Alors que le texte portant sur la fin de vie est de nouveau débattu par les sénateurs aujourd’hui, la chambre se fracture entre des progressistes qui réclament une adoption du «droit à l’aide à mourir», et la droite qui craint, selon les mots de Bruno Retailleau, qu’il devienne plus aisé «de demander la mort que d’obtenir un soin.» L’ultime liberté revendiquée est en réalité l’ultime étape dans le processus de désocialisation de l’homme à qui l’on donnerait l’illusion de maîtriser sa condition de mortel.
Ultime liberté. Tel est le nom de l’association dont douze militants ont été condamnés, le 9 janvier 2026, pour avoir aidé des dizaines de personnes malades ou non, à se procurer une substance létale. Choisir l’heure et le moyen de sa mort, est-ce là l’ultime liberté à conquérir ? C’est la question vertigineuse que le Sénat s’apprête à poser une seconde fois en examinant le texte visant à légaliser l’euthanasie et le suicide assisté.
Alors que cette loi provoquerait un basculement anthropologique en proposant dans tous les hôpitaux une pratique aujourd’hui qualifiée d’assassinat, il nous faut interroger ce terme trop souvent galvaudé de « liberté », derrière lequel se cachent parfois de sombres réalités.
Le triomphe de la volonté individuelle
Par la conquête de nouveaux droits sacralisés dans les textes législatifs, l’homme moderne, érigé en individu autonome, s’est progressivement libéré de ce qu’il considérait comme des contraintes. Un à un, des éléments religieux, biologiques, sociaux qui structuraient son existence ont cédé à la volonté individuelle. L’individu décide de sa morale et de sa religion, il détermine son « genre » et la conception de ses enfants. Mais une limite, la plus symbolique de notre condition, reste encore à franchir ; la mort.
La fameuse « aide à mourir » promue par la proposition de loi Falorni, offrirait le « droit de choisir sa mort ». Au terme d’une procédure légère, le malade seul déciderait de mettre fin à sa vie. Cette liberté soi-disant ultime ne va pourtant pas de soi. En témoigne le nombre important de rétractations des patients ayant demandé l’euthanasie : selon plusieurs études, entre 50% et 90% des demandes initiales ne persistent pas dans le temps.
« L’euthanasie, c’est une loi pour les forts, ceux qui peuvent regarder la mort en face, ceux qui sont capables d’en choisir l’heure. Ils sont peu nombreux » relève le Dr Fourcade, forte de 25 ans d’expérience en soins palliatifs. Jean-Paul Sartre, penseur par excellence d’une liberté auto-déterminatrice, le soulignait : « Ma liberté s’angoisse d’être le fondement sans fondement des valeurs. » Alors que le malade lutte dans une solitude existentielle face à la souffrance, est-ce réellement une liberté pour lui de choisir sa mort ?
A lire aussi: Le pays blessé
Dans le discours en faveur de « l’ultime liberté », il semble que, parce que décidée et maîtrisée, la mort serait plus douce. Pourtant, la mort est violente par nature. Notre finitude terrestre a toujours indigné l’homme porté naturellement à la vie. « Pourquoi suis-je né si ce n’était pas pour toujours ?» s’exclame le Roi de Ionesco. Mettre fin à sa vie n’est pas anodin. Les promoteurs de l’euthanasie nous parlent à tout-va « d’éteindre la lumière ». Mais une lumière s’éteint… et se rallume !
Par l’euthanasie, l’homme prend la responsabilité d’hâter un instant irréversible, il s’exclut du corps social, écartant tout imprévu heureux qu’apportent parfois les derniers instants. Il n’est pas juste de dire qu’une mort « choisie » est nécessairement plus facile à vivre pour le malade et ses proches. Le suicide assisté reste un suicide. Lorsque la mort apparaît comme l’unique solution, pouvons-nous seulement parler de choix ? De même, une telle mort ne demeure-t-elle pas imposée pour l’entourage ? Seuls l’accompagnement et les soins peuvent adoucir le moment tragique de la mort.
Maîtrise totale
Selon les partisans de ce texte, la maîtrise totale de notre existence serait un gage de bonheur. La liberté pensée ainsi est non seulement irréaliste, mais considère l’homme comme un électron libre, détaché de toute communauté humaine. Si, par peur de l’inconnu ou volonté de puissance, nous cherchons à tout contrôler, quelle place est alors laissée à l’autre ?
À force d’autodétermination, l’homme nie sa dimension profondément sociale, renonce à la possibilité d’un réconfort extérieur, allant jusqu’à devenir esclave de ses propres peurs : peur de la mort, de la dépendance, de l’imprévu. « L’excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude. » écrivait Platon dans La République.
À l’échelle de la société, voter l’euthanasie et le suicide assisté est contraire à la liberté. Au malade en état de faiblesse physique et de bouleversement psychologique, nous proposerions la mort médicale, simple et rapide. Aux familles aidantes épuisées, nous la présenterions comme l’acte d’amour suprême. Au soignant angoissé de ne pas assez soulager son patient, nous donnerions le droit de l’éliminer.
Dans les pays où cette pratique a été légalisée, on observe un phénomène d’appel d’air particulièrement inquiétant. Au Canada, le rapport annuel sur l’AMM montre que près de 50% des personnes y ayant eu recours mentionnent leur solitude comme facteur de décision. Une telle législation enferme chacun dans sa propre faiblesse, tandis que la société doit au contraire signifier aux plus vulnérables la valeur de leur vie, en renforçant notre solidarité.
A lire aussi: Agriculture française: «Une saignée silencieuse»
Quelle est donc cette « ultime liberté” qui pousse les plus vulnérables à demander la mort, contredit notre prévention au suicide, renverse les valeurs civilisationnelles de dignité et de soin, et nie le principe universel du « Tu ne tueras point » ?
À l’inverse, les soins palliatifs et l’accompagnement des personnes malades sont au service de leur liberté. Ils leur donnent la liberté d’aimer et d’être aimés, d’exprimer leur souffrance sans craindre qu’on leur propose l’euthanasie ni qu’on s’acharne inutilement sur elles, de vivre sans se sentir indignes…
Ce que défendent ces militants « pro-choix », ce n’est pas la liberté, c’est l’autonomie. Le Secrétaire général du Choix / Ultime liberté, Pierre Blanchet, réagissait à la condamnation de ses militants : « C’est un combat pour le droit à l’autodétermination du choix de fin de vie. »
Les promesses de ces partisans sont non seulement déconnectées du réel, mais nient les fondements de notre humanité. Plutôt que l’abandon face à la souffrance et la mort, offrons à nos malades l’attention, les soins, et l’amour dont ils ont besoin, pour que jusqu’au bout, ils soient libres de vivre !
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




