Le cochon à la broche des banquets du « Canon français » est érigé en violence symbolique par de mauvais coucheurs et un recteur de la Grande Mosquée de Paris fort pinailleur. Une polémique pas si anodine, note cette analyse.
Il aura suffi d’un cochon à la broche pour révéler l’un des déplacements anthropologiques les plus profonds de la société française contemporaine.
La polémique née début mai autour du « Canon français », ce rassemblement populaire réunissant plusieurs milliers de convives autour d’un banquet traditionnel organisé à Caen, aurait pu rester anecdotique. Elle a cessé de l’être lorsque le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, a expliqué qu’un tel événement pouvait constituer une forme d’exclusion symbolique1 pour ceux qui ne consomment pas de porc.
Qu’un responsable religieux exprime une telle lecture relève évidemment du débat public légitime. Le véritable intérêt de cette polémique se situe ailleurs : dans le fait qu’une tradition populaire majoritaire puisse désormais être spontanément relue à travers la catégorie morale de l’exclusion symbolique. Le débat ne porte évidemment pas sur la gastronomie. Ni même réellement sur la religion. Il révèle quelque chose de beaucoup plus profond : une mutation silencieuse du rapport qu’entretient la société française avec sa propre culture.
Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D’une tradition populaire française, juridiquement licite, culturellement située, héritée d’un certain art de vivre collectif. Or cette tradition ne se voit plus simplement discutée ou critiquée ; elle se retrouve sommée de se justifier moralement du simple fait qu’elle ne serait pas universellement inclusive. Et c’est ici que se dévoile le véritable basculement.
Une tolérance asymétrique
Pendant des décennies, les sociétés occidentales ont progressivement intégré une exigence croissante d’adaptation aux sensibilités minoritaires. Menus spécifiques, accommodements alimentaires, précautions langagières, ajustements institutionnels, autocensure préventive : tout cela a été largement accepté au nom de l’inclusion, de la tolérance et du vivre-ensemble.
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Cette dynamique n’est pas en soi absurde. Une société pacifiée suppose évidemment des formes de souplesse réciproque. Mais encore faut-il qu’il y ait précisément réciprocité. Or c’est ce principe même qui semble aujourd’hui se déséquilibrer. Car dans le même temps où la société majoritaire apprend continuellement à s’ajuster, certaines de ses propres traditions historiques deviennent problématiques dès lors qu’elles ne correspondent pas aux sensibilités de tous.
La question n’est plus seulement de savoir si une société est capable de tolérer des différences culturelles. Elle devient de savoir si la culture majoritaire conserve encore le droit d’exister sans devoir continuellement se justifier moralement. La logique contemporaine est différente de celle de la tolérance classique. Jadis, la coexistence reposait sur un principe simple : je n’adhère pas nécessairement à tes usages, mais j’accepte qu’ils existent dans l’espace commun tant qu’ils respectent les règles collectives.
Ce modèle supposait une réciprocité minimale. Désormais, la majorité culturelle ne doit plus seulement tolérer les particularismes ; elle doit intégrer l’idée que ses propres références peuvent constituer, par elles-mêmes, une violence symbolique potentielle.
Le déplacement est immense. Le cochon à la broche n’est plus seulement un plat traditionnel ; il devient un signe possiblement discriminant. Une fête populaire n’est plus simplement une fête populaire ; elle devient un message implicite hostile adressé à ceux qui ne s’y reconnaissent pas. Une tradition n’est plus présumée légitime du simple fait qu’elle procède d’un héritage historique ; elle doit désormais démontrer qu’elle n’exclut symboliquement personne.
Autrement dit, la culture majoritaire cesse progressivement d’être le socle implicite du commun pour devenir une sensibilité parmi d’autres — négociable, contestable et moralement sommée de s’auto-limiter.
Une culture commune ne disparaît pas uniquement lorsqu’elle est interdite. Elle disparaît lorsqu’elle cesse d’être perçue comme légitime par ceux-là mêmes qui en héritent. Le phénomène dépasse largement cette affaire. Dès lors qu’une culture majoritaire doit continuellement démontrer qu’elle n’offense personne pour demeurer légitime, elle cesse progressivement d’être vécue comme un cadre commun naturel pour devenir une identité parmi d’autres, perpétuellement questionnée sur sa légitimité. C’est précisément ce qui caractérise le rapport contemporain de l’Occident à lui-même.
Plus une culture est historiquement majoritaire, plus elle tend à être perçue comme devant s’effacer, se relativiser ou se déconstruire. Dans l’imaginaire moral contemporain, la culture majoritaire ne constitue plus un cadre légitime : elle devient une position dont il faudrait continuellement s’excuser. La majorité historique devient alors symboliquement coupable du simple fait d’être majoritaire.
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Ce phénomène ne relève d’ailleurs pas principalement d’un conflit religieux. Il procède d’abord d’une mutation morale interne aux sociétés occidentales elles-mêmes. L’Occident contemporain entretient un rapport profondément asymétrique à sa propre culture : il la considère moins comme un héritage à transmettre que comme un pouvoir à concéder.
La nature a horreur du vide
C’est cette asymétrie qui finit par produire un sentiment diffus de dépossession culturelle chez une partie croissante de la population.
Non pas parce que les traditions françaises seraient interdites. Mais parce qu’elles ne semblent plus jamais pouvoir exister innocemment. Elles doivent constamment se justifier, se contextualiser, s’excuser presque d’être ce qu’elles sont. Or une société ne peut durablement fonctionner comme une simple juxtaposition de sensibilités concurrentes. Toute société pluraliste repose malgré tout sur un socle implicite : des usages, des symboles, des habitudes majoritaires qui structurent silencieusement la vie collective.
Dès lors que ce socle cesse d’être assumé comme légitime, le commun lui-même devient instable. Une société ne peut survivre comme simple empilement de normes, de sensibilités et de revendications concurrentes. Lorsqu’elle n’assume plus aucun cadre culturel commun comme légitime, elle cesse progressivement d’être une société pour devenir un espace de négociation permanent entre groupes porteurs de référentiels différents.
Or le vide normatif n’existe jamais longtemps. Là où plus aucun socle commun n’est défendu, ce sont toujours les normes les plus affirmatives, les plus revendicatives et les plus prescriptives qui finissent par structurer l’espace laissé vacant.
- https://www.youtube.com/watch?v=wc8mjeNA3O8 ↩︎
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