semblent être une spécialité plutôt anglo-saxonne et germanique; on ne compte plus les assassinats commis par les disciples du Dr Mabuse et des infirmiers au Royaume-Unis et en Allemagne. Rappelons qu’un illustre prestataire du serment d’Hippocrate, le Dr Josef Mengele, est passé à l’histoire comme digne représentant de la science et de la recherche médicale allemandes.

Au terme d’un procès à grand déploiement, d’une durée de deux mois, après celui de Cédric Jubillar (qui a dit que les Américains exercent encore un monopole en la matière?), le Dr Péchier serait donc l’auteur de 30 empoisonnements, dont 12 mortels, qui auraient été commis de 2007 à 2018. Un scénario digne d’Agatha Christie, et qui rappelle aussi un grand classique du 7e art, « The abominable Dr. Phibes ».

Il faudrait en conclure qu’il y a eu reprise d’une vénérable tradition de ce côté-ci de la Manche et en deçà du Rhin.

Il n’est pas question ici de se prononcer sur la valeur du verdict, et l’on ne s’étendra pas sur les nombreuses différences entre la procédure pénale inquisitoire à la française, et la procédure accusatoire à l’anglo-saxonne. En l’espèce, la réflexion sera très étroitement circonscrite à la notion de l’équité procédurale. 

Il tombe sous le sens que, contrairement aux affaires de meurtre « banales » (si l’on ose dire), étaient au cœur des débats des questions scientifiques de très haute technicité. D’où le rôle encore plus déterminant du témoin expert.

Or, en France, les experts sont missionnés par les magistrats et non pas par les parties. Ainsi, selon les savants traités de procédure pénale, l’expert intervient de manière impartiale, mais, en pratique, il a parfois un peu tendance à être plus réceptif aux thèses de l’accusation (toujours de manière subconsciente, évidemment). Cela, au final, lèse l’accusé sur le plan de la théorique égalité des armes.

Deux épisodes précis de ce procès interpellent le juriste anglo-saxon et/ou le comparatiste.

Après avoir fait preuve de bonne volonté au début du procès en répondant aux questions, l’accusé a obtenu de la présidente de la Cour l’autorisation de poser des questions aux experts judiciaires médico-légaux, qui avaient conclu que deux patients « avaient pu être » (on appréciera l’euphémisme) victimes d’une intoxication malveillante à l’adrénaline. Il leur a alors demandé de s’exprimer sur les effets de l’adrénaline lorsque ce produit reste plusieurs jours dans une poche de perfusion, évoquant le cas d’une autre patiente victime d’un arrêt cardiaque suspect.

Coup de théâtre! La présidente Delphine Thibierge lui a alors interdit d’interroger les experts sur un cas abordé quelques semaines auparavant; il devait s’en tenir aux seuls dossiers du jour.

Vu que son droit à une défense pleine et entière venait d’être bafoué, l’accusé a alors rationnellement décidé de ne plus répondre aux questions. Voici l’édifiant dialogue.

SAYNÈTE PREMIÈRE

LA PRÉSIDENTE et LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER,

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, d’un ton ferme.

-Je ne répondrai à aucune question aujourd’hui.

LA PRÉSIDENTE affectant un ton ingénu.

-Pourquoi ?

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, répliquant d’un ton toujours ferme.

-Il m’a été refusé le droit d’interroger les experts sur des questions qui me semblent fondamentales : la durée de vie et l’efficacité de l’adrénaline mélangée dans différentes poches de soluté, surtout quand cette dernière est exposée à l’air, dans le cas d’une poche percée.

LA PRÉSIDENTE, hautaine et hargneuse.

-C’est une possibilité, ce n’est pas un droit.

Choquante révélation pour le justiciable français lambda, qui en a le souffle coupé.

Faisant fi du droit au silence de l’accusé, la présidente se met à le bombarder de questions, qui sont autant de fléchettes au curare.

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, déterminé

-Je garde le silence.

LA PRÉSIDENTE, alors qu’elle venait de lui refuser

les informations qui lui auraient permis de donner le fond sa pensée.

-Dans le cas Bardot, les experts ont conclu à un empoisonnement, qu’en pensez-vous ?


LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, cliniquement.

-Je garde le silence.

LA PRÉSIDENTE, ironiquement.

-Dans la foulée [!], des antidépresseurs vous ont été prescrits, pouvez-vous nous dire pourquoi ?

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, imperturbable.

-Je garde le silence.

(…)

LA PRÉSIDENTE d’un air qui se veut compatissant, 

mais qui annonce une messe presque dite.

-Un juré me demande s’il n’est pas dommage de perdre la possibilité de vous défendre ?

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, répond logiquement.

-Je pense qu’un toxicologue doit trancher sur la diminution de l’efficacité de l’adrénaline dans une poche..

LA PRÉSIDENTE, tendant une embuscade.

– Dans le cas Bardot opéré un lundi vous étiez la veille un dimanche à la clinique de 17h17 à 19h20, qu’y faisiez vous ?

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, évitant l’embuscade.

-Je garde le silence.

SAYNÈTE II

Me STÉPHANE GIURANNA, avocat des parties civiles et LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER

Me STÉPHANE GIURANNA

-Avez-vous empoisonné Kévin Bardot ?

LE DOCTEUR FRÉDÉRIC PÉCHIER, qui répond immédiatement et fermement.

-Non!

Me STÉPHANE GIURANNA, qui réplique en tonnant, avec des effets de manche.

-Ces cas vous embarrassent. Vous êtes égoïste monsieur Péchier, vous ne répondez que quand ça vous arrange ! Kévin Bardot, cela fait neuf ans qu’il attend ce moment. Vous prenez cette cour en otage, lâche ! Maître chanteur ! Indigne ! Bravo ! Je n’ai pas d’autre question.

Est assez piquante la dernière phrase, vu que sa dernière intervention ne constituait pas une question, mais un vomissement d’insultes. On peut comprendre que la mission de Me Giuranna consistait à défendre les intérêts de ses clients, mais, à ses yeux, quelle outrecuidance qu’un accusé qui invoque son droit absolu de garder le silence et de ne pas se soumettre comme un mouton à la religion de l’aveu, chère à Tomas de Torquemada! Au Royaume-Uni, cet éclat, qui eût été plus légitime pendant une répétition au cours Florent, lui eût valu une condamnation pour outrage au tribunal (« contempt of Court » en v.o.).

Est nettement plus sinistre le comportement de la présidente de la Cour d’assises. Si celui-là a vulgairement aspergé l’accusé de vitriol, celle-ci a plus insidieusement « cuisiné » l’accusé en saupoudrant sa gamelle de petites doses d’arsenic, dont l’effet cumulatif était inéluctable. Et, élément gênant pour le ministère public, il affrontait un accusé qui, exceptionnellement, pouvait être son propre expert et guerroyer efficacement contre les experts accusateurs. À défaut de chloroforme, on se rabat sur la muselière.

(Pour autant, reconnaissons que la présidente, qui ne néglige aucun détail, s’est quand même judicieusement abstenue de demander la date de première communion de l’accusé).

Si la culture anglo-saxonne constitue un terreau dans lequel peuvent plus facilement s’épanouir les « cériales qui leurrent », elle a au moins produit un système procédural plus respectueux de la présomption d’innocence et des droits de la défense, qui sont dus tant au petit voleur de pommes qu’au dictateur génocidaire allégués, peu importe le caractère de prime abord écrasant des faits reprochés. Cela dit, tous les systèmes judiciaires se rejoignent lorsque l’affaire est médiatique : la machine judiciaire ne sombre alors jamais dans la narcose de l’anesthésie budgétaire.

Le verdict que vient de rendre la Cour d’Assises du Doubs (lequel, à ce stade, ne prouve rien dans un sens ou dans l’autre) ne résisterait pas cinq minutes à l’examen d’une cour d’appel anglo-saxonne. Mais, en doulce France, cadre de Madame Bovary, toute cette sauce frelatée passe comme dans du beurre rance. Cédric Jubillar est en bonne compagnie. Une autre affaire à suivre. Il y aura un acte II, le procès en appel.

Il faut espérer que la prochaine salle d’audience sera une vraie salle de réveil.

Et joyeuses fêtes! Mais gare à l’alcool bu sans modération, qui peut causer un coma éthylique.

Matisse, le grand malentendu

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Stéphane Guégan © Hannah Assouline

Dans Matisse sans frontières, Stéphane Guégan rétablit quelques vérités sur un peintre dont l’œuvre a été instrumentalisée par l’histoire de l’art. Réduire ce génie français au « bonheur de vivre », au « décoratif » et le considérer comme un précurseur de l’art abstrait américain est une erreur.


Causeur. Avant d’entrer plus avant dans votre livre, arrêtons-nous d’abord au titre: Matisse sans frontières. Vous m’accorderez que, venant de vous, il a de quoi surprendre ! Ah, non pas Guégan, pas lui !, se récrie-t-on. Et puis à peine a-t-on ouvert le livre qu’on est rasséréné puisque, tout au contraire, votre propos est de rapatrier Matisse dans le génie français. Alors pourquoi ce titre ? Concession à l’esprit du temps, ruse éditoriale ?

Stéphane Guégan. Ce titre est en effet à double sens. Il tient du leurre et d’une vérité mal comprise. Loin de moi l’intention d’expliquer la grandeur de Matisse uniquement par l’intérêt sincère et continu qu’il a porté aux arts extra-occidentaux, comme la vulgate matissienne nous y invite. Malgré ce qu’il doit aux traditions étrangères à la sienne, Matisse sait d’où il vient, et se réclame sans cesse de « la civilisation », c’est son mot, qui le précède et dont il procède. Il a pu collectionner les estampes du Japon, les icônes russes, les miniatures persanes, l’art musulman, la statuaire d’Afrique noire ou les tissus tahitiens. Mais l’y réduire, c’est le trahir. Son attention aux différences ne l’empêche pas de cultiver la sienne, laquelle appelle une autre approche de son musée imaginaire. Mon livre s’y emploie contre l’amnésie volontaire de certains commentateurs, voire l’ignorance d’autres filiations, de Chardin à Manet, d’Ingres à Delacroix et Courbet. Son testament, l’immense Tristesse du roi, repose sur une relecture de Gustave Moreau et de Rembrandt, et peut-être d’un des poèmes des Fleurs du mal. Quant à la chapelle des dominicaines de Vence, elle est hantée par Giotto et Mantegna, qu’il a découverts sur place. Car, si l’on revient à mon titre, Matisse est le plus voyageur des grands peintres français de son temps. Son horizon n’a cessé de se déplacer et, comme il le dit, de l’enrichir. Il croyait aux vertus de ces changements pour nourrir son imagination.

Ce faisant, vous rompez avec l’idée du peintre qui s’est imposée en France et aux États-Unis depuis sa mort en 1954 : Matisse, jusqu’alors incarnation du génie français, n’a plus été accepté et admiré que comme précurseur de l’art abstrait, de Jackson Pollock à Ellsworth Kelly. Votre livre s’ouvre sur le rappel de ce basculement dans l’écriture de l’histoire de l’art, rappel capital, car c’est un des aspects peu considérés du vaste mouvement de mise en accusation de la France, de cette tyrannie de la pénitence qu’inaugurent les intellectuels français et dont le wokisme n’est que la queue de comète. 

Vous avez raison, cette américanisation de Matisse mériterait un livre critique, d’autant plus qu’elle repose sur une interprétation « abstraite » de son œuvre, bien française au départ, si l’on pense à ce qu’un Maurice Denis ou un Jacques Rivière écrivent de son anti-empirisme entre 1905 et 1910. Il appartenait aux Américains de radicaliser ce point de vue à des fins propres, établir une généalogie du Moderne qui menait à New York et s’y installait… J’ajoute que ce transfert outre-Atlantique a été rendu possible par une autre coupure. En raison de son extrême économie de moyens, on estime, de son vivant, que Matisse tient pour accessoire ou secondaire le sujet en peinture. Au mépris de l’évidence et de ses multiples déclarations, il est rapidement instrumentalisé par les partisans de la peinture pure. Plus il souligne la fonction expressive de sa peinture, et sa volonté de traduire les idées et les sensations inhérentes à ce qu’il nomme son « sentiment de la vie », plus certains ramènent son art à de simples considérations de forme, rythme ou espace, comme si l’image était indifférente à ce qu’elle montre, et son art démissionnaire face au réel. Matisse n’a jamais couru après l’autonomie picturale qu’on lui prête. Mon livre est né du refus d’adhérer à ce poncif contre lequel il a lui-même protesté.

Cela vous a aussi poussé à examiner, plus qu’il n’est d’usage – et cela donne à Matisse une profondeur remarquable –, ses principaux livres illustrés.

Les auteurs qu’il a lus et élus, Charles d’Orléans, Ronsard, Baudelaire, Mallarmé, Apollinaire, Montherlant, dessinent les contours d’une culture vitale et, pendant l’Occupation, d’une fierté, comme l’a noté Aragon à chaud. Mais il y a plus, c’est le soin avec lequel s’épousent chez lui le texte et l’illustration, à distance de la banale transposition. De même que l’art fait chair, à l’écoute du réel, il fait sens. Loin de libérer sa peinture de tout lien au monde, il en préserve l’exigence en l’appuyant à tout un héritage. On préfère souvent oublier qu’il a déjà 31 ans en 1900, et qu’intellectuellement il s’est bâti au xixe siècle. Ses premiers maîtres, Bouguereau et Moreau, ont largement pesé sur sa conception de la peinture et sur la rivalité fraternelle qu’elle maintient avec la chose écrite. Barthes, en 1955, dissociait la légende de Matisse, qui n’aurait été que lignes et couleurs heureuses, de sa réalité occultée. J’ai voulu m’y frotter et reconduire le peintre, et le lecteur, à sa véritable ambition figurative.

Barthes étrille deux rengaines de l’histoire de l’art, Matisse comme peintre du « bonheur de vivre » et Matisse comme maître du « décoratif ». Sa conclusion n’a pas pris une ride : « Je regrette pour Matisse que l’allure décorative de sa peinture, son ethos plus ensoleillé que solaire aient pu alimenter le mythe lénifiant du bonheur de vivre, si cher, comme par extraordinaire, à Match et à Réalités où l’on n’a guère l’habitude de réveiller les hommes de leur sommeil prudent. » Vous montrez que cet interdit dont est frappée la quête du bonheur à partir de 1945 a eu pour conséquence d’occulter des pans entiers de l’œuvre de Matisse.

« Il y a une honte à être heureux à la vue de certaines misères », disait La Bruyère, qui ne confondait pas, lui, l’art et le comportement social. N’oublions pas le puritanisme qui fonde nombre d’avant-gardes du xxe siècle. L’art légitime ne saurait être d’assouvissement. Toute image suspecte de suggérer ou de véhiculer le plaisir des sens est à proscrire. L’hypothèque absurde qui pèse sur la période dite « niçoise » de Matisse, soit les années 1917-1930, vient de là. En outre, et j’y insiste à dessein, Matisse n’a rien à envier à Picasso dans le domaine de l’éros, bien que le sien se plie davantage aux frissons de l’approche, qui rappellent son ami Bonnard. On comprend que le décoratif matissien puisse être perçu de façons antithétiques. Ainsi signifie-t-il une forme d’hédonisme trop plaisant, trop complaisant, chez ses détracteurs, ou le comble de l’abstraction chez ses défenseurs formalistes. Matisse s’est souvent expliqué là-dessus. Ses Notes d’un peintre, en 1908, associent le décoratif à l’idée que le tableau, « condensation de sensations », se présente comme un tout où rien n’est laissé au hasard : « La composition est l’art d’arranger de manière décorative les divers éléments dont le peintre dispose pour exprimer ses sentiments. » Ce même texte parle enfin du « sentiment pour ainsi dire religieux » qu’il possède de « la vie ». Mon livre y a trouvé une autre de ses raisons d’être. Structuré très tôt par la culture judéo-chrétienne, Matisse tient pour sacré l’acte figuratif en soi. Toute mon analyse du décor de Vence et des femmes sans visage qui émaillent l’œuvre en découle. C’est peut-être le plus baudelairien de nos grands peintres.

Vous montrez les effets de la maladie à laquelle il oppose une puissance de création remarquable. S’il éprouve dans sa chair que la vie n’est pas douce, il sait aussi qu’elle peut être adoucie et que la peinture possède cette vertu. Ce prétendu abstrait fut un amoureux du monde. Il n’est pas le peintre de l’introspection. Il aime ce monde, don de Dieu pour qui croit au Ciel, don de la nature pour qui n’y croit pas, et qui comme tout don, tout présent mérite notre gratitude. Je force peut-être le trait, à moins que cet esprit que je lui prête explique la joie qu’il a eue de se voir confier la chapelle de Vence ?

La commande intervient dans le climat poisseux de l’après-guerre et occupe le peintre plus de trois ans. L’exégèse dominante y voit le triomphe de l’extrême décantation formelle, propre au dernier Matisse, celui des papiers découpés. Ma lecture diffère en ce qu’elle embrasse la dimension liturgique de la chapelle du Rosaire et le dialogue réglé entre ce qui échappe ou non à la représentation humaine. Matisse ne traite pas les vitraux et le chemin de Croix sur le même mode. Qu’il ait organisé le dernier acte de la Passion autour de la Sainte Face jette une lumière sur l’ensemble de l’œuvre. Nos plus grands artistes, et je pense à Poussin, Delacroix et Manet, ont partagé son sentiment religieux de la vie.

Stéphane Guégan, Matisse sans frontières, Gallimard, 2025. 224 pages

Matisse sans frontières

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