Moins de deux ans après une victoire triomphale aux élections générales, le Parti travailliste et son chef, le Premier ministre sir Keir Starmer, viennent de connaître une des défaites les plus catastrophiques de l’histoire du socialisme britannique. Jeremy Stubbs raconte.
Jeudi 7 mai ont eu lieu des élections pour les législatures dévolues en Écosse et au Pays de Galles, ainsi que des élections locales dans une partie des municipalités de l’Angleterre. Les conseils municipaux sont renouvelés, non tous en même temps, mais selon un système d’échelonnements annuels. Les résultats écossais et gallois ont été connus jeudi soir, tandis que les derniers résultats anglais sont arrivés au cours du weekend, bien que la tendance générale ait été déjà évidente.
La bérézina travailliste met en doute une nouvelle fois la capacité de Starmer à diriger à la fois son parti et le pays. Jusqu’à présent, sa décrédibilisation progressive semblait suivre une courbe asymptotique : chaque jour apportait de nouvelles preuves de son inefficacité sans qu’il se sente obligé de démissionner et sans que d’autres Travaillistes se sentent en capacité de l’évincer. Avec le camouflet immense que l’électorat vient de lui infliger, tout a changé.
Pays de Galles, Écosse : un Royaume moins uni
Pour les Travaillistes, le coup le plus dur – parmi tant de revers – est venu du Pays de Galles. L’assemblée monocamérale de cette nation, le Senedd, a été créée en 1999 – en même temps que le parlement écossais – par la législation sur la dévolution promulguée par le gouvernement New Labour de Tony Blair. Depuis cette époque, les travaillistes dominaient les élections législatives nationales, de même qu’ils dominent les élections au parlement de Westminster depuis 1922. Maintenant, cette hégémonie est finie. Avec 43 sièges sur les 96 du Senedd, le Parti du Pays de Galles – Plaid Cymru en gallois – est largement en tête, bien que n’ayant pas une majorité claire pour gouverner. Pire pour les Travaillistes, ces derniers ne sont même pas arrivés en deuxième position. Cet honneur revient à Reform UK, le parti populiste de Nigel Farage, qui a fait irruption sur la scène galloise en obtenant 34 sièges. Le parti de Starmer est tombé à la troisième position avec seulement neuf sièges. Les Conservateurs, jamais très forts dans cette partie du monde, ont obtenu sept sièges, les Verts deux et les Libéraux Démocrates un seul.

Le succès de Plaid Cymru et de Reform, deux partis que tout oppose sur le plan idéologique, montre non seulement combien les Travaillistes se sont démonétisés depuis juillet 2024, mais aussi l’ampleur de la dissatisfaction générale qu’éprouve le public à l’égard des deux formations politiques traditionnelles de gauche et de droite. En revanche, plutôt qu’à la disparition des Travaillistes et Conservateurs, nous assistons aujourd’hui à une fragmentation ou balkanisation du vote des Britanniques.
Le chef de Plaid Cymru, Rhun ap Iorwerth, a annoncé qu’il ne chercherait pas à créer une coalition ou à former une alliance avec un autre parti, mais qu’il entendait diriger un gouvernement minoritaire. Entre 2021 et 2024, le parti a soutenu le gouvernement travailliste, mais a mis fin à la coopération quand celui-ci a été mêlé à des scandales de clientélisme. L’objectif ultime de Plaid Cymru est l’indépendance du Pays de Galles. Le parti n’a pas fait campagne sur cette question, mais il annonce vouloir créer une commission pour démontrer la viabilité de l’indépendance. C’est déjà un mauvais signe pour l’unité du Royaume Uni, et l’intention du parti de gouverner seul montre combien il veut se mettre en avant comme s’il représentait la seule autorité légitime au Pays de Galles.
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Un message similaire vient de l’Écosse où les Travaillistes ont subi encore une défaite et où la menace de l’indépendance nationale reste présente. Le Parti nationaliste écossais (SNP), qui gouverne depuis 2007, est resté en tête bien qu’il ait perdu 20% de son vote et qu’il soit plus loin qu’il ne l’était d’une majorité au Parlement. Sur les 129 sièges de l’assemblée écossaise, il avait 64 et détient désormais 58. Le parti de Starmer est descendu de 22 députés à 17, mais le plus surprenant c’est encore l’irruption sur la scène de Reform UK, qui n’avait aucun député mais qui finit aujourd’hui avec autant que les Travaillistes. Les Conservateurs se sont effondrés, descendant de 31 sièges à seulement 12. A part Reform, les autres gagnants, à l’autre bout du spectre politique, sont les Verts qui montent de sept à 15 députés.
Le SNP a réussi à s’accrocher au pouvoir malgré une gestion contestable du pays : une enquête policière est toujours en cours sur le financement du parti sous Nicola Sturgeon, et sa promotion jusqu’à l’absurde du transgenrisme a aliéné une partie de son électorat, plus traditionaliste. Le leader actuel, John Swinney, avait présenté la campagne électorale comme une sorte de précurseur à un référendum sur l’indépendance. Son incapacité cette fois à obtenir une majorité parlementaire ne l’empêchera pas de continuer à réclamer un nouveau plébiscite. Certes, un jugement de la Cour suprême du Royaume Uni en 2022 a confirmé que le gouvernement écossais n’a pas le droit d’organiser un référendum sur cette question sans l’aval du gouvernement de Westminster, mais le fait que des nationalistes soient au pouvoir en Écosse et au Pays de Galles n’est pas de bon augure pour l’avenir du Royaume Uni. En Écosse, comme au Pays de Galles, la mauvaise prestation de Starmer a été citée par l’électorat de gauche comme la raison de leur désaffection à l’égard des Travaillistes. Pressentant que le Premier ministre britannique allait leur porter la poisse, le chef des Travaillistes écossais, Anas Sarwar, avait dès février appelé à la démission de Starmer. Aujourd’hui, tout semble lui donner raison.
Angleterre : place aux populistes !
Les élections locales en Angleterre concernaient 5 066 sièges de conseillers dans 136 municipalités, dont un grand nombre à Londres. Ici, l’effondrement des Travaillistes était toujours bien en évidence. Ils ont perdu 1 496 sièges et, par conséquent, le contrôle de 38 conseils municipaux. Il leur reste 28 municipalités. Encore une fois, les grands gagnants étaient les populistes de Reform UK qui ont ajouté 1451 conseillers aux deux qu’ils avaient déjà et ont pris le contrôle pour la première fois de 14 municipalités. L’effondrement des Conservateurs était moins accentué que celui des Travaillistes. Ils ont perdu « seulement » 563 sièges et six municipalités, leur laissant le contrôle de neuf conseils. Pourtant, ils avaient déjà subi des pertes dramatiques en 2024 et 2025, au profit de Labour et des Lib-Dems. Ces derniers ont ajouté une autre municipalité à leur total qui est maintenant de 15. Les élections ont aussi profité aux Verts qui, avec 441 sièges de plus, ont pris le contrôle pour la première fois dans cinq municipalités. C’est particulièrement inquiétant dans la mesure où les écologistes ont affiché une alliance islamogauchiste décomplexée et un certain nombre de leurs candidats ont fait des déclarations anti-israéliennes qui feraient presque rougir des LFIstes français.
Si ces résultats étaient projetés au niveau national, Nigel Farage serait le Premier ministre. Mais les prochaines élections auront lieu en 2029. D’ici là, beaucoup de choses peuvent changer, et Reform, qui était à plus de 30% d’intentions de vote l’année dernière, est aujourd’hui à 26%. Le parti de Farage est toujours largement en tête, mais son succès aux élections locales sera l’occasion de son premier test comme parti de gouvernement. En revanche, ce qui ne peut pas attendre 2029, c’est la fonction de Premier ministre. Starmer n’a certainement pas trois ans devant lui au 10 Downing Street.
Starmer, walking dead
En Angleterre, comme au Pays de Galles ou en Écosse, de nombreux électeurs, interrogés sur leur abandon du Parti travailliste, ont cité le manque de crédibilité de Starmer comme motif principal. A vrai dire, ce manque de crédibilité prend racine dans l’absence d’un projet gouvernemental clair. La victoire des Travaillistes en 2024 était fondée sur le désamour des électeurs vis-à-vis des Conservateurs, au pourvoir depuis 14 ans et obligés de gérer les crises des « subprimes », du Brexit, du coronavirus et de la guerre en Ukraine. Les Travaillistes n’avaient pas de vrai programme au-delà de quelques promesses d’augmenter certains budgets et salaires du secteur public. Malheureusement, ces promesses s’accompagnaient d’une autre, celle de ne pas augmenter les impôts et la TVA. Pourtant, le gouvernement de Starmer avait besoin d’argent pour couvrir ses nouvelles dépenses, et puis est arrivé Donald Trump. Pour faire face au nouveau monde tarifaire et sécuritaire créé par le président américain, les besoins financiers de l’État britannique ont explosé. Incapables d’avoir recours aux impôts et à la TVA, les Travaillistes ont choisi, par exemple, d’augmenter les charges sur les salaires, plombant le marché de l’emploi et mettant certaines entreprises au bord de la faillite. Chaque jour depuis le début de l’année en cours, deux pubs ont fermé leurs portes définitivement. Certes, cette tendance néfaste n’était pas nouvelle, mais la gestion travailliste a empiré le phénomène, obligeant Starmer à introduire un allègement pour le secteur afin d’essayer de le sauver. Les classes les plus pauvres, qui ont voté travailliste en croyant que ces derniers allaient améliorer le coût de la vie, se sentent trahies par la gauche et se tournent aujourd’hui vers les populistes de Nigel Farage, comme en 2019 ils s’étaient tournés vers les Conservateurs de Boris Johnson.
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Starmer lui-même est mis cause depuis de long mois, moins pour son manque de charisme qui était bien évident avant son installation à Downing Street, que pour son manque de cohérence et de courage. L’affaire Mandelson, une des deux déclinaisons britanniques de l’affaire Epstein (l’autre étant le cas de l’ex-prince Andrew), a détruit sa prétention à incarner l’intégrité en politique, et la manière dont il n’a pas hésité à faire porter le chapeau de ce scandale à des conseillers et à des fonctionnaires a montré combien il lui manque l’étoffe d’un véritable dirigeant. Après la série de défaites cinglantes du 7 mai, il a proclamé qu’il en endossait la responsabilité, tout en insistant qu’il devait rester à la tête de son gouvernement. Il a même poussé le délire jusqu’à prétendre y rester pendant encore dix ans. Mais que veut dire accepter la responsabilité d’un échec si on s’accroche à sa place ?
Au mois d’avril, un projet de loi pour légaliser l’euthanasie, l’initiative personnelle d’une députée travailliste mais avec le soutien du gouvernement, a échoué. S’il y a un moribond dont il faut abréger les souffrances, c’est sûrement Keir Starmer en tant que Premier ministre. A l’heure actuelle, tous les signes indiquent que, cette fois, les députés et ministres travaillistes sont prêts à passer à l’acte et à mettre un terme à son agonie…




