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« Un simple accident »: Road movie dans l’Iran des mollahs

Alors que le festival de Cannes ouvre ses portes ce mardi, Canal + diffuse ce soir la dernière Palme d’Or. Causeur vous propose de lire ou relire la critique du film de Jafar Panahi publiée lors de sa sortie en salles.


Au volant, un homme d’âge moyen, sobrement barbu. À la place du mort, l’épouse, voilée de noir, en hidjab. Elle est enceinte. À l’arrière, une petite fille – tout sourire, joueuse. C’est la nuit. Les routes de campagne, en Iran, sont cahoteuses et rarement éclairées. Soudain, un grand bruit : un animal s’est fracassé sur la calandre. Un chien ? On ne le verra pas à l’écran. « Donne-moi un mouchoir », ordonne le mari à sa femme, et il s’essuie sa main tachée de sang avant de redémarrer. Un peu plus loin, la voiture tombe en panne.  Ayant atteint la ville – Téhéran ou une autre – ils tombent sur un bon bougre grassouillet de garagiste. Sauvés.

Précision horlogère

Voilà pour l’amorce d’Un simple accident. À partir de là, l’histoire bifurque, sans musique ni temps mort, articulant ses incroyables péripéties avec une précision horlogère, sur le temps resserré d’une nuit et d’un jour, fortifié, cinématographiquement parlant, d’un sens de l’ellipse, du hors champ, du cadrage millimétré, du dialogue percussif qui sont la signature si particulière au Septième art iranien contemporain, d’Abbas Kiarostami à Mohammad Rasoulof (cf. Les Graines du figuier sauvage, 2024), désormais en exil, en passant par Asghar Farhadi  (cf. Un héros, 2021) ou Ali Ahmadzareh (cf. Critical Zone, 2023)… Un cinéma de résistance contre la théocratie islamiste qui tyrannise l’ancienne Perse depuis près d’un demi-siècle – mais le régime, inch Allah, sous les coups de boutoir d’une révolte surtout portée, à bon escient, par les femmes, semble bel et bien au bord du précipice, son rejet s’étant pratiquement généralisé dans la population.

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Arrêté une première fois en 2010, à nouveau emprisonné de juillet 2022 à février 2023, libéré après une grève de la faim, Jafar Panahi quant à lui fait de son combat (et des conditions d’existence terrifiantes qui lui sont liées) la matière même de ses films, depuis le génial Taxi Téhéran (2015) jusqu’à Trois visages (2017) ou encore Aucun ours (2022)… Dans cette veine, Un simple accident résulte de sa propre expérience d’embastillement. Scénarisé avec Nadir Saïvan et Shadamehr Rastin, tourné sans autorisation aux abords de la capitale iranienne, il a pu bénéficier d’une post-production en France.  

Vengeance à l’iranienne

Du pitch de cette Palme d’or 2025 si hautement méritée, on serait tenté de ne rien révéler. Mais, outre que le film est sorti en salles ce mercredi, la bande-annonce vous en dit déjà trop.  L’apparent bon bougre suant et grassouillet, moins vraiment barbu que mal rasé, malade d’un rein depuis son séjour dans les geôles du régime, croit avoir reconnu son ancien tortionnaire dans le chauffeur accidenté – sans certitude. Il l’assomme en pleine rue, parvient à le séquestrer dans une fourgonnette, bâillonné et entravé, puis obtient, non sans peine, le concours d’autres de ses victimes présumées (une photographe de mariage, un jeune type enragé à l’idée d’occire son tourmenteur…) pour exécuter la vengeance qu’il estime juste, tout en écartant le risque de se tromper de personne – car sous la torture on vous bandait les yeux : ne restent en mémoire, pour l’identifier, que la voix, l’odeur, le toucher du bourreau éclopé.  

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Les dissensions apparaissent entre les ravisseurs quant à la conduite à tenir, d’autant que s’accumulent les contrariétés les plus inattendues. Elles infléchissent le cours des événements, occasionnant au passage quelques séquences chargées d’humour, tandis que le dialogue entre les protagonistes nous révèle le détail des atrocités subies… Inavouables, inavouées par le probable sbire de la police… jusqu’à l’extrême tension du dénouement. Ultime subtilité scénaristique, il laisse la porte ouverte à l’éventuel.


Durée : 1h42. Sur Canal + à 21H

Tom Wolfe: Balzac à New York


Un mélange de folie des grandeurs et de complexe d’infériorité. Voilà ce qu’elle vous inspire, cette Grosse Pomme habituée à recracher des vers. Le sentiment de n’être personne, entre la démarche pressée des cravates-et-Rolex, à l’ombre des gratte-ciels aux noms glamour ; mais aussi le désir d’en gravir les étages, peu importe le nombre d’hommes-marchepied requis, jusqu’à pouvoir caresser l’horizon de Manhattan comme le dos d’un tigre domestiqué.

Bras de fer sociologique

Dégagez un peu les feuillages de cette jungle, et vous trouverez des hiérarchies, codes, signes et archétypes nettement définis : les vestes Patagonia sans manches prisées des traders de Wall Street, leurs trophy wives en trench-coat et casquette Yankees, matcha latté à la main. Des jeunes fiers de leur appartenance street, sertis de chaînes en or, jersey de basketball, pompes Nike blanches comme neige (d’une valeur égale aux costumes desdits traders). Des indignés au Central Park, brandissant des morceaux de carton avec des messages écrits au Sharpie au sujet de L’Enjeu du Moment. Et puis, submergés dans le vacarme du métro, des regards à la fois envieux et haineux, braqués sur une parvenue dont les sacs de boutiques de luxe occupent au moins trois sièges. Au fond, New York n’est qu’un bras de fer sociologique où chaque geste, accessoire ou tic de langage est consacré au tout-puissant Saint-Paraître.

Or, remontez quarante ans en arrière, changez les marques, les coupes de cheveux et la drogue à la mode : la comédie humaine new-yorkaise demeure la même. La fourberie, la course au sommet et la soif des quinze minutes de gloire aussi.

C’est dans ce New York des années 80, l’apogée de sa croissance financière, mais aussi de ses tensions sociales, que nous plonge Tom Wolfe (1930-2018) à la manière des grands romans sociaux du XIXe siècle – avec un twist à l’américaine…

Après des études de littérature anglophone, c’est dans les pages du Washington Post que Wolfe inaugura sa plume. Or, indifférent à la politique, il se démarqua en couvrant des sujets considérés triviaux par les journalistes de son époque, notamment les mouvements de contre-culture des villes moyennes.

Nouveau journalisme

Mais ce qui fit passer Wolfe de journaliste atypique à inimitable, c’est non seulement son look signature du costume blanc immaculé, mais surtout, son invention du « Nouveau journalisme », une technique consistant à incorporer des éléments littéraires aux articles de presse : construction romanesque, transcription de dialogues, usage de la première personne, points de vue multiples, écriture stylisée… De plus, il avait l’habitude d’accompagner les personnes qu’il couvrait sur de longues durées, de nouer des relations, de s’immiscer dans leur vie. Loin de viser la neutralité, il assumait pleinement son regard subjectif, et prenait dans ses scoops un rôle aussi important que ses autres acteurs.

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Observateur habile de l’individu comme des archétypes sociaux, il se tailla une place dans New York Magazine, Esquire et Rolling Stone, publiant aussi des essais incisifs sur l’art moderne, l’hédonisme occidental, et la gauche caviar (qu’il surnommait « radical chic »). Enfin, c’est en 1987 qu’il sortit son premier roman, puisant dans ses expériences de journaliste et ses influences littéraires – Balzac, Zola, Dickens – voulant peindre une fresque totale de la société, des classes et des mécanismes de pouvoir de New York : Le bûcher des vanités.

Regards hostiles

Dans ce roman, nous suivons Sherman McCoy, financier de Wall Street pour qui tout semble fonctionner : appartement grandiose dans l’Upper East Side de Manhattan, femme et enfant, un quotidien insouciant des 1%. Même une maîtresse, Maria, à qui il rend visite dans sa Mercedes sport. Or, un soir, en rentrant de l’aéroport, ces deux-là prennent la mauvaise sortie de l’autoroute et se retrouvent au Bronx, que seul un pont sépare de Manhattan, mais où sévit une forte criminalité parmi sa population défavorisée. Des regards hostiles suivent leur voiture tandis qu’ils cherchent le chemin censé les ramener aux mètres-carré à prix d’or… Mais soudain : un pneu est jeté devant leur voiture. Deux silhouettes menaçantes apparaissent : tentative de braquage. Sherman et Maria paniquent, la Mercedes dérape – mais percute l’un des deux jeunes hommes… Surtout, s’accordent-ils, ne rien dire à la police. De toute façon, ils avaient craint pour leur vie. N’importe qui aurait fait pareil, non ?

Pourtant, pour les crapules ambitieuses de New York, difficile d’imaginer un plus gros poisson : un couple de riches dans leur voiture de luxe, un jeune Noir entre la vie et la mort, et Wall Street placé au banc des accusés. Peu à peu, plusieurs personnages s’empareront de l’affaire, prétendant lutter pour la justice, mais voyant surtout dans Sherman McCoy, le golden boy de la finance, l’homme à abattre dans la poursuite de leur gloire personnelle: un militant antiraciste dont le fond de commerce consiste à attiser la colère des foules pour justifier ses demandes de financement; un écrivaillon de tabloïds alcoolique qui mènera cette fausse croisade pour vendre du papier; un juge désireux de gagner la sympathie de la communauté noire; et un avocat criminel de bas étage, prétendument passionné de justice aveugle, réellement amoureux de son portrait à la télévision et d’une jolie membre du jury. Ce qui laissera McCoy, maintenant Rastignac déchu, seul contre la meute de hyènes bien-pensantes.

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Un des coups de génie de Tom Wolfe est d’avoir su dépeindre avec autant de réalisme les différentes couches sociales de New York, en commençant par les « Wasps », la vieille souche américaine anglo-saxonne et protestante, incarnée par McCoy. Trônant au sommet de l’establishment, ils s’enferment dans leurs propres ghettos où la réalité leur est servie avec des gants blancs. Le lecteur plonge également au sein des communautés juives, irlandaises et italiennes, de leurs mentalités et de leurs argots respectifs ; puis dans la vie de jeunes Noirs du Bronx coincés entre un cycle de violence et un système judiciaire à la fois impuissant et impitoyable. Wolfe expose aussi les machinations des milieux de la finance, des médias, du droit et de la police, où les personnes intègres ne représentent qu’un bruit de fond, éclipsées par les grimaces et ricanements des opportunistes.

Cette densité thématique pourrait laisser craindre une lecture laborieuse, d’autant plus que le livre est imposant, mais il n’en est rien. Avec son style « Nouveau journalisme », Wolfe mêle humour, satire et situations absurdes avec une narration en crescendo, des contrastes entre le meilleur et le pire de l’homme, et un réalisme social familier aux lecteurs de Balzac: vêtements, meubles, adresses et tics de langage agissent comme autant de marqueurs sociaux, surtout quand des univers opposés se rencontrent.

La justice n’a jamais été aveugle ni intemporelle ; mais le feu, si. Saviez-vous qu’un bûcher se nourrit aussi bien de tabloïds, de reportages télé et de pancartes que de selfies, de vidéos virales et d’indignations numériques ?

917 pages

Le bûcher des vanités

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Quand le cochon à la broche devient suspect

Le cochon à la broche des banquets du « Canon français » est érigé en violence symbolique par de mauvais coucheurs et un recteur de la Grande Mosquée de Paris fort pinailleur. Une polémique pas si anodine, note cette analyse.


Il aura suffi d’un cochon à la broche pour révéler l’un des déplacements anthropologiques les plus profonds de la société française contemporaine.

La polémique née début mai autour du « Canon français », ce rassemblement populaire réunissant plusieurs milliers de convives autour d’un banquet traditionnel organisé à Caen, aurait pu rester anecdotique. Elle a cessé de l’être lorsque le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, a expliqué qu’un tel événement pouvait constituer une forme d’exclusion symbolique1 pour ceux qui ne consomment pas de porc.

Qu’un responsable religieux exprime une telle lecture relève évidemment du débat public légitime. Le véritable intérêt de cette polémique se situe ailleurs : dans le fait qu’une tradition populaire majoritaire puisse désormais être spontanément relue à travers la catégorie morale de l’exclusion symbolique. Le débat ne porte évidemment pas sur la gastronomie. Ni même réellement sur la religion. Il révèle quelque chose de beaucoup plus profond : une mutation silencieuse du rapport qu’entretient la société française avec sa propre culture.

Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D’une tradition populaire française, juridiquement licite, culturellement située, héritée d’un certain art de vivre collectif. Or cette tradition ne se voit plus simplement discutée ou critiquée ; elle se retrouve sommée de se justifier moralement du simple fait qu’elle ne serait pas universellement inclusive. Et c’est ici que se dévoile le véritable basculement.

Une tolérance asymétrique

Pendant des décennies, les sociétés occidentales ont progressivement intégré une exigence croissante d’adaptation aux sensibilités minoritaires. Menus spécifiques, accommodements alimentaires, précautions langagières, ajustements institutionnels, autocensure préventive : tout cela a été largement accepté au nom de l’inclusion, de la tolérance et du vivre-ensemble. 

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Cette dynamique n’est pas en soi absurde. Une société pacifiée suppose évidemment des formes de souplesse réciproque. Mais encore faut-il qu’il y ait précisément réciprocité. Or c’est ce principe même qui semble aujourd’hui se déséquilibrer. Car dans le même temps où la société majoritaire apprend continuellement à s’ajuster, certaines de ses propres traditions historiques deviennent problématiques dès lors qu’elles ne correspondent pas aux sensibilités de tous. 

La question n’est plus seulement de savoir si une société est capable de tolérer des différences culturelles. Elle devient de savoir si la culture majoritaire conserve encore le droit d’exister sans devoir continuellement se justifier moralement. La logique contemporaine est différente de celle de la tolérance classique. Jadis, la coexistence reposait sur un principe simple : je n’adhère pas nécessairement à tes usages, mais j’accepte qu’ils existent dans l’espace commun tant qu’ils respectent les règles collectives.

Ce modèle supposait une réciprocité minimale. Désormais, la majorité culturelle ne doit plus seulement tolérer les particularismes ; elle doit intégrer l’idée que ses propres références peuvent constituer, par elles-mêmes, une violence symbolique potentielle.

Le déplacement est immense. Le cochon à la broche n’est plus seulement un plat traditionnel ; il devient un signe possiblement discriminant. Une fête populaire n’est plus simplement une fête populaire ; elle devient un message implicite hostile adressé à ceux qui ne s’y reconnaissent pas. Une tradition n’est plus présumée légitime du simple fait qu’elle procède d’un héritage historique ; elle doit désormais démontrer qu’elle n’exclut symboliquement personne. 

Autrement dit, la culture majoritaire cesse progressivement d’être le socle implicite du commun pour devenir une sensibilité parmi d’autres — négociable, contestable et moralement sommée de s’auto-limiter.

Une culture commune ne disparaît pas uniquement lorsqu’elle est interdite. Elle disparaît lorsqu’elle cesse d’être perçue comme légitime par ceux-là mêmes qui en héritent. Le phénomène dépasse largement cette affaire. Dès lors qu’une culture majoritaire doit continuellement démontrer qu’elle n’offense personne pour demeurer légitime, elle cesse progressivement d’être vécue comme un cadre commun naturel pour devenir une identité parmi d’autres, perpétuellement questionnée sur sa légitimité. C’est précisément ce qui caractérise le rapport contemporain de l’Occident à lui-même. 

Plus une culture est historiquement majoritaire, plus elle tend à être perçue comme devant s’effacer, se relativiser ou se déconstruire. Dans l’imaginaire moral contemporain, la culture majoritaire ne constitue plus un cadre légitime : elle devient une position dont il faudrait continuellement s’excuser. La majorité historique devient alors symboliquement coupable du simple fait d’être majoritaire. 

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Ce phénomène ne relève d’ailleurs pas principalement d’un conflit religieux. Il procède d’abord d’une mutation morale interne aux sociétés occidentales elles-mêmes. L’Occident contemporain entretient un rapport profondément asymétrique à sa propre culture : il la considère moins comme un héritage à transmettre que comme un pouvoir à concéder.

La nature a horreur du vide

C’est cette asymétrie qui finit par produire un sentiment diffus de dépossession culturelle chez une partie croissante de la population.

Non pas parce que les traditions françaises seraient interdites. Mais parce qu’elles ne semblent plus jamais pouvoir exister innocemment. Elles doivent constamment se justifier, se contextualiser, s’excuser presque d’être ce qu’elles sont. Or une société ne peut durablement fonctionner comme une simple juxtaposition de sensibilités concurrentes. Toute société pluraliste repose malgré tout sur un socle implicite : des usages, des symboles, des habitudes majoritaires qui structurent silencieusement la vie collective. 

Dès lors que ce socle cesse d’être assumé comme légitime, le commun lui-même devient instable. Une société ne peut survivre comme simple empilement de normes, de sensibilités et de revendications concurrentes. Lorsqu’elle n’assume plus aucun cadre culturel commun comme légitime, elle cesse progressivement d’être une société pour devenir un espace de négociation permanent entre groupes porteurs de référentiels différents.

Or le vide normatif n’existe jamais longtemps. Là où plus aucun socle commun n’est défendu, ce sont toujours les normes les plus affirmatives, les plus revendicatives et les plus prescriptives qui finissent par structurer l’espace laissé vacant.


  1. https://www.youtube.com/watch?v=wc8mjeNA3O8 ↩︎

Keir Starmer: l’euthanasie en politique

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Moins de deux ans après une victoire triomphale aux élections générales, le Parti travailliste et son chef, le Premier ministre sir Keir Starmer, viennent de connaître une des défaites les plus catastrophiques de l’histoire du socialisme britannique. Jeremy Stubbs raconte.


Jeudi 7 mai ont eu lieu des élections pour les législatures dévolues en Écosse et au Pays de Galles, ainsi que des élections locales dans une partie des municipalités de l’Angleterre. Les conseils municipaux sont renouvelés, non tous en même temps, mais selon un système d’échelonnements annuels. Les résultats écossais et gallois ont été connus jeudi soir, tandis que les derniers résultats anglais sont arrivés au cours du weekend, bien que la tendance générale ait été déjà évidente.

La bérézina travailliste met en doute une nouvelle fois la capacité de Starmer à diriger à la fois son parti et le pays. Jusqu’à présent, sa décrédibilisation progressive semblait suivre une courbe asymptotique : chaque jour apportait de nouvelles preuves de son inefficacité sans qu’il se sente obligé de démissionner et sans que d’autres Travaillistes se sentent en capacité de l’évincer. Avec le camouflet immense que l’électorat vient de lui infliger, tout a changé.

Pays de Galles, Écosse : un Royaume moins uni

Pour les Travaillistes, le coup le plus dur – parmi tant de revers – est venu du Pays de Galles. L’assemblée monocamérale de cette nation, le Senedd, a été créée en 1999 – en même temps que le parlement écossais – par la législation sur la dévolution promulguée par le gouvernement New Labour de Tony Blair. Depuis cette époque, les travaillistes dominaient les élections législatives nationales, de même qu’ils dominent les élections au parlement de Westminster depuis 1922. Maintenant, cette hégémonie est finie. Avec 43 sièges sur les 96 du Senedd, le Parti du Pays de Galles – Plaid Cymru en gallois – est largement en tête, bien que n’ayant pas une majorité claire pour gouverner. Pire pour les Travaillistes, ces derniers ne sont même pas arrivés en deuxième position. Cet honneur revient à Reform UK, le parti populiste de Nigel Farage, qui a fait irruption sur la scène galloise en obtenant 34 sièges. Le parti de Starmer est tombé à la troisième position avec seulement neuf sièges. Les Conservateurs, jamais très forts dans cette partie du monde, ont obtenu sept sièges, les Verts deux et les Libéraux Démocrates un seul.

Nigel Farage et Jordan Bardella à Londres, 9 décembre 2025. RS.

Le succès de Plaid Cymru et de Reform, deux partis que tout oppose sur le plan idéologique, montre non seulement combien les Travaillistes se sont démonétisés depuis juillet 2024, mais aussi l’ampleur de la dissatisfaction générale qu’éprouve le public à l’égard des deux formations politiques traditionnelles de gauche et de droite. En revanche, plutôt qu’à la disparition des Travaillistes et Conservateurs, nous assistons aujourd’hui à une fragmentation ou balkanisation du vote des Britanniques.

Le chef de Plaid Cymru, Rhun ap Iorwerth, a annoncé qu’il ne chercherait pas à créer une coalition ou à former une alliance avec un autre parti, mais qu’il entendait diriger un gouvernement minoritaire. Entre 2021 et 2024, le parti a soutenu le gouvernement travailliste, mais a mis fin à la coopération quand celui-ci a été mêlé à des scandales de clientélisme. L’objectif ultime de Plaid Cymru est l’indépendance du Pays de Galles. Le parti n’a pas fait campagne sur cette question, mais il annonce vouloir créer une commission pour démontrer la viabilité de l’indépendance. C’est déjà un mauvais signe pour l’unité du Royaume Uni, et l’intention du parti de gouverner seul montre combien il veut se mettre en avant comme s’il représentait la seule autorité légitime au Pays de Galles.

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Un message similaire vient de l’Écosse où les Travaillistes ont subi encore une défaite et où la menace de l’indépendance nationale reste présente. Le Parti nationaliste écossais (SNP), qui gouverne depuis 2007, est resté en tête bien qu’il ait perdu 20% de son vote et qu’il soit plus loin qu’il ne l’était d’une majorité au Parlement. Sur les 129 sièges de l’assemblée écossaise, il avait 64 et détient désormais 58. Le parti de Starmer est descendu de 22 députés à 17, mais le plus surprenant c’est encore l’irruption sur la scène de Reform UK, qui n’avait aucun député mais qui finit aujourd’hui avec autant que les Travaillistes. Les Conservateurs se sont effondrés, descendant de 31 sièges à seulement 12. A part Reform, les autres gagnants, à l’autre bout du spectre politique, sont les Verts qui montent de sept à 15 députés.

Le SNP a réussi à s’accrocher au pouvoir malgré une gestion contestable du pays : une enquête policière est toujours en cours sur le financement du parti sous Nicola Sturgeon, et sa promotion jusqu’à l’absurde du transgenrisme a aliéné une partie de son électorat, plus traditionaliste. Le leader actuel, John Swinney, avait présenté la campagne électorale comme une sorte de précurseur à un référendum sur l’indépendance. Son incapacité cette fois à obtenir une majorité parlementaire ne l’empêchera pas de continuer à réclamer un nouveau plébiscite. Certes, un jugement de la Cour suprême du Royaume Uni en 2022 a confirmé que le gouvernement écossais n’a pas le droit d’organiser un référendum sur cette question sans l’aval du gouvernement de Westminster, mais le fait que des nationalistes soient au pouvoir en Écosse et au Pays de Galles n’est pas de bon augure pour l’avenir du Royaume Uni. En Écosse, comme au Pays de Galles, la mauvaise prestation de Starmer a été citée par l’électorat de gauche comme la raison de leur désaffection à l’égard des Travaillistes. Pressentant que le Premier ministre britannique allait leur porter la poisse, le chef des Travaillistes écossais, Anas Sarwar, avait dès février appelé à la démission de Starmer. Aujourd’hui, tout semble lui donner raison.

Angleterre : place aux populistes !

Les élections locales en Angleterre concernaient 5 066 sièges de conseillers dans 136 municipalités, dont un grand nombre à Londres. Ici, l’effondrement des Travaillistes était toujours bien en évidence. Ils ont perdu 1 496 sièges et, par conséquent, le contrôle de 38 conseils municipaux. Il leur reste 28 municipalités. Encore une fois, les grands gagnants étaient les populistes de Reform UK qui ont ajouté 1451 conseillers aux deux qu’ils avaient déjà et ont pris le contrôle pour la première fois de 14 municipalités. L’effondrement des Conservateurs était moins accentué que celui des Travaillistes. Ils ont perdu « seulement » 563 sièges et six municipalités, leur laissant le contrôle de neuf conseils. Pourtant, ils avaient déjà subi des pertes dramatiques en 2024 et 2025, au profit de Labour et des Lib-Dems. Ces derniers ont ajouté une autre municipalité à leur total qui est maintenant de 15. Les élections ont aussi profité aux Verts qui, avec 441 sièges de plus, ont pris le contrôle pour la première fois dans cinq municipalités. C’est particulièrement inquiétant dans la mesure où les écologistes ont affiché une alliance islamogauchiste décomplexée et un certain nombre de leurs candidats ont fait des déclarations anti-israéliennes qui feraient presque rougir des LFIstes français.

Si ces résultats étaient projetés au niveau national, Nigel Farage serait le Premier ministre. Mais les prochaines élections auront lieu en 2029. D’ici là, beaucoup de choses peuvent changer, et Reform, qui était à plus de 30% d’intentions de vote l’année dernière, est aujourd’hui à 26%. Le parti de Farage est toujours largement en tête, mais son succès aux élections locales sera l’occasion de son premier test comme parti de gouvernement. En revanche, ce qui ne peut pas attendre 2029, c’est la fonction de Premier ministre. Starmer n’a certainement pas trois ans devant lui au 10 Downing Street.

Starmer, walking dead

En Angleterre, comme au Pays de Galles ou en Écosse, de nombreux électeurs, interrogés sur leur abandon du Parti travailliste, ont cité le manque de crédibilité de Starmer comme motif principal. A vrai dire, ce manque de crédibilité prend racine dans l’absence d’un projet gouvernemental clair. La victoire des Travaillistes en 2024 était fondée sur le désamour des électeurs vis-à-vis des Conservateurs, au pourvoir depuis 14 ans et obligés de gérer les crises des « subprimes », du Brexit, du coronavirus et de la guerre en Ukraine. Les Travaillistes n’avaient pas de vrai programme au-delà de quelques promesses d’augmenter certains budgets et salaires du secteur public. Malheureusement, ces promesses s’accompagnaient d’une autre, celle de ne pas augmenter les impôts et la TVA. Pourtant, le gouvernement de Starmer avait besoin d’argent pour couvrir ses nouvelles dépenses, et puis est arrivé Donald Trump. Pour faire face au nouveau monde tarifaire et sécuritaire créé par le président américain, les besoins financiers de l’État britannique ont explosé. Incapables d’avoir recours aux impôts et à la TVA, les Travaillistes ont choisi, par exemple, d’augmenter les charges sur les salaires, plombant le marché de l’emploi et mettant certaines entreprises au bord de la faillite. Chaque jour depuis le début de l’année en cours, deux pubs ont fermé leurs portes définitivement. Certes, cette tendance néfaste n’était pas nouvelle, mais la gestion travailliste a empiré le phénomène, obligeant Starmer à introduire un allègement pour le secteur afin d’essayer de le sauver. Les classes les plus pauvres, qui ont voté travailliste en croyant que ces derniers allaient améliorer le coût de la vie, se sentent trahies par la gauche et se tournent aujourd’hui vers les populistes de Nigel Farage, comme en 2019 ils s’étaient tournés vers les Conservateurs de Boris Johnson.

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Starmer lui-même est mis cause depuis de long mois, moins pour son manque de charisme qui était bien évident avant son installation à Downing Street, que pour son manque de cohérence et de courage. L’affaire Mandelson, une des deux déclinaisons britanniques de l’affaire Epstein (l’autre étant le cas de l’ex-prince Andrew), a détruit sa prétention à incarner l’intégrité en politique, et la manière dont il n’a pas hésité à faire porter le chapeau de ce scandale à des conseillers et à des fonctionnaires a montré combien il lui manque l’étoffe d’un véritable dirigeant. Après la série de défaites cinglantes du 7 mai, il a proclamé qu’il en endossait la responsabilité, tout en insistant qu’il devait rester à la tête de son gouvernement. Il a même poussé le délire jusqu’à prétendre y rester pendant encore dix ans. Mais que veut dire accepter la responsabilité d’un échec si on s’accroche à sa place ?

Au mois d’avril, un projet de loi pour légaliser l’euthanasie, l’initiative personnelle d’une députée travailliste mais avec le soutien du gouvernement, a échoué. S’il y a un moribond dont il faut abréger les souffrances, c’est sûrement Keir Starmer en tant que Premier ministre. A l’heure actuelle, tous les signes indiquent que, cette fois, les députés et ministres travaillistes sont prêts à passer à l’acte et à mettre un terme à son agonie…

Recomposition politique britannique: vers la fin du duopole

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Au Royaume-Uni, les électeurs de Nigel Farage réclament de la considération et la possibilité d’être entendus sans condescendance, analyse Alain Destexhe. Ils s’opposent frontalement aux fameux « experts » et à une gestion technocratique des affaires publiques, aux résultats souvent catastrophiques.


Les récentes élections locales au Royaume‑Uni ont confirmé une transformation que beaucoup voyait émerger depuis des années : la domination alternée du Labour et des Conservateurs n’est plus le cadre naturel de la vie politique britannique. Reform s’est imposé comme une force durable, capable de remodeler les équilibres électoraux traditionnels.

Reform : un mouvement né d’une rupture culturelle

L’origine de cette dynamique remonte au référendum sur le Brexit. À cette occasion, une partie importante de la population a rompu avec les affiliations partisanes traditionnelles pour affirmer une vision du pays en décalage avec celle des élites politiques et culturelles. Le vote Leave (quitter l’Union européenne) a servi de catalyseur : il a permis à des millions de citoyens de revendiquer une identité britannique et un attachement aux traditions nationales.

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Au fil de la décennie, cette voix s’est amplifiée jusqu’à devenir un acteur électoral incontournable. Le parti Reform, aujourd’hui, apparaît comme le principal instrument de la volonté populaire. Son implantation correspond largement aux territoires qui avaient soutenu le Brexit, signe que le clivage né en 2016 structure encore profondément la vie politique britannique.

Reform, désormais implanté dans tout le Royaume‑Uni

Si Reform a d’abord été perçu comme un phénomène essentiellement anglais, ses progrès en Écosse et au pays de Galles montrent que son implantation s’étend désormais à l’ensemble du Royaume‑Uni. À la différence des deux grands partis historiques, dont le succès varie fortement selon les régions, Reform peut se présenter comme un parti véritablement national, porté par une base sociale relativement homogène : les classes populaires et moyennes britanniques.

Une nouvelle polarisation

Cette montée en puissance révèle une fracture nouvelle. D’un côté, une population attachée à la souveraineté nationale, à la continuité culturelle et à une forme de démocratie directe ; de l’autre, des milieux urbains, diplômés et aisés, qui voient dans Reform une menace pour le modèle technocratique qu’ils représentent. Cette opposition n’est plus celle du XXᵉ siècle entre gauche ouvrière et conservateurs bourgeois et aristocratiques, mais un affrontement entre les aspirations populaires et le centrisme technocratique – l’extrême-centre – représenté en France par le macronisme, en Allemagne par la CDU et au Royaume Uni par les conservateurs et les libéraux-démocrates. La virulence des critiques adressées à Reform par les élites et les médias traditionnels traduit aussi un rejet social: celui d’un électorat jugé arriéré et xénophobe.

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Reform représente une tentative de rappeler que le pouvoir doit répondre aux attentes des citoyens ordinaires et à la confiscation du débat public par des élites politiques, économiques et culturelles. Les électeurs de Reform réclament de la considération et la possibilité d’être entendus sans condescendance. Ils s’opposent frontalement aux valeurs des élites, qui privilégient « l’expertise » et la gestion technocratique des affaires publiques, malgré des résultats souvent catastrophiques.

Vers une recomposition durable ?

Dans un contexte où la liberté d’expression est aussi perçue comme menacée, notamment sur les questions migratoires ou identitaires, Reform a permis à de nombreux citoyens de retrouver une voix, du moins dans le secret de l’isoloir. Il a ouvert un espace politique où des opinions longtemps marginalisées peuvent de nouveau être exprimées par le vote, à défaut de l’être souvent dans le débat public.

Avec de surcroît, à gauche, le succès des Verts (Greens) qui grignotent aussi sur l’électorat du parti travailliste, les résultats des élections locales montrent qu’un réalignement profond est en cours. Reste à savoir si cette dynamique se traduira lors des prochaines élections générales prévues en 2029, si le Premier ministre Keir Starmer ou son éventuel remplaçant travailliste tiennent jusque-là.

Les dindons de Lafarge

Toute la presse s’est félicitée de voir le groupe français Lafarge poursuivi pour complicité avec le terrorisme en Syrie. L’intention criminelle de ses dirigeants ne crève cependant pas les yeux.


Le 13 avril, l’ex-patron de Lafarge, Bruno Lafont et plusieurs de ses collaborateurs ont été lourdement condamnés par la justice française pour des faits commis en 2013 et 2014 : 5,5 millions d’euros versés à des islamistes syriens ralliés à Daech.

Ceux-ci rackettaient la zone dans laquelle le groupe français avait laissé en activité la cimenterie de Jalabiya. La plupart des médias semblent « avoir fait confiance à la justice de leur pays », se félicitant que ces (atypiques) financiers du terrorisme soient mis à l’ombre. Leur intention criminelle ne crève cependant pas les yeux. Il faut en revanche être aveugle pour ne pas voir l’éléphant au milieu du couloir : au sein de l’État, beaucoup de monde semblait parfaitement au courant de la situation. Et la cimenterie servait de poste d’observation bien commode aux services de renseignement, ravis qu’elle continue à tourner. Seulement, tout cela repose dans des notes et des dossiers frappés du secret défense. Un secret qu’on s’est bien gardé de lever. Bruno Lafont et ses collaborateurs pensaient-ils être couverts ? L’instruction pour « complicité de crimes contre l’humanité » est toujours en cours.

Les dirigeants risquent des peines encore plus lourdes – et de regretter leur naïveté ou le cynisme de la raison d’État.

Le père de la peinture hongroise conquiert enfin Paris

Explorant avec vaillance des territoires artistiques méconnus, le Petit Palais poursuit sa remarquable quête de talents étrangers.


Gloire nationale en Hongrie où il est considéré comme le « père de la peinture moderne » de ce pays, mais quasi inconnu en France, le peintre Károly Ferenczy (Ferenczy Károly pour respecter l’ordre hongrois où le nom précède le prénom), est le sujet d’une très belle exposition au Petit Palais.

L’exposition universelle de 1900

Si la France, aveuglée par sa propre gloire, l’a jusqu’alors dédaigné, lui n’avait pas dédaigné la France. Ou plus exactement Paris qui était alors le centre du monde pour les artistes de tous bords.

Il était venu y étudier à l’Académie Julian de 1887 à 1889, avait été exposé au pavillon de la Hongrie lors de l’Exposition universelle de 1900, tout comme son prédécesseur au Petit Palais d’ailleurs, le peintre Pekka Halonen dont des œuvres durant la même exposition figuraient au pavillon finlandais.

Károly Ferenczy, Soirée d’été, 1904-1905. (C) Collection particulière / Courtesy Judit Virág Gallery, Budapest. Photo Tobor Master.

Ferenczy avait aussi envoyé des tableaux lors de salons de peinture parisiens. Mais on l’avait oublié depuis. Tout récemment cependant, il a figuré au Musée d’Orsay lors d’une manifestation consacrée à l’Europe des peintres, mais sans sortir vraiment de l’anonymat auprès du public.

Austro-hongrois

Contrairement à Halonen qui vivait dans une Finlande gémissant sous la botte russe, Ferenczy, né à Vienne en 1862, et d’ailleurs Autrichien de naissance sous le nom de Karl Freund, s’est épanoui dans une Hongrie qui avait de haute lutte secoué l’hégémonie de l’Autriche et s’était faite son égale dès 1867 au sein de la double monarchie austro-hongroise. Lui même, avec sa double appartenance représentait parfaitement la dualité de l’Autriche-Hongrie.

Il n’avait donc pas à affirmer une identité bafouée par l’occupant, mais à traduire le monde qui l’environnait, une société aisée amoureuse de la campagne, mais aussi une classe paysanne vivant ancrée à ses traditions.   

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Ses œuvres, d’une facture parfois un peu académique, moins audacieuses que celles de ses plus glorieux contemporains français, disent beaucoup de cette Europe centrale à cheval sur deux siècles, de cette société si ouverte sur le monde, mais aussi très attachée à son histoire, à ses cultures et à la nature qui l’environne. Beaucoup de lui surtout, homme cultivé, féru d’histoire antique, dépouillé du goût de paraître, maîtrisant plusieurs langues (hongrois, allemand, français, italien, anglais), aussi Européen qu’Autrichien et Magyar.

Un éternel été

Sa toile la plus marquante, celle qui fait office de vaisseau amiral au sein d’une armada de beaux tableaux de sa main, le présente de dos, encadré par une végétation opulente sur fond de ciel d’un bleu de théâtre et contemplant sans doute un paysage de plaines et de collines aujourd’hui roumaines dont nous ne voyons rien. Cette présence emblématique du peintre au milieu d’une nature ensoleillée où la lumière joue si joyeusement avec l’ombre, et qui est si prégnante sur nombre de ses toiles, donnerait à penser que toute sa vie d’artiste ne s’est déroulée qu’au cœur d’un éternel été.

De Nagybanya à Szentendre

Comme il s’en créait partout ailleurs à cette époque, Ferencsy a lui aussi fondé une colonie d’artistes qui furent jusqu’à une cinquantaine à s’établir autour de lui à Nagybanya, une localité aujourd’hui en territoire roumain, mais alors hongroise comme son nom le laisse deviner. C’est là qu’il s’est épanoui et qu’il est passé de couleurs effacées, de camaïeux de bruns, de blancs et de gris à des couleurs éclatantes. Tout comme dans la jolie cité de Szentendre, juchée en bordure du Danube, non loin de Budapest, où il s’installa également. Elle abrite aujourd’hui un musée Ferenczy où se retrouvent des œuvres de toute sa famille. Car si le père de Károl Ferenczy, fraîchement anobli en Hongrie (ce qui explique la magyarisation du patronyme et des prénoms), n’était que collectionneur, son frère fut dramaturge, ses trois enfants respectivement peintre, sculpteur et créatrice textile, alors que sa cousine et épouse s’était sacrifiée en renonçant à toute carrière artistique pour élever leur progéniture.

Tous, personnalités renommées dans leur pays, auront mené leur vie entre Vienne, Budapest, Paris, Munich ou Florence pour les ainés, mais aussi en pleine nature. 

Mitteleuropa

Leur existence était celle de cette société de la Mitteleuropa qui nous fascine encore et qui allait s’écrouler avec la Grande Guerre, puis, pire encore, sous l’emprise des régimes totalitaires qui ravagèrent l’Europe des années 1930/1940 et se perpétuèrent sur un autre mode avec le communisme, sans être en mesure de résister à des idéologies aussi dévastatrices.  

La mort de Ferenczy en 1917 coïncide ainsi avec l’écroulement d’une époque, si belle pour ceux qui avaient le privilège de pouvoir en jouir.

Et ses tableaux la reflètent. Au Musée des Beaux-Arts de Budapest, ils accrochent pourtant moins le regard que dans le catalogue que le Petit Palais consacre à leur auteur. Ou dans cette vaste exposition qui lui est presque exclusivement dédiée à Paris. Le peu que l’on y voit des ouvrages de quelques-uns de ses contemporains hongrois n’est guère renversant. Mais ces femmes vêtues de rouge qui ont été les modèles du peintre, ses enfants dont il a fait de remarquables portraits, ces adolescents nus au bain, cette Soirée d’été saturée de jaunes enivrants, sa Femme peintre sous l’ombre chantante d’arbres puissants, son Orphée si mélancolique, son Nu féminin sur fond rouge, son Sermon sur la montagne qui évoque la communauté de Nagybanya autour de la figure du Christ, sont pour nous de belles, de magnifiques découvertes.


Exposition Károl Ferenczy. Petit Palais. Paris.

Jusqu’au 6 septembre 2026. Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Nocturne les vendredis et samedis jusqu’à 20h. Entrée 15 ou 17 euros. petitpalais.paris.fr

Károly Ferenczy, Le Sermon sur la montagne, 1896 © Galerie nationale hongroise – Musée des BeauxArts, Budapest

Ces vandales bourgeois, plus dangereux que les voyous des cités

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Yann Arthus-Bertrand pensait sans doute que ses portraits affichés place de la Concorde feraient des miracles, mais il a surtout réussi à prouver que le « vivre ensemble » ne résiste pas à un après-match du PSG un peu trop musclé. Les clichés du célèbre photographe ont fini aussi froissés que les illusions de nos élites progressistes.


Eux aussi saccagent la France impunément. Mais ceux-là sont insérés dans la société et ils portent des prénoms français. Les vandales de luxe sont plus dangereux que les barbares produits par leur société multiculturelle. Ces « élites » progressistes ont fracturé la nation ouverte. Or rien ne les arrête en dépit des désastres qu’ils produisent. 

Diversité bénie

« On va continuer à croire au vivre ensemble, plus que jamais », a expliqué le photographe Yann Arthus-Bertrand, en constatant jeudi dernier la destruction de son exposition « Vivre Ensemble »[1], place de la Concorde, par des émeutiers issus des cités d’immigration après la victoire du PSG contre le Bayern, à Munich. En s’interdisant de s’interroger sur l’ironique symbole de l’échec de sa croyance angélique, Arthus-Bertrand révèle l’imposture humanitariste. Ses exhibitions morales relèvent de la propagande idéologique. C’est d’ailleurs avec l’immigrationniste Hervé Le Bras, le Lyssenko de la démographie, que le prosélyte de la pensée labellisée a conçu sa série de clichés – aux deux sens du terme – qui invitent « à faire société », comme on fait la tambouille : 150 photographies d’acteurs de différents métiers, posées sur des trépieds bricolés et identifiées par des prénoms dans les titres des présentations. Ce sont ces icônes de l’idéal multiculturel (« Ici on sauve des vies », pouvait-on lire aussi sur un écriteau) qui ont été profanées, parfois au nom du Coran ou de la Palestine, par des enfants de la diversité bénie reproduisant dans l’euphorie les rites de la razzia ou de l’intifada. A quelques mètres de là, Louis XVI montant jadis sur l’échafaud avait dit à la foule : « Je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France ».

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Bêtise et ignorance

En fait, les bousilleurs d’en haut sont pareils à ceux d’en bas : ils se contrefichent bien sûr des fantômes des décapités de la Terreur, mais également de l’élégante harmonie architecturale de cet espace urbain préservé. Bourgeois et racailles partagent, dans leur trou de mémoire, un semblable attrait pour le cheap et la déglingue. Comme l’avait vu Nicolas Gomez Davila, « les riches ne sont plus que des pauvres avec de l’argent ». La déculturation des rééducateurs est semblable à celle des délinquants. Tous font preuve, par bêtise ou ignorance, d’une même brutalité contre la France et son âme. La mise à sac de « Vivre Ensemble » ne doit certes rien à une indignation esthétique, au contraire des quelques révoltés qui, en 2014, avaient saboté le plug anal qui conchiait la Place Vendôme.

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Pourtant cette violence des voyous reste en-deçà de la violence des nantis qui ont permis de défigurer un mois durant, avec l’aval de la municipalité socialiste qui se réclame pourtant d’un « droit au beau » (Le Figaro, ce lundi), le chef d’œuvre du XVIII e siècle qu’est la place de la Concorde, dessinée sous Louis XV. 

La zadification du patrimoine historique, réquisitionné pour des affichages politiques dignes de centres socio-culturels, dit la prétention de ceux qui s’approprient les plus beaux endroits pour y imposer leurs convictions. Cette gauche squatteuse, qui partout cherche à s’incruster, abime tout ce qu’elle touche. Son vivre ensemble est de la camelote. C’est pourquoi les faussaires, démasqués, doivent dégager.

La révolution des oubliés

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[1] L’exposition s’est terminée dimanche soir.

Les fausses promesses de l’euthanasie

Alors que le texte portant sur la fin de vie est de nouveau débattu par les sénateurs aujourd’hui, la chambre se fracture entre des progressistes qui réclament une adoption du «droit à l’aide à mourir», et la droite qui craint, selon les mots de Bruno Retailleau, qu’il devienne plus aisé «de demander la mort que d’obtenir un soin.» L’ultime liberté revendiquée est en réalité l’ultime étape dans le processus de désocialisation de l’homme à qui l’on donnerait l’illusion de maîtriser sa condition de mortel.


Ultime liberté. Tel est le nom de l’association dont douze militants ont été condamnés, le 9 janvier 2026, pour avoir aidé des dizaines de personnes malades ou non, à se procurer une substance létale. Choisir l’heure et le moyen de sa mort, est-ce là l’ultime liberté à conquérir ? C’est la question vertigineuse que le Sénat s’apprête à poser une seconde fois en examinant le texte visant à légaliser l’euthanasie et le suicide assisté. 

Alors que cette loi provoquerait un basculement anthropologique en proposant dans tous les hôpitaux une pratique aujourd’hui qualifiée d’assassinat, il nous faut interroger ce terme trop souvent galvaudé de « liberté », derrière lequel se cachent parfois de sombres réalités.

Le triomphe de la volonté individuelle

Par la conquête de nouveaux droits sacralisés dans les textes législatifs, l’homme moderne, érigé en individu autonome, s’est progressivement libéré de ce qu’il considérait comme des contraintes. Un à un, des éléments religieux, biologiques, sociaux qui structuraient son existence ont cédé à la volonté individuelle. L’individu décide de sa morale et de sa religion, il détermine son « genre » et la conception de ses enfants. Mais une limite, la plus symbolique de notre condition, reste encore à franchir ; la mort. 

La fameuse « aide à mourir » promue par la proposition de loi Falorni, offrirait le « droit de choisir sa mort ». Au terme d’une procédure légère, le malade seul déciderait de mettre fin à sa vie. Cette liberté soi-disant ultime ne va pourtant pas de soi. En témoigne le nombre important de rétractations des patients ayant demandé l’euthanasie : selon plusieurs études, entre 50% et 90% des demandes initiales ne persistent pas dans le temps

« L’euthanasie, c’est une loi pour les forts, ceux qui peuvent regarder la mort en face, ceux qui sont capables d’en choisir l’heure. Ils sont peu nombreux » relève le Dr Fourcade, forte de 25 ans d’expérience en soins palliatifs. Jean-Paul Sartre, penseur par excellence d’une liberté auto-déterminatrice, le soulignait : « Ma liberté s’angoisse d’être le fondement sans fondement des valeurs. » Alors que le malade lutte dans une solitude existentielle face à la souffrance, est-ce réellement une liberté pour lui de choisir sa mort ?

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Dans le discours en faveur de « l’ultime liberté », il semble que, parce que décidée et maîtrisée, la mort serait plus douce. Pourtant, la mort est violente par nature. Notre finitude terrestre a toujours indigné l’homme porté naturellement à la vie. « Pourquoi suis-je né si ce n’était pas pour toujours ?» s’exclame le Roi de Ionesco. Mettre fin à sa vie n’est pas anodin. Les promoteurs de l’euthanasie nous parlent à tout-va « d’éteindre la lumière ». Mais une lumière s’éteint… et se rallume ! 

Par l’euthanasie, l’homme prend la responsabilité d’hâter un instant irréversible, il s’exclut du corps social, écartant tout imprévu heureux qu’apportent parfois les derniers instants. Il n’est pas juste de dire qu’une mort « choisie » est nécessairement plus facile à vivre pour le malade et ses proches. Le suicide assisté reste un suicide. Lorsque la mort apparaît comme l’unique solution, pouvons-nous seulement parler de choix ? De même, une telle mort ne demeure-t-elle pas imposée pour l’entourage ? Seuls l’accompagnement et les soins peuvent adoucir le moment tragique de la mort.

Maîtrise totale

Selon les partisans de ce texte, la maîtrise totale de notre existence serait un gage de bonheur. La liberté pensée ainsi est non seulement irréaliste, mais considère l’homme comme un électron libre, détaché de toute communauté humaine. Si, par peur de l’inconnu ou volonté de puissance, nous cherchons à tout contrôler, quelle place est alors laissée à l’autre ? 

À force d’autodétermination, l’homme nie sa dimension profondément sociale, renonce à la possibilité d’un réconfort extérieur, allant jusqu’à devenir esclave de ses propres peurs : peur de la mort, de la dépendance, de l’imprévu. « L’excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude. » écrivait Platon dans La République.

51ème Marche pour la Vie, le 18 janvier 2026, place Vauban.

À l’échelle de la société, voter l’euthanasie et le suicide assisté est contraire à la liberté. Au malade en état de faiblesse physique et de bouleversement psychologique, nous proposerions la mort médicale, simple et rapide. Aux familles aidantes épuisées, nous la présenterions comme l’acte d’amour suprême. Au soignant angoissé de ne pas assez soulager son patient, nous donnerions le droit de l’éliminer. 

Dans les pays où cette pratique a été légalisée, on observe un phénomène d’appel d’air particulièrement inquiétant. Au Canada, le rapport annuel sur l’AMM montre que près de 50% des personnes y ayant eu recours mentionnent leur solitude comme facteur de décision. Une telle législation enferme chacun dans sa propre faiblesse, tandis que la société doit au contraire signifier aux plus vulnérables la valeur de leur vie, en renforçant notre solidarité.

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Quelle est donc cette « ultime liberté” qui pousse les plus vulnérables à demander la mort, contredit notre prévention au suicide, renverse les valeurs civilisationnelles de dignité et de soin, et nie le principe universel du « Tu ne tueras point » ?

À l’inverse, les soins palliatifs et l’accompagnement des personnes malades sont au service de leur liberté. Ils leur donnent la liberté d’aimer et d’être aimés, d’exprimer leur souffrance sans craindre qu’on leur propose l’euthanasie ni qu’on s’acharne inutilement sur elles, de vivre sans se sentir indignes… 

Ce que défendent ces militants « pro-choix », ce n’est pas la liberté, c’est l’autonomie. Le Secrétaire général du Choix / Ultime liberté, Pierre Blanchet, réagissait à la condamnation de ses militants : « C’est un combat pour le droit à l’autodétermination du choix de fin de vie. » 

Les promesses de ces partisans sont non seulement déconnectées du réel, mais nient les fondements de notre humanité. Plutôt que l’abandon face à la souffrance et la mort, offrons à nos malades l’attention, les soins, et l’amour dont ils ont besoin, pour que jusqu’au bout, ils soient libres de vivre !

Bingo pour l’antiracisme!

Inquiets de voir Jordan Bardella toujours plus haut dans les sondages, les Insoumis et leurs compagnons de route tentent, depuis les élections municipales, d’imposer le thème du racisme dans le débat politique. Une stratégie cynique mais payante.


Ça commence par un petit tour sur le voile islamique. Le 16 mars, profitant du fait qu’il n’existe pas de loi claire sur les signes religieux pour les élus municipaux, et que beaucoup à gauche prétendent qu’il est raciste de s’opposer à la prolifération du voile en France, deux membres de LFI, Damien Saley et Lamia Sabrina Sari, saisissent en urgence le tribunal administratif de Dijon. Élus la veille à Chalon-sur-Saône, ils réclament la suspension de l’arrêté du maire ex-LR Gilles Platret, qui interdit les signes religieux ostensibles au conseil municipal.

Si, au bout de deux jours, le tribunal rejette sagement la demande, le duo Insoumis peut quand même se vanter de son action d’éclat, qui donne le la de l’après-municipales. C’est dans ce contexte que sont diffusés quelques jours après, à l’antenne de CNews, les commentaires un peu vaseux – au pire, malencontreux, mais pas racistes – du psychologue Jean Doridot et du philosophe Michel Onfray au sujet de l’autoritarisme du maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko.

Quelle opportunité inespérée pour l’extrême gauche ! De quoi rendre aux Insoumis, s’ils s’y prennent bien, leur respectabilité, disparue depuis la mort de Quentin Deranque et les blagues mélenchoniennes sur les noms juifs. En vingt-quatre heures, la machine s’emballe : plainte en justice contre la chaîne de Vincent Bolloré, saisine de l’Arcom par des parlementaires, annonce d’un grand rassemblement antiraciste le 4 avril à Saint-Denis.

Rapidement, les médias les plus progressistes, à l’instar de France Inter ou de l’émission « Quotidien », abandonnent le conditionnel pour affirmer que Doridot et Onfray ont assimilé l’élu à un singe, ce qui est factuellement faux. Le Monde trouve carrément dans l’événement « l’espoir d’un retour dans le débat de la lutte antiraciste », grâce à un édile qui, poursuit le quotidien du soir, se trouve au carrefour « de toutes les haines et de tous les espoirs ».

Le jour venu, devant l’hôtel de ville de Saint-Denis, Bagayoko sonne le tocsin. Avec des accents de Grand Soir, il fustige des institutions « défaillantes et parfois complices ». En liant antiracisme, antifascisme et « anti-impérialisme », il ponctue son intervention du cri « Résistance ! », qu’il scande trois fois de suite tout en se réjouissant de la fierté de ses camarades Insoumis lorsqu’ils dénoncent un « génocide en Palestine ». « Moment de l’Histoire de France » oblige, même Mélenchon sort de son retrait médiatique et salue une « bascule saine et nécessaire » pour l’unité du peuple.

Fractures à gauche et statistiques du malaise

Toutefois, à gauche, cette unité est pour le moins clairsemée. Fabien Roussel et Olivier Faure n’ont pas fait le déplacement à Saint-Denis. Marine Tondelier, indisposée par sa grossesse, est excusée. Et si le maire socialiste sortant du cru, Mathieu Hanotin, apporte son soutien à Bally Bagayoko, celui-ci ne joue pas la paix des braves. Il accuse son rival défait de ne pas vraiment être originaire de Saint-Denis, mais de Compiègne – encore un peu et il le traiterait de colon. La « révolution » antiraciste continue de dévorer ses propres enfants. D’ailleurs, si les noms de Jordan Bardella, CNews, Valérie Pécresse et Aurore Bergé sont, sans grande surprise, sifflés durant les discours, ceux de SOS Racisme et le Parti socialiste le sont tout autant.

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Le 9 avril, dans l’émission spéciale « Débrancher CNews »diffusée sur la chaîne YouTube de Mediapart, Danièle Obono donne un second souffle aux huées sectaires et haineuses de Saint-Denis : « CNews est l’arbre qui cache la forêt, France Info est un égout pour moi », lance-t-elle. Selon la députée de Paris, c’est donc l’ensemble du système médiatique (et ce compris la presse de centre gauche) qui doit être combattu, puisqu’il utilise « le racisme, la xénophobie et la logique sécuritaire ».

Le jour même, l’IFOP publie un sondage d’envergure (14 025 personnes interrogées), qui tombe à point. Il porte sur le racisme justement. Ses conclusions sont frappantes : 46 % de la population déclare en avoir déjà été victime. Mais alors, pourquoi les Français placent-ils toujours le pouvoir d’achat, l’emploi et l’insécurité en tête de leurs préoccupations si leurs concitoyens passent vraiment la majeure partie de leur temps à s’envoyer des injures racistes à la figure et à discriminer leurs voisins ? Mystère.

Toutefois, si on regarde l’étude dans le détail, les cas d’agressions racistes liées à la couleur de peau concernent en réalité moins de 5 % des sondés, et les agressions entrant dans cette catégorie restent heureusement très majoritairement verbales. Par ailleurs, l’enquête souligne l’explosion de l’antisémitisme (dont M. Bagayoko ne parle presque jamais, sauf pour affirmer que le rabbin de sa ville lui a apporté son soutien) et l’existence d’une « hostilité envers les Blancs », mais chut ! pas un mot chez les Insoumis.

Pari hasardeux

Le retour du petit théâtre antiraciste orchestré par LFI a-t-il eu en fin de compte le succès escompté ? On dirait bien que oui. Le 14 avril, dans l’émission de Karim Rissouli sur France 5, la malheureuse Laure Adler assure avoir perçu des « messages subliminaux » (comprenez : du racisme masqué) dans les déclarations de militants du RN interrogés, pour les besoins d’un documentaire, sur la percée de leur parti dans l’Orne. « Ils sont très intelligents, ajoute-t-elle. L’ADN est là. Comment s’en prévenir ? » Le lendemain, dans la matinale de RTL, Thomas Sotto offre le plus beau des cadeaux à son invité Bally Bagayoko : il lui demande si le président Macron ne serait pas raciste lui aussi !

Arrive le 21 avril, date symbole s’il en est, vingt-quatre ans après l’accession de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle. Cette année, le duel dont tout le monde parle se joue dans le 93, pour la présidence de la communauté de communes Plaine-Commune (450 000 habitants). Il oppose les deux gauches irréconciliables. À ma gauche Bally Bagayoko l’Insoumis. À ma droite Karim Bouamrane, maire socialiste de Saint-Ouen. Résultat sans appel : Bagayoko l’emporte avec 46 voix contre 32. Ici, comme dans presque toutes les banlieues de France, la gauche de compromis est en lambeaux. Et la gauche raciale-radicale en majesté.

« Un simple accident »: Road movie dans l’Iran des mollahs

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© Les Films Pelleas

Alors que le festival de Cannes ouvre ses portes ce mardi, Canal + diffuse ce soir la dernière Palme d’Or. Causeur vous propose de lire ou relire la critique du film de Jafar Panahi publiée lors de sa sortie en salles.


Au volant, un homme d’âge moyen, sobrement barbu. À la place du mort, l’épouse, voilée de noir, en hidjab. Elle est enceinte. À l’arrière, une petite fille – tout sourire, joueuse. C’est la nuit. Les routes de campagne, en Iran, sont cahoteuses et rarement éclairées. Soudain, un grand bruit : un animal s’est fracassé sur la calandre. Un chien ? On ne le verra pas à l’écran. « Donne-moi un mouchoir », ordonne le mari à sa femme, et il s’essuie sa main tachée de sang avant de redémarrer. Un peu plus loin, la voiture tombe en panne.  Ayant atteint la ville – Téhéran ou une autre – ils tombent sur un bon bougre grassouillet de garagiste. Sauvés.

Précision horlogère

Voilà pour l’amorce d’Un simple accident. À partir de là, l’histoire bifurque, sans musique ni temps mort, articulant ses incroyables péripéties avec une précision horlogère, sur le temps resserré d’une nuit et d’un jour, fortifié, cinématographiquement parlant, d’un sens de l’ellipse, du hors champ, du cadrage millimétré, du dialogue percussif qui sont la signature si particulière au Septième art iranien contemporain, d’Abbas Kiarostami à Mohammad Rasoulof (cf. Les Graines du figuier sauvage, 2024), désormais en exil, en passant par Asghar Farhadi  (cf. Un héros, 2021) ou Ali Ahmadzareh (cf. Critical Zone, 2023)… Un cinéma de résistance contre la théocratie islamiste qui tyrannise l’ancienne Perse depuis près d’un demi-siècle – mais le régime, inch Allah, sous les coups de boutoir d’une révolte surtout portée, à bon escient, par les femmes, semble bel et bien au bord du précipice, son rejet s’étant pratiquement généralisé dans la population.

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Arrêté une première fois en 2010, à nouveau emprisonné de juillet 2022 à février 2023, libéré après une grève de la faim, Jafar Panahi quant à lui fait de son combat (et des conditions d’existence terrifiantes qui lui sont liées) la matière même de ses films, depuis le génial Taxi Téhéran (2015) jusqu’à Trois visages (2017) ou encore Aucun ours (2022)… Dans cette veine, Un simple accident résulte de sa propre expérience d’embastillement. Scénarisé avec Nadir Saïvan et Shadamehr Rastin, tourné sans autorisation aux abords de la capitale iranienne, il a pu bénéficier d’une post-production en France.  

Vengeance à l’iranienne

Du pitch de cette Palme d’or 2025 si hautement méritée, on serait tenté de ne rien révéler. Mais, outre que le film est sorti en salles ce mercredi, la bande-annonce vous en dit déjà trop.  L’apparent bon bougre suant et grassouillet, moins vraiment barbu que mal rasé, malade d’un rein depuis son séjour dans les geôles du régime, croit avoir reconnu son ancien tortionnaire dans le chauffeur accidenté – sans certitude. Il l’assomme en pleine rue, parvient à le séquestrer dans une fourgonnette, bâillonné et entravé, puis obtient, non sans peine, le concours d’autres de ses victimes présumées (une photographe de mariage, un jeune type enragé à l’idée d’occire son tourmenteur…) pour exécuter la vengeance qu’il estime juste, tout en écartant le risque de se tromper de personne – car sous la torture on vous bandait les yeux : ne restent en mémoire, pour l’identifier, que la voix, l’odeur, le toucher du bourreau éclopé.  

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Les dissensions apparaissent entre les ravisseurs quant à la conduite à tenir, d’autant que s’accumulent les contrariétés les plus inattendues. Elles infléchissent le cours des événements, occasionnant au passage quelques séquences chargées d’humour, tandis que le dialogue entre les protagonistes nous révèle le détail des atrocités subies… Inavouables, inavouées par le probable sbire de la police… jusqu’à l’extrême tension du dénouement. Ultime subtilité scénaristique, il laisse la porte ouverte à l’éventuel.


Durée : 1h42. Sur Canal + à 21H

Tom Wolfe: Balzac à New York

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Le journaliste et écrivain américain Tom Wolfe (1930-2018) photographié en 1988 © Mark Richards/ANL/Shutt/SIPA

Un mélange de folie des grandeurs et de complexe d’infériorité. Voilà ce qu’elle vous inspire, cette Grosse Pomme habituée à recracher des vers. Le sentiment de n’être personne, entre la démarche pressée des cravates-et-Rolex, à l’ombre des gratte-ciels aux noms glamour ; mais aussi le désir d’en gravir les étages, peu importe le nombre d’hommes-marchepied requis, jusqu’à pouvoir caresser l’horizon de Manhattan comme le dos d’un tigre domestiqué.

Bras de fer sociologique

Dégagez un peu les feuillages de cette jungle, et vous trouverez des hiérarchies, codes, signes et archétypes nettement définis : les vestes Patagonia sans manches prisées des traders de Wall Street, leurs trophy wives en trench-coat et casquette Yankees, matcha latté à la main. Des jeunes fiers de leur appartenance street, sertis de chaînes en or, jersey de basketball, pompes Nike blanches comme neige (d’une valeur égale aux costumes desdits traders). Des indignés au Central Park, brandissant des morceaux de carton avec des messages écrits au Sharpie au sujet de L’Enjeu du Moment. Et puis, submergés dans le vacarme du métro, des regards à la fois envieux et haineux, braqués sur une parvenue dont les sacs de boutiques de luxe occupent au moins trois sièges. Au fond, New York n’est qu’un bras de fer sociologique où chaque geste, accessoire ou tic de langage est consacré au tout-puissant Saint-Paraître.

Or, remontez quarante ans en arrière, changez les marques, les coupes de cheveux et la drogue à la mode : la comédie humaine new-yorkaise demeure la même. La fourberie, la course au sommet et la soif des quinze minutes de gloire aussi.

C’est dans ce New York des années 80, l’apogée de sa croissance financière, mais aussi de ses tensions sociales, que nous plonge Tom Wolfe (1930-2018) à la manière des grands romans sociaux du XIXe siècle – avec un twist à l’américaine…

Après des études de littérature anglophone, c’est dans les pages du Washington Post que Wolfe inaugura sa plume. Or, indifférent à la politique, il se démarqua en couvrant des sujets considérés triviaux par les journalistes de son époque, notamment les mouvements de contre-culture des villes moyennes.

Nouveau journalisme

Mais ce qui fit passer Wolfe de journaliste atypique à inimitable, c’est non seulement son look signature du costume blanc immaculé, mais surtout, son invention du « Nouveau journalisme », une technique consistant à incorporer des éléments littéraires aux articles de presse : construction romanesque, transcription de dialogues, usage de la première personne, points de vue multiples, écriture stylisée… De plus, il avait l’habitude d’accompagner les personnes qu’il couvrait sur de longues durées, de nouer des relations, de s’immiscer dans leur vie. Loin de viser la neutralité, il assumait pleinement son regard subjectif, et prenait dans ses scoops un rôle aussi important que ses autres acteurs.

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Observateur habile de l’individu comme des archétypes sociaux, il se tailla une place dans New York Magazine, Esquire et Rolling Stone, publiant aussi des essais incisifs sur l’art moderne, l’hédonisme occidental, et la gauche caviar (qu’il surnommait « radical chic »). Enfin, c’est en 1987 qu’il sortit son premier roman, puisant dans ses expériences de journaliste et ses influences littéraires – Balzac, Zola, Dickens – voulant peindre une fresque totale de la société, des classes et des mécanismes de pouvoir de New York : Le bûcher des vanités.

Regards hostiles

Dans ce roman, nous suivons Sherman McCoy, financier de Wall Street pour qui tout semble fonctionner : appartement grandiose dans l’Upper East Side de Manhattan, femme et enfant, un quotidien insouciant des 1%. Même une maîtresse, Maria, à qui il rend visite dans sa Mercedes sport. Or, un soir, en rentrant de l’aéroport, ces deux-là prennent la mauvaise sortie de l’autoroute et se retrouvent au Bronx, que seul un pont sépare de Manhattan, mais où sévit une forte criminalité parmi sa population défavorisée. Des regards hostiles suivent leur voiture tandis qu’ils cherchent le chemin censé les ramener aux mètres-carré à prix d’or… Mais soudain : un pneu est jeté devant leur voiture. Deux silhouettes menaçantes apparaissent : tentative de braquage. Sherman et Maria paniquent, la Mercedes dérape – mais percute l’un des deux jeunes hommes… Surtout, s’accordent-ils, ne rien dire à la police. De toute façon, ils avaient craint pour leur vie. N’importe qui aurait fait pareil, non ?

Pourtant, pour les crapules ambitieuses de New York, difficile d’imaginer un plus gros poisson : un couple de riches dans leur voiture de luxe, un jeune Noir entre la vie et la mort, et Wall Street placé au banc des accusés. Peu à peu, plusieurs personnages s’empareront de l’affaire, prétendant lutter pour la justice, mais voyant surtout dans Sherman McCoy, le golden boy de la finance, l’homme à abattre dans la poursuite de leur gloire personnelle: un militant antiraciste dont le fond de commerce consiste à attiser la colère des foules pour justifier ses demandes de financement; un écrivaillon de tabloïds alcoolique qui mènera cette fausse croisade pour vendre du papier; un juge désireux de gagner la sympathie de la communauté noire; et un avocat criminel de bas étage, prétendument passionné de justice aveugle, réellement amoureux de son portrait à la télévision et d’une jolie membre du jury. Ce qui laissera McCoy, maintenant Rastignac déchu, seul contre la meute de hyènes bien-pensantes.

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Un des coups de génie de Tom Wolfe est d’avoir su dépeindre avec autant de réalisme les différentes couches sociales de New York, en commençant par les « Wasps », la vieille souche américaine anglo-saxonne et protestante, incarnée par McCoy. Trônant au sommet de l’establishment, ils s’enferment dans leurs propres ghettos où la réalité leur est servie avec des gants blancs. Le lecteur plonge également au sein des communautés juives, irlandaises et italiennes, de leurs mentalités et de leurs argots respectifs ; puis dans la vie de jeunes Noirs du Bronx coincés entre un cycle de violence et un système judiciaire à la fois impuissant et impitoyable. Wolfe expose aussi les machinations des milieux de la finance, des médias, du droit et de la police, où les personnes intègres ne représentent qu’un bruit de fond, éclipsées par les grimaces et ricanements des opportunistes.

Cette densité thématique pourrait laisser craindre une lecture laborieuse, d’autant plus que le livre est imposant, mais il n’en est rien. Avec son style « Nouveau journalisme », Wolfe mêle humour, satire et situations absurdes avec une narration en crescendo, des contrastes entre le meilleur et le pire de l’homme, et un réalisme social familier aux lecteurs de Balzac: vêtements, meubles, adresses et tics de langage agissent comme autant de marqueurs sociaux, surtout quand des univers opposés se rencontrent.

La justice n’a jamais été aveugle ni intemporelle ; mais le feu, si. Saviez-vous qu’un bûcher se nourrit aussi bien de tabloïds, de reportages télé et de pancartes que de selfies, de vidéos virales et d’indignations numériques ?

917 pages

Le bûcher des vanités

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Quand le cochon à la broche devient suspect

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D.R.

Le cochon à la broche des banquets du « Canon français » est érigé en violence symbolique par de mauvais coucheurs et un recteur de la Grande Mosquée de Paris fort pinailleur. Une polémique pas si anodine, note cette analyse.


Il aura suffi d’un cochon à la broche pour révéler l’un des déplacements anthropologiques les plus profonds de la société française contemporaine.

La polémique née début mai autour du « Canon français », ce rassemblement populaire réunissant plusieurs milliers de convives autour d’un banquet traditionnel organisé à Caen, aurait pu rester anecdotique. Elle a cessé de l’être lorsque le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, a expliqué qu’un tel événement pouvait constituer une forme d’exclusion symbolique1 pour ceux qui ne consomment pas de porc.

Qu’un responsable religieux exprime une telle lecture relève évidemment du débat public légitime. Le véritable intérêt de cette polémique se situe ailleurs : dans le fait qu’une tradition populaire majoritaire puisse désormais être spontanément relue à travers la catégorie morale de l’exclusion symbolique. Le débat ne porte évidemment pas sur la gastronomie. Ni même réellement sur la religion. Il révèle quelque chose de beaucoup plus profond : une mutation silencieuse du rapport qu’entretient la société française avec sa propre culture.

Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D’une tradition populaire française, juridiquement licite, culturellement située, héritée d’un certain art de vivre collectif. Or cette tradition ne se voit plus simplement discutée ou critiquée ; elle se retrouve sommée de se justifier moralement du simple fait qu’elle ne serait pas universellement inclusive. Et c’est ici que se dévoile le véritable basculement.

Une tolérance asymétrique

Pendant des décennies, les sociétés occidentales ont progressivement intégré une exigence croissante d’adaptation aux sensibilités minoritaires. Menus spécifiques, accommodements alimentaires, précautions langagières, ajustements institutionnels, autocensure préventive : tout cela a été largement accepté au nom de l’inclusion, de la tolérance et du vivre-ensemble. 

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Cette dynamique n’est pas en soi absurde. Une société pacifiée suppose évidemment des formes de souplesse réciproque. Mais encore faut-il qu’il y ait précisément réciprocité. Or c’est ce principe même qui semble aujourd’hui se déséquilibrer. Car dans le même temps où la société majoritaire apprend continuellement à s’ajuster, certaines de ses propres traditions historiques deviennent problématiques dès lors qu’elles ne correspondent pas aux sensibilités de tous. 

La question n’est plus seulement de savoir si une société est capable de tolérer des différences culturelles. Elle devient de savoir si la culture majoritaire conserve encore le droit d’exister sans devoir continuellement se justifier moralement. La logique contemporaine est différente de celle de la tolérance classique. Jadis, la coexistence reposait sur un principe simple : je n’adhère pas nécessairement à tes usages, mais j’accepte qu’ils existent dans l’espace commun tant qu’ils respectent les règles collectives.

Ce modèle supposait une réciprocité minimale. Désormais, la majorité culturelle ne doit plus seulement tolérer les particularismes ; elle doit intégrer l’idée que ses propres références peuvent constituer, par elles-mêmes, une violence symbolique potentielle.

Le déplacement est immense. Le cochon à la broche n’est plus seulement un plat traditionnel ; il devient un signe possiblement discriminant. Une fête populaire n’est plus simplement une fête populaire ; elle devient un message implicite hostile adressé à ceux qui ne s’y reconnaissent pas. Une tradition n’est plus présumée légitime du simple fait qu’elle procède d’un héritage historique ; elle doit désormais démontrer qu’elle n’exclut symboliquement personne. 

Autrement dit, la culture majoritaire cesse progressivement d’être le socle implicite du commun pour devenir une sensibilité parmi d’autres — négociable, contestable et moralement sommée de s’auto-limiter.

Une culture commune ne disparaît pas uniquement lorsqu’elle est interdite. Elle disparaît lorsqu’elle cesse d’être perçue comme légitime par ceux-là mêmes qui en héritent. Le phénomène dépasse largement cette affaire. Dès lors qu’une culture majoritaire doit continuellement démontrer qu’elle n’offense personne pour demeurer légitime, elle cesse progressivement d’être vécue comme un cadre commun naturel pour devenir une identité parmi d’autres, perpétuellement questionnée sur sa légitimité. C’est précisément ce qui caractérise le rapport contemporain de l’Occident à lui-même. 

Plus une culture est historiquement majoritaire, plus elle tend à être perçue comme devant s’effacer, se relativiser ou se déconstruire. Dans l’imaginaire moral contemporain, la culture majoritaire ne constitue plus un cadre légitime : elle devient une position dont il faudrait continuellement s’excuser. La majorité historique devient alors symboliquement coupable du simple fait d’être majoritaire. 

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Ce phénomène ne relève d’ailleurs pas principalement d’un conflit religieux. Il procède d’abord d’une mutation morale interne aux sociétés occidentales elles-mêmes. L’Occident contemporain entretient un rapport profondément asymétrique à sa propre culture : il la considère moins comme un héritage à transmettre que comme un pouvoir à concéder.

La nature a horreur du vide

C’est cette asymétrie qui finit par produire un sentiment diffus de dépossession culturelle chez une partie croissante de la population.

Non pas parce que les traditions françaises seraient interdites. Mais parce qu’elles ne semblent plus jamais pouvoir exister innocemment. Elles doivent constamment se justifier, se contextualiser, s’excuser presque d’être ce qu’elles sont. Or une société ne peut durablement fonctionner comme une simple juxtaposition de sensibilités concurrentes. Toute société pluraliste repose malgré tout sur un socle implicite : des usages, des symboles, des habitudes majoritaires qui structurent silencieusement la vie collective. 

Dès lors que ce socle cesse d’être assumé comme légitime, le commun lui-même devient instable. Une société ne peut survivre comme simple empilement de normes, de sensibilités et de revendications concurrentes. Lorsqu’elle n’assume plus aucun cadre culturel commun comme légitime, elle cesse progressivement d’être une société pour devenir un espace de négociation permanent entre groupes porteurs de référentiels différents.

Or le vide normatif n’existe jamais longtemps. Là où plus aucun socle commun n’est défendu, ce sont toujours les normes les plus affirmatives, les plus revendicatives et les plus prescriptives qui finissent par structurer l’espace laissé vacant.


  1. https://www.youtube.com/watch?v=wc8mjeNA3O8 ↩︎

Keir Starmer: l’euthanasie en politique

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Le Premier ministre britannique Keir Starmer et son épouse Victoria votent aux élections locales, Westminster, Londres, Royaume-Uni, le 9 mai 2026 © Ray Tang/Shutterstock/SIPA

Moins de deux ans après une victoire triomphale aux élections générales, le Parti travailliste et son chef, le Premier ministre sir Keir Starmer, viennent de connaître une des défaites les plus catastrophiques de l’histoire du socialisme britannique. Jeremy Stubbs raconte.


Jeudi 7 mai ont eu lieu des élections pour les législatures dévolues en Écosse et au Pays de Galles, ainsi que des élections locales dans une partie des municipalités de l’Angleterre. Les conseils municipaux sont renouvelés, non tous en même temps, mais selon un système d’échelonnements annuels. Les résultats écossais et gallois ont été connus jeudi soir, tandis que les derniers résultats anglais sont arrivés au cours du weekend, bien que la tendance générale ait été déjà évidente.

La bérézina travailliste met en doute une nouvelle fois la capacité de Starmer à diriger à la fois son parti et le pays. Jusqu’à présent, sa décrédibilisation progressive semblait suivre une courbe asymptotique : chaque jour apportait de nouvelles preuves de son inefficacité sans qu’il se sente obligé de démissionner et sans que d’autres Travaillistes se sentent en capacité de l’évincer. Avec le camouflet immense que l’électorat vient de lui infliger, tout a changé.

Pays de Galles, Écosse : un Royaume moins uni

Pour les Travaillistes, le coup le plus dur – parmi tant de revers – est venu du Pays de Galles. L’assemblée monocamérale de cette nation, le Senedd, a été créée en 1999 – en même temps que le parlement écossais – par la législation sur la dévolution promulguée par le gouvernement New Labour de Tony Blair. Depuis cette époque, les travaillistes dominaient les élections législatives nationales, de même qu’ils dominent les élections au parlement de Westminster depuis 1922. Maintenant, cette hégémonie est finie. Avec 43 sièges sur les 96 du Senedd, le Parti du Pays de Galles – Plaid Cymru en gallois – est largement en tête, bien que n’ayant pas une majorité claire pour gouverner. Pire pour les Travaillistes, ces derniers ne sont même pas arrivés en deuxième position. Cet honneur revient à Reform UK, le parti populiste de Nigel Farage, qui a fait irruption sur la scène galloise en obtenant 34 sièges. Le parti de Starmer est tombé à la troisième position avec seulement neuf sièges. Les Conservateurs, jamais très forts dans cette partie du monde, ont obtenu sept sièges, les Verts deux et les Libéraux Démocrates un seul.

Nigel Farage et Jordan Bardella à Londres, 9 décembre 2025. RS.

Le succès de Plaid Cymru et de Reform, deux partis que tout oppose sur le plan idéologique, montre non seulement combien les Travaillistes se sont démonétisés depuis juillet 2024, mais aussi l’ampleur de la dissatisfaction générale qu’éprouve le public à l’égard des deux formations politiques traditionnelles de gauche et de droite. En revanche, plutôt qu’à la disparition des Travaillistes et Conservateurs, nous assistons aujourd’hui à une fragmentation ou balkanisation du vote des Britanniques.

Le chef de Plaid Cymru, Rhun ap Iorwerth, a annoncé qu’il ne chercherait pas à créer une coalition ou à former une alliance avec un autre parti, mais qu’il entendait diriger un gouvernement minoritaire. Entre 2021 et 2024, le parti a soutenu le gouvernement travailliste, mais a mis fin à la coopération quand celui-ci a été mêlé à des scandales de clientélisme. L’objectif ultime de Plaid Cymru est l’indépendance du Pays de Galles. Le parti n’a pas fait campagne sur cette question, mais il annonce vouloir créer une commission pour démontrer la viabilité de l’indépendance. C’est déjà un mauvais signe pour l’unité du Royaume Uni, et l’intention du parti de gouverner seul montre combien il veut se mettre en avant comme s’il représentait la seule autorité légitime au Pays de Galles.

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Un message similaire vient de l’Écosse où les Travaillistes ont subi encore une défaite et où la menace de l’indépendance nationale reste présente. Le Parti nationaliste écossais (SNP), qui gouverne depuis 2007, est resté en tête bien qu’il ait perdu 20% de son vote et qu’il soit plus loin qu’il ne l’était d’une majorité au Parlement. Sur les 129 sièges de l’assemblée écossaise, il avait 64 et détient désormais 58. Le parti de Starmer est descendu de 22 députés à 17, mais le plus surprenant c’est encore l’irruption sur la scène de Reform UK, qui n’avait aucun député mais qui finit aujourd’hui avec autant que les Travaillistes. Les Conservateurs se sont effondrés, descendant de 31 sièges à seulement 12. A part Reform, les autres gagnants, à l’autre bout du spectre politique, sont les Verts qui montent de sept à 15 députés.

Le SNP a réussi à s’accrocher au pouvoir malgré une gestion contestable du pays : une enquête policière est toujours en cours sur le financement du parti sous Nicola Sturgeon, et sa promotion jusqu’à l’absurde du transgenrisme a aliéné une partie de son électorat, plus traditionaliste. Le leader actuel, John Swinney, avait présenté la campagne électorale comme une sorte de précurseur à un référendum sur l’indépendance. Son incapacité cette fois à obtenir une majorité parlementaire ne l’empêchera pas de continuer à réclamer un nouveau plébiscite. Certes, un jugement de la Cour suprême du Royaume Uni en 2022 a confirmé que le gouvernement écossais n’a pas le droit d’organiser un référendum sur cette question sans l’aval du gouvernement de Westminster, mais le fait que des nationalistes soient au pouvoir en Écosse et au Pays de Galles n’est pas de bon augure pour l’avenir du Royaume Uni. En Écosse, comme au Pays de Galles, la mauvaise prestation de Starmer a été citée par l’électorat de gauche comme la raison de leur désaffection à l’égard des Travaillistes. Pressentant que le Premier ministre britannique allait leur porter la poisse, le chef des Travaillistes écossais, Anas Sarwar, avait dès février appelé à la démission de Starmer. Aujourd’hui, tout semble lui donner raison.

Angleterre : place aux populistes !

Les élections locales en Angleterre concernaient 5 066 sièges de conseillers dans 136 municipalités, dont un grand nombre à Londres. Ici, l’effondrement des Travaillistes était toujours bien en évidence. Ils ont perdu 1 496 sièges et, par conséquent, le contrôle de 38 conseils municipaux. Il leur reste 28 municipalités. Encore une fois, les grands gagnants étaient les populistes de Reform UK qui ont ajouté 1451 conseillers aux deux qu’ils avaient déjà et ont pris le contrôle pour la première fois de 14 municipalités. L’effondrement des Conservateurs était moins accentué que celui des Travaillistes. Ils ont perdu « seulement » 563 sièges et six municipalités, leur laissant le contrôle de neuf conseils. Pourtant, ils avaient déjà subi des pertes dramatiques en 2024 et 2025, au profit de Labour et des Lib-Dems. Ces derniers ont ajouté une autre municipalité à leur total qui est maintenant de 15. Les élections ont aussi profité aux Verts qui, avec 441 sièges de plus, ont pris le contrôle pour la première fois dans cinq municipalités. C’est particulièrement inquiétant dans la mesure où les écologistes ont affiché une alliance islamogauchiste décomplexée et un certain nombre de leurs candidats ont fait des déclarations anti-israéliennes qui feraient presque rougir des LFIstes français.

Si ces résultats étaient projetés au niveau national, Nigel Farage serait le Premier ministre. Mais les prochaines élections auront lieu en 2029. D’ici là, beaucoup de choses peuvent changer, et Reform, qui était à plus de 30% d’intentions de vote l’année dernière, est aujourd’hui à 26%. Le parti de Farage est toujours largement en tête, mais son succès aux élections locales sera l’occasion de son premier test comme parti de gouvernement. En revanche, ce qui ne peut pas attendre 2029, c’est la fonction de Premier ministre. Starmer n’a certainement pas trois ans devant lui au 10 Downing Street.

Starmer, walking dead

En Angleterre, comme au Pays de Galles ou en Écosse, de nombreux électeurs, interrogés sur leur abandon du Parti travailliste, ont cité le manque de crédibilité de Starmer comme motif principal. A vrai dire, ce manque de crédibilité prend racine dans l’absence d’un projet gouvernemental clair. La victoire des Travaillistes en 2024 était fondée sur le désamour des électeurs vis-à-vis des Conservateurs, au pourvoir depuis 14 ans et obligés de gérer les crises des « subprimes », du Brexit, du coronavirus et de la guerre en Ukraine. Les Travaillistes n’avaient pas de vrai programme au-delà de quelques promesses d’augmenter certains budgets et salaires du secteur public. Malheureusement, ces promesses s’accompagnaient d’une autre, celle de ne pas augmenter les impôts et la TVA. Pourtant, le gouvernement de Starmer avait besoin d’argent pour couvrir ses nouvelles dépenses, et puis est arrivé Donald Trump. Pour faire face au nouveau monde tarifaire et sécuritaire créé par le président américain, les besoins financiers de l’État britannique ont explosé. Incapables d’avoir recours aux impôts et à la TVA, les Travaillistes ont choisi, par exemple, d’augmenter les charges sur les salaires, plombant le marché de l’emploi et mettant certaines entreprises au bord de la faillite. Chaque jour depuis le début de l’année en cours, deux pubs ont fermé leurs portes définitivement. Certes, cette tendance néfaste n’était pas nouvelle, mais la gestion travailliste a empiré le phénomène, obligeant Starmer à introduire un allègement pour le secteur afin d’essayer de le sauver. Les classes les plus pauvres, qui ont voté travailliste en croyant que ces derniers allaient améliorer le coût de la vie, se sentent trahies par la gauche et se tournent aujourd’hui vers les populistes de Nigel Farage, comme en 2019 ils s’étaient tournés vers les Conservateurs de Boris Johnson.

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Starmer lui-même est mis cause depuis de long mois, moins pour son manque de charisme qui était bien évident avant son installation à Downing Street, que pour son manque de cohérence et de courage. L’affaire Mandelson, une des deux déclinaisons britanniques de l’affaire Epstein (l’autre étant le cas de l’ex-prince Andrew), a détruit sa prétention à incarner l’intégrité en politique, et la manière dont il n’a pas hésité à faire porter le chapeau de ce scandale à des conseillers et à des fonctionnaires a montré combien il lui manque l’étoffe d’un véritable dirigeant. Après la série de défaites cinglantes du 7 mai, il a proclamé qu’il en endossait la responsabilité, tout en insistant qu’il devait rester à la tête de son gouvernement. Il a même poussé le délire jusqu’à prétendre y rester pendant encore dix ans. Mais que veut dire accepter la responsabilité d’un échec si on s’accroche à sa place ?

Au mois d’avril, un projet de loi pour légaliser l’euthanasie, l’initiative personnelle d’une députée travailliste mais avec le soutien du gouvernement, a échoué. S’il y a un moribond dont il faut abréger les souffrances, c’est sûrement Keir Starmer en tant que Premier ministre. A l’heure actuelle, tous les signes indiquent que, cette fois, les députés et ministres travaillistes sont prêts à passer à l’acte et à mettre un terme à son agonie…

Recomposition politique britannique: vers la fin du duopole

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Le chef du parti britannique Reform UK, Nigel Farage, pose pour les photographes avec sa carte électorale dans un bureau de vote à Walton-on-the-Naze, en Angleterre, jeudi 7 mai 2026, avant de déposer son bulletin lors des élections locales © Richard Pelham/AP/SIPA

Au Royaume-Uni, les électeurs de Nigel Farage réclament de la considération et la possibilité d’être entendus sans condescendance, analyse Alain Destexhe. Ils s’opposent frontalement aux fameux « experts » et à une gestion technocratique des affaires publiques, aux résultats souvent catastrophiques.


Les récentes élections locales au Royaume‑Uni ont confirmé une transformation que beaucoup voyait émerger depuis des années : la domination alternée du Labour et des Conservateurs n’est plus le cadre naturel de la vie politique britannique. Reform s’est imposé comme une force durable, capable de remodeler les équilibres électoraux traditionnels.

Reform : un mouvement né d’une rupture culturelle

L’origine de cette dynamique remonte au référendum sur le Brexit. À cette occasion, une partie importante de la population a rompu avec les affiliations partisanes traditionnelles pour affirmer une vision du pays en décalage avec celle des élites politiques et culturelles. Le vote Leave (quitter l’Union européenne) a servi de catalyseur : il a permis à des millions de citoyens de revendiquer une identité britannique et un attachement aux traditions nationales.

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Au fil de la décennie, cette voix s’est amplifiée jusqu’à devenir un acteur électoral incontournable. Le parti Reform, aujourd’hui, apparaît comme le principal instrument de la volonté populaire. Son implantation correspond largement aux territoires qui avaient soutenu le Brexit, signe que le clivage né en 2016 structure encore profondément la vie politique britannique.

Reform, désormais implanté dans tout le Royaume‑Uni

Si Reform a d’abord été perçu comme un phénomène essentiellement anglais, ses progrès en Écosse et au pays de Galles montrent que son implantation s’étend désormais à l’ensemble du Royaume‑Uni. À la différence des deux grands partis historiques, dont le succès varie fortement selon les régions, Reform peut se présenter comme un parti véritablement national, porté par une base sociale relativement homogène : les classes populaires et moyennes britanniques.

Une nouvelle polarisation

Cette montée en puissance révèle une fracture nouvelle. D’un côté, une population attachée à la souveraineté nationale, à la continuité culturelle et à une forme de démocratie directe ; de l’autre, des milieux urbains, diplômés et aisés, qui voient dans Reform une menace pour le modèle technocratique qu’ils représentent. Cette opposition n’est plus celle du XXᵉ siècle entre gauche ouvrière et conservateurs bourgeois et aristocratiques, mais un affrontement entre les aspirations populaires et le centrisme technocratique – l’extrême-centre – représenté en France par le macronisme, en Allemagne par la CDU et au Royaume Uni par les conservateurs et les libéraux-démocrates. La virulence des critiques adressées à Reform par les élites et les médias traditionnels traduit aussi un rejet social: celui d’un électorat jugé arriéré et xénophobe.

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Reform représente une tentative de rappeler que le pouvoir doit répondre aux attentes des citoyens ordinaires et à la confiscation du débat public par des élites politiques, économiques et culturelles. Les électeurs de Reform réclament de la considération et la possibilité d’être entendus sans condescendance. Ils s’opposent frontalement aux valeurs des élites, qui privilégient « l’expertise » et la gestion technocratique des affaires publiques, malgré des résultats souvent catastrophiques.

Vers une recomposition durable ?

Dans un contexte où la liberté d’expression est aussi perçue comme menacée, notamment sur les questions migratoires ou identitaires, Reform a permis à de nombreux citoyens de retrouver une voix, du moins dans le secret de l’isoloir. Il a ouvert un espace politique où des opinions longtemps marginalisées peuvent de nouveau être exprimées par le vote, à défaut de l’être souvent dans le débat public.

Avec de surcroît, à gauche, le succès des Verts (Greens) qui grignotent aussi sur l’électorat du parti travailliste, les résultats des élections locales montrent qu’un réalignement profond est en cours. Reste à savoir si cette dynamique se traduira lors des prochaines élections générales prévues en 2029, si le Premier ministre Keir Starmer ou son éventuel remplaçant travailliste tiennent jusque-là.

Les dindons de Lafarge

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D.R.

Toute la presse s’est félicitée de voir le groupe français Lafarge poursuivi pour complicité avec le terrorisme en Syrie. L’intention criminelle de ses dirigeants ne crève cependant pas les yeux.


Le 13 avril, l’ex-patron de Lafarge, Bruno Lafont et plusieurs de ses collaborateurs ont été lourdement condamnés par la justice française pour des faits commis en 2013 et 2014 : 5,5 millions d’euros versés à des islamistes syriens ralliés à Daech.

Ceux-ci rackettaient la zone dans laquelle le groupe français avait laissé en activité la cimenterie de Jalabiya. La plupart des médias semblent « avoir fait confiance à la justice de leur pays », se félicitant que ces (atypiques) financiers du terrorisme soient mis à l’ombre. Leur intention criminelle ne crève cependant pas les yeux. Il faut en revanche être aveugle pour ne pas voir l’éléphant au milieu du couloir : au sein de l’État, beaucoup de monde semblait parfaitement au courant de la situation. Et la cimenterie servait de poste d’observation bien commode aux services de renseignement, ravis qu’elle continue à tourner. Seulement, tout cela repose dans des notes et des dossiers frappés du secret défense. Un secret qu’on s’est bien gardé de lever. Bruno Lafont et ses collaborateurs pensaient-ils être couverts ? L’instruction pour « complicité de crimes contre l’humanité » est toujours en cours.

Les dirigeants risquent des peines encore plus lourdes – et de regretter leur naïveté ou le cynisme de la raison d’État.

Le père de la peinture hongroise conquiert enfin Paris

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Károly Ferenczy, Au sommet de la colline, 1901 © Galerie nationale hongroise - Musée des Beaux-Arts, Budapest, 2026

Explorant avec vaillance des territoires artistiques méconnus, le Petit Palais poursuit sa remarquable quête de talents étrangers.


Gloire nationale en Hongrie où il est considéré comme le « père de la peinture moderne » de ce pays, mais quasi inconnu en France, le peintre Károly Ferenczy (Ferenczy Károly pour respecter l’ordre hongrois où le nom précède le prénom), est le sujet d’une très belle exposition au Petit Palais.

L’exposition universelle de 1900

Si la France, aveuglée par sa propre gloire, l’a jusqu’alors dédaigné, lui n’avait pas dédaigné la France. Ou plus exactement Paris qui était alors le centre du monde pour les artistes de tous bords.

Il était venu y étudier à l’Académie Julian de 1887 à 1889, avait été exposé au pavillon de la Hongrie lors de l’Exposition universelle de 1900, tout comme son prédécesseur au Petit Palais d’ailleurs, le peintre Pekka Halonen dont des œuvres durant la même exposition figuraient au pavillon finlandais.

Károly Ferenczy, Soirée d’été, 1904-1905. (C) Collection particulière / Courtesy Judit Virág Gallery, Budapest. Photo Tobor Master.

Ferenczy avait aussi envoyé des tableaux lors de salons de peinture parisiens. Mais on l’avait oublié depuis. Tout récemment cependant, il a figuré au Musée d’Orsay lors d’une manifestation consacrée à l’Europe des peintres, mais sans sortir vraiment de l’anonymat auprès du public.

Austro-hongrois

Contrairement à Halonen qui vivait dans une Finlande gémissant sous la botte russe, Ferenczy, né à Vienne en 1862, et d’ailleurs Autrichien de naissance sous le nom de Karl Freund, s’est épanoui dans une Hongrie qui avait de haute lutte secoué l’hégémonie de l’Autriche et s’était faite son égale dès 1867 au sein de la double monarchie austro-hongroise. Lui même, avec sa double appartenance représentait parfaitement la dualité de l’Autriche-Hongrie.

Il n’avait donc pas à affirmer une identité bafouée par l’occupant, mais à traduire le monde qui l’environnait, une société aisée amoureuse de la campagne, mais aussi une classe paysanne vivant ancrée à ses traditions.   

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Ses œuvres, d’une facture parfois un peu académique, moins audacieuses que celles de ses plus glorieux contemporains français, disent beaucoup de cette Europe centrale à cheval sur deux siècles, de cette société si ouverte sur le monde, mais aussi très attachée à son histoire, à ses cultures et à la nature qui l’environne. Beaucoup de lui surtout, homme cultivé, féru d’histoire antique, dépouillé du goût de paraître, maîtrisant plusieurs langues (hongrois, allemand, français, italien, anglais), aussi Européen qu’Autrichien et Magyar.

Un éternel été

Sa toile la plus marquante, celle qui fait office de vaisseau amiral au sein d’une armada de beaux tableaux de sa main, le présente de dos, encadré par une végétation opulente sur fond de ciel d’un bleu de théâtre et contemplant sans doute un paysage de plaines et de collines aujourd’hui roumaines dont nous ne voyons rien. Cette présence emblématique du peintre au milieu d’une nature ensoleillée où la lumière joue si joyeusement avec l’ombre, et qui est si prégnante sur nombre de ses toiles, donnerait à penser que toute sa vie d’artiste ne s’est déroulée qu’au cœur d’un éternel été.

De Nagybanya à Szentendre

Comme il s’en créait partout ailleurs à cette époque, Ferencsy a lui aussi fondé une colonie d’artistes qui furent jusqu’à une cinquantaine à s’établir autour de lui à Nagybanya, une localité aujourd’hui en territoire roumain, mais alors hongroise comme son nom le laisse deviner. C’est là qu’il s’est épanoui et qu’il est passé de couleurs effacées, de camaïeux de bruns, de blancs et de gris à des couleurs éclatantes. Tout comme dans la jolie cité de Szentendre, juchée en bordure du Danube, non loin de Budapest, où il s’installa également. Elle abrite aujourd’hui un musée Ferenczy où se retrouvent des œuvres de toute sa famille. Car si le père de Károl Ferenczy, fraîchement anobli en Hongrie (ce qui explique la magyarisation du patronyme et des prénoms), n’était que collectionneur, son frère fut dramaturge, ses trois enfants respectivement peintre, sculpteur et créatrice textile, alors que sa cousine et épouse s’était sacrifiée en renonçant à toute carrière artistique pour élever leur progéniture.

Tous, personnalités renommées dans leur pays, auront mené leur vie entre Vienne, Budapest, Paris, Munich ou Florence pour les ainés, mais aussi en pleine nature. 

Mitteleuropa

Leur existence était celle de cette société de la Mitteleuropa qui nous fascine encore et qui allait s’écrouler avec la Grande Guerre, puis, pire encore, sous l’emprise des régimes totalitaires qui ravagèrent l’Europe des années 1930/1940 et se perpétuèrent sur un autre mode avec le communisme, sans être en mesure de résister à des idéologies aussi dévastatrices.  

La mort de Ferenczy en 1917 coïncide ainsi avec l’écroulement d’une époque, si belle pour ceux qui avaient le privilège de pouvoir en jouir.

Et ses tableaux la reflètent. Au Musée des Beaux-Arts de Budapest, ils accrochent pourtant moins le regard que dans le catalogue que le Petit Palais consacre à leur auteur. Ou dans cette vaste exposition qui lui est presque exclusivement dédiée à Paris. Le peu que l’on y voit des ouvrages de quelques-uns de ses contemporains hongrois n’est guère renversant. Mais ces femmes vêtues de rouge qui ont été les modèles du peintre, ses enfants dont il a fait de remarquables portraits, ces adolescents nus au bain, cette Soirée d’été saturée de jaunes enivrants, sa Femme peintre sous l’ombre chantante d’arbres puissants, son Orphée si mélancolique, son Nu féminin sur fond rouge, son Sermon sur la montagne qui évoque la communauté de Nagybanya autour de la figure du Christ, sont pour nous de belles, de magnifiques découvertes.


Exposition Károl Ferenczy. Petit Palais. Paris.

Jusqu’au 6 septembre 2026. Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Nocturne les vendredis et samedis jusqu’à 20h. Entrée 15 ou 17 euros. petitpalais.paris.fr

Károly Ferenczy, Le Sermon sur la montagne, 1896 © Galerie nationale hongroise – Musée des BeauxArts, Budapest

Ces vandales bourgeois, plus dangereux que les voyous des cités

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L’exposition « Vivre Ensemble » de Yann Arthus-Bertrand vandalisée place de la Concorde à Paris après les célébrations Bayern-PSG, 7 mai 2026 © LIONEL URMAN/SIPA

Yann Arthus-Bertrand pensait sans doute que ses portraits affichés place de la Concorde feraient des miracles, mais il a surtout réussi à prouver que le « vivre ensemble » ne résiste pas à un après-match du PSG un peu trop musclé. Les clichés du célèbre photographe ont fini aussi froissés que les illusions de nos élites progressistes.


Eux aussi saccagent la France impunément. Mais ceux-là sont insérés dans la société et ils portent des prénoms français. Les vandales de luxe sont plus dangereux que les barbares produits par leur société multiculturelle. Ces « élites » progressistes ont fracturé la nation ouverte. Or rien ne les arrête en dépit des désastres qu’ils produisent. 

Diversité bénie

« On va continuer à croire au vivre ensemble, plus que jamais », a expliqué le photographe Yann Arthus-Bertrand, en constatant jeudi dernier la destruction de son exposition « Vivre Ensemble »[1], place de la Concorde, par des émeutiers issus des cités d’immigration après la victoire du PSG contre le Bayern, à Munich. En s’interdisant de s’interroger sur l’ironique symbole de l’échec de sa croyance angélique, Arthus-Bertrand révèle l’imposture humanitariste. Ses exhibitions morales relèvent de la propagande idéologique. C’est d’ailleurs avec l’immigrationniste Hervé Le Bras, le Lyssenko de la démographie, que le prosélyte de la pensée labellisée a conçu sa série de clichés – aux deux sens du terme – qui invitent « à faire société », comme on fait la tambouille : 150 photographies d’acteurs de différents métiers, posées sur des trépieds bricolés et identifiées par des prénoms dans les titres des présentations. Ce sont ces icônes de l’idéal multiculturel (« Ici on sauve des vies », pouvait-on lire aussi sur un écriteau) qui ont été profanées, parfois au nom du Coran ou de la Palestine, par des enfants de la diversité bénie reproduisant dans l’euphorie les rites de la razzia ou de l’intifada. A quelques mètres de là, Louis XVI montant jadis sur l’échafaud avait dit à la foule : « Je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France ».

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Bêtise et ignorance

En fait, les bousilleurs d’en haut sont pareils à ceux d’en bas : ils se contrefichent bien sûr des fantômes des décapités de la Terreur, mais également de l’élégante harmonie architecturale de cet espace urbain préservé. Bourgeois et racailles partagent, dans leur trou de mémoire, un semblable attrait pour le cheap et la déglingue. Comme l’avait vu Nicolas Gomez Davila, « les riches ne sont plus que des pauvres avec de l’argent ». La déculturation des rééducateurs est semblable à celle des délinquants. Tous font preuve, par bêtise ou ignorance, d’une même brutalité contre la France et son âme. La mise à sac de « Vivre Ensemble » ne doit certes rien à une indignation esthétique, au contraire des quelques révoltés qui, en 2014, avaient saboté le plug anal qui conchiait la Place Vendôme.

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Pourtant cette violence des voyous reste en-deçà de la violence des nantis qui ont permis de défigurer un mois durant, avec l’aval de la municipalité socialiste qui se réclame pourtant d’un « droit au beau » (Le Figaro, ce lundi), le chef d’œuvre du XVIII e siècle qu’est la place de la Concorde, dessinée sous Louis XV. 

La zadification du patrimoine historique, réquisitionné pour des affichages politiques dignes de centres socio-culturels, dit la prétention de ceux qui s’approprient les plus beaux endroits pour y imposer leurs convictions. Cette gauche squatteuse, qui partout cherche à s’incruster, abime tout ce qu’elle touche. Son vivre ensemble est de la camelote. C’est pourquoi les faussaires, démasqués, doivent dégager.

La révolution des oubliés

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[1] L’exposition s’est terminée dimanche soir.

Les fausses promesses de l’euthanasie

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Jean-Luc Romero (au centre), président de l'Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD), Line Renaud (deuxième à gauche), et Olivier Minne , à gauche, assistent à un rassemblement à Paris, le 30 juin 2017. © SOLAL/SIPA/1707011107

Alors que le texte portant sur la fin de vie est de nouveau débattu par les sénateurs aujourd’hui, la chambre se fracture entre des progressistes qui réclament une adoption du «droit à l’aide à mourir», et la droite qui craint, selon les mots de Bruno Retailleau, qu’il devienne plus aisé «de demander la mort que d’obtenir un soin.» L’ultime liberté revendiquée est en réalité l’ultime étape dans le processus de désocialisation de l’homme à qui l’on donnerait l’illusion de maîtriser sa condition de mortel.


Ultime liberté. Tel est le nom de l’association dont douze militants ont été condamnés, le 9 janvier 2026, pour avoir aidé des dizaines de personnes malades ou non, à se procurer une substance létale. Choisir l’heure et le moyen de sa mort, est-ce là l’ultime liberté à conquérir ? C’est la question vertigineuse que le Sénat s’apprête à poser une seconde fois en examinant le texte visant à légaliser l’euthanasie et le suicide assisté. 

Alors que cette loi provoquerait un basculement anthropologique en proposant dans tous les hôpitaux une pratique aujourd’hui qualifiée d’assassinat, il nous faut interroger ce terme trop souvent galvaudé de « liberté », derrière lequel se cachent parfois de sombres réalités.

Le triomphe de la volonté individuelle

Par la conquête de nouveaux droits sacralisés dans les textes législatifs, l’homme moderne, érigé en individu autonome, s’est progressivement libéré de ce qu’il considérait comme des contraintes. Un à un, des éléments religieux, biologiques, sociaux qui structuraient son existence ont cédé à la volonté individuelle. L’individu décide de sa morale et de sa religion, il détermine son « genre » et la conception de ses enfants. Mais une limite, la plus symbolique de notre condition, reste encore à franchir ; la mort. 

La fameuse « aide à mourir » promue par la proposition de loi Falorni, offrirait le « droit de choisir sa mort ». Au terme d’une procédure légère, le malade seul déciderait de mettre fin à sa vie. Cette liberté soi-disant ultime ne va pourtant pas de soi. En témoigne le nombre important de rétractations des patients ayant demandé l’euthanasie : selon plusieurs études, entre 50% et 90% des demandes initiales ne persistent pas dans le temps

« L’euthanasie, c’est une loi pour les forts, ceux qui peuvent regarder la mort en face, ceux qui sont capables d’en choisir l’heure. Ils sont peu nombreux » relève le Dr Fourcade, forte de 25 ans d’expérience en soins palliatifs. Jean-Paul Sartre, penseur par excellence d’une liberté auto-déterminatrice, le soulignait : « Ma liberté s’angoisse d’être le fondement sans fondement des valeurs. » Alors que le malade lutte dans une solitude existentielle face à la souffrance, est-ce réellement une liberté pour lui de choisir sa mort ?

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Dans le discours en faveur de « l’ultime liberté », il semble que, parce que décidée et maîtrisée, la mort serait plus douce. Pourtant, la mort est violente par nature. Notre finitude terrestre a toujours indigné l’homme porté naturellement à la vie. « Pourquoi suis-je né si ce n’était pas pour toujours ?» s’exclame le Roi de Ionesco. Mettre fin à sa vie n’est pas anodin. Les promoteurs de l’euthanasie nous parlent à tout-va « d’éteindre la lumière ». Mais une lumière s’éteint… et se rallume ! 

Par l’euthanasie, l’homme prend la responsabilité d’hâter un instant irréversible, il s’exclut du corps social, écartant tout imprévu heureux qu’apportent parfois les derniers instants. Il n’est pas juste de dire qu’une mort « choisie » est nécessairement plus facile à vivre pour le malade et ses proches. Le suicide assisté reste un suicide. Lorsque la mort apparaît comme l’unique solution, pouvons-nous seulement parler de choix ? De même, une telle mort ne demeure-t-elle pas imposée pour l’entourage ? Seuls l’accompagnement et les soins peuvent adoucir le moment tragique de la mort.

Maîtrise totale

Selon les partisans de ce texte, la maîtrise totale de notre existence serait un gage de bonheur. La liberté pensée ainsi est non seulement irréaliste, mais considère l’homme comme un électron libre, détaché de toute communauté humaine. Si, par peur de l’inconnu ou volonté de puissance, nous cherchons à tout contrôler, quelle place est alors laissée à l’autre ? 

À force d’autodétermination, l’homme nie sa dimension profondément sociale, renonce à la possibilité d’un réconfort extérieur, allant jusqu’à devenir esclave de ses propres peurs : peur de la mort, de la dépendance, de l’imprévu. « L’excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude. » écrivait Platon dans La République.

51ème Marche pour la Vie, le 18 janvier 2026, place Vauban.

À l’échelle de la société, voter l’euthanasie et le suicide assisté est contraire à la liberté. Au malade en état de faiblesse physique et de bouleversement psychologique, nous proposerions la mort médicale, simple et rapide. Aux familles aidantes épuisées, nous la présenterions comme l’acte d’amour suprême. Au soignant angoissé de ne pas assez soulager son patient, nous donnerions le droit de l’éliminer. 

Dans les pays où cette pratique a été légalisée, on observe un phénomène d’appel d’air particulièrement inquiétant. Au Canada, le rapport annuel sur l’AMM montre que près de 50% des personnes y ayant eu recours mentionnent leur solitude comme facteur de décision. Une telle législation enferme chacun dans sa propre faiblesse, tandis que la société doit au contraire signifier aux plus vulnérables la valeur de leur vie, en renforçant notre solidarité.

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Quelle est donc cette « ultime liberté” qui pousse les plus vulnérables à demander la mort, contredit notre prévention au suicide, renverse les valeurs civilisationnelles de dignité et de soin, et nie le principe universel du « Tu ne tueras point » ?

À l’inverse, les soins palliatifs et l’accompagnement des personnes malades sont au service de leur liberté. Ils leur donnent la liberté d’aimer et d’être aimés, d’exprimer leur souffrance sans craindre qu’on leur propose l’euthanasie ni qu’on s’acharne inutilement sur elles, de vivre sans se sentir indignes… 

Ce que défendent ces militants « pro-choix », ce n’est pas la liberté, c’est l’autonomie. Le Secrétaire général du Choix / Ultime liberté, Pierre Blanchet, réagissait à la condamnation de ses militants : « C’est un combat pour le droit à l’autodétermination du choix de fin de vie. » 

Les promesses de ces partisans sont non seulement déconnectées du réel, mais nient les fondements de notre humanité. Plutôt que l’abandon face à la souffrance et la mort, offrons à nos malades l’attention, les soins, et l’amour dont ils ont besoin, pour que jusqu’au bout, ils soient libres de vivre !

Bingo pour l’antiracisme!

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Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, prend la parole lors d’un rassemblement antiraciste devant l’hôtel de ville, Saint-Denis, 4 avril 2026 © Sophie Garcia/SIPA

Inquiets de voir Jordan Bardella toujours plus haut dans les sondages, les Insoumis et leurs compagnons de route tentent, depuis les élections municipales, d’imposer le thème du racisme dans le débat politique. Une stratégie cynique mais payante.


Ça commence par un petit tour sur le voile islamique. Le 16 mars, profitant du fait qu’il n’existe pas de loi claire sur les signes religieux pour les élus municipaux, et que beaucoup à gauche prétendent qu’il est raciste de s’opposer à la prolifération du voile en France, deux membres de LFI, Damien Saley et Lamia Sabrina Sari, saisissent en urgence le tribunal administratif de Dijon. Élus la veille à Chalon-sur-Saône, ils réclament la suspension de l’arrêté du maire ex-LR Gilles Platret, qui interdit les signes religieux ostensibles au conseil municipal.

Si, au bout de deux jours, le tribunal rejette sagement la demande, le duo Insoumis peut quand même se vanter de son action d’éclat, qui donne le la de l’après-municipales. C’est dans ce contexte que sont diffusés quelques jours après, à l’antenne de CNews, les commentaires un peu vaseux – au pire, malencontreux, mais pas racistes – du psychologue Jean Doridot et du philosophe Michel Onfray au sujet de l’autoritarisme du maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko.

Quelle opportunité inespérée pour l’extrême gauche ! De quoi rendre aux Insoumis, s’ils s’y prennent bien, leur respectabilité, disparue depuis la mort de Quentin Deranque et les blagues mélenchoniennes sur les noms juifs. En vingt-quatre heures, la machine s’emballe : plainte en justice contre la chaîne de Vincent Bolloré, saisine de l’Arcom par des parlementaires, annonce d’un grand rassemblement antiraciste le 4 avril à Saint-Denis.

Rapidement, les médias les plus progressistes, à l’instar de France Inter ou de l’émission « Quotidien », abandonnent le conditionnel pour affirmer que Doridot et Onfray ont assimilé l’élu à un singe, ce qui est factuellement faux. Le Monde trouve carrément dans l’événement « l’espoir d’un retour dans le débat de la lutte antiraciste », grâce à un édile qui, poursuit le quotidien du soir, se trouve au carrefour « de toutes les haines et de tous les espoirs ».

Le jour venu, devant l’hôtel de ville de Saint-Denis, Bagayoko sonne le tocsin. Avec des accents de Grand Soir, il fustige des institutions « défaillantes et parfois complices ». En liant antiracisme, antifascisme et « anti-impérialisme », il ponctue son intervention du cri « Résistance ! », qu’il scande trois fois de suite tout en se réjouissant de la fierté de ses camarades Insoumis lorsqu’ils dénoncent un « génocide en Palestine ». « Moment de l’Histoire de France » oblige, même Mélenchon sort de son retrait médiatique et salue une « bascule saine et nécessaire » pour l’unité du peuple.

Fractures à gauche et statistiques du malaise

Toutefois, à gauche, cette unité est pour le moins clairsemée. Fabien Roussel et Olivier Faure n’ont pas fait le déplacement à Saint-Denis. Marine Tondelier, indisposée par sa grossesse, est excusée. Et si le maire socialiste sortant du cru, Mathieu Hanotin, apporte son soutien à Bally Bagayoko, celui-ci ne joue pas la paix des braves. Il accuse son rival défait de ne pas vraiment être originaire de Saint-Denis, mais de Compiègne – encore un peu et il le traiterait de colon. La « révolution » antiraciste continue de dévorer ses propres enfants. D’ailleurs, si les noms de Jordan Bardella, CNews, Valérie Pécresse et Aurore Bergé sont, sans grande surprise, sifflés durant les discours, ceux de SOS Racisme et le Parti socialiste le sont tout autant.

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Le 9 avril, dans l’émission spéciale « Débrancher CNews »diffusée sur la chaîne YouTube de Mediapart, Danièle Obono donne un second souffle aux huées sectaires et haineuses de Saint-Denis : « CNews est l’arbre qui cache la forêt, France Info est un égout pour moi », lance-t-elle. Selon la députée de Paris, c’est donc l’ensemble du système médiatique (et ce compris la presse de centre gauche) qui doit être combattu, puisqu’il utilise « le racisme, la xénophobie et la logique sécuritaire ».

Le jour même, l’IFOP publie un sondage d’envergure (14 025 personnes interrogées), qui tombe à point. Il porte sur le racisme justement. Ses conclusions sont frappantes : 46 % de la population déclare en avoir déjà été victime. Mais alors, pourquoi les Français placent-ils toujours le pouvoir d’achat, l’emploi et l’insécurité en tête de leurs préoccupations si leurs concitoyens passent vraiment la majeure partie de leur temps à s’envoyer des injures racistes à la figure et à discriminer leurs voisins ? Mystère.

Toutefois, si on regarde l’étude dans le détail, les cas d’agressions racistes liées à la couleur de peau concernent en réalité moins de 5 % des sondés, et les agressions entrant dans cette catégorie restent heureusement très majoritairement verbales. Par ailleurs, l’enquête souligne l’explosion de l’antisémitisme (dont M. Bagayoko ne parle presque jamais, sauf pour affirmer que le rabbin de sa ville lui a apporté son soutien) et l’existence d’une « hostilité envers les Blancs », mais chut ! pas un mot chez les Insoumis.

Pari hasardeux

Le retour du petit théâtre antiraciste orchestré par LFI a-t-il eu en fin de compte le succès escompté ? On dirait bien que oui. Le 14 avril, dans l’émission de Karim Rissouli sur France 5, la malheureuse Laure Adler assure avoir perçu des « messages subliminaux » (comprenez : du racisme masqué) dans les déclarations de militants du RN interrogés, pour les besoins d’un documentaire, sur la percée de leur parti dans l’Orne. « Ils sont très intelligents, ajoute-t-elle. L’ADN est là. Comment s’en prévenir ? » Le lendemain, dans la matinale de RTL, Thomas Sotto offre le plus beau des cadeaux à son invité Bally Bagayoko : il lui demande si le président Macron ne serait pas raciste lui aussi !

Arrive le 21 avril, date symbole s’il en est, vingt-quatre ans après l’accession de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle. Cette année, le duel dont tout le monde parle se joue dans le 93, pour la présidence de la communauté de communes Plaine-Commune (450 000 habitants). Il oppose les deux gauches irréconciliables. À ma gauche Bally Bagayoko l’Insoumis. À ma droite Karim Bouamrane, maire socialiste de Saint-Ouen. Résultat sans appel : Bagayoko l’emporte avec 46 voix contre 32. Ici, comme dans presque toutes les banlieues de France, la gauche de compromis est en lambeaux. Et la gauche raciale-radicale en majesté.