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Mes lectures à Perharidy

Patrick Boucheron, Jean Delumeau, Julien Gracq, Baudelaire et Balzac…


Début février, j’ai dû subir une intervention chirurgicale à l’hôpital de Brest. Souffrant d’arthrose aiguë depuis dix ans, n’arrivant plus à marcher, j’étais bon pour une prothèse du genou, opération lourde pour le patient, mais sans difficulté à réaliser aujourd’hui. Le dimanche 1er février, j’ai donc préparé mon sac de voyage, en prévision d’un séjour qui allait se dérouler dans l’espace clos et séparé du monde d’une chambre d’hôpital, et dont je ne savais pas exactement combien de temps il allait durer. En vue de remplir les longues journées d’attente, je fis le choix de quelques livres, me disant qu’au moins, entre deux soins, j’aurais le temps de lire.

Le meilleur endroit pour lire

J’avais déjà éprouvé dans le passé que l’hôpital est un lieu privilégié pour lire, plus peut-être que le Café de Flore ou les bancs du Jardin du Luxembourg. C’est lors d’un tel séjour que, jadis, j’avais lu en entier l’Histoire de la folie de Michel Foucault. Je me souvenais avoir annoncé cet exploit à des amis, en ajoutant : « Et je ne suis pas devenu fou… » C’est d’ailleurs une lecture dont je devais tirer un grand profit, certes peu évident sur le moment, mais qui m’a nourri de manière souterraine, et a sans doute augmenté par la suite ma capacité à comprendre d’autres livres difficiles. En ce mois de février 2026, justement, venait de paraître le gros volume de Patrick Boucheron, Peste noire, qui me tendait les bras. Et je n’allais pas être déçu. À côté, pour la soif, je pris deux classiques édités en poche : Une ténébreuse affaire, de Balzac, que j’avais déjà lu adolescent, mais que je voulais réévaluer, car il me semblait que je n’avais pas bien compris ce roman politique qui parlait de complot et d’insurrection, un sujet que j’affectionne. Et aussi Les Fleurs du Mal de Baudelaire, monument inusable. Je ne pris guère plus de livres, pour ne pas m’alourdir. Éventuellement, je pensais pouvoir m’en procurer d’autres en cas de besoin, sur des sites d’achat en ligne.

Franchir l’isthme

Après l’opération et le choc physiologique éprouvé, je ne me mis pas tout de suite à lire vraiment. J’étais dans un état comateux, bourré de médicaments antalgiques. C’est alors que, sans tarder, on me transféra en taxi dans le centre de rééducation médicale de Perharidy, à une heure de Brest. Le site se trouve en pleine nature, à l’ouest/nord-ouest de Roscoff, parmi les champs d’oignons et d’échalotes. Perharidy se présente comme une bande de terre orientée vers le nord, avec au large l’île de Batz et son phare. On évoque communément « la presqu’île de Perharidy », mais ce n’est guère qu’une façon de parler. Il n’y a en effet aucune coupure avec le plancher des vaches, la marée ne recouvre rien et la bande de terre continue comme une pointe côtière, un cap, voire une petite péninsule, mais sans être un isthme. Presqu’île est un titre honorifique. Ceux qui se rendent à Perharidy croient souvent que c’est une vraie presqu’île, à cause du silence si particulier qui y règne, et qui fait penser qu’on a quitté le continent. Bref, Perharidy est l’endroit idéal pour lire des livres dans le calme, un calme magique digne d’une île.

Un poète, un peintre

C’est surtout un lieu qui a su rester discret. Peu d’écrivains ont évoqué Perharidy, à part le poète Tristan Corbière. De même, les peintres qui y sont passés furent rares. Seul le néo-impressionniste belge Théo van Rysselberghe, inspiré par Seurat, en a laissé un témoignage pictural : une belle toile pointilliste, aux couleurs pâles comme un visage de patient, représente le rivage sauvage. L’isthme introuvable et invisible de Perharidy n’a pas inspiré plus que cela les artistes en quête d’absolu.

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Nous autres « survivants »

Aussi bien, c’est un lieu de repos, propre à l’étude. Malgré les comprimés de morphine qu’on m’a fait prendre, et qui m’empêchaient de me concentrer, je réussis à lire rapidement l’essai sur la peste de Patrick Boucheron. Je confiai même à une infirmière stagiaire que, si elle voulait réussir ses examens, elle devait lire ce livre. Boucheron, en effet, a su parfaitement faire entrer son lecteur dans la problématique médicale en général : l’homme assailli par l’épidémie, c’est notre condition humaine ramenée à ses justes dimensions. Nous sommes tous des « survivants », descendants des rescapés de la peste, et donc des miraculés. Boucheron a ouvert sa réflexion sur tout un pan de notre culture, avec une érudition historique sans faille. J’ai bien aimé en particulier ses références à des historiens dits de droite, comme Pierre Chaunu ou Jean Delumeau. Car notre professeur au Collège de France, malgré sa réputation d’homme de gauche, sait trouver son bien au-delà des préjugés politiques. Peste noire, œuvre d’historien, est aussi un livre de littérature comparée. C’est pourquoi il se lit avec un immense plaisir et donne envie de poursuivre sur le même sujet. Boucheron, je viens de le dire, s’arrête sur Jean Delumeau, auteur de La Peur en Occident (1978). Je me suis tout de suite procuré cette somme impressionnante, non dans l’édition de poche, qu’on trouve couramment en librairie, car elle ne me semble pas complète (même le sous-titre a été modifié), mais dans sa version initiale de parution.

La rumeur du monde

J’ai dû quitter, presque à regret, au bout de quelque quatre semaines, la presqu’île de Perharidy, avec d’excellents souvenirs de lecture. Ce sont des heures qui ne sont jamais perdues, même à l’aune de toute une vie qui serait consacrée uniquement au déchiffrement des grimoires anciens ou modernes. Mais je n’ai pas fait que ça, rassurez-vous. Grâce à ma radio miniature, je suivais les actualités chaque matin à 7 h 30 sur la station Europe 1, la seule que je captais convenablement. Il se passait beaucoup de choses importantes, surtout cette guerre contre l’Iran, qui n’est pas encore finie. Du fait de mon genou explosé, comme si j’avais marché sur une mine, ou presque, j’ai vaguement pressenti, par une sorte de communauté d’instincts, quelle pouvait être la détresse des soldats français pris pour cible dans leur chair, à la mi-mars, par des drones iraniens au Kurdistan irakien. Moi qui n’ai jamais combattu, et dont le chirurgien venait de recoudre la cicatrice, je me mettais à la place de nos petits gars blessés sur la base militaire d’Erbil. Peut-être ont-ils été blessés aux jambes ? L’un est mort, l’adjudant-chef Frion. La presse a utilisé à juste titre à son endroit l’expression « mort pour la France ». J’ai pensé, de manière plus universelle peut-être, qu’il était « mort en héros », car il était chargé là-bas de lutter contre Daech et de soutenir les Kurdes. On devrait donc dire : « mort en héros pour la France ».

Armée de Terre

Je le soulignais plus haut : les grands écrivains, il me semble, même Flaubert, même Georges Perros, n’ont pas écrit sur Perharidy. Mais il y a cependant un livre qui s’intitule La presqu’île. Il est de Julien Gracq, et c’est l’un de ses meilleurs, avec la nouvelle centrale qui donne le titre. C’est un texte sur l’attente, le désir après l’attente, l’attente de l’attente, l’oubli peut-être. En somme, un livre sur l’amour. Quel endroit plus propice qu’une presqu’île, comme celle de Perharidy, pour attendre l’amour ? En revenant chez moi, j’ai repris ce volume de Gracq qui se trouvait dans ma bibliothèque : je suis convaincu que la littérature reflète la réalité du monde, et que lire, ce n’est pas s’abstraire du monde, mais au contraire y entrer, et davantage que ceux qui ne lisent pas. Ce petit séjour à Perharidy m’aura de nouveau fait prendre conscience de cela. C’est immense, comme une guérison.


Patrick Boucheron, Peste noire. Éd. du Seuil, 2026. 553 pages.

Peste noire

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Jean Delumeau, La Peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles. Éd. Fayard, 1978. L’édition originale est parfois disponible à des prix abordables sur certains sites d’occasion en ligne.

La peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles

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Julien Gracq, La presqu’île. Éd. José Corti, 1970.

Presqu'ile

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Le parfait gentleman en quelques leçons

Les Éditions de L’Honnête Homme publient Le petit guide du parfait gentleman


Naguère, j’ai chroniqué Le Guide du style classique et sartorial1 (Éditions de l’Honnête Homme), œuvre d’un collectif proposant une claire synthèse sur les fondamentaux de l’élégance masculine, celle, classique au suprême, du gentleman. Après avoir défini le style classique comme une discipline, voire comme une ascèse, les rédacteurs (anonymes) étudiaient les pièces de la garde-robe classique, sobre à souhait et adaptée à toutes les situations. Leur modèle ? L’ancien Prince de Galles, devenu Charles III, bien entendu !

Préférer l’effort au relâchement

La même maison (les mêmes rédacteurs ?) me fait parvenir Le petit guide du parfait gentleman, lui aussi à contre-courant de la morbide obsession pour la sacro-sainte « déconstruction » de tous les repères, fruits de générations d’expérience, d’effort et de discipline. Ce collectif refuse, en saine logique, toute tabula rasa ; il s’insurge contre cette manie de vouloir délester l’homme de son héritage : « Pas d’épanouissement durable sans verticalité ».

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La figure du gentleman, qui remonte bien haut dans notre histoire, incarne « l’accord entre la force et la mesure, entre la liberté intérieure et le respect d’autrui, entre la droiture et la délicatesse ». Le gentilhomme préfère assumer plutôt que revendiquer ; surtout, il gouverne ses passions (par exemple, en n’achetant pas de manière compulsive des cravates milanaises sur la toile !), préfère l’effort au relâchement et la tenue au laisser-aller. D’une certaine manière, être un gentleman illustre le principe de souveraineté, aux antipodes de l’informe léthargie.

Défense de la langue

Parfois naïf et n’évitant pas toujours le prêchi-prêcha, l’essai se lit néanmoins avec plaisir et approbation, tant il tranche d’avec l’actuelle liquéfaction. J’ai particulièrement apprécié la défense de la correction de notre langue française, que même trop d’acteurs de la jeune génération n’articulent plus correctement. Pour la justifier, les rédacteurs se réfèrent à Joseph de Maistre : « Toute dégradation individuelle ou nationale est sur-le-champ annoncée par une dégradation rigoureusement proportionnelle dans le langage ». Malgré ses regrettables coquilles, ce court essai salubre sera lu par gentilhommes & gentlemen.

Pour la route, un principe bien vu et que, mea culpa, j’ignorais : un gentleman n’offre jamais un vêtement à une femme qui n’est pas la sienne, car « le principe veut que celui qui habille puisse déshabiller ».


Le petit guide du parfait gentleman, Les Éditions de L’Honnête Homme, 156 pages.

  1. https://www.causeur.fr/le-guide-du-style-classique-et-sartorial-mode-masculine-303404 ↩︎

🎙️Podcast: La France en deuil: Jospin, Loana, le respect en politique…

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Avec Céline Pina, Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


La France a rendu hommage à la mémoire de Lionel Jospin. Bien que devancé à l’élection présidentielle de 2002 par Jean-Marie Le Pen, l’ancien Premier ministre socialiste a toujours fait preuve d’une dignité et d’une intégrité qui semblent faire défaut aujourd’hui à un certain nombre des dirigeants de gauche. Pourtant, il faut tirer les leçons d’une des réalisations des plus importantes des socialistes sous Lionel Jospin, l’introduction des 35 heures. Il était manifeste que cette mesure ne correspondait pas du tout à la réalité dans certains secteurs comme ceux de l’hôpital ou de la police. Sa mise en oeuvre représentait une illusion fréquente à l’époque de la mondialisation naïve, consistant à croire que l’on pouvait changer la réalité par la seule volonté guidée par l’idéologie. Cette illusion s’est toujours accompagnée d’un refus obstiné de mettre en cause une mauvaise décision et de revenir sur une erreur. Un tel refus de reconnaître la réalité a conduit non seulement à persister malgré l’échec, mais aussi à décourager toute forme d’expérimentation politique ou économique.

A lire aussi: Du trotskisme à Matignon: Jospin, ou la gauche à l’épreuve du réel

Le décès de Loana a également fait l’objet d’hommages à sa mémoire. Il permet aussi de revenir sur les 25 dernières années de notre histoire. Si le monde de la mondialisation heureuse a pris fin aujourd’hui, celui de la société du spectacle continue. Rendue célèbre par l’émission de télé-réalité, Loft Story, de 2001 à 2002, Loana a néanmoins été la victime tragique de cette célébrité. Notre société est moins cette société de sauveurs, fondée sur le principe du « care », du « soin », que nous prétendons avoir créée, mais une société de voyeurs.

A lire aussi: Loana: à jamais, la première!

Les incidents qui ont accompagné le passage du pouvoir dans certaines mairies où LFI a remporté la victoire témoignent d’une valorisation de la violence – que ce soit celle de la rhétorique ou celle, physique, pratiquée par les Antifas – qui défigure désormais la vie politique en France. Il est hautement significatif que certains incidents éclatent à Creil, lieu de la première controverse autour du foulard qui a eu lieu en 1989, à l’époque où Lionel Jospin était ministre de l’Education. Il n’était pas seul à ne pas comprendre que c’était tout un système communautaire qui était en train d’être monté qui triomphe aujourd’hui dans certains quartiers.

Outre-Atlantique, les Démocrates ont provoqué un nouveau shut down, autrement dit, ils ont gelé la procédure législative pour renouveler le budget de l’Etat. Leur objectif? Protester contre la manière dont l’administration Trump a déployé les agents de l’ICE. Ironie du sort, le budget de l’ICE a déjà été voté jusqu’en 2029, mais ses agents sont obligés d’intervenir dans les aéroports à la place des agents de sécurité dont le budget n’a pas encore été renouvelé.

À l’ONU, la mémoire triomphe… mais l’histoire complique tout

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Esclavage. En France, Christiane Taubira nous avait déjà concocté une loi mémorielle qui excluait la traite orientale – parce qu’il ne fallait pas trop charger la mémoire de nos malheureux immigrés. L’ONU lui emboîte le pas en proclamant la traite transatlantique comme « le crime le plus grave contre l’humanité », malgré l’opposition catégorique des États-Unis et les réserves exprimées par les pays européens.


Le vote se voulait historique, il restera surtout dans les annales comme le révélateur des fractures contemporaines. Mercredi 25 mars 2026, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) a adopté, par 123 voix contre trois et 52 abstentions, une résolution proclamant la traite des Africains réduits en esclavage comme « le crime le plus grave contre l’humanité ».

Chemin vers la guérison

Portée par le Ghana, la résolution adoptée a donc officiellement érigé la traite négrière au rang de « crime le plus grave contre l’humanité » et a ouvert la voie à des réparations. Loin de faire l’unanimité, ce vote ravive une question sensible: celle des responsabilités partagées, y compris africaines, dans un système dont l’histoire demeure profondément complexe.

À la tribune, le président John Dramani Mahama a défendu un texte qu’il considère comme un tournant. « Aujourd’hui, nous sommes rassemblés solennellement et solidairement pour proclamer la vérité et poursuivre le chemin vers la guérison et la justice réparatrice » a déclaré le dirigeant ghanéen en face des représentants de multiples pays siégeant à l’ONU.  Évoquant le destin de « ces millions d’hommes, femmes et enfants dont les vies ont été volées en l’espace de 400 ans », il a insisté : « C’est une résolution de destin. ».

Mais la pluie d’applaudissements et l’enthousiasme de John Dramani Mahama n’ont pas été partagés par tous. Des pays ont voté contre (comme les États-Unis, Israël et l’Argentine) tandis que plusieurs pays européens se sont abstenus. Tel le Royaume-Uni, ancienne puissance coloniale du Ghana, un des premiers pays occidentaux à avoir aboli l’esclavage au début du XIXe siècle. En cause : la qualification même du texte, certains États estimant qu’il ne peut exister de hiérarchie entre les crimes contre l’humanité.

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a tenté d’élever le débat : il faut honorer les victimes non seulement par des « paroles », mais aussi par des « actes ». Car c’est bien là tout l’enjeu central de cette résolution : dépasser la reconnaissance pour entrer dans le champ de la réparation. En 2001, en Afrique du Sud, pays marqué par la ségrégation raciale institutionnalisée que l’on sait, au cours d’une conférence, l’ONU avait déjà reconnu que l’esclavage était un crime.

Les réseaux africains de la traite: une réalité historique longtemps occultée

Le texte appelle explicitement les États à s’engager dans un processus de justice réparatrice, évoquant des excuses officielles, des indemnisations, la restitution de biens culturels, mais aussi des investissements dans l’éducation, le développement et les politiques mémorielles.

Pour Accra, il s’agit de répondre à des déséquilibres hérités d’un système qui, selon certains historiens, a profondément structuré les inégalités contemporaines. L’historienne et féministe Panashe Chigumadzi a ainsi résumé le vote en affirmant que la traite transatlantique a constitué « une rupture définitive dans l’histoire mondiale », inaugurant un système économique et racial dont les effets perdurent encore aujourd’hui.

Cette ambition, toutefois, se heurte à une difficulté majeure : celle de la complexité historique du phénomène. Si la traite atlantique a entraîné le déplacement de 12 à 18 millions d’Africains vers les Amériques, avec une mortalité estimée entre 10 et 15% durant la traversée, ces chiffres, aussi vertigineux soient-ils, ne disent pas tout. Car derrière les navires négriers et les plantations du Nouveau Monde se déploie un système bien plus vaste, dont les racines plongent dans les sociétés africaines elles-mêmes.

C’est ici que le débat se fait plus sensible. Sur le territoire de l’actuel Ghana, autrefois connu sous le nom de Côte de l’Or, plusieurs puissances africaines ont joué un rôle actif dans la traite. Le royaume ashanti, en particulier, a bâti une part de sa puissance sur la guerre et la capture de prisonniers, ensuite vendus aux marchands européens installés sur les côtes. Les États akan, les royaumes peuls, comme d’autres royaumes d’Afrique de l’Ouest (dont celui d’Abomey-Bénin), ont participé à ces circuits commerciaux, organisant des réseaux reliant l’intérieur du continent aux forts côtiers. Les travaux historiques, notamment ceux de John Thornton, soulignent que « les Européens dépendaient largement des structures africaines pour se procurer des captifs ». Autrement dit, la majorité des esclaves n’a pas été capturée directement par les Européens qui ne s’aventuraient guère au profond de l’Afrique, mais bien par des acteurs africains, dans le cadre de conflits locaux ou de stratégies politiques.

La traite des blancs en Afrique du nord

Quid également des Etats présents sur les côtes barbaresques qui ont réduit en esclavage près de deux millions européens (des chiffres qui divisent les historiens), vendus sur les marchés de Tripoli, Tunis ou Alger, qui se sont retrouvés à cultiver des champs pour de riches propriétaires ou pour alimenter le harem de tels et tels cadis locaux ? Un problème dénoncé lors du Congrès de Vienne en 1815 et une pratique dont la France mettra fin quinze ans plus tard avec la conquête de l’Algérie et du reste de l’Afrique du Nord. C’est ici presque douze siècles de traites islamiques qui peuvent être retracées par les historiens dont la monarchie arabe de Zanzibar reste le symbole le plus important, ayant bâti toute sa richesse sur cette pratique en Afrique de l’Est.

Si, le Maroc fermera son dernier marché aux esclaves qu’en 1920, d’autres pays africains vont pourtant poursuivre ce commerce lucratif. En 1926, le Liberia est condamné par une enquête de la Société des Nations (ancêtre de l’ONU) qui révèle que les descendants des anciens esclaves libérés et ramenés en Afrique au milieu du XIXe siècle se sont transformés en esclavagistes eux-mêmes, en réduisant les populations locales en état de servitude. Il faudra encore attendre 1981 pour que la Mauritanie accepte de l’abolir à cette pratique, où elle n’hésitait pas à faire des razzias dans les villages sénégalais voisins. Encore aujourd’hui, les haratines (noirs) de cette ancienne colonie française font encore l’objet de discriminations, où on demeure des esclaves de père en fils ou en fille selon un code de castes bien établi.

Réparations: une équation politique et morale insoluble ?

Cette réalité ne saurait cependant être interprétée comme une symétrie des responsabilités. Comme le rappelle Olivier Pétré-Grenouilleau, « sans la demande européenne, la traite n’aurait jamais atteint une telle ampleur ». Ce sont en effet les puissances européennes qui ont transformé des pratiques préexistantes en un système global, fondé sur la déportation de masse, la racialisation de l’esclavage et son intégration au cœur de l’économie mondiale. Là réside la rupture fondamentale: l’esclave devient une marchandise, définie par sa couleur de peau, dans un système industriel qui dépasse de loin les logiques locales africaines.       

C’est précisément cette tension entre participation africaine et structuration européenne qui rend la question des réparations si délicate. « Ce sont les mêmes États qui ont profité de l’esclavage qui doivent aujourd’hui voter », rappelle en substance le chercheur Obadele Kambon, pointant le paradoxe et le comble d’un processus où les héritiers des puissances coloniales comme des anciennes monarchies africaines sont appelés à juger leur propre histoire.

Mais l’argument se heurte à une objection tout aussi solide: si des sociétés africaines ont contribué à alimenter la traite, comment définir une responsabilité unique, et sur quelles bases juridiques contemporaines ?   Curieusement ce sujet de la responsabilité africaine reste encore un tabou local, quand il n’est pas nié (un esclave est considéré comme une « non-personne ») sur le continent africain lui-même. Un sujet pourtant sourcé, un débat aujourd’hui qui a fini par être complétement  phagocyté par une mouvance décolonialiste et wokiste qui prend soin de faire porter toute la responsabilité de l’esclavage par l’Occident, le résumant à un prisme colonial manichéen, et avec la complicité de certains partis politiques qui reprennent son argumentaire à leur sauce et publiquement.

Les États-Unis ont clairement exprimé leur position, estimant que des nations modernes ne peuvent être tenues responsables d’injustices commises dans un autre contexte historique.  Une prudence largement partagée en Europe, où l’on redoute l’ouverture d’un précédent aux conséquences incalculables. C’est le cas de la France (qui s’est aussi abstenue lors de ce vote) qui a toujours refusé, malgré quelques pas en sa faveur, de rembourser la dette colossale (20 milliards de dollars) que lui réclame Haïti au titre de l’esclavage mis en place par les colons à Saint-Domingue. Toutefois, la résolution elle-même, reste dépourvue de tout mécanisme contraignant, ne saurait imposer de réparations. Elle s’inscrit avant tout dans une logique de reconnaissance politique et morale, comme le soulignent certains experts, qui y voient davantage un « jugement moral rétroactif » qu’un instrument juridique opérationnel.

Le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a tenté de tempérer les questions autour des indemnisations : « Nous exigeons des réparations – mais soyons clairs, les dirigeants africains ne réclament pas d’argent pour eux-mêmes. Nous voulons que justice soit rendue aux victimes et que les causes soient soutenues: fonds pour l’éducation et la dotation, fonds de formation professionnelle », a-t-il déclaré, interrogé dans l’émission Newsday de la BBC.

Pour autant, et au-delà de toute polémique, le texte adopté à New York marque une étape importante dans l’évolution du regard porté sur la traite négrière. Il s’inscrit aussi dans un contexte où, comme le déplore John Dramani Mahama, « l’effacement » de cette mémoire progresserait. Il témoigne d’une volonté croissante, notamment au sein de l’Afrique et de la Caraïbe, de replacer cette histoire au centre des relations internationales.

Côte d’Ivoire, Afrique du Sud, Zimbabwe: en Afrique, l’affaire Epstein alimente la désinformation à grande échelle

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Le continent africain n’est pas épargné par l’onde de choc de l’affaire Epstein. En Côte d’Ivoire ou au Sénégal, plusieurs personnalités ont dû se justifier d’apparaître dans les « files » éponymes, sans pour autant être accusées de quoi que ce soit. Sur un continent en proie à de massives campagnes de désinformation, la divulgation des documents liés au prédateur sexuel a contribué à électriser le débat public, mais pourrait aussi accélérer les efforts des États pour lutter contre la propagation des fake news.


L’affaire Epstein n’en finit plus de faire des vagues ; et celles-ci continuent de se briser sur les rivages des cinq continents, ou presque. Depuis la publication, par l’administration américaine, de plus de trois millions de documents liés au financier et pédocriminel Jeffrey Epstein, plusieurs pays d’Afrique sont ainsi éclaboussés par le scandale. Les noms de personnalités originaires du Sénégal, de Côte d’Ivoire, d’Afrique du Sud ou encore du Zimbabwe figurant dans les documents rendus publics par le Department of Justice (DoJ) américain, les polémiques n’ont pas manqué d’enfler dans ces mêmes pays.

Pourtant, aucun document ne relie explicitement une quelconque personnalité africaine aux activités criminelles de Jeffrey Epstein. Comme bien d’autres à travers le monde, les noms qui apparaissent dans les documents révélés relèvent de contacts personnels, professionnels, diplomatiques ou d’affaires entretenus par le financier américain avec un certain nombre de personnages influents sur le continent africain. De quoi jeter le trouble, cependant, dans les opinions publiques des pays concernés, déjà perméables aux rumeurs, fake news et autres campagnes de désinformation orchestrées depuis l’étranger.

Des révélations, mais pas d’accusations

Ainsi au Sénégal, où Epstein entretenait, de son vivant, une relation d’affaires avec Karim Wade, le fils de l’ancien président sénégalais. Son nom apparaît plus de 500 fois dans les documents publiés par le DoJ, dans lesquels on peut, par exemple, lire que Karim Wade était selon le financier déchu « l’un des plus importants acteurs en Afrique ». Jeté en prison par le successeur de son père, Karim Wade aurait bénéficié de l’intercession de Jeffrey Epstein pour espérer être libéré ; mais aussi de l’aide de Nina Keita, nièce du président de la Côte d’Ivoire voisine, Alassane Ouattara. Une femme dont le nom apparaît, quant à lui, plus de 300 fois dans les Epstein Files.

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Aujourd’hui numéro deux de la Société publique de gestion des fonds pétroliers en Côte d’Ivoire, Nina Keita fut, dans sa jeunesse, mannequin professionnelle. C’est ainsi qu’elle fit la connaissance du financier américain, dont elle facilita plus tard la rencontre avec diverses personnalités politiques et économiques ivoiriennes. Si des centaines de messages attestent de cette proximité entre la nièce du président ivoirien et Jeffrey Epstein, aucun n’incrimine Nina Keita dans les pratiques criminelles du prédateur sexuel. Il en est de même en Afrique du Sud ou au Zimbabwe, où plusieurs personnalités de premier plan ont également vu leur nom apparaître sur le site du DoJ, sans que cela ne démontre une quelconque implication criminelle de leur part.

L’affaire Epstein, un carburant à fake news

Aucune des personnalités africaines citées dans les Epstein Files ne fait donc, pour l’heure, l’objet de poursuites judiciaires en lien avec cette affaire. Mais pas davantage en Afrique qu’ailleurs il n’y a de fumée sans feu, et les rumeurs les plus extravagantes n’ont pas tardé à envahir le débat public et les réseaux sociaux des pays concernés. Mi-février est ainsi apparu sur le web ouest-africain un « communiqué officiel » prétendument émis par un procureur de Côte d’Ivoire, selon lequel « aucun débat ou commentaire ne sera toléré sur cette affaire sur le territoire ivoirien ». D’après le même document, « toute personne qui se rendra coupable de commentaires, de publications ou de diffusion d’informations relatives à cette affaire sera passible de poursuites ».

Abondamment partagé et commenté sur les réseaux sociaux, ce « communiqué » est pourtant un faux. Devant l’ampleur de la polémique, le ministère ivoirien a dû, le 17 février, préciser que le document était « une fake news » – ce qu’ont depuis confirmé quantité de médias, parmi lesquels l’AFP, qui ont tous publié (sans en être inquiétés, donc) des articles sur cette affaire dans l’affaire. Cible régulière de fausses informations et de campagnes de diffamation, Nina Keita a elle aussi fait les frais d’un emballement médiatique qui n’a pas épargné d’autres figures du continent ; à l’image de l’ancien président sud-africain Jacob Zuma, accusé d’avoir dîné à Londres avec Jeffrey Epstein… alors que celui-ci était assigné à résidence, aux Etats-Unis, après une première condamnation.

L’Afrique, nouveau terrain de prédilection de la désinformation

L’ampleur et la vitesse de propagation de ces fausses informations au sein des opinions publiques africaines ne doit rien au hasard. Alors qu’au moins 300 millions d’Africains ont rejoint les réseaux sociaux au cours des huit dernières années, les 600 millions d’internautes que compte désormais le continent sont particulièrement vulnérables aux campagnes de désinformation. Ces dernières auraient ainsi quadruplé en nombre depuis 2022, d’après le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA), qui dénombrait en 2024 pas moins de 189 campagnes de ce genre – un chiffre probablement sous-estimé.

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Si tous les pays d’Afrique sont confrontés à ces phénomènes, très majoritairement téléguidés par la Russie, l’Afrique de l’Ouest est, avec 40% des opérations documentées, la région du continent la plus exposée. Toujours en 2024, le CESA recensait ainsi 72 campagnes de désinformation ayant ciblé au moins 13 pays ouest-africains. C’est donc sans surprise que ces mêmes pays ont adopté, à la fin de l’année 2025, un Plan d’action (dit « Paquet de Praia ») destiné à lutter contre la désinformation : « la désinformation n’est pas (qu’)un défi technologique », a lancé à cette occasion Dimitri Sanga, directeur régional de l’UNESCO à Dakar : « elle touche au cœur même de l’avenir de notre société ».

Divulguer les Epstein Files, une stratégie à double tranchant

Au-delà des seules répliques africaines du séisme Epstein, une question demeure : fallait-il, comme s’y est pliée – de mauvaise grâce – l’administration de Donald Trump, divulguer sans plus de précautions et au risque d’alimenter les théories du complot, une telle masse de documents au contenu aussi inflammable ? Non, répond en substance l’universitaire Frédérique Sandretto, selon qui il convient de « distinguer la présence documentaire, le référencement patronymique, et puis l’implication fonctionnelle. Parce qu’être référencé (dans les Epstein Files) ne signifie pas automatiquement que vous êtes impliqué ». Or « avec la mémoire numérique, c’est une tâche qui peut rester à vie », met encore en garde l’enseignante à Sciences-Po Paris.

On touche ici aux limites de la transparence à tout prix qui, sans remise en contexte ni travail d’analyse, de vérification et de recoupage des faits, peut contribuer à nourrir la défiance des citoyens envers leurs « élites » ou leurs institutions. L’Afrique n’y fait pas exception, elle qui est déjà sujette à l’instabilité politique, comme le rappelle le journaliste Georges Dougueli dans Jeune Afrique : « le continent (est) un terreau à la floraison des complots réels ou fantasmés. Façonnés par des siècles d’esclavagisme et des décennies de colonisation européenne, les imaginaires africains sont peuplés d’Occidentaux complotant contre le continent et ses habitants ». Dans ce contexte, l’affaire Epstein « n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie, d’autant que, souvent, les théories du complot profitent aux régimes en mal de légitimité populaire ».

Benoît Hamon, toujours aussi brillant!

Après avoir mené sa campagne présidentielle de 2017 autour de l’instauration d’un revenu universel et du retour d’un ministère du Temps libre, le dirigeant de l’ONG Singa, qui codirige la Gaîté Lyrique à Paris et « participe aux changements de récits sur les migrations via la culture », appelle, dans le journal Le Monde, à « faire de la culture, de la fête et des loisirs les piliers d’un véritable projet de société » en France.


Le Monde a récemment ouvert ses colonnes à l’inénarrable Benoît Hamon, alias Monsieur 6,4 % (son score aux présidentielles 2017 – battu par Madame 1,7 % à celles de 2022). Président du Mouvement des jeunes socialistes, assistant parlementaire, conseiller de Lionel Jospin puis de Martine Aubry, eurodéputé, porte-parole du PS, ministre délégué à l’Économie sociale et solidaire sous le gouvernement Ayrault, ministre éphémère de l’Éducation nationale sous le gouvernement Valls, M. Hamon, qui se caractérise par un charisme assez proche de celui d’Olivier Faure et une perception de la réalité analogue à celle de Sandrine Rousseau, est finalement parvenu à tracer sa route, un chemin balisé avec des rails sur les côtés pour ne pas glisser du côté obscur de la politique.

Greta Thunberg, génie européen

Aveuglé par l’idéologie woke et l’écriture inclusive qui, dira-t-il, ne concerne pas que le féminin, il crée en juillet 2017 un mouvement qu’il appelle… Génération.s – pour « générations solidaires, engagées, citoyennes, métissées, féministes et écologistes ». On peine à croire que cet individu, qui a trouvé le moyen de qualifier Greta Thunberg de « génie européen » et d’affirmer que « la migration sera la solution », ait pu assurer un cours universitaire sur les organisations internationales et l’UE – il faut préciser que c’était à l’université Paris-VIII, où les études doctrinales parmi les plus médiocres se donnent rendez-vous. En revanche, son parachutage à la direction de Singa France – une ONG chargée de « créer du lien entre les personnes qui arrivent et celles qui sont déjà là, afin d’accélérer l’inclusion des premiers et changer les regards des seconds sur la migration », peut-on lire sur son site – n’étonne guère, ce genre de poste ne requérant pas de compétences particulières, hormis celle de déblatérer de courts argumentaires en faveur de toutes les causes gauchisantes à la mode, de l’immigrationnisme à l’écologisme. Cette ONG reçoit de nombreuses subventions publiques et, curieusement, co-administre La Gaîté Lyrique. L’ancien théâtre reconverti en « centre culturel » se nomme maintenant La Gaîté Lyrique – Fabrique de l’époque et invite « chacun et chacune » à « devenir acteurice de l’époque ». Nous verrons bientôt en quoi consiste cette inclusive injonction.

Muray, parti trop tôt

M. Hamon a donc écrit une tribune parue dans Le Monde. Si Muray avait été encore de ce monde, il se serait régalé à sa lecture : le patron de Singa appelle en effet « à faire de la culture, de la fête et des loisirs, les piliers d’un véritable projet de société ». Il encourage la gauche à reprendre le pouvoir en réhabilitant deux qualités « dont l’affirmation constitue en soi un projet politique » : l’empathie et la joie. L’empathie, selon lui, doit d’abord profiter à l’étranger, à « l’Autre en majuscule », lequel serait trop souvent la cible de l’extrême droite en général et d’Elon Musk en particulier, ce dernier ayant eu en effet l’outrecuidance de qualifier de « suicidaire » le soutien des gauchistes subventionnés aux 250 migrants « mineurs » squattant La Gaîté Lyrique en décembre 2024 – ils seront plus de 400 en février 2025. Dégradation des lieux, incendie, insalubrité, retrait des 70 salariés du théâtre ne se sentant plus en sécurité, journalistes agressés, y compris ceux du pourtant très gauchisant StreetPress obligés de quitter leurs locaux situés sur place – rien de tout cela n’impressionnera Benoît Hamon qui prendra fait et cause pour l’occupation illégale et annoncera espérer que l’argent public, celui de l’État, de la Région Île-de-France et de la Ville de Paris, compensera les pertes de recettes et remboursera les travaux nécessaires pour remettre en état le théâtre. Cet écornifleur professionnel aura passé sa vie à détrousser les Français par tous les moyens possibles.

Contre-pouvoir

Le programme de reprise de la Gaîté Lyrique en septembre 2025 donne un avant-goût de ce que M. Hamon appelle la culture : d’une part, un festival « féministe et antiraciste » était censé « mettre en lumière des acteurs et actrices du livre racisé.e.s et engagé.e.s » et « décentrer les discours dominants dans un contexte de concentration éditoriale et de montée de l’extrême droite » ; d’autre part, le collectif de drag queens “Les Paillettes” racontait aux enfants accompagnés de leurs parents bobos « des contes soigneusement sélectionnés pour libérer l’imaginaire des stéréotypes et dépasser la figure de la princesse à délivrer ». Quelques mois plus tard, La Gaîté Lyrique a mis en place un « programme d’incubation engagé », programme qui se veut joyeux et pluraliste, à même de contrecarrer les sombres desseins de l’extrême droite : « À l’heure de lempire Bolloré et des fake news, la production et la diffusion d’une information indépendante constitue un contre-pouvoir essentiel à la protection des libertés et à l’émancipation des citoyens et citoyennes. Dans cette optique, la Gaîté Lyrique – Fabrique de l’époque s’attache à préserver et renforcer l’indépendance éditoriale et économique des acteurs et actrices dans le secteur de la culture et des médias, gage de pluralisme et de diversité. » En conséquence de quoi, des événements sont programmés avec des médias « indépendants » représentés ou chapeautés par… Singa, Arte ou Reporters sans frontières. La fête, l’empathie et la joie suintent des événements médiatico-culturels prévus à La Gaîté Lyrique pour le seul mois de mars. Le 18, par exemple, des « Portugays » et des journalistes de la revue d’extrême gauche Regards dissertaient sur« les amitiés queers ». Le même jour, une discussion était co-organisée par Arte et les éditions Actes Sud autour d’un documentaire intitulé « Premier de corvée » : « Entre spleen et courage, le documentaire suit le quotidien d’un travailleur sans-papiers dans sa quête de régularisation, précieux sésame qui lui permettrait de se rendre dans son pays natal pour revoir ses proches qui subsistent grâce à son sacrifice. » Cette pleurnicherie est censée déclencher chez le spectateur de joyeux élans empathiques pour l’immigration illégale – si ses yeux et son cœur restent secs, c’est qu’il est indécrottablement d’extrême droite.

Temps d’échanges

L’écologie est également à l’honneur. Le 24 mars, une discussion autour d’un documentaire d’Arte, « Glaciers : enquête sur une disparition », a été animée par Yamina Saheb, une « experte » qui se vante d’avoir introduit la notion de sobriété dans les travaux du GIEC. Pour permettre aux visiteurs d’adoucir la terrible perspective d’une planète embrasée non pas par les émeutes et les guerres mais par un été caniculaire perpétuel dû au capitalisme, à la colonisation et au patriarcat, il est prévu, le 27 mars, un énième recours à l’art, en l’occurence une « journée d’étude, organisée par les étudiant.es de Master 2 Médiation du patrimoine et de l’exposition de la Sorbonne Nouvelle ». Intitulé « Cultures Queer », cet événement « s’articule autour de trois temps d’échanges portés par des professionnel.les du monde de l’art », entre autres une dénommée Tata Foxie, du collectif de drag queens déjà évoqué. Ce sera divertissant mais également instructif. Les spectateurs apprendront en effet que « la réappropriation politique du terme queer a bouleversé les normes hétéropatriarcales » et que, quoi qu’en pensent les réacs, les « institutions culturelles sont appelées à être queerisées ». La joie et l’empathie – l’Autre pouvant être aussi cet être travesti transformé en totem des combats progressistes – n’empêchent pas l’engagement, bien au contraire. L’engagement, selon Benoît Hamon et sa clique de La Gaîté, se doit d’être festif, joyeux, anticonformiste, solidaire, égalitaire et tolérant – il le sera, conformément à l’anticonformisme orthodoxe et maniéré des trublions subventionnés, des rebelles salariés, des révoltés disciplinés qui se croient subversifs alors même qu’ils sont très exactement l’inverse de la subversion et qu’ils représentent, au contraire, très précisément, le nouvel ordre établi. M. Hamon a cent métros de retard lorsqu’il appelle à « faire de la culture, de la fête et des loisirs les piliers d’un véritable projet de société » – il n’a évidemment pas lu Muray, qui a décrit en son temps ce qu’il en était et ce qu’il allait advenir de ce monde en voie d’hyperfestivisation, c’est-à-dire en voie de désintégration de tout ce qui avait participé à l’édification d’un espace culturel particulier, le nôtre en l’occurrence, y compris et peut-être en premier lieu l’art qui, en se répandant partout, dans les moindres interstices de la société, « a été “guéri” de tout ce qui faisait son charme, sa fourberie essentielle, son ambiguïté, son immoralité ». Il n’a pas plus lu Hannah Arendt. Dans La Crise de la culture, la philosophe explique comment, dans notre société de masse, qui est avant tout une société de consommateurs, la culture a été supplantée par les loisirs, c’est-à-dire le divertissement, et comment toute œuvre d’art, ancienne ou nouvelle, a été transformée en bien de consommation, loin de sa destination première qui était l’apparaître etdont le critère approprié pour en juger était la beauté. La culture ne se répand pas dans la société de masse mais « se trouve détruite pour engendrer les loisirs », écrit Arendt avant de préciser que « le temps du loisir ne sert plus à se perfectionner ou à acquérir une meilleure position sociale, mais à consommer de plus en plus, à se divertir de plus en plus ».

Revenu universel et ministère du Temps libre

Une obsession de la gauche. En 1981, tandis que le Pécuchet de la rue de Valois, Jack Lang pour ne pas le nommer, rêve de créer un ministère de l’Intelligence et de la Beauté, le gouvernement Mauroy instaure un ministère du Temps libre qui se veut une résurgence du sous-secrétariat d’État aux Loisirs et aux Sports de Léo Lagrange sous le Front populaire. Le temps libre obtenu entre autres grâce à la réduction du temps de travail n’a pas vocation à être un temps personnel, individuel, mais un « temps civique » : « Dans une société qui petit à petit se délite, ce n’est pas en restant tout seul chez soi que l’on conquiert l’émancipation, l’autonomie, mais en allant vers l’associatif et à la rencontre de l’autre », déclare le ministre et ex-syndicaliste André Henry qui, curieusement, ne semble pas considérer le travail comme une possibilité de s’émanciper, de devenir autonome, d’aller vers l’autre ou de favoriser la solidarité entre les individus. Il oubliait, de plus, que nous n’étions plus en 1936. En cette fin du XXe siècle, les Français ont de plus en plus de temps libre qu’ils consacrent toujours davantage aux activités que propose l’industrie culturelle, véritable vecteur de la culture de masse, sous toutes ses formes – livre, musique, cinéma, télévision, jeux vidéo, tourisme, etc. En 2017, lors de sa campagne pour les présidentielles, M. Hamon proposera, en plus d’un démagogique et ruineux revenu universel, de réinstaurer un ministère du Temps libre. Quelques années plus tard, Sandrine Rousseau appellera « la gauche à sortir de son obsession du travail pour s’occuper de la question du temps libéré » et, évoquant Paul Lafargue, affirmera vouloir intégrer la notion de « droit à la paresse » dans son projet politique. Elle espère alors une victoire du Nouveau Front populaire et, comme Benoît Hamon, la restauration d’un ministère du Temps libre, le temps libre étant « par essence un temps écologique et anticapitaliste » et le travail « une valeur de droite », selon elle. Mme Rousseau rêve de vacances quasi-permanentes dans un espace édénique où les hommes trouveront sans effort tout ce dont ils ont besoin – pour peu qu’ils se satisfassent de pas grand-chose, du minimum vital, ou un peu moins, et moins que ça encore si ça permet de « sauver la planète » et si, du peu d’argent qu’il leur reste, il est prévu d’en reverser une bonne part à l’État et par conséquent à tous ceux qui vivent à ses crochets.

Festif total

Le projet de société de M. Hamon – une société reposant, donc, essentiellement sur la culture, la fête et les loisirs – est une contradiction dans les termes : la fête et les loisirs, tels qu’ils apparaissent dans une société de masse, menacent la culture – dont le point de départ est, pour Arendt, le « phénomène de l’art » – en l’accablant de « valeurs » adossées à des appréciations morales, sociales ou politiques, en empêchant la « joie désintéressée » de tout homme capable de s’oublier dans l’admiration une œuvre d’art, et en créant de nouvelles formes « artistiques » qui ne sont rien d’autre que des singeries mimant affreusement d’anciennes façons qui touchaient véritablement au théâtre, à la littérature, à la sculpture, etc., et ne pouvant en rien les égaler. Le « festif total » a remplacé les fêtes d’antan qui, plus rares, plus solennelles et plus joyeuses, ne s’encombraient pas de sermons et de rappels à l’ordre, ne recouraient à aucune motivation moralisante pour attirer le péquin moyen, n’étaient le reflet d’aucune revendication sociétale et supposément progressiste, ou une allégeance aux modes éphémères, aux fiertés de toute obédience, aux innombrables « journées mondiales » de tout et n’importe quoi, lesquelles illustrent en réalité l’anéantissement ce qu’elles sont censées glorifier. La Gaîté Lyrique est devenu le lieu de rassemblement des pauvretés festives les plus rabougries, les plus misérablement militantes, les plus bruyamment courbées devant l’esprit de l’époque – et M. Hamon, que tout adepte de la physiognomie regarde avec gourmandise tant l’individu semble fait pour confirmer les préceptes de cette méthode, est le type même de l’agent de démolition inculte et discipliné, aux ordres d’une caste qui se qualifie elle-même de moderne, de progressiste, qui ambitionne même d’être en avance sur son temps – c’est-à-dire aux avant-postes des escadrons de la mort, lesquels précèdent d’un pas le corbillard qui transportera bientôt la dépouille de l’Occident. Concluons avec Jean Clair qui, dans L’Hiver de la culture, livre le sens que revêtent ces fêtes sinistres ayant toutes les caractéristiques de Saturnales : « Je ne peux m’empêcher, lorsque j’entends battre tambours, sonner trompettes, vociférer jeunesses et ronfler haut-parleurs, au cours de ces carnavals assourdissants dont Paris est devenu le lieu, “Nuit des musées”, “Fête de la musique”, “Nuit blanche”, “Parade” de ci et “Techno” de ça, de penser que j’assiste au déroulement rituel de funérailles où, célébrées par des corps nus et peinturlurés, on va enterrer joyeusement et sauvagement les restes de ce qui a été notre culture. »

Du trotskisme à Matignon: Jospin, ou la gauche à l’épreuve du réel

Retour sur le parcours du Premier ministre socialiste de la France, de 1997 à 2002, disparu ces derniers jours.


Peut-être par boutade, peut-être par maladresse, il s’était un jour défini comme : « un austère qui se marre, un protestant athée, un dogmatique qui évolue ». En 2000, alors qu’il est à Matignon, il laisse même publier un recueil de ses « meilleures blagues », dans le vain espoir de paraître au moins aussi sympa que son rival Chirac. L’ouvrage est sous-titré : « Carnets secrets d’un austère qui se marre ». La formule, oxymorique, restera peut-être comme l’épithète accolée à l’ancien Premier ministre, décédé ce 22 mars, en plein dimanche électoral, comme certains rois furent brefs, bègues ou chauves.

Un père encombrant

On le savait issu d’une bourgeoisie intellectuelle protestante de gauche. Pas stalinienne. Pas vraiment enracinée dans la mythologie des « 75 000 fusillés » non plus. Et pour cause : son père, Robert Jospin, s’était acoquiné avec les illusions pacifistes de l’époque, allant jusqu’à frayer avec Marcel Déat après avoir soutenu Munich. Toute une génération de gauche qui, au nom de la paix, s’était approchée de l’abîme. En avril 1944, l’ambassade d’Allemagne à Paris dirigée par Otto Abetz décide de lancer une nouvelle publication, Germinal, destinée à fédérer une partie des collaborateurs de gauche. Le premier numéro de Germinal paraît le 28 avril 1944, portant le bandeau : « Hebdomadaire de la pensée socialiste française ». On trouvait donc parmi les rédacteurs le père de Lionel Jospin.

C’est plus tard que le public découvrit Lionel Jospin. Lors des municipales parisiennes de 1977, les socialistes se rangent derrière le communiste Henri Fiszbin, programme commun oblige, mais rapidement, Jospin et son acolyte Bertrand Delanoë piquent la vedette médiatique à leur chef de file. Indice aussi des mutations à venir dans la capitale, de moins en moins rouge mais de plus en plus rose. Deux décennies plus tard, il est Premier ministre quand il donne un coup de pouce à Delanoë, menacé en 2001 de se voir confisquer le flambeau parisien par ses concurrents Jack Lang et Dominique Strauss-Kahn.

Vint ensuite la Mitterrandie, ce long règne où il brilla d’abord dans les coulisses. A la tête du PS, Jospin se passionne pour les motions, les synthèses, les réunions et les congrès interminables. Il en sera l’apparatchik modèle, un gardien du temple. « François Mitterrand m’a proposé de lui succéder à la tête du Parti socialiste dans sa salle de bain », confia-t-il plus tard, avec cet émerveillement presque enfantin qui contrastait avec sa raideur publique. Il refuse toute entente avec le centre au moment des premières tentations gestionnaires et libérales de la gauche dans les années 1980. Contre Rocard qui prône le rapprochement avec l’UDF, Jospin mise déjà sur la gauche plurielle, malgré le déclin du PCF. Mais Mitterrand, président, se lasse des boutiquiers et des stratèges en salle de bain. Il préfère Fabius, dont la rapidité intellectuelle l’impressionne. Jospin, lui, s’irrite. Aux législatives de 1986, il s’estime aussi légitime que le Premier ministre pour conduire la majorité. Puis vient le congrès de Rennes, en 1990 : congrès de tous les règlements de comptes, où il fracture le camp présidentiel, s’approche des rocardiens, et offre au pays le spectacle presque burlesque des procédures socialistes. À la télévision, les yeux agrandis, il s’indigne de l’attitude des fabiusiens. Le théâtre interne des procédures socialistes devient comédie nationale et télévisée.

Pédagogisme et affaire de Creil

Il trouve un terrain plus solide rue de Grenelle. Ministre de l’Éducation nationale, il laisse une trace durable avec la réforme de 1989: « l’élève au centre du système ». L’enfant devient sujet, juge, acteur. L’école glisse doucement vers le pédagogisme. Les révoltes de mandarins du savoir n’y feront rien. Une révolution douce, mais profonde, dont l’école française fait encore les frais. Lionel Jospin quitta le ministère, mais y avait fait entrer Philippe Meirieu et avec lui, un état d’esprit dont l’école ne s’est jamais relevée. En 1989 éclate l’affaire de Creil, quand de jeunes filles d’origine marocaine voulurent forcer les portes d’un établissement scolaire coiffées de voiles islamiques. L’amateur de basketball n’est pas très solide sur ses appuis au moment de défendre les grands principes. A l’Assemblée nationale, il suggère aux directeurs d’établissement de dissuader le port de tels symboles, maispas au point d’engendrer des blocages. « En cas de blocage et en cas de refus, l’école doit accepter ces enfants ». Une sortie ministérielle aux effets inconfortables sur le terrain, qui imposa quinze ans plus tard une clarification du législateur. Dans le Nouvel Obs, Alain Finkielkraut, Régis Debray, Élisabeth de Fontenay et Elisabeth Badinter cosignent une tribune importante contre cette attitude de défaite. Ce fut peut-être aussi la première grande rupture entre une gauche républicaine et une gauche démocrate, ce que Jean-Pierre Chevènement a pu appeler « la gauche américaine ».

Le quotidien de gauche « Libération » a mis Lionel Jospin en une mardi dernier. DR.

A lire aussi, Jean Messiha: Paradoxal Jospin

La suite relève de l’accident pour ne pas dire d’une série de coups de chance. En 1995, il devient le candidat du Parti socialiste par défaut, après les défections successives de Fabius, Rocard, Delors et des autres. Aucun sondage ne leur promettait le second tour. Jospin saisit donc sa chance. Il termine finalement en tête devant les candidats Chirac et Balladur au premier tour. En réactivant le clivage gauche-droite, en se détachant d’une Mitterrandie finissante, il trace sa route. Et deux ans plus tard, l’impensable: la drôle de dissolution de 1997 lui ouvre Matignon. La France lui échoit, sur fond de triangulaires où le Front national joue les trouble-fête. Philippe Muray dépeint bientôt avec férocité les traits de l’électrice-type de Lionel Jospin : « Faute de posséder quelque part un lopin/ Elle s’était sur le Web fait son cybergarden/ Rempli de fleurs sauvages embaumé de pollen/ Elle était cyberconne et elle votait Jospin ».

Le coq Chantecler

Au pouvoir, Jospin gouverne en huguenot. Austérité des manières, sérieux des dossiers, pédagogie parfois laborieuse. Il ratifie Amsterdam, privatise sans fracas, bénéficie d’une conjoncture favorable qui fait reculer le chômage. La « nouvelle économie » lui offre des marges. Dans le même temps, il résiste à la tentation blairiste, regarde de loin la « troisième voie » de Tony Blair et de Gerhard Schröder. Pas assez moderne pour les uns, trop gestionnaire pour les autres : il s’installe dans cet entre-deux qui fera sa légende à défaut de faire son succès. Celle du bon élève de l’ENA, des lunettes carrées, du sérieux sans panache. On lui reconnaît une forme de compétence. Le mythe du « bon gestionnaire socialiste ». On pourrait regarder avec nostalgie l’époque d’une gauche de gouvernement a priori raisonnable. Avec le recul, on peut aussi en vouloir à Jospin d’avoir sacrifié les points de croissance (+ 3,5 % en 1998, +3,4 % en 1999, +4,1 % en 2000 !) à la réforme des 35 heures et d’avoir dispersé les « dividendes de la paix » dans l’aide médicale d’Etat (AME). L’homologue allemand Gerhard Schröder ricane en expliquant que les 35 heures en France sont une excellente nouvelle pour l’Allemagne. Son ancien ministre et ancien camarade de l’ENA Jean-Pierre Chevènement, entré en campagne contre lui, va puiser dans les fabliaux médiévaux pour nuancer le rôle de Jospin dans la bonne santé économique de la fin du millénaire : « Lionel Jospin a bénéficié du retournement de la politique monétaire américaine au printemps 1997. Il s’est approprié la croissance revenue en 1998 comme le coq Chantecler le lever du soleil ». C’est aussi sous la gauche plurielle au pouvoir que Dominique Voynet sacrifia à Bruxelles, un beau jour de 2000, l’avantage nucléaire français avec une certaine fierté. Sur le plan migratoire, le nombre d’étrangers arrivés légalement s’élève à 200 000 durant le « quinquennat Jospin ». Dans l’ombre des réalistes et de la prétendue culture de gouvernement, la gauche de gauche a pu avancer ses pions.

Sous la surface, il y avait aussi une autre histoire. En 2001, il admet son passé trotskiste, tendance Lambert, après avoir longtemps entretenu la confusion. Infiltré au Parti socialiste à la demande de Pierre Boussel, il appartient à cette génération formée à l’orthodoxie révolutionnaire, comme Cambadélis ou Mélenchon. La notabilisation fera le reste: du militant clandestin au Premier ministre, la trajectoire dit tout d’un socialisme qui s’institutionnalise.

Mais un huguenot peut-il gouverner la France ? La question, jamais posée, plane pourtant. Henri IV avait compris que Paris valait bien une messe. La monarchie absolue s’était éteinte avec le renvoi de Necker, ministre principal de Louis XVI et calviniste de son état. Quant à Rocard, Mitterrand prit le soin de tuer dans l’œuf ses tentations présidentielles. 2002 devait être la bonne pour Jospin. Une présidentielle à portée de main, avec un président-candidat Chirac fâché avec la justice et grimé par les Guignols en « Super Menteur ». Alors que Renault ferme une usine, Jospin déclare : « L’Etat ne peut pas tout », illustrant un léger décalage avec la culture monarcho-catholique (pas contrariée par l’esprit de la Vème République) selon laquelle l’Etat, justement, peu à peu près tout. Jospin ne comprit jamais très bien ce qui lui était arrivé le soir du 21 avril 2002, incriminant les candidatures dissidentes, et notamment celle de Jean-Pierre Chevènement, à qui il avait été pourtant reproché d’avoir attiré dans ses rangs des réacs de droite (Pierre Poujade, Pierre Pujo, Paul-Marie Coûteaux, le général Gallois) : autant de gens qui n’auraient pas voté Jospin au premier tour, ni au second. Menant une campagne de second tour avant le premier, il déclara que son programme n’était pas socialiste, ce qui eut le don de renforcer les candidats Laguiller et Besancenot. Les troupes socialistes, un peu éblouies par l’enthousiasme médiatique des années 1997-2002, ne réalisèrent pas que la baisse du chômage n’avait pas suffi à résoudre le mal-être français. Le fameux 21 avril, seuls 11 % des ouvriers ont voté Jospin. Le soir venu, il se retire « de la vie politique ». Geste orgueilleux et théâtral, qu’il finira par regretter avec une tentative piteuse de retour vers 2006. En 2005, un article sur son ouvrage Le monde comme je le vois est précédé dans le Nouvel Obs d’une page de pub pour la prévention des glaucomes. On n’est jamais mieux aidé que par les médias amis. L’hebdo de gauche lance dans les mois suivants la campagne de Ségolène Royal. Il n’y aura jamais de nostalgie excessive de Jospin, pas au point d’entraîner un soulèvement des foules, en pleine université d’été de La Rochelle.

Dans l’ombre de Chirac sympa

Jospin n’était pas vraiment aimé. Il le savait. En 2002, il regarde, irrité, ses partenaires de la gauche plurielle, qui ont tous fait campagne sous leur bannière respective, appeler à voter Chirac à 20 heures 02. Si le duo Chirac-Jospin a offert devant les caméras quelques sourires complices et sympathiques, Jospin sait que Chirac mène une campagne de séduction auprès des ministres de gauche. De Marie-George Buffet à Pierre Moscovici, ils ne peuvent s’empêcher de trouver Chirac « sympa ». En 2000, l’ancien député de Paris s’aventura sur la chasse gardée du président Chirac en déclarant, à Jérusalem, que le Hezbollah était un mouvement terroriste. Une sortie qui lui valut un caillassage de la part d’étudiants palestiniens, mais aussi un rappel à l’ordre de la part de l’Elysée, jaloux de son périmètre et très soucieux de conserver son excellente image dans le monde arabe. Etrange retournement : en 2000, Jean-Luc Mélenchon n’était qu’un modeste ministre délégué à l’Enseignement professionnel. Les confidences de Jospin étaient rares, et souvent maladroites. « J’aime la purée que me fait ma femme Sylviane », disait-il, désarmant, quand la télévision l’interroge sur ses goûts. Et pourtant, cette même franchise lui vaudra, paradoxalement, une forme de respect tardif, lorsqu’il reconnaît la part de « théâtralité » dans l’antifascisme convenu, rappelant que le Front national, « tout odieux qu’il soit, n’était pas un parti fasciste ». A la droite de la droite, Jean-Marie Le Pen l’avait dépeint comme son adversaire le plus honnête, le plus loyal. Retiré des affaires, il se réfugie dans le temps long et diagnostique en 2015, du « Mal Napoléonien », pamphlet antibonapartiste tardif sans la verve de Napoléon le Petit. L’ouvrage explique que la France a manqué, avec les guerres de la Révolution et de l’Empire, une fois encore dans son histoire, de devenir l’Angleterre en préférant l’aventure guerrière à la révolution financière sur le modèle britannique. Il y avait là une forme d’aveu. Celui d’une gauche qui, après avoir rêvé de transformer le monde ou de « changer la vie », en venait à préférer l’austère administration des choses, la discipline morale et budgétaire sur fond de désenchantement lyrique et de reniement idéologique. Avec cette franchise qui lui aura tant coûté, et sans doute coûté l’essentiel, il a fini par dire ce que la gauche était devenue. Et ce que le macronisme parachèvera quelques années plus tard, en assumant pleinement cette mue, débarrassé du poids des héritages et de la pudeur des anciens.

Au secours d’Amina…

A Bordeaux, cible d’une usurpation d’identité, Amina Garcia, 23 ans, accumule les contraventions dans les transports et tente depuis deux ans de prouver sa bonne foi, en vain pour le moment.


Ce billet prend pour point de départ le cas d’Amina, étudiante à Bordeaux, qui doit payer 60 000 euros d’amendes car depuis 2003, des inconnus se font passer pour elle dans les transports et, faute de titres, commettent de multiples infractions. Elle n’a cessé de plaider sa bonne foi, mais sans résultat à ce jour, rapporte Le Parisien.

Il se rapporte plus largement à toutes les victimes d’usurpation d’identité qui, comme Amina, ne parviennent pas à démontrer leur innocence et se trouvent soumises à un harcèlement pénal constant, se conjuguant le plus souvent avec l’incompréhension et la faible réactivité du maquis administratif.

J’évoque souvent ici le jour où, dans ma carrière judiciaire, en 1998, j’ai été nommé chef de la section du droit bancaire et de la fraude informatique au parquet de Paris. Outre l’efficacité et la rapidité de l’action de mon équipe, j’ai privilégié les réponses aux courriers des citoyens (pas seulement à ceux des avocats) et, précisément, la volonté de prendre les devants pour soustraire les victimes d’usurpation d’identité aux interminables et parfois insolubles tracas financiers et autres dont elles ne parvenaient pas à se dépêtrer.

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J’avais mis en œuvre, grâce à un secrétariat exceptionnel, un système très simple: dès réception d’une plainte pour vol de documents d’identité, de chéquiers ou de cartes bancaires, un certain nombre de formulaires étaient aussitôt remplis afin d’alerter les services publics, les administrations et, lorsque c’était possible, les organismes bancaires, pour éviter que la victime ne soit prise pour la coupable des malversations commises à cause de cette usurpation.

Cette manière de donner aux procureurs non pas seulement une mission de pure et légitime répression mais de véritable assistance juridique, sociale et humaine m’est toujours apparue comme une exemplaire définition du rôle du ministère public: ministère donc au service du public…

On peut imaginer à quel point cette démarche menée durant un an a concrètement allégé le quotidien d’un grand nombre de plaignants. Que les parquets soient surchargés ou non ne change rien à l’affaire: il faudrait poursuivre un tel processus de sauvegarde. Ce n’est pas Amina qui soutiendra le contraire.

J’ose espérer qu’on n’inscrira pas ce billet dans le registre d’une exclusive technique judiciaire, alors que je le voudrais empli d’un humanisme qui la dépasse de très loin. J’ai envie d’y associer des initiatives dont le mérite n’était pas de répondre trop tard aux défis lancés par des désastres consommés, mais de tenter des mesures et des opérations préventives dont l’effet n’était pas seulement symbolique. Quand le procureur général Pierre Truche invitait le parquet de Paris à régler, en quelque sorte d’autorité, les procédures d’instruction vieilles de plus de deux ans, il permettait ainsi une avancée considérable. L’institution judiciaire n’était plus à la traîne, impuissante, mais devant, volontariste et déterminée.

Aujourd’hui, à cause du syndicalisme, elle déplore, voire gémit, au lieu de se battre avec pour seul objectif : satisfaire le citoyen. Et donc Amina, qu’il faut secourir.

Lyrique: terminus pour Tosca & La Finta Giardiniera, de Bastille à Bobigny

Tosca, opéra de Giacomo Puccini, à Bastille à partir du 28 mars. La Finta Giardiniera, opéra de Wolfgang Amadeus Mozart, à la Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny les 27, 28, 31 mars et le 1er avril


Fin de parcours pour la cantatrice Floria Tosca sous les auspices du regretté Pierre Audi disparu subitement en mai dernier, et dont l’Opéra-Bastille reprenait, hommage posthume, la magnifique mise en scène millésimée 2014, déjà reprogrammée maintes fois : en 2016, 2019, 2021, 2022, et même encore l’automne dernier, dans une distribution vocale démultipliée à l’infini, de Saloa Hernandez à Sondra Radvanovski en passant par Elena Stikhina et la soprano californienne Angel Blue dans le rôle-titre ; des stars Alagna ou Kaufmann à Yusif Eyvazov en passant par Adam Smith et Freddie De Tommaso pour camper le malheureux Cavaradossi ; d’Alexey Markov à Grevorg Hakobyan en passant par Ludovic Tézier pour incarner l’immonde sicaire érotomane, cupide et retors, Scarpia, surpuissant régent de la police. Sommé d’un bout à l’autre d’un crucifix géant, massif, poutre épaisse comme coulée dans un bloc de béton armé, immobile, suspendu dans le ciel tel ce genre d’ovni menaçant qu’on voit planer  au-dessus de la terre dans le cinéma de science-fiction, le décor de Christof Hetzer souligne avec une discrète élégance, à mi-chemin entre réalisme et abstraction,  le contexte historique du chef d’œuvre puccinien, créé en 1900, comme chacun sait, d’après la pièce de Victorien Sardou : un siècle plus tôt, dans la Ville éternelle contrôlée par les Bourbons régnant alors sur le royaume de Naples, à l’heure où les troupes austro-italiennes affrontent les armées de Bonaparte (cf. la victoire de Marengo, en juin 1800)…  Acte 1 dans les murs grisâtres de l’église Sant’Andrea della Valle, acte 2 dans la pourpre opulente d’un salon du Palais Farnèse, acte 3 au faîte d’un Château Saint-Ange envahi d’herbes folles – tous lieux sur lesquels, de part en part, la pesanteur théâtrale du pouvoir catholique se fait palpable. Reste qu’au-delà de cet ancrage historique, l’intrigue de Tosca, d’une férocité glaçante, est d’une modernité absolue et, comme telle, transposable à toutes les époques. Ce qu’avait très bien compris un Robert Carsen, lequel, dans une scénographie toute différente mais tout aussi mémorable, avait choisi quant à lui d’inscrire l’action dans l’Italie fasciste. De fait, chasse à l’homme, torture, chantage, viol, assassinat, exécution, suicide – l’immortel melodramma puccinien, aux mélodies à vous tordre les tripes, ne laisse aucune place à la gracieuseté : Tosca, roc opératique, n’est pas prêt de vieillir ! Précipitez-vous, il reste encore sept représentations dans cette régie d’exception, et un ultime cast vocal à découvrir.

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Mémoire de la dictature communiste oblige, Bobigny n’a toujours pas songé à débaptiser son boulevard Lénine. Ce qui n’interdit pas néanmoins d’y jouer présentement le divin Mozart – jusqu’au 1er avril ! Le numéro 9 de cette artère quelque peu réfrigérante demeure une adresse fort prisée car elle abrite la MC93, précieuse institution à qui l’art théâtral doit, depuis les années 1980, ses plus belles heures de gloire. L’Opéra de Paris a l’excellente idée d’investir les lieux une fois par an, pour y dévoiler les jeunes talents musicaux de son Académie. Cette année, La Finta Giardiniera (la fausse jardinière), opera buffa, c’est-à-dire comédie, composée par Wolfgang alors âgé de 18 ans, commande pour le carnaval de Munich soit trois ans après ce joyau d’opera seria qu’est Lucio Silla. Autant le dire, La Finta Giardiniera n’a pas le génie des chefs d’œuvres lyriques ultérieurs. Passons sur l’intrigue, tout à la fois invraisemblable, niaise et compliquée au point qu’on n’y comprend goutte. En gros, sous l’identité de Sandrina, jardinière du Podestat de Lagoreno (le premier magistrat de la ville) se dissimule la marquise Violante Onesti. Elle a survécu à une agression de son amant jaloux, le comte Belfiore. Roberto, son serviteur, est déguisé en jardinier, sous le nom de Nardo. Le Podestat aime Sandrina, mais Serpetta, sa servante, en pinçait pour le patron. Quant à Nardo, il est tombé sous le charme de Serpetta, alors que Belfiore s’apprête à épouser Arminda, nièce du Podestat, elle-même fiancée de Ramiro, garçon au service de ce dernier. Bref, après toutes sortes de péripéties défiant la logique et la psychologie, l’opéra s’achève sur trois mariages : Belfiore et Violante, Ramiro et Arminda, Roberto et Sandrina.  Rien ne tient debout dans ce livret, mais peu importe. De toute beauté, le duo final vous réconciliera avec le style galant le plus emberlificoté. Le spectacle est surtout l’occasion de découvrir, dans une régie soigneusement épurée signée Julie Delille et à travers une double distribution en alternance, les voix et les musiciens en apprentissage dans le cadre de l’Académie. Votre serviteur adresse des louanges toutes particulières à la soprano Isobel Anthony (Sandrina/Violante) et au ténor américano-norvégien Bergsvein Toverud (Belfiore)… Attention, dernière représentation le 1er avril – ce n’est pas le poisson du mois.

La Finta giardiniera 25-26 (C) Vincent Lappartient / Studio j’adore ce que vous faites

Tosca. Opéra de Giacomo Puccini. Mise en scène : Pierre Audi.  Direction Jader Bignamini. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Avec Angel Blue/ Sondra Radvanovsky, Freddie de Tommaso/Yusif Eyvazov, Alexey Markov/Gevorg Hakobyan, Vartan Gabriellan, Carlo Bosi, André Heyboer, Florent Mbia, Fabio Bellenghi.

Opéra-Bastille. Les 28, 31 mars, 3, 9, 15, 18 avril à 19h30, les 6 et 12 avril à 14h30.

Durée : 2h50


La Finta Giardiniera. Opéra de Wolfgang Amadeus Mozart. Mise en scène : Julie Delille. Direction : Chloé Dufresne. Scénographie : Chantal de La Coste-Messelière. Orchestre en résidence à l’Académie de l’Opéra national de Paris. Musiciens de l’Orchestre Ostinato.

Durée : 2h50.

MC 93. Les 27, 28, 31 mars et 1er avril à 20h.   

Pourquoi l’Europe gagnerait à actualiser son regard sur les Émirats arabes unis

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Longtemps perçus en Europe à travers le prisme de leur modèle politique, les Émirats arabes unis s’imposent aujourd’hui comme un acteur stratégique central dans un environnement régional instable. Leur capacité d’anticipation, leur engagement sécuritaire et leur diversification économique interrogent les grilles de lecture traditionnelles. À rebours de certaines idées reçues, leur trajectoire met en lumière une approche pragmatique du pouvoir et de la gestion des risques. L’Europe gagnerait à actualiser sa perception de ce pays ami.


Les crises qui traversent aujourd’hui le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique s’inscrivent dans une histoire longue, marquée par les recompositions issues du démantèlement des empires européens et ottoman au début du XXe siècle. Les États de la région se trouvent confrontés au retour de tensions anciennes, longtemps contenues sans jamais avoir été véritablement résolues.

Précieux détroits

Dans le même temps, l’implication des puissances occidentales s’est progressivement réduite, du Sahel au Levant. Ce retrait tient autant à l’évolution des opinions publiques — plus réticentes après plusieurs décennies d’interventions extérieures — qu’à l’affirmation d’acteurs régionaux. Il n’a toutefois pas été compensé par l’émergence d’un cadre stabilisateur capable d’accompagner l’affaiblissement ou l’effondrement d’États situés sur des axes stratégiques essentiels.

C’est dans cet espace incertain que s’inscrit l’action des Émirats arabes unis, souvent critiquée en Europe, notamment au Yémen ou au Soudan. Ces critiques sont légitimes, mais elles tendent parfois à occulter des déterminants plus profonds. Au Yémen, l’engagement émirati répond à des enjeux qui dépassent largement le cadre national : la sécurisation du détroit de Bab el-Mandeb — point de passage clé du commerce mondial — et la volonté de contenir l’influence iranienne. Les attaques menées par les rebelles houtis contre la navigation internationale entre 2023 et 2025 ont rappelé qu’une perturbation durable de ce corridor aurait des conséquences immédiates sur les flux commerciaux et énergétiques, y compris pour l’Europe.

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Le Soudan offre un autre exemple de cette complexité. Depuis 2019, le pays connaît une fragmentation politique, sociale et ethnique accélérée, dont les effets débordent largement ses frontières, de l’Égypte à la mer Rouge. Face à cette dynamique, la réponse internationale — notamment européenne et américaine — s’est souvent limitée à des initiatives diplomatiques ou à des tentatives de médiation. Dans ce contexte, les acteurs régionaux ont progressivement pris le relais, chacun selon ses intérêts, contribuant à une dynamique devenue difficile à contenir. Une trajectoire qui n’avait rien d’inéluctable et qui aurait sans doute pu être atténuée par une approche internationale plus cohérente.

Résilience

Cette capacité d’intervention s’appuie sur une logique plus large : celle d’une stratégie de long terme fondée sur l’anticipation. Il y a quelques semaines, des avions français ont ainsi été engagés pour intercepter des menaces aériennes visant les Émirats arabes unis, dans un contexte de tensions renouvelées avec l’Iran. L’épisode a marqué, moins par sa dimension militaire que par ce qu’il révèle : les Émirats se sont progressivement imposés, sans ostentation, comme l’un des acteurs sécuritaires les plus structurés de leur environnement régional.

L’intensité des attaques dirigées contre leur territoire, parfois supérieure à celle subie par d’autres pays de la zone, a pu surprendre. Pourtant, elles ont été en grande partie contenues. Cette résilience tient à des dispositifs de défense robustes et à des partenariats solides — notamment avec la France — mais aussi à une approche cohérente, articulant capacités militaires, alliances, logistique et anticipation des risques.

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Sous l’impulsion de Mohammed bin Zayed Al Nahyane, président des Émirats, cette cohérence s’est étendue à l’ensemble du modèle de développement : diversification économique, investissement technologique et formation d’un capital humain capable d’évoluer dans les réseaux internationaux. L’objectif n’est pas tant de proposer un modèle que de consolider une position dans un environnement instable.

Ce point mérite d’être souligné tant il entre en tension avec certains réflexes européens. Dans les traditions politiques du continent, les monarchies restent souvent perçues à travers un prisme critique, comme des survivances d’un autre âge. Or, les dynamiques actuelles invitent à nuancer ce regard. Non parce que le modèle émirati constituerait une alternative aux idéaux démocratiques européens, mais parce qu’il met en lumière une limite récurrente : celle d’une évaluation de l’efficacité politique trop exclusivement liée à la nature des institutions, au détriment de leur capacité d’action réelle.

Changer de regard

Cette interrogation résonne d’autant plus fortement que l’Europe traverse ses propres doutes. Ses économies s’interrogent sur leur compétitivité, leur productivité et les effets parfois contraignants de leurs cadres réglementaires sur l’innovation. Plusieurs sociétés européennes font face à des tensions démographiques, à une mobilité accrue des talents et à des difficultés à maintenir l’adhésion des jeunes générations à un projet collectif lisible.

Mes lectures à Perharidy

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La pointe de Perharhidy à Roscoff (huile sur toile, 1889), Théo Van Rysselberghe. Wikimedia

Patrick Boucheron, Jean Delumeau, Julien Gracq, Baudelaire et Balzac…


Début février, j’ai dû subir une intervention chirurgicale à l’hôpital de Brest. Souffrant d’arthrose aiguë depuis dix ans, n’arrivant plus à marcher, j’étais bon pour une prothèse du genou, opération lourde pour le patient, mais sans difficulté à réaliser aujourd’hui. Le dimanche 1er février, j’ai donc préparé mon sac de voyage, en prévision d’un séjour qui allait se dérouler dans l’espace clos et séparé du monde d’une chambre d’hôpital, et dont je ne savais pas exactement combien de temps il allait durer. En vue de remplir les longues journées d’attente, je fis le choix de quelques livres, me disant qu’au moins, entre deux soins, j’aurais le temps de lire.

Le meilleur endroit pour lire

J’avais déjà éprouvé dans le passé que l’hôpital est un lieu privilégié pour lire, plus peut-être que le Café de Flore ou les bancs du Jardin du Luxembourg. C’est lors d’un tel séjour que, jadis, j’avais lu en entier l’Histoire de la folie de Michel Foucault. Je me souvenais avoir annoncé cet exploit à des amis, en ajoutant : « Et je ne suis pas devenu fou… » C’est d’ailleurs une lecture dont je devais tirer un grand profit, certes peu évident sur le moment, mais qui m’a nourri de manière souterraine, et a sans doute augmenté par la suite ma capacité à comprendre d’autres livres difficiles. En ce mois de février 2026, justement, venait de paraître le gros volume de Patrick Boucheron, Peste noire, qui me tendait les bras. Et je n’allais pas être déçu. À côté, pour la soif, je pris deux classiques édités en poche : Une ténébreuse affaire, de Balzac, que j’avais déjà lu adolescent, mais que je voulais réévaluer, car il me semblait que je n’avais pas bien compris ce roman politique qui parlait de complot et d’insurrection, un sujet que j’affectionne. Et aussi Les Fleurs du Mal de Baudelaire, monument inusable. Je ne pris guère plus de livres, pour ne pas m’alourdir. Éventuellement, je pensais pouvoir m’en procurer d’autres en cas de besoin, sur des sites d’achat en ligne.

Franchir l’isthme

Après l’opération et le choc physiologique éprouvé, je ne me mis pas tout de suite à lire vraiment. J’étais dans un état comateux, bourré de médicaments antalgiques. C’est alors que, sans tarder, on me transféra en taxi dans le centre de rééducation médicale de Perharidy, à une heure de Brest. Le site se trouve en pleine nature, à l’ouest/nord-ouest de Roscoff, parmi les champs d’oignons et d’échalotes. Perharidy se présente comme une bande de terre orientée vers le nord, avec au large l’île de Batz et son phare. On évoque communément « la presqu’île de Perharidy », mais ce n’est guère qu’une façon de parler. Il n’y a en effet aucune coupure avec le plancher des vaches, la marée ne recouvre rien et la bande de terre continue comme une pointe côtière, un cap, voire une petite péninsule, mais sans être un isthme. Presqu’île est un titre honorifique. Ceux qui se rendent à Perharidy croient souvent que c’est une vraie presqu’île, à cause du silence si particulier qui y règne, et qui fait penser qu’on a quitté le continent. Bref, Perharidy est l’endroit idéal pour lire des livres dans le calme, un calme magique digne d’une île.

Un poète, un peintre

C’est surtout un lieu qui a su rester discret. Peu d’écrivains ont évoqué Perharidy, à part le poète Tristan Corbière. De même, les peintres qui y sont passés furent rares. Seul le néo-impressionniste belge Théo van Rysselberghe, inspiré par Seurat, en a laissé un témoignage pictural : une belle toile pointilliste, aux couleurs pâles comme un visage de patient, représente le rivage sauvage. L’isthme introuvable et invisible de Perharidy n’a pas inspiré plus que cela les artistes en quête d’absolu.

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Nous autres « survivants »

Aussi bien, c’est un lieu de repos, propre à l’étude. Malgré les comprimés de morphine qu’on m’a fait prendre, et qui m’empêchaient de me concentrer, je réussis à lire rapidement l’essai sur la peste de Patrick Boucheron. Je confiai même à une infirmière stagiaire que, si elle voulait réussir ses examens, elle devait lire ce livre. Boucheron, en effet, a su parfaitement faire entrer son lecteur dans la problématique médicale en général : l’homme assailli par l’épidémie, c’est notre condition humaine ramenée à ses justes dimensions. Nous sommes tous des « survivants », descendants des rescapés de la peste, et donc des miraculés. Boucheron a ouvert sa réflexion sur tout un pan de notre culture, avec une érudition historique sans faille. J’ai bien aimé en particulier ses références à des historiens dits de droite, comme Pierre Chaunu ou Jean Delumeau. Car notre professeur au Collège de France, malgré sa réputation d’homme de gauche, sait trouver son bien au-delà des préjugés politiques. Peste noire, œuvre d’historien, est aussi un livre de littérature comparée. C’est pourquoi il se lit avec un immense plaisir et donne envie de poursuivre sur le même sujet. Boucheron, je viens de le dire, s’arrête sur Jean Delumeau, auteur de La Peur en Occident (1978). Je me suis tout de suite procuré cette somme impressionnante, non dans l’édition de poche, qu’on trouve couramment en librairie, car elle ne me semble pas complète (même le sous-titre a été modifié), mais dans sa version initiale de parution.

La rumeur du monde

J’ai dû quitter, presque à regret, au bout de quelque quatre semaines, la presqu’île de Perharidy, avec d’excellents souvenirs de lecture. Ce sont des heures qui ne sont jamais perdues, même à l’aune de toute une vie qui serait consacrée uniquement au déchiffrement des grimoires anciens ou modernes. Mais je n’ai pas fait que ça, rassurez-vous. Grâce à ma radio miniature, je suivais les actualités chaque matin à 7 h 30 sur la station Europe 1, la seule que je captais convenablement. Il se passait beaucoup de choses importantes, surtout cette guerre contre l’Iran, qui n’est pas encore finie. Du fait de mon genou explosé, comme si j’avais marché sur une mine, ou presque, j’ai vaguement pressenti, par une sorte de communauté d’instincts, quelle pouvait être la détresse des soldats français pris pour cible dans leur chair, à la mi-mars, par des drones iraniens au Kurdistan irakien. Moi qui n’ai jamais combattu, et dont le chirurgien venait de recoudre la cicatrice, je me mettais à la place de nos petits gars blessés sur la base militaire d’Erbil. Peut-être ont-ils été blessés aux jambes ? L’un est mort, l’adjudant-chef Frion. La presse a utilisé à juste titre à son endroit l’expression « mort pour la France ». J’ai pensé, de manière plus universelle peut-être, qu’il était « mort en héros », car il était chargé là-bas de lutter contre Daech et de soutenir les Kurdes. On devrait donc dire : « mort en héros pour la France ».

Armée de Terre

Je le soulignais plus haut : les grands écrivains, il me semble, même Flaubert, même Georges Perros, n’ont pas écrit sur Perharidy. Mais il y a cependant un livre qui s’intitule La presqu’île. Il est de Julien Gracq, et c’est l’un de ses meilleurs, avec la nouvelle centrale qui donne le titre. C’est un texte sur l’attente, le désir après l’attente, l’attente de l’attente, l’oubli peut-être. En somme, un livre sur l’amour. Quel endroit plus propice qu’une presqu’île, comme celle de Perharidy, pour attendre l’amour ? En revenant chez moi, j’ai repris ce volume de Gracq qui se trouvait dans ma bibliothèque : je suis convaincu que la littérature reflète la réalité du monde, et que lire, ce n’est pas s’abstraire du monde, mais au contraire y entrer, et davantage que ceux qui ne lisent pas. Ce petit séjour à Perharidy m’aura de nouveau fait prendre conscience de cela. C’est immense, comme une guérison.


Patrick Boucheron, Peste noire. Éd. du Seuil, 2026. 553 pages.

Peste noire

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Jean Delumeau, La Peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles. Éd. Fayard, 1978. L’édition originale est parfois disponible à des prix abordables sur certains sites d’occasion en ligne.

La peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles

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Julien Gracq, La presqu’île. Éd. José Corti, 1970.

Presqu'ile

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Le parfait gentleman en quelques leçons

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Image d'illustration Unsplash.

Les Éditions de L’Honnête Homme publient Le petit guide du parfait gentleman


Naguère, j’ai chroniqué Le Guide du style classique et sartorial1 (Éditions de l’Honnête Homme), œuvre d’un collectif proposant une claire synthèse sur les fondamentaux de l’élégance masculine, celle, classique au suprême, du gentleman. Après avoir défini le style classique comme une discipline, voire comme une ascèse, les rédacteurs (anonymes) étudiaient les pièces de la garde-robe classique, sobre à souhait et adaptée à toutes les situations. Leur modèle ? L’ancien Prince de Galles, devenu Charles III, bien entendu !

Préférer l’effort au relâchement

La même maison (les mêmes rédacteurs ?) me fait parvenir Le petit guide du parfait gentleman, lui aussi à contre-courant de la morbide obsession pour la sacro-sainte « déconstruction » de tous les repères, fruits de générations d’expérience, d’effort et de discipline. Ce collectif refuse, en saine logique, toute tabula rasa ; il s’insurge contre cette manie de vouloir délester l’homme de son héritage : « Pas d’épanouissement durable sans verticalité ».

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Mazarine et les ploucs

La figure du gentleman, qui remonte bien haut dans notre histoire, incarne « l’accord entre la force et la mesure, entre la liberté intérieure et le respect d’autrui, entre la droiture et la délicatesse ». Le gentilhomme préfère assumer plutôt que revendiquer ; surtout, il gouverne ses passions (par exemple, en n’achetant pas de manière compulsive des cravates milanaises sur la toile !), préfère l’effort au relâchement et la tenue au laisser-aller. D’une certaine manière, être un gentleman illustre le principe de souveraineté, aux antipodes de l’informe léthargie.

Défense de la langue

Parfois naïf et n’évitant pas toujours le prêchi-prêcha, l’essai se lit néanmoins avec plaisir et approbation, tant il tranche d’avec l’actuelle liquéfaction. J’ai particulièrement apprécié la défense de la correction de notre langue française, que même trop d’acteurs de la jeune génération n’articulent plus correctement. Pour la justifier, les rédacteurs se réfèrent à Joseph de Maistre : « Toute dégradation individuelle ou nationale est sur-le-champ annoncée par une dégradation rigoureusement proportionnelle dans le langage ». Malgré ses regrettables coquilles, ce court essai salubre sera lu par gentilhommes & gentlemen.

Pour la route, un principe bien vu et que, mea culpa, j’ignorais : un gentleman n’offre jamais un vêtement à une femme qui n’est pas la sienne, car « le principe veut que celui qui habille puisse déshabiller ».


Le petit guide du parfait gentleman, Les Éditions de L’Honnête Homme, 156 pages.

  1. https://www.causeur.fr/le-guide-du-style-classique-et-sartorial-mode-masculine-303404 ↩︎

🎙️Podcast: La France en deuil: Jospin, Loana, le respect en politique…

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Depart du cercueil de Lionel Jospin, accompgne de la famille, lors de la ceremonie d hommage nationale a Lionel Jospin, aux Invalides Paris, France, le 26 mars 2026. Eric TSCAHEN / POOL/SIPA

Avec Céline Pina, Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


La France a rendu hommage à la mémoire de Lionel Jospin. Bien que devancé à l’élection présidentielle de 2002 par Jean-Marie Le Pen, l’ancien Premier ministre socialiste a toujours fait preuve d’une dignité et d’une intégrité qui semblent faire défaut aujourd’hui à un certain nombre des dirigeants de gauche. Pourtant, il faut tirer les leçons d’une des réalisations des plus importantes des socialistes sous Lionel Jospin, l’introduction des 35 heures. Il était manifeste que cette mesure ne correspondait pas du tout à la réalité dans certains secteurs comme ceux de l’hôpital ou de la police. Sa mise en oeuvre représentait une illusion fréquente à l’époque de la mondialisation naïve, consistant à croire que l’on pouvait changer la réalité par la seule volonté guidée par l’idéologie. Cette illusion s’est toujours accompagnée d’un refus obstiné de mettre en cause une mauvaise décision et de revenir sur une erreur. Un tel refus de reconnaître la réalité a conduit non seulement à persister malgré l’échec, mais aussi à décourager toute forme d’expérimentation politique ou économique.

A lire aussi: Du trotskisme à Matignon: Jospin, ou la gauche à l’épreuve du réel

Le décès de Loana a également fait l’objet d’hommages à sa mémoire. Il permet aussi de revenir sur les 25 dernières années de notre histoire. Si le monde de la mondialisation heureuse a pris fin aujourd’hui, celui de la société du spectacle continue. Rendue célèbre par l’émission de télé-réalité, Loft Story, de 2001 à 2002, Loana a néanmoins été la victime tragique de cette célébrité. Notre société est moins cette société de sauveurs, fondée sur le principe du « care », du « soin », que nous prétendons avoir créée, mais une société de voyeurs.

A lire aussi: Loana: à jamais, la première!

Les incidents qui ont accompagné le passage du pouvoir dans certaines mairies où LFI a remporté la victoire témoignent d’une valorisation de la violence – que ce soit celle de la rhétorique ou celle, physique, pratiquée par les Antifas – qui défigure désormais la vie politique en France. Il est hautement significatif que certains incidents éclatent à Creil, lieu de la première controverse autour du foulard qui a eu lieu en 1989, à l’époque où Lionel Jospin était ministre de l’Education. Il n’était pas seul à ne pas comprendre que c’était tout un système communautaire qui était en train d’être monté qui triomphe aujourd’hui dans certains quartiers.

Outre-Atlantique, les Démocrates ont provoqué un nouveau shut down, autrement dit, ils ont gelé la procédure législative pour renouveler le budget de l’Etat. Leur objectif? Protester contre la manière dont l’administration Trump a déployé les agents de l’ICE. Ironie du sort, le budget de l’ICE a déjà été voté jusqu’en 2029, mais ses agents sont obligés d’intervenir dans les aéroports à la place des agents de sécurité dont le budget n’a pas encore été renouvelé.

À l’ONU, la mémoire triomphe… mais l’histoire complique tout

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Le président du Ghana, John Dramani Mahama, et le maire de New York Zohran Mamdani n'ont pas manqué de prononcer des discours lors d’une cérémonie de dépôt de gerbe en hommage aux victimes de la traite transatlantique, au African Burial Ground National Monument, à New York, le 24 mars 2026 © Erik Pendzich/Shutterstock/SIPA

Esclavage. En France, Christiane Taubira nous avait déjà concocté une loi mémorielle qui excluait la traite orientale – parce qu’il ne fallait pas trop charger la mémoire de nos malheureux immigrés. L’ONU lui emboîte le pas en proclamant la traite transatlantique comme « le crime le plus grave contre l’humanité », malgré l’opposition catégorique des États-Unis et les réserves exprimées par les pays européens.


Le vote se voulait historique, il restera surtout dans les annales comme le révélateur des fractures contemporaines. Mercredi 25 mars 2026, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) a adopté, par 123 voix contre trois et 52 abstentions, une résolution proclamant la traite des Africains réduits en esclavage comme « le crime le plus grave contre l’humanité ».

Chemin vers la guérison

Portée par le Ghana, la résolution adoptée a donc officiellement érigé la traite négrière au rang de « crime le plus grave contre l’humanité » et a ouvert la voie à des réparations. Loin de faire l’unanimité, ce vote ravive une question sensible: celle des responsabilités partagées, y compris africaines, dans un système dont l’histoire demeure profondément complexe.

À la tribune, le président John Dramani Mahama a défendu un texte qu’il considère comme un tournant. « Aujourd’hui, nous sommes rassemblés solennellement et solidairement pour proclamer la vérité et poursuivre le chemin vers la guérison et la justice réparatrice » a déclaré le dirigeant ghanéen en face des représentants de multiples pays siégeant à l’ONU.  Évoquant le destin de « ces millions d’hommes, femmes et enfants dont les vies ont été volées en l’espace de 400 ans », il a insisté : « C’est une résolution de destin. ».

Mais la pluie d’applaudissements et l’enthousiasme de John Dramani Mahama n’ont pas été partagés par tous. Des pays ont voté contre (comme les États-Unis, Israël et l’Argentine) tandis que plusieurs pays européens se sont abstenus. Tel le Royaume-Uni, ancienne puissance coloniale du Ghana, un des premiers pays occidentaux à avoir aboli l’esclavage au début du XIXe siècle. En cause : la qualification même du texte, certains États estimant qu’il ne peut exister de hiérarchie entre les crimes contre l’humanité.

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a tenté d’élever le débat : il faut honorer les victimes non seulement par des « paroles », mais aussi par des « actes ». Car c’est bien là tout l’enjeu central de cette résolution : dépasser la reconnaissance pour entrer dans le champ de la réparation. En 2001, en Afrique du Sud, pays marqué par la ségrégation raciale institutionnalisée que l’on sait, au cours d’une conférence, l’ONU avait déjà reconnu que l’esclavage était un crime.

Les réseaux africains de la traite: une réalité historique longtemps occultée

Le texte appelle explicitement les États à s’engager dans un processus de justice réparatrice, évoquant des excuses officielles, des indemnisations, la restitution de biens culturels, mais aussi des investissements dans l’éducation, le développement et les politiques mémorielles.

Pour Accra, il s’agit de répondre à des déséquilibres hérités d’un système qui, selon certains historiens, a profondément structuré les inégalités contemporaines. L’historienne et féministe Panashe Chigumadzi a ainsi résumé le vote en affirmant que la traite transatlantique a constitué « une rupture définitive dans l’histoire mondiale », inaugurant un système économique et racial dont les effets perdurent encore aujourd’hui.

Cette ambition, toutefois, se heurte à une difficulté majeure : celle de la complexité historique du phénomène. Si la traite atlantique a entraîné le déplacement de 12 à 18 millions d’Africains vers les Amériques, avec une mortalité estimée entre 10 et 15% durant la traversée, ces chiffres, aussi vertigineux soient-ils, ne disent pas tout. Car derrière les navires négriers et les plantations du Nouveau Monde se déploie un système bien plus vaste, dont les racines plongent dans les sociétés africaines elles-mêmes.

C’est ici que le débat se fait plus sensible. Sur le territoire de l’actuel Ghana, autrefois connu sous le nom de Côte de l’Or, plusieurs puissances africaines ont joué un rôle actif dans la traite. Le royaume ashanti, en particulier, a bâti une part de sa puissance sur la guerre et la capture de prisonniers, ensuite vendus aux marchands européens installés sur les côtes. Les États akan, les royaumes peuls, comme d’autres royaumes d’Afrique de l’Ouest (dont celui d’Abomey-Bénin), ont participé à ces circuits commerciaux, organisant des réseaux reliant l’intérieur du continent aux forts côtiers. Les travaux historiques, notamment ceux de John Thornton, soulignent que « les Européens dépendaient largement des structures africaines pour se procurer des captifs ». Autrement dit, la majorité des esclaves n’a pas été capturée directement par les Européens qui ne s’aventuraient guère au profond de l’Afrique, mais bien par des acteurs africains, dans le cadre de conflits locaux ou de stratégies politiques.

La traite des blancs en Afrique du nord

Quid également des Etats présents sur les côtes barbaresques qui ont réduit en esclavage près de deux millions européens (des chiffres qui divisent les historiens), vendus sur les marchés de Tripoli, Tunis ou Alger, qui se sont retrouvés à cultiver des champs pour de riches propriétaires ou pour alimenter le harem de tels et tels cadis locaux ? Un problème dénoncé lors du Congrès de Vienne en 1815 et une pratique dont la France mettra fin quinze ans plus tard avec la conquête de l’Algérie et du reste de l’Afrique du Nord. C’est ici presque douze siècles de traites islamiques qui peuvent être retracées par les historiens dont la monarchie arabe de Zanzibar reste le symbole le plus important, ayant bâti toute sa richesse sur cette pratique en Afrique de l’Est.

Si, le Maroc fermera son dernier marché aux esclaves qu’en 1920, d’autres pays africains vont pourtant poursuivre ce commerce lucratif. En 1926, le Liberia est condamné par une enquête de la Société des Nations (ancêtre de l’ONU) qui révèle que les descendants des anciens esclaves libérés et ramenés en Afrique au milieu du XIXe siècle se sont transformés en esclavagistes eux-mêmes, en réduisant les populations locales en état de servitude. Il faudra encore attendre 1981 pour que la Mauritanie accepte de l’abolir à cette pratique, où elle n’hésitait pas à faire des razzias dans les villages sénégalais voisins. Encore aujourd’hui, les haratines (noirs) de cette ancienne colonie française font encore l’objet de discriminations, où on demeure des esclaves de père en fils ou en fille selon un code de castes bien établi.

Réparations: une équation politique et morale insoluble ?

Cette réalité ne saurait cependant être interprétée comme une symétrie des responsabilités. Comme le rappelle Olivier Pétré-Grenouilleau, « sans la demande européenne, la traite n’aurait jamais atteint une telle ampleur ». Ce sont en effet les puissances européennes qui ont transformé des pratiques préexistantes en un système global, fondé sur la déportation de masse, la racialisation de l’esclavage et son intégration au cœur de l’économie mondiale. Là réside la rupture fondamentale: l’esclave devient une marchandise, définie par sa couleur de peau, dans un système industriel qui dépasse de loin les logiques locales africaines.       

C’est précisément cette tension entre participation africaine et structuration européenne qui rend la question des réparations si délicate. « Ce sont les mêmes États qui ont profité de l’esclavage qui doivent aujourd’hui voter », rappelle en substance le chercheur Obadele Kambon, pointant le paradoxe et le comble d’un processus où les héritiers des puissances coloniales comme des anciennes monarchies africaines sont appelés à juger leur propre histoire.

Mais l’argument se heurte à une objection tout aussi solide: si des sociétés africaines ont contribué à alimenter la traite, comment définir une responsabilité unique, et sur quelles bases juridiques contemporaines ?   Curieusement ce sujet de la responsabilité africaine reste encore un tabou local, quand il n’est pas nié (un esclave est considéré comme une « non-personne ») sur le continent africain lui-même. Un sujet pourtant sourcé, un débat aujourd’hui qui a fini par être complétement  phagocyté par une mouvance décolonialiste et wokiste qui prend soin de faire porter toute la responsabilité de l’esclavage par l’Occident, le résumant à un prisme colonial manichéen, et avec la complicité de certains partis politiques qui reprennent son argumentaire à leur sauce et publiquement.

Les États-Unis ont clairement exprimé leur position, estimant que des nations modernes ne peuvent être tenues responsables d’injustices commises dans un autre contexte historique.  Une prudence largement partagée en Europe, où l’on redoute l’ouverture d’un précédent aux conséquences incalculables. C’est le cas de la France (qui s’est aussi abstenue lors de ce vote) qui a toujours refusé, malgré quelques pas en sa faveur, de rembourser la dette colossale (20 milliards de dollars) que lui réclame Haïti au titre de l’esclavage mis en place par les colons à Saint-Domingue. Toutefois, la résolution elle-même, reste dépourvue de tout mécanisme contraignant, ne saurait imposer de réparations. Elle s’inscrit avant tout dans une logique de reconnaissance politique et morale, comme le soulignent certains experts, qui y voient davantage un « jugement moral rétroactif » qu’un instrument juridique opérationnel.

Le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a tenté de tempérer les questions autour des indemnisations : « Nous exigeons des réparations – mais soyons clairs, les dirigeants africains ne réclament pas d’argent pour eux-mêmes. Nous voulons que justice soit rendue aux victimes et que les causes soient soutenues: fonds pour l’éducation et la dotation, fonds de formation professionnelle », a-t-il déclaré, interrogé dans l’émission Newsday de la BBC.

Pour autant, et au-delà de toute polémique, le texte adopté à New York marque une étape importante dans l’évolution du regard porté sur la traite négrière. Il s’inscrit aussi dans un contexte où, comme le déplore John Dramani Mahama, « l’effacement » de cette mémoire progresserait. Il témoigne d’une volonté croissante, notamment au sein de l’Afrique et de la Caraïbe, de replacer cette histoire au centre des relations internationales.

Côte d’Ivoire, Afrique du Sud, Zimbabwe: en Afrique, l’affaire Epstein alimente la désinformation à grande échelle

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En Cote d'Ivoire, face au pouvoir des réseaux sociaux et aux fake news, l'AFP tente de rétablir la vérité. AFP.

Le continent africain n’est pas épargné par l’onde de choc de l’affaire Epstein. En Côte d’Ivoire ou au Sénégal, plusieurs personnalités ont dû se justifier d’apparaître dans les « files » éponymes, sans pour autant être accusées de quoi que ce soit. Sur un continent en proie à de massives campagnes de désinformation, la divulgation des documents liés au prédateur sexuel a contribué à électriser le débat public, mais pourrait aussi accélérer les efforts des États pour lutter contre la propagation des fake news.


L’affaire Epstein n’en finit plus de faire des vagues ; et celles-ci continuent de se briser sur les rivages des cinq continents, ou presque. Depuis la publication, par l’administration américaine, de plus de trois millions de documents liés au financier et pédocriminel Jeffrey Epstein, plusieurs pays d’Afrique sont ainsi éclaboussés par le scandale. Les noms de personnalités originaires du Sénégal, de Côte d’Ivoire, d’Afrique du Sud ou encore du Zimbabwe figurant dans les documents rendus publics par le Department of Justice (DoJ) américain, les polémiques n’ont pas manqué d’enfler dans ces mêmes pays.

Pourtant, aucun document ne relie explicitement une quelconque personnalité africaine aux activités criminelles de Jeffrey Epstein. Comme bien d’autres à travers le monde, les noms qui apparaissent dans les documents révélés relèvent de contacts personnels, professionnels, diplomatiques ou d’affaires entretenus par le financier américain avec un certain nombre de personnages influents sur le continent africain. De quoi jeter le trouble, cependant, dans les opinions publiques des pays concernés, déjà perméables aux rumeurs, fake news et autres campagnes de désinformation orchestrées depuis l’étranger.

Des révélations, mais pas d’accusations

Ainsi au Sénégal, où Epstein entretenait, de son vivant, une relation d’affaires avec Karim Wade, le fils de l’ancien président sénégalais. Son nom apparaît plus de 500 fois dans les documents publiés par le DoJ, dans lesquels on peut, par exemple, lire que Karim Wade était selon le financier déchu « l’un des plus importants acteurs en Afrique ». Jeté en prison par le successeur de son père, Karim Wade aurait bénéficié de l’intercession de Jeffrey Epstein pour espérer être libéré ; mais aussi de l’aide de Nina Keita, nièce du président de la Côte d’Ivoire voisine, Alassane Ouattara. Une femme dont le nom apparaît, quant à lui, plus de 300 fois dans les Epstein Files.

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Aujourd’hui numéro deux de la Société publique de gestion des fonds pétroliers en Côte d’Ivoire, Nina Keita fut, dans sa jeunesse, mannequin professionnelle. C’est ainsi qu’elle fit la connaissance du financier américain, dont elle facilita plus tard la rencontre avec diverses personnalités politiques et économiques ivoiriennes. Si des centaines de messages attestent de cette proximité entre la nièce du président ivoirien et Jeffrey Epstein, aucun n’incrimine Nina Keita dans les pratiques criminelles du prédateur sexuel. Il en est de même en Afrique du Sud ou au Zimbabwe, où plusieurs personnalités de premier plan ont également vu leur nom apparaître sur le site du DoJ, sans que cela ne démontre une quelconque implication criminelle de leur part.

L’affaire Epstein, un carburant à fake news

Aucune des personnalités africaines citées dans les Epstein Files ne fait donc, pour l’heure, l’objet de poursuites judiciaires en lien avec cette affaire. Mais pas davantage en Afrique qu’ailleurs il n’y a de fumée sans feu, et les rumeurs les plus extravagantes n’ont pas tardé à envahir le débat public et les réseaux sociaux des pays concernés. Mi-février est ainsi apparu sur le web ouest-africain un « communiqué officiel » prétendument émis par un procureur de Côte d’Ivoire, selon lequel « aucun débat ou commentaire ne sera toléré sur cette affaire sur le territoire ivoirien ». D’après le même document, « toute personne qui se rendra coupable de commentaires, de publications ou de diffusion d’informations relatives à cette affaire sera passible de poursuites ».

Abondamment partagé et commenté sur les réseaux sociaux, ce « communiqué » est pourtant un faux. Devant l’ampleur de la polémique, le ministère ivoirien a dû, le 17 février, préciser que le document était « une fake news » – ce qu’ont depuis confirmé quantité de médias, parmi lesquels l’AFP, qui ont tous publié (sans en être inquiétés, donc) des articles sur cette affaire dans l’affaire. Cible régulière de fausses informations et de campagnes de diffamation, Nina Keita a elle aussi fait les frais d’un emballement médiatique qui n’a pas épargné d’autres figures du continent ; à l’image de l’ancien président sud-africain Jacob Zuma, accusé d’avoir dîné à Londres avec Jeffrey Epstein… alors que celui-ci était assigné à résidence, aux Etats-Unis, après une première condamnation.

L’Afrique, nouveau terrain de prédilection de la désinformation

L’ampleur et la vitesse de propagation de ces fausses informations au sein des opinions publiques africaines ne doit rien au hasard. Alors qu’au moins 300 millions d’Africains ont rejoint les réseaux sociaux au cours des huit dernières années, les 600 millions d’internautes que compte désormais le continent sont particulièrement vulnérables aux campagnes de désinformation. Ces dernières auraient ainsi quadruplé en nombre depuis 2022, d’après le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA), qui dénombrait en 2024 pas moins de 189 campagnes de ce genre – un chiffre probablement sous-estimé.

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Si tous les pays d’Afrique sont confrontés à ces phénomènes, très majoritairement téléguidés par la Russie, l’Afrique de l’Ouest est, avec 40% des opérations documentées, la région du continent la plus exposée. Toujours en 2024, le CESA recensait ainsi 72 campagnes de désinformation ayant ciblé au moins 13 pays ouest-africains. C’est donc sans surprise que ces mêmes pays ont adopté, à la fin de l’année 2025, un Plan d’action (dit « Paquet de Praia ») destiné à lutter contre la désinformation : « la désinformation n’est pas (qu’)un défi technologique », a lancé à cette occasion Dimitri Sanga, directeur régional de l’UNESCO à Dakar : « elle touche au cœur même de l’avenir de notre société ».

Divulguer les Epstein Files, une stratégie à double tranchant

Au-delà des seules répliques africaines du séisme Epstein, une question demeure : fallait-il, comme s’y est pliée – de mauvaise grâce – l’administration de Donald Trump, divulguer sans plus de précautions et au risque d’alimenter les théories du complot, une telle masse de documents au contenu aussi inflammable ? Non, répond en substance l’universitaire Frédérique Sandretto, selon qui il convient de « distinguer la présence documentaire, le référencement patronymique, et puis l’implication fonctionnelle. Parce qu’être référencé (dans les Epstein Files) ne signifie pas automatiquement que vous êtes impliqué ». Or « avec la mémoire numérique, c’est une tâche qui peut rester à vie », met encore en garde l’enseignante à Sciences-Po Paris.

On touche ici aux limites de la transparence à tout prix qui, sans remise en contexte ni travail d’analyse, de vérification et de recoupage des faits, peut contribuer à nourrir la défiance des citoyens envers leurs « élites » ou leurs institutions. L’Afrique n’y fait pas exception, elle qui est déjà sujette à l’instabilité politique, comme le rappelle le journaliste Georges Dougueli dans Jeune Afrique : « le continent (est) un terreau à la floraison des complots réels ou fantasmés. Façonnés par des siècles d’esclavagisme et des décennies de colonisation européenne, les imaginaires africains sont peuplés d’Occidentaux complotant contre le continent et ses habitants ». Dans ce contexte, l’affaire Epstein « n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie, d’autant que, souvent, les théories du complot profitent aux régimes en mal de légitimité populaire ».

Benoît Hamon, toujours aussi brillant!

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© Alain ROBERT/SIPA

Après avoir mené sa campagne présidentielle de 2017 autour de l’instauration d’un revenu universel et du retour d’un ministère du Temps libre, le dirigeant de l’ONG Singa, qui codirige la Gaîté Lyrique à Paris et « participe aux changements de récits sur les migrations via la culture », appelle, dans le journal Le Monde, à « faire de la culture, de la fête et des loisirs les piliers d’un véritable projet de société » en France.


Le Monde a récemment ouvert ses colonnes à l’inénarrable Benoît Hamon, alias Monsieur 6,4 % (son score aux présidentielles 2017 – battu par Madame 1,7 % à celles de 2022). Président du Mouvement des jeunes socialistes, assistant parlementaire, conseiller de Lionel Jospin puis de Martine Aubry, eurodéputé, porte-parole du PS, ministre délégué à l’Économie sociale et solidaire sous le gouvernement Ayrault, ministre éphémère de l’Éducation nationale sous le gouvernement Valls, M. Hamon, qui se caractérise par un charisme assez proche de celui d’Olivier Faure et une perception de la réalité analogue à celle de Sandrine Rousseau, est finalement parvenu à tracer sa route, un chemin balisé avec des rails sur les côtés pour ne pas glisser du côté obscur de la politique.

Greta Thunberg, génie européen

Aveuglé par l’idéologie woke et l’écriture inclusive qui, dira-t-il, ne concerne pas que le féminin, il crée en juillet 2017 un mouvement qu’il appelle… Génération.s – pour « générations solidaires, engagées, citoyennes, métissées, féministes et écologistes ». On peine à croire que cet individu, qui a trouvé le moyen de qualifier Greta Thunberg de « génie européen » et d’affirmer que « la migration sera la solution », ait pu assurer un cours universitaire sur les organisations internationales et l’UE – il faut préciser que c’était à l’université Paris-VIII, où les études doctrinales parmi les plus médiocres se donnent rendez-vous. En revanche, son parachutage à la direction de Singa France – une ONG chargée de « créer du lien entre les personnes qui arrivent et celles qui sont déjà là, afin d’accélérer l’inclusion des premiers et changer les regards des seconds sur la migration », peut-on lire sur son site – n’étonne guère, ce genre de poste ne requérant pas de compétences particulières, hormis celle de déblatérer de courts argumentaires en faveur de toutes les causes gauchisantes à la mode, de l’immigrationnisme à l’écologisme. Cette ONG reçoit de nombreuses subventions publiques et, curieusement, co-administre La Gaîté Lyrique. L’ancien théâtre reconverti en « centre culturel » se nomme maintenant La Gaîté Lyrique – Fabrique de l’époque et invite « chacun et chacune » à « devenir acteurice de l’époque ». Nous verrons bientôt en quoi consiste cette inclusive injonction.

Muray, parti trop tôt

M. Hamon a donc écrit une tribune parue dans Le Monde. Si Muray avait été encore de ce monde, il se serait régalé à sa lecture : le patron de Singa appelle en effet « à faire de la culture, de la fête et des loisirs, les piliers d’un véritable projet de société ». Il encourage la gauche à reprendre le pouvoir en réhabilitant deux qualités « dont l’affirmation constitue en soi un projet politique » : l’empathie et la joie. L’empathie, selon lui, doit d’abord profiter à l’étranger, à « l’Autre en majuscule », lequel serait trop souvent la cible de l’extrême droite en général et d’Elon Musk en particulier, ce dernier ayant eu en effet l’outrecuidance de qualifier de « suicidaire » le soutien des gauchistes subventionnés aux 250 migrants « mineurs » squattant La Gaîté Lyrique en décembre 2024 – ils seront plus de 400 en février 2025. Dégradation des lieux, incendie, insalubrité, retrait des 70 salariés du théâtre ne se sentant plus en sécurité, journalistes agressés, y compris ceux du pourtant très gauchisant StreetPress obligés de quitter leurs locaux situés sur place – rien de tout cela n’impressionnera Benoît Hamon qui prendra fait et cause pour l’occupation illégale et annoncera espérer que l’argent public, celui de l’État, de la Région Île-de-France et de la Ville de Paris, compensera les pertes de recettes et remboursera les travaux nécessaires pour remettre en état le théâtre. Cet écornifleur professionnel aura passé sa vie à détrousser les Français par tous les moyens possibles.

Contre-pouvoir

Le programme de reprise de la Gaîté Lyrique en septembre 2025 donne un avant-goût de ce que M. Hamon appelle la culture : d’une part, un festival « féministe et antiraciste » était censé « mettre en lumière des acteurs et actrices du livre racisé.e.s et engagé.e.s » et « décentrer les discours dominants dans un contexte de concentration éditoriale et de montée de l’extrême droite » ; d’autre part, le collectif de drag queens “Les Paillettes” racontait aux enfants accompagnés de leurs parents bobos « des contes soigneusement sélectionnés pour libérer l’imaginaire des stéréotypes et dépasser la figure de la princesse à délivrer ». Quelques mois plus tard, La Gaîté Lyrique a mis en place un « programme d’incubation engagé », programme qui se veut joyeux et pluraliste, à même de contrecarrer les sombres desseins de l’extrême droite : « À l’heure de lempire Bolloré et des fake news, la production et la diffusion d’une information indépendante constitue un contre-pouvoir essentiel à la protection des libertés et à l’émancipation des citoyens et citoyennes. Dans cette optique, la Gaîté Lyrique – Fabrique de l’époque s’attache à préserver et renforcer l’indépendance éditoriale et économique des acteurs et actrices dans le secteur de la culture et des médias, gage de pluralisme et de diversité. » En conséquence de quoi, des événements sont programmés avec des médias « indépendants » représentés ou chapeautés par… Singa, Arte ou Reporters sans frontières. La fête, l’empathie et la joie suintent des événements médiatico-culturels prévus à La Gaîté Lyrique pour le seul mois de mars. Le 18, par exemple, des « Portugays » et des journalistes de la revue d’extrême gauche Regards dissertaient sur« les amitiés queers ». Le même jour, une discussion était co-organisée par Arte et les éditions Actes Sud autour d’un documentaire intitulé « Premier de corvée » : « Entre spleen et courage, le documentaire suit le quotidien d’un travailleur sans-papiers dans sa quête de régularisation, précieux sésame qui lui permettrait de se rendre dans son pays natal pour revoir ses proches qui subsistent grâce à son sacrifice. » Cette pleurnicherie est censée déclencher chez le spectateur de joyeux élans empathiques pour l’immigration illégale – si ses yeux et son cœur restent secs, c’est qu’il est indécrottablement d’extrême droite.

Temps d’échanges

L’écologie est également à l’honneur. Le 24 mars, une discussion autour d’un documentaire d’Arte, « Glaciers : enquête sur une disparition », a été animée par Yamina Saheb, une « experte » qui se vante d’avoir introduit la notion de sobriété dans les travaux du GIEC. Pour permettre aux visiteurs d’adoucir la terrible perspective d’une planète embrasée non pas par les émeutes et les guerres mais par un été caniculaire perpétuel dû au capitalisme, à la colonisation et au patriarcat, il est prévu, le 27 mars, un énième recours à l’art, en l’occurence une « journée d’étude, organisée par les étudiant.es de Master 2 Médiation du patrimoine et de l’exposition de la Sorbonne Nouvelle ». Intitulé « Cultures Queer », cet événement « s’articule autour de trois temps d’échanges portés par des professionnel.les du monde de l’art », entre autres une dénommée Tata Foxie, du collectif de drag queens déjà évoqué. Ce sera divertissant mais également instructif. Les spectateurs apprendront en effet que « la réappropriation politique du terme queer a bouleversé les normes hétéropatriarcales » et que, quoi qu’en pensent les réacs, les « institutions culturelles sont appelées à être queerisées ». La joie et l’empathie – l’Autre pouvant être aussi cet être travesti transformé en totem des combats progressistes – n’empêchent pas l’engagement, bien au contraire. L’engagement, selon Benoît Hamon et sa clique de La Gaîté, se doit d’être festif, joyeux, anticonformiste, solidaire, égalitaire et tolérant – il le sera, conformément à l’anticonformisme orthodoxe et maniéré des trublions subventionnés, des rebelles salariés, des révoltés disciplinés qui se croient subversifs alors même qu’ils sont très exactement l’inverse de la subversion et qu’ils représentent, au contraire, très précisément, le nouvel ordre établi. M. Hamon a cent métros de retard lorsqu’il appelle à « faire de la culture, de la fête et des loisirs les piliers d’un véritable projet de société » – il n’a évidemment pas lu Muray, qui a décrit en son temps ce qu’il en était et ce qu’il allait advenir de ce monde en voie d’hyperfestivisation, c’est-à-dire en voie de désintégration de tout ce qui avait participé à l’édification d’un espace culturel particulier, le nôtre en l’occurrence, y compris et peut-être en premier lieu l’art qui, en se répandant partout, dans les moindres interstices de la société, « a été “guéri” de tout ce qui faisait son charme, sa fourberie essentielle, son ambiguïté, son immoralité ». Il n’a pas plus lu Hannah Arendt. Dans La Crise de la culture, la philosophe explique comment, dans notre société de masse, qui est avant tout une société de consommateurs, la culture a été supplantée par les loisirs, c’est-à-dire le divertissement, et comment toute œuvre d’art, ancienne ou nouvelle, a été transformée en bien de consommation, loin de sa destination première qui était l’apparaître etdont le critère approprié pour en juger était la beauté. La culture ne se répand pas dans la société de masse mais « se trouve détruite pour engendrer les loisirs », écrit Arendt avant de préciser que « le temps du loisir ne sert plus à se perfectionner ou à acquérir une meilleure position sociale, mais à consommer de plus en plus, à se divertir de plus en plus ».

Revenu universel et ministère du Temps libre

Une obsession de la gauche. En 1981, tandis que le Pécuchet de la rue de Valois, Jack Lang pour ne pas le nommer, rêve de créer un ministère de l’Intelligence et de la Beauté, le gouvernement Mauroy instaure un ministère du Temps libre qui se veut une résurgence du sous-secrétariat d’État aux Loisirs et aux Sports de Léo Lagrange sous le Front populaire. Le temps libre obtenu entre autres grâce à la réduction du temps de travail n’a pas vocation à être un temps personnel, individuel, mais un « temps civique » : « Dans une société qui petit à petit se délite, ce n’est pas en restant tout seul chez soi que l’on conquiert l’émancipation, l’autonomie, mais en allant vers l’associatif et à la rencontre de l’autre », déclare le ministre et ex-syndicaliste André Henry qui, curieusement, ne semble pas considérer le travail comme une possibilité de s’émanciper, de devenir autonome, d’aller vers l’autre ou de favoriser la solidarité entre les individus. Il oubliait, de plus, que nous n’étions plus en 1936. En cette fin du XXe siècle, les Français ont de plus en plus de temps libre qu’ils consacrent toujours davantage aux activités que propose l’industrie culturelle, véritable vecteur de la culture de masse, sous toutes ses formes – livre, musique, cinéma, télévision, jeux vidéo, tourisme, etc. En 2017, lors de sa campagne pour les présidentielles, M. Hamon proposera, en plus d’un démagogique et ruineux revenu universel, de réinstaurer un ministère du Temps libre. Quelques années plus tard, Sandrine Rousseau appellera « la gauche à sortir de son obsession du travail pour s’occuper de la question du temps libéré » et, évoquant Paul Lafargue, affirmera vouloir intégrer la notion de « droit à la paresse » dans son projet politique. Elle espère alors une victoire du Nouveau Front populaire et, comme Benoît Hamon, la restauration d’un ministère du Temps libre, le temps libre étant « par essence un temps écologique et anticapitaliste » et le travail « une valeur de droite », selon elle. Mme Rousseau rêve de vacances quasi-permanentes dans un espace édénique où les hommes trouveront sans effort tout ce dont ils ont besoin – pour peu qu’ils se satisfassent de pas grand-chose, du minimum vital, ou un peu moins, et moins que ça encore si ça permet de « sauver la planète » et si, du peu d’argent qu’il leur reste, il est prévu d’en reverser une bonne part à l’État et par conséquent à tous ceux qui vivent à ses crochets.

Festif total

Le projet de société de M. Hamon – une société reposant, donc, essentiellement sur la culture, la fête et les loisirs – est une contradiction dans les termes : la fête et les loisirs, tels qu’ils apparaissent dans une société de masse, menacent la culture – dont le point de départ est, pour Arendt, le « phénomène de l’art » – en l’accablant de « valeurs » adossées à des appréciations morales, sociales ou politiques, en empêchant la « joie désintéressée » de tout homme capable de s’oublier dans l’admiration une œuvre d’art, et en créant de nouvelles formes « artistiques » qui ne sont rien d’autre que des singeries mimant affreusement d’anciennes façons qui touchaient véritablement au théâtre, à la littérature, à la sculpture, etc., et ne pouvant en rien les égaler. Le « festif total » a remplacé les fêtes d’antan qui, plus rares, plus solennelles et plus joyeuses, ne s’encombraient pas de sermons et de rappels à l’ordre, ne recouraient à aucune motivation moralisante pour attirer le péquin moyen, n’étaient le reflet d’aucune revendication sociétale et supposément progressiste, ou une allégeance aux modes éphémères, aux fiertés de toute obédience, aux innombrables « journées mondiales » de tout et n’importe quoi, lesquelles illustrent en réalité l’anéantissement ce qu’elles sont censées glorifier. La Gaîté Lyrique est devenu le lieu de rassemblement des pauvretés festives les plus rabougries, les plus misérablement militantes, les plus bruyamment courbées devant l’esprit de l’époque – et M. Hamon, que tout adepte de la physiognomie regarde avec gourmandise tant l’individu semble fait pour confirmer les préceptes de cette méthode, est le type même de l’agent de démolition inculte et discipliné, aux ordres d’une caste qui se qualifie elle-même de moderne, de progressiste, qui ambitionne même d’être en avance sur son temps – c’est-à-dire aux avant-postes des escadrons de la mort, lesquels précèdent d’un pas le corbillard qui transportera bientôt la dépouille de l’Occident. Concluons avec Jean Clair qui, dans L’Hiver de la culture, livre le sens que revêtent ces fêtes sinistres ayant toutes les caractéristiques de Saturnales : « Je ne peux m’empêcher, lorsque j’entends battre tambours, sonner trompettes, vociférer jeunesses et ronfler haut-parleurs, au cours de ces carnavals assourdissants dont Paris est devenu le lieu, “Nuit des musées”, “Fête de la musique”, “Nuit blanche”, “Parade” de ci et “Techno” de ça, de penser que j’assiste au déroulement rituel de funérailles où, célébrées par des corps nus et peinturlurés, on va enterrer joyeusement et sauvagement les restes de ce qui a été notre culture. »

Du trotskisme à Matignon: Jospin, ou la gauche à l’épreuve du réel

Lionel Jospin et Jacques Chirac, Barcelone, 16 mars 2002 © HADJ/SIPA

Retour sur le parcours du Premier ministre socialiste de la France, de 1997 à 2002, disparu ces derniers jours.


Peut-être par boutade, peut-être par maladresse, il s’était un jour défini comme : « un austère qui se marre, un protestant athée, un dogmatique qui évolue ». En 2000, alors qu’il est à Matignon, il laisse même publier un recueil de ses « meilleures blagues », dans le vain espoir de paraître au moins aussi sympa que son rival Chirac. L’ouvrage est sous-titré : « Carnets secrets d’un austère qui se marre ». La formule, oxymorique, restera peut-être comme l’épithète accolée à l’ancien Premier ministre, décédé ce 22 mars, en plein dimanche électoral, comme certains rois furent brefs, bègues ou chauves.

Un père encombrant

On le savait issu d’une bourgeoisie intellectuelle protestante de gauche. Pas stalinienne. Pas vraiment enracinée dans la mythologie des « 75 000 fusillés » non plus. Et pour cause : son père, Robert Jospin, s’était acoquiné avec les illusions pacifistes de l’époque, allant jusqu’à frayer avec Marcel Déat après avoir soutenu Munich. Toute une génération de gauche qui, au nom de la paix, s’était approchée de l’abîme. En avril 1944, l’ambassade d’Allemagne à Paris dirigée par Otto Abetz décide de lancer une nouvelle publication, Germinal, destinée à fédérer une partie des collaborateurs de gauche. Le premier numéro de Germinal paraît le 28 avril 1944, portant le bandeau : « Hebdomadaire de la pensée socialiste française ». On trouvait donc parmi les rédacteurs le père de Lionel Jospin.

C’est plus tard que le public découvrit Lionel Jospin. Lors des municipales parisiennes de 1977, les socialistes se rangent derrière le communiste Henri Fiszbin, programme commun oblige, mais rapidement, Jospin et son acolyte Bertrand Delanoë piquent la vedette médiatique à leur chef de file. Indice aussi des mutations à venir dans la capitale, de moins en moins rouge mais de plus en plus rose. Deux décennies plus tard, il est Premier ministre quand il donne un coup de pouce à Delanoë, menacé en 2001 de se voir confisquer le flambeau parisien par ses concurrents Jack Lang et Dominique Strauss-Kahn.

Vint ensuite la Mitterrandie, ce long règne où il brilla d’abord dans les coulisses. A la tête du PS, Jospin se passionne pour les motions, les synthèses, les réunions et les congrès interminables. Il en sera l’apparatchik modèle, un gardien du temple. « François Mitterrand m’a proposé de lui succéder à la tête du Parti socialiste dans sa salle de bain », confia-t-il plus tard, avec cet émerveillement presque enfantin qui contrastait avec sa raideur publique. Il refuse toute entente avec le centre au moment des premières tentations gestionnaires et libérales de la gauche dans les années 1980. Contre Rocard qui prône le rapprochement avec l’UDF, Jospin mise déjà sur la gauche plurielle, malgré le déclin du PCF. Mais Mitterrand, président, se lasse des boutiquiers et des stratèges en salle de bain. Il préfère Fabius, dont la rapidité intellectuelle l’impressionne. Jospin, lui, s’irrite. Aux législatives de 1986, il s’estime aussi légitime que le Premier ministre pour conduire la majorité. Puis vient le congrès de Rennes, en 1990 : congrès de tous les règlements de comptes, où il fracture le camp présidentiel, s’approche des rocardiens, et offre au pays le spectacle presque burlesque des procédures socialistes. À la télévision, les yeux agrandis, il s’indigne de l’attitude des fabiusiens. Le théâtre interne des procédures socialistes devient comédie nationale et télévisée.

Pédagogisme et affaire de Creil

Il trouve un terrain plus solide rue de Grenelle. Ministre de l’Éducation nationale, il laisse une trace durable avec la réforme de 1989: « l’élève au centre du système ». L’enfant devient sujet, juge, acteur. L’école glisse doucement vers le pédagogisme. Les révoltes de mandarins du savoir n’y feront rien. Une révolution douce, mais profonde, dont l’école française fait encore les frais. Lionel Jospin quitta le ministère, mais y avait fait entrer Philippe Meirieu et avec lui, un état d’esprit dont l’école ne s’est jamais relevée. En 1989 éclate l’affaire de Creil, quand de jeunes filles d’origine marocaine voulurent forcer les portes d’un établissement scolaire coiffées de voiles islamiques. L’amateur de basketball n’est pas très solide sur ses appuis au moment de défendre les grands principes. A l’Assemblée nationale, il suggère aux directeurs d’établissement de dissuader le port de tels symboles, maispas au point d’engendrer des blocages. « En cas de blocage et en cas de refus, l’école doit accepter ces enfants ». Une sortie ministérielle aux effets inconfortables sur le terrain, qui imposa quinze ans plus tard une clarification du législateur. Dans le Nouvel Obs, Alain Finkielkraut, Régis Debray, Élisabeth de Fontenay et Elisabeth Badinter cosignent une tribune importante contre cette attitude de défaite. Ce fut peut-être aussi la première grande rupture entre une gauche républicaine et une gauche démocrate, ce que Jean-Pierre Chevènement a pu appeler « la gauche américaine ».

Le quotidien de gauche « Libération » a mis Lionel Jospin en une mardi dernier. DR.

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La suite relève de l’accident pour ne pas dire d’une série de coups de chance. En 1995, il devient le candidat du Parti socialiste par défaut, après les défections successives de Fabius, Rocard, Delors et des autres. Aucun sondage ne leur promettait le second tour. Jospin saisit donc sa chance. Il termine finalement en tête devant les candidats Chirac et Balladur au premier tour. En réactivant le clivage gauche-droite, en se détachant d’une Mitterrandie finissante, il trace sa route. Et deux ans plus tard, l’impensable: la drôle de dissolution de 1997 lui ouvre Matignon. La France lui échoit, sur fond de triangulaires où le Front national joue les trouble-fête. Philippe Muray dépeint bientôt avec férocité les traits de l’électrice-type de Lionel Jospin : « Faute de posséder quelque part un lopin/ Elle s’était sur le Web fait son cybergarden/ Rempli de fleurs sauvages embaumé de pollen/ Elle était cyberconne et elle votait Jospin ».

Le coq Chantecler

Au pouvoir, Jospin gouverne en huguenot. Austérité des manières, sérieux des dossiers, pédagogie parfois laborieuse. Il ratifie Amsterdam, privatise sans fracas, bénéficie d’une conjoncture favorable qui fait reculer le chômage. La « nouvelle économie » lui offre des marges. Dans le même temps, il résiste à la tentation blairiste, regarde de loin la « troisième voie » de Tony Blair et de Gerhard Schröder. Pas assez moderne pour les uns, trop gestionnaire pour les autres : il s’installe dans cet entre-deux qui fera sa légende à défaut de faire son succès. Celle du bon élève de l’ENA, des lunettes carrées, du sérieux sans panache. On lui reconnaît une forme de compétence. Le mythe du « bon gestionnaire socialiste ». On pourrait regarder avec nostalgie l’époque d’une gauche de gouvernement a priori raisonnable. Avec le recul, on peut aussi en vouloir à Jospin d’avoir sacrifié les points de croissance (+ 3,5 % en 1998, +3,4 % en 1999, +4,1 % en 2000 !) à la réforme des 35 heures et d’avoir dispersé les « dividendes de la paix » dans l’aide médicale d’Etat (AME). L’homologue allemand Gerhard Schröder ricane en expliquant que les 35 heures en France sont une excellente nouvelle pour l’Allemagne. Son ancien ministre et ancien camarade de l’ENA Jean-Pierre Chevènement, entré en campagne contre lui, va puiser dans les fabliaux médiévaux pour nuancer le rôle de Jospin dans la bonne santé économique de la fin du millénaire : « Lionel Jospin a bénéficié du retournement de la politique monétaire américaine au printemps 1997. Il s’est approprié la croissance revenue en 1998 comme le coq Chantecler le lever du soleil ». C’est aussi sous la gauche plurielle au pouvoir que Dominique Voynet sacrifia à Bruxelles, un beau jour de 2000, l’avantage nucléaire français avec une certaine fierté. Sur le plan migratoire, le nombre d’étrangers arrivés légalement s’élève à 200 000 durant le « quinquennat Jospin ». Dans l’ombre des réalistes et de la prétendue culture de gouvernement, la gauche de gauche a pu avancer ses pions.

Sous la surface, il y avait aussi une autre histoire. En 2001, il admet son passé trotskiste, tendance Lambert, après avoir longtemps entretenu la confusion. Infiltré au Parti socialiste à la demande de Pierre Boussel, il appartient à cette génération formée à l’orthodoxie révolutionnaire, comme Cambadélis ou Mélenchon. La notabilisation fera le reste: du militant clandestin au Premier ministre, la trajectoire dit tout d’un socialisme qui s’institutionnalise.

Mais un huguenot peut-il gouverner la France ? La question, jamais posée, plane pourtant. Henri IV avait compris que Paris valait bien une messe. La monarchie absolue s’était éteinte avec le renvoi de Necker, ministre principal de Louis XVI et calviniste de son état. Quant à Rocard, Mitterrand prit le soin de tuer dans l’œuf ses tentations présidentielles. 2002 devait être la bonne pour Jospin. Une présidentielle à portée de main, avec un président-candidat Chirac fâché avec la justice et grimé par les Guignols en « Super Menteur ». Alors que Renault ferme une usine, Jospin déclare : « L’Etat ne peut pas tout », illustrant un léger décalage avec la culture monarcho-catholique (pas contrariée par l’esprit de la Vème République) selon laquelle l’Etat, justement, peu à peu près tout. Jospin ne comprit jamais très bien ce qui lui était arrivé le soir du 21 avril 2002, incriminant les candidatures dissidentes, et notamment celle de Jean-Pierre Chevènement, à qui il avait été pourtant reproché d’avoir attiré dans ses rangs des réacs de droite (Pierre Poujade, Pierre Pujo, Paul-Marie Coûteaux, le général Gallois) : autant de gens qui n’auraient pas voté Jospin au premier tour, ni au second. Menant une campagne de second tour avant le premier, il déclara que son programme n’était pas socialiste, ce qui eut le don de renforcer les candidats Laguiller et Besancenot. Les troupes socialistes, un peu éblouies par l’enthousiasme médiatique des années 1997-2002, ne réalisèrent pas que la baisse du chômage n’avait pas suffi à résoudre le mal-être français. Le fameux 21 avril, seuls 11 % des ouvriers ont voté Jospin. Le soir venu, il se retire « de la vie politique ». Geste orgueilleux et théâtral, qu’il finira par regretter avec une tentative piteuse de retour vers 2006. En 2005, un article sur son ouvrage Le monde comme je le vois est précédé dans le Nouvel Obs d’une page de pub pour la prévention des glaucomes. On n’est jamais mieux aidé que par les médias amis. L’hebdo de gauche lance dans les mois suivants la campagne de Ségolène Royal. Il n’y aura jamais de nostalgie excessive de Jospin, pas au point d’entraîner un soulèvement des foules, en pleine université d’été de La Rochelle.

Dans l’ombre de Chirac sympa

Jospin n’était pas vraiment aimé. Il le savait. En 2002, il regarde, irrité, ses partenaires de la gauche plurielle, qui ont tous fait campagne sous leur bannière respective, appeler à voter Chirac à 20 heures 02. Si le duo Chirac-Jospin a offert devant les caméras quelques sourires complices et sympathiques, Jospin sait que Chirac mène une campagne de séduction auprès des ministres de gauche. De Marie-George Buffet à Pierre Moscovici, ils ne peuvent s’empêcher de trouver Chirac « sympa ». En 2000, l’ancien député de Paris s’aventura sur la chasse gardée du président Chirac en déclarant, à Jérusalem, que le Hezbollah était un mouvement terroriste. Une sortie qui lui valut un caillassage de la part d’étudiants palestiniens, mais aussi un rappel à l’ordre de la part de l’Elysée, jaloux de son périmètre et très soucieux de conserver son excellente image dans le monde arabe. Etrange retournement : en 2000, Jean-Luc Mélenchon n’était qu’un modeste ministre délégué à l’Enseignement professionnel. Les confidences de Jospin étaient rares, et souvent maladroites. « J’aime la purée que me fait ma femme Sylviane », disait-il, désarmant, quand la télévision l’interroge sur ses goûts. Et pourtant, cette même franchise lui vaudra, paradoxalement, une forme de respect tardif, lorsqu’il reconnaît la part de « théâtralité » dans l’antifascisme convenu, rappelant que le Front national, « tout odieux qu’il soit, n’était pas un parti fasciste ». A la droite de la droite, Jean-Marie Le Pen l’avait dépeint comme son adversaire le plus honnête, le plus loyal. Retiré des affaires, il se réfugie dans le temps long et diagnostique en 2015, du « Mal Napoléonien », pamphlet antibonapartiste tardif sans la verve de Napoléon le Petit. L’ouvrage explique que la France a manqué, avec les guerres de la Révolution et de l’Empire, une fois encore dans son histoire, de devenir l’Angleterre en préférant l’aventure guerrière à la révolution financière sur le modèle britannique. Il y avait là une forme d’aveu. Celui d’une gauche qui, après avoir rêvé de transformer le monde ou de « changer la vie », en venait à préférer l’austère administration des choses, la discipline morale et budgétaire sur fond de désenchantement lyrique et de reniement idéologique. Avec cette franchise qui lui aura tant coûté, et sans doute coûté l’essentiel, il a fini par dire ce que la gauche était devenue. Et ce que le macronisme parachèvera quelques années plus tard, en assumant pleinement cette mue, débarrassé du poids des héritages et de la pudeur des anciens.

Au secours d’Amina…

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Philippe Bilger © Pierre Olivier

A Bordeaux, cible d’une usurpation d’identité, Amina Garcia, 23 ans, accumule les contraventions dans les transports et tente depuis deux ans de prouver sa bonne foi, en vain pour le moment.


Ce billet prend pour point de départ le cas d’Amina, étudiante à Bordeaux, qui doit payer 60 000 euros d’amendes car depuis 2003, des inconnus se font passer pour elle dans les transports et, faute de titres, commettent de multiples infractions. Elle n’a cessé de plaider sa bonne foi, mais sans résultat à ce jour, rapporte Le Parisien.

Il se rapporte plus largement à toutes les victimes d’usurpation d’identité qui, comme Amina, ne parviennent pas à démontrer leur innocence et se trouvent soumises à un harcèlement pénal constant, se conjuguant le plus souvent avec l’incompréhension et la faible réactivité du maquis administratif.

J’évoque souvent ici le jour où, dans ma carrière judiciaire, en 1998, j’ai été nommé chef de la section du droit bancaire et de la fraude informatique au parquet de Paris. Outre l’efficacité et la rapidité de l’action de mon équipe, j’ai privilégié les réponses aux courriers des citoyens (pas seulement à ceux des avocats) et, précisément, la volonté de prendre les devants pour soustraire les victimes d’usurpation d’identité aux interminables et parfois insolubles tracas financiers et autres dont elles ne parvenaient pas à se dépêtrer.

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J’avais mis en œuvre, grâce à un secrétariat exceptionnel, un système très simple: dès réception d’une plainte pour vol de documents d’identité, de chéquiers ou de cartes bancaires, un certain nombre de formulaires étaient aussitôt remplis afin d’alerter les services publics, les administrations et, lorsque c’était possible, les organismes bancaires, pour éviter que la victime ne soit prise pour la coupable des malversations commises à cause de cette usurpation.

Cette manière de donner aux procureurs non pas seulement une mission de pure et légitime répression mais de véritable assistance juridique, sociale et humaine m’est toujours apparue comme une exemplaire définition du rôle du ministère public: ministère donc au service du public…

On peut imaginer à quel point cette démarche menée durant un an a concrètement allégé le quotidien d’un grand nombre de plaignants. Que les parquets soient surchargés ou non ne change rien à l’affaire: il faudrait poursuivre un tel processus de sauvegarde. Ce n’est pas Amina qui soutiendra le contraire.

J’ose espérer qu’on n’inscrira pas ce billet dans le registre d’une exclusive technique judiciaire, alors que je le voudrais empli d’un humanisme qui la dépasse de très loin. J’ai envie d’y associer des initiatives dont le mérite n’était pas de répondre trop tard aux défis lancés par des désastres consommés, mais de tenter des mesures et des opérations préventives dont l’effet n’était pas seulement symbolique. Quand le procureur général Pierre Truche invitait le parquet de Paris à régler, en quelque sorte d’autorité, les procédures d’instruction vieilles de plus de deux ans, il permettait ainsi une avancée considérable. L’institution judiciaire n’était plus à la traîne, impuissante, mais devant, volontariste et déterminée.

Aujourd’hui, à cause du syndicalisme, elle déplore, voire gémit, au lieu de se battre avec pour seul objectif : satisfaire le citoyen. Et donc Amina, qu’il faut secourir.

Lyrique: terminus pour Tosca & La Finta Giardiniera, de Bastille à Bobigny

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© Albert Facelly

Tosca, opéra de Giacomo Puccini, à Bastille à partir du 28 mars. La Finta Giardiniera, opéra de Wolfgang Amadeus Mozart, à la Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny les 27, 28, 31 mars et le 1er avril


Fin de parcours pour la cantatrice Floria Tosca sous les auspices du regretté Pierre Audi disparu subitement en mai dernier, et dont l’Opéra-Bastille reprenait, hommage posthume, la magnifique mise en scène millésimée 2014, déjà reprogrammée maintes fois : en 2016, 2019, 2021, 2022, et même encore l’automne dernier, dans une distribution vocale démultipliée à l’infini, de Saloa Hernandez à Sondra Radvanovski en passant par Elena Stikhina et la soprano californienne Angel Blue dans le rôle-titre ; des stars Alagna ou Kaufmann à Yusif Eyvazov en passant par Adam Smith et Freddie De Tommaso pour camper le malheureux Cavaradossi ; d’Alexey Markov à Grevorg Hakobyan en passant par Ludovic Tézier pour incarner l’immonde sicaire érotomane, cupide et retors, Scarpia, surpuissant régent de la police. Sommé d’un bout à l’autre d’un crucifix géant, massif, poutre épaisse comme coulée dans un bloc de béton armé, immobile, suspendu dans le ciel tel ce genre d’ovni menaçant qu’on voit planer  au-dessus de la terre dans le cinéma de science-fiction, le décor de Christof Hetzer souligne avec une discrète élégance, à mi-chemin entre réalisme et abstraction,  le contexte historique du chef d’œuvre puccinien, créé en 1900, comme chacun sait, d’après la pièce de Victorien Sardou : un siècle plus tôt, dans la Ville éternelle contrôlée par les Bourbons régnant alors sur le royaume de Naples, à l’heure où les troupes austro-italiennes affrontent les armées de Bonaparte (cf. la victoire de Marengo, en juin 1800)…  Acte 1 dans les murs grisâtres de l’église Sant’Andrea della Valle, acte 2 dans la pourpre opulente d’un salon du Palais Farnèse, acte 3 au faîte d’un Château Saint-Ange envahi d’herbes folles – tous lieux sur lesquels, de part en part, la pesanteur théâtrale du pouvoir catholique se fait palpable. Reste qu’au-delà de cet ancrage historique, l’intrigue de Tosca, d’une férocité glaçante, est d’une modernité absolue et, comme telle, transposable à toutes les époques. Ce qu’avait très bien compris un Robert Carsen, lequel, dans une scénographie toute différente mais tout aussi mémorable, avait choisi quant à lui d’inscrire l’action dans l’Italie fasciste. De fait, chasse à l’homme, torture, chantage, viol, assassinat, exécution, suicide – l’immortel melodramma puccinien, aux mélodies à vous tordre les tripes, ne laisse aucune place à la gracieuseté : Tosca, roc opératique, n’est pas prêt de vieillir ! Précipitez-vous, il reste encore sept représentations dans cette régie d’exception, et un ultime cast vocal à découvrir.

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Mémoire de la dictature communiste oblige, Bobigny n’a toujours pas songé à débaptiser son boulevard Lénine. Ce qui n’interdit pas néanmoins d’y jouer présentement le divin Mozart – jusqu’au 1er avril ! Le numéro 9 de cette artère quelque peu réfrigérante demeure une adresse fort prisée car elle abrite la MC93, précieuse institution à qui l’art théâtral doit, depuis les années 1980, ses plus belles heures de gloire. L’Opéra de Paris a l’excellente idée d’investir les lieux une fois par an, pour y dévoiler les jeunes talents musicaux de son Académie. Cette année, La Finta Giardiniera (la fausse jardinière), opera buffa, c’est-à-dire comédie, composée par Wolfgang alors âgé de 18 ans, commande pour le carnaval de Munich soit trois ans après ce joyau d’opera seria qu’est Lucio Silla. Autant le dire, La Finta Giardiniera n’a pas le génie des chefs d’œuvres lyriques ultérieurs. Passons sur l’intrigue, tout à la fois invraisemblable, niaise et compliquée au point qu’on n’y comprend goutte. En gros, sous l’identité de Sandrina, jardinière du Podestat de Lagoreno (le premier magistrat de la ville) se dissimule la marquise Violante Onesti. Elle a survécu à une agression de son amant jaloux, le comte Belfiore. Roberto, son serviteur, est déguisé en jardinier, sous le nom de Nardo. Le Podestat aime Sandrina, mais Serpetta, sa servante, en pinçait pour le patron. Quant à Nardo, il est tombé sous le charme de Serpetta, alors que Belfiore s’apprête à épouser Arminda, nièce du Podestat, elle-même fiancée de Ramiro, garçon au service de ce dernier. Bref, après toutes sortes de péripéties défiant la logique et la psychologie, l’opéra s’achève sur trois mariages : Belfiore et Violante, Ramiro et Arminda, Roberto et Sandrina.  Rien ne tient debout dans ce livret, mais peu importe. De toute beauté, le duo final vous réconciliera avec le style galant le plus emberlificoté. Le spectacle est surtout l’occasion de découvrir, dans une régie soigneusement épurée signée Julie Delille et à travers une double distribution en alternance, les voix et les musiciens en apprentissage dans le cadre de l’Académie. Votre serviteur adresse des louanges toutes particulières à la soprano Isobel Anthony (Sandrina/Violante) et au ténor américano-norvégien Bergsvein Toverud (Belfiore)… Attention, dernière représentation le 1er avril – ce n’est pas le poisson du mois.

La Finta giardiniera 25-26 (C) Vincent Lappartient / Studio j’adore ce que vous faites

Tosca. Opéra de Giacomo Puccini. Mise en scène : Pierre Audi.  Direction Jader Bignamini. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Avec Angel Blue/ Sondra Radvanovsky, Freddie de Tommaso/Yusif Eyvazov, Alexey Markov/Gevorg Hakobyan, Vartan Gabriellan, Carlo Bosi, André Heyboer, Florent Mbia, Fabio Bellenghi.

Opéra-Bastille. Les 28, 31 mars, 3, 9, 15, 18 avril à 19h30, les 6 et 12 avril à 14h30.

Durée : 2h50


La Finta Giardiniera. Opéra de Wolfgang Amadeus Mozart. Mise en scène : Julie Delille. Direction : Chloé Dufresne. Scénographie : Chantal de La Coste-Messelière. Orchestre en résidence à l’Académie de l’Opéra national de Paris. Musiciens de l’Orchestre Ostinato.

Durée : 2h50.

MC 93. Les 27, 28, 31 mars et 1er avril à 20h.   

Pourquoi l’Europe gagnerait à actualiser son regard sur les Émirats arabes unis

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Le président Macron est accueilli par le président des Émirats arabes unis, Cheikh Mohamed ben Zayed Al Nahyane, lors d’une visite au musée national Zayed à Abou Dhabi, dans le cadre de son déplacement officiel aux Émirats arabes unis, le 21 décembre 2025 © Jeanne Accorsini/SIPA

Longtemps perçus en Europe à travers le prisme de leur modèle politique, les Émirats arabes unis s’imposent aujourd’hui comme un acteur stratégique central dans un environnement régional instable. Leur capacité d’anticipation, leur engagement sécuritaire et leur diversification économique interrogent les grilles de lecture traditionnelles. À rebours de certaines idées reçues, leur trajectoire met en lumière une approche pragmatique du pouvoir et de la gestion des risques. L’Europe gagnerait à actualiser sa perception de ce pays ami.


Les crises qui traversent aujourd’hui le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique s’inscrivent dans une histoire longue, marquée par les recompositions issues du démantèlement des empires européens et ottoman au début du XXe siècle. Les États de la région se trouvent confrontés au retour de tensions anciennes, longtemps contenues sans jamais avoir été véritablement résolues.

Précieux détroits

Dans le même temps, l’implication des puissances occidentales s’est progressivement réduite, du Sahel au Levant. Ce retrait tient autant à l’évolution des opinions publiques — plus réticentes après plusieurs décennies d’interventions extérieures — qu’à l’affirmation d’acteurs régionaux. Il n’a toutefois pas été compensé par l’émergence d’un cadre stabilisateur capable d’accompagner l’affaiblissement ou l’effondrement d’États situés sur des axes stratégiques essentiels.

C’est dans cet espace incertain que s’inscrit l’action des Émirats arabes unis, souvent critiquée en Europe, notamment au Yémen ou au Soudan. Ces critiques sont légitimes, mais elles tendent parfois à occulter des déterminants plus profonds. Au Yémen, l’engagement émirati répond à des enjeux qui dépassent largement le cadre national : la sécurisation du détroit de Bab el-Mandeb — point de passage clé du commerce mondial — et la volonté de contenir l’influence iranienne. Les attaques menées par les rebelles houtis contre la navigation internationale entre 2023 et 2025 ont rappelé qu’une perturbation durable de ce corridor aurait des conséquences immédiates sur les flux commerciaux et énergétiques, y compris pour l’Europe.

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Le Soudan offre un autre exemple de cette complexité. Depuis 2019, le pays connaît une fragmentation politique, sociale et ethnique accélérée, dont les effets débordent largement ses frontières, de l’Égypte à la mer Rouge. Face à cette dynamique, la réponse internationale — notamment européenne et américaine — s’est souvent limitée à des initiatives diplomatiques ou à des tentatives de médiation. Dans ce contexte, les acteurs régionaux ont progressivement pris le relais, chacun selon ses intérêts, contribuant à une dynamique devenue difficile à contenir. Une trajectoire qui n’avait rien d’inéluctable et qui aurait sans doute pu être atténuée par une approche internationale plus cohérente.

Résilience

Cette capacité d’intervention s’appuie sur une logique plus large : celle d’une stratégie de long terme fondée sur l’anticipation. Il y a quelques semaines, des avions français ont ainsi été engagés pour intercepter des menaces aériennes visant les Émirats arabes unis, dans un contexte de tensions renouvelées avec l’Iran. L’épisode a marqué, moins par sa dimension militaire que par ce qu’il révèle : les Émirats se sont progressivement imposés, sans ostentation, comme l’un des acteurs sécuritaires les plus structurés de leur environnement régional.

L’intensité des attaques dirigées contre leur territoire, parfois supérieure à celle subie par d’autres pays de la zone, a pu surprendre. Pourtant, elles ont été en grande partie contenues. Cette résilience tient à des dispositifs de défense robustes et à des partenariats solides — notamment avec la France — mais aussi à une approche cohérente, articulant capacités militaires, alliances, logistique et anticipation des risques.

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Sous l’impulsion de Mohammed bin Zayed Al Nahyane, président des Émirats, cette cohérence s’est étendue à l’ensemble du modèle de développement : diversification économique, investissement technologique et formation d’un capital humain capable d’évoluer dans les réseaux internationaux. L’objectif n’est pas tant de proposer un modèle que de consolider une position dans un environnement instable.

Ce point mérite d’être souligné tant il entre en tension avec certains réflexes européens. Dans les traditions politiques du continent, les monarchies restent souvent perçues à travers un prisme critique, comme des survivances d’un autre âge. Or, les dynamiques actuelles invitent à nuancer ce regard. Non parce que le modèle émirati constituerait une alternative aux idéaux démocratiques européens, mais parce qu’il met en lumière une limite récurrente : celle d’une évaluation de l’efficacité politique trop exclusivement liée à la nature des institutions, au détriment de leur capacité d’action réelle.

Changer de regard

Cette interrogation résonne d’autant plus fortement que l’Europe traverse ses propres doutes. Ses économies s’interrogent sur leur compétitivité, leur productivité et les effets parfois contraignants de leurs cadres réglementaires sur l’innovation. Plusieurs sociétés européennes font face à des tensions démographiques, à une mobilité accrue des talents et à des difficultés à maintenir l’adhésion des jeunes générations à un projet collectif lisible.