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Tom Wolfe: Balzac à New York

Chroniques des lettres oubliées: « Le bûcher des vanités »


Tom Wolfe: Balzac à New York
Le journaliste et écrivain américain Tom Wolfe (1930-2018) photographié en 1988 © Mark Richards/ANL/Shutt/SIPA

Un mélange de folie des grandeurs et de complexe d’infériorité. Voilà ce qu’elle vous inspire, cette Grosse Pomme habituée à recracher des vers. Le sentiment de n’être personne, entre la démarche pressée des cravates-et-Rolex, à l’ombre des gratte-ciels aux noms glamour ; mais aussi le désir d’en gravir les étages, peu importe le nombre d’hommes-marchepied requis, jusqu’à pouvoir caresser l’horizon de Manhattan comme le dos d’un tigre domestiqué.

Bras de fer sociologique

Dégagez un peu les feuillages de cette jungle, et vous trouverez des hiérarchies, codes, signes et archétypes nettement définis : les vestes Patagonia sans manches prisées des traders de Wall Street, leurs trophy wives en trench-coat et casquette Yankees, matcha latté à la main. Des jeunes fiers de leur appartenance street, sertis de chaînes en or, jersey de basketball, pompes Nike blanches comme neige (d’une valeur égale aux costumes desdits traders). Des indignés au Central Park, brandissant des morceaux de carton avec des messages écrits au Sharpie au sujet de L’Enjeu du Moment. Et puis, submergés dans le vacarme du métro, des regards à la fois envieux et haineux, braqués sur une parvenue dont les sacs de boutiques de luxe occupent au moins trois sièges. Au fond, New York n’est qu’un bras de fer sociologique où chaque geste, accessoire ou tic de langage est consacré au tout-puissant Saint-Paraître.

Or, remontez quarante ans en arrière, changez les marques, les coupes de cheveux et la drogue à la mode : la comédie humaine new-yorkaise demeure la même. La fourberie, la course au sommet et la soif des quinze minutes de gloire aussi.

C’est dans ce New York des années 80, l’apogée de sa croissance financière, mais aussi de ses tensions sociales, que nous plonge Tom Wolfe (1930-2018) à la manière des grands romans sociaux du XIXe siècle – avec un twist à l’américaine…

Après des études de littérature anglophone, c’est dans les pages du Washington Post que Wolfe inaugura sa plume. Or, indifférent à la politique, il se démarqua en couvrant des sujets considérés triviaux par les journalistes de son époque, notamment les mouvements de contre-culture des villes moyennes.

Nouveau journalisme

Mais ce qui fit passer Wolfe de journaliste atypique à inimitable, c’est non seulement son look signature du costume blanc immaculé, mais surtout, son invention du « Nouveau journalisme », une technique consistant à incorporer des éléments littéraires aux articles de presse : construction romanesque, transcription de dialogues, usage de la première personne, points de vue multiples, écriture stylisée… De plus, il avait l’habitude d’accompagner les personnes qu’il couvrait sur de longues durées, de nouer des relations, de s’immiscer dans leur vie. Loin de viser la neutralité, il assumait pleinement son regard subjectif, et prenait dans ses scoops un rôle aussi important que ses autres acteurs.

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Observateur habile de l’individu comme des archétypes sociaux, il se tailla une place dans New York Magazine, Esquire et Rolling Stone, publiant aussi des essais incisifs sur l’art moderne, l’hédonisme occidental, et la gauche caviar (qu’il surnommait « radical chic »). Enfin, c’est en 1987 qu’il sortit son premier roman, puisant dans ses expériences de journaliste et ses influences littéraires – Balzac, Zola, Dickens – voulant peindre une fresque totale de la société, des classes et des mécanismes de pouvoir de New York : Le bûcher des vanités.

Regards hostiles

Dans ce roman, nous suivons Sherman McCoy, financier de Wall Street pour qui tout semble fonctionner : appartement grandiose dans l’Upper East Side de Manhattan, femme et enfant, un quotidien insouciant des 1%. Même une maîtresse, Maria, à qui il rend visite dans sa Mercedes sport. Or, un soir, en rentrant de l’aéroport, ces deux-là prennent la mauvaise sortie de l’autoroute et se retrouvent au Bronx, que seul un pont sépare de Manhattan, mais où sévit une forte criminalité parmi sa population défavorisée. Des regards hostiles suivent leur voiture tandis qu’ils cherchent le chemin censé les ramener aux mètres-carré à prix d’or… Mais soudain : un pneu est jeté devant leur voiture. Deux silhouettes menaçantes apparaissent : tentative de braquage. Sherman et Maria paniquent, la Mercedes dérape – mais percute l’un des deux jeunes hommes… Surtout, s’accordent-ils, ne rien dire à la police. De toute façon, ils avaient craint pour leur vie. N’importe qui aurait fait pareil, non ?

Pourtant, pour les crapules ambitieuses de New York, difficile d’imaginer un plus gros poisson : un couple de riches dans leur voiture de luxe, un jeune Noir entre la vie et la mort, et Wall Street placé au banc des accusés. Peu à peu, plusieurs personnages s’empareront de l’affaire, prétendant lutter pour la justice, mais voyant surtout dans Sherman McCoy, le golden boy de la finance, l’homme à abattre dans la poursuite de leur gloire personnelle: un militant antiraciste dont le fond de commerce consiste à attiser la colère des foules pour justifier ses demandes de financement; un écrivaillon de tabloïds alcoolique qui mènera cette fausse croisade pour vendre du papier; un juge désireux de gagner la sympathie de la communauté noire; et un avocat criminel de bas étage, prétendument passionné de justice aveugle, réellement amoureux de son portrait à la télévision et d’une jolie membre du jury. Ce qui laissera McCoy, maintenant Rastignac déchu, seul contre la meute de hyènes bien-pensantes.

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Un des coups de génie de Tom Wolfe est d’avoir su dépeindre avec autant de réalisme les différentes couches sociales de New York, en commençant par les « Wasps », la vieille souche américaine anglo-saxonne et protestante, incarnée par McCoy. Trônant au sommet de l’establishment, ils s’enferment dans leurs propres ghettos où la réalité leur est servie avec des gants blancs. Le lecteur plonge également au sein des communautés juives, irlandaises et italiennes, de leurs mentalités et de leurs argots respectifs ; puis dans la vie de jeunes Noirs du Bronx coincés entre un cycle de violence et un système judiciaire à la fois impuissant et impitoyable. Wolfe expose aussi les machinations des milieux de la finance, des médias, du droit et de la police, où les personnes intègres ne représentent qu’un bruit de fond, éclipsées par les grimaces et ricanements des opportunistes.

Cette densité thématique pourrait laisser craindre une lecture laborieuse, d’autant plus que le livre est imposant, mais il n’en est rien. Avec son style « Nouveau journalisme », Wolfe mêle humour, satire et situations absurdes avec une narration en crescendo, des contrastes entre le meilleur et le pire de l’homme, et un réalisme social familier aux lecteurs de Balzac: vêtements, meubles, adresses et tics de langage agissent comme autant de marqueurs sociaux, surtout quand des univers opposés se rencontrent.

La justice n’a jamais été aveugle ni intemporelle ; mais le feu, si. Saviez-vous qu’un bûcher se nourrit aussi bien de tabloïds, de reportages télé et de pancartes que de selfies, de vidéos virales et d’indignations numériques ?

917 pages

Le bûcher des vanités

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Originaire de Montréal, Jacques Chambray détient une licence en science politique de l’Université de Montréal. À paraître : "Le Regard fuyant", premier roman.

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