Inquiets de voir Jordan Bardella toujours plus haut dans les sondages, les Insoumis et leurs compagnons de route tentent, depuis les élections municipales, d’imposer le thème du racisme dans le débat politique. Une stratégie cynique mais payante.
Ça commence par un petit tour sur le voile islamique. Le 16 mars, profitant du fait qu’il n’existe pas de loi claire sur les signes religieux pour les élus municipaux, et que beaucoup à gauche prétendent qu’il est raciste de s’opposer à la prolifération du voile en France, deux membres de LFI, Damien Saley et Lamia Sabrina Sari, saisissent en urgence le tribunal administratif de Dijon. Élus la veille à Chalon-sur-Saône, ils réclament la suspension de l’arrêté du maire ex-LR Gilles Platret, qui interdit les signes religieux ostensibles au conseil municipal.
Si, au bout de deux jours, le tribunal rejette sagement la demande, le duo Insoumis peut quand même se vanter de son action d’éclat, qui donne le la de l’après-municipales. C’est dans ce contexte que sont diffusés quelques jours après, à l’antenne de CNews, les commentaires un peu vaseux – au pire, malencontreux, mais pas racistes – du psychologue Jean Doridot et du philosophe Michel Onfray au sujet de l’autoritarisme du maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko.
Quelle opportunité inespérée pour l’extrême gauche ! De quoi rendre aux Insoumis, s’ils s’y prennent bien, leur respectabilité, disparue depuis la mort de Quentin Deranque et les blagues mélenchoniennes sur les noms juifs. En vingt-quatre heures, la machine s’emballe : plainte en justice contre la chaîne de Vincent Bolloré, saisine de l’Arcom par des parlementaires, annonce d’un grand rassemblement antiraciste le 4 avril à Saint-Denis.
Rapidement, les médias les plus progressistes, à l’instar de France Inter ou de l’émission « Quotidien », abandonnent le conditionnel pour affirmer que Doridot et Onfray ont assimilé l’élu à un singe, ce qui est factuellement faux. Le Monde trouve carrément dans l’événement « l’espoir d’un retour dans le débat de la lutte antiraciste », grâce à un édile qui, poursuit le quotidien du soir, se trouve au carrefour « de toutes les haines et de tous les espoirs ».
Le jour venu, devant l’hôtel de ville de Saint-Denis, Bagayoko sonne le tocsin. Avec des accents de Grand Soir, il fustige des institutions « défaillantes et parfois complices ». En liant antiracisme, antifascisme et « anti-impérialisme », il ponctue son intervention du cri « Résistance ! », qu’il scande trois fois de suite tout en se réjouissant de la fierté de ses camarades Insoumis lorsqu’ils dénoncent un « génocide en Palestine ». « Moment de l’Histoire de France » oblige, même Mélenchon sort de son retrait médiatique et salue une « bascule saine et nécessaire » pour l’unité du peuple.
Fractures à gauche et statistiques du malaise
Toutefois, à gauche, cette unité est pour le moins clairsemée. Fabien Roussel et Olivier Faure n’ont pas fait le déplacement à Saint-Denis. Marine Tondelier, indisposée par sa grossesse, est excusée. Et si le maire socialiste sortant du cru, Mathieu Hanotin, apporte son soutien à Bally Bagayoko, celui-ci ne joue pas la paix des braves. Il accuse son rival défait de ne pas vraiment être originaire de Saint-Denis, mais de Compiègne – encore un peu et il le traiterait de colon. La « révolution » antiraciste continue de dévorer ses propres enfants. D’ailleurs, si les noms de Jordan Bardella, CNews, Valérie Pécresse et Aurore Bergé sont, sans grande surprise, sifflés durant les discours, ceux de SOS Racisme et le Parti socialiste le sont tout autant.
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Le 9 avril, dans l’émission spéciale « Débrancher CNews »diffusée sur la chaîne YouTube de Mediapart, Danièle Obono donne un second souffle aux huées sectaires et haineuses de Saint-Denis : « CNews est l’arbre qui cache la forêt, France Info est un égout pour moi », lance-t-elle. Selon la députée de Paris, c’est donc l’ensemble du système médiatique (et ce compris la presse de centre gauche) qui doit être combattu, puisqu’il utilise « le racisme, la xénophobie et la logique sécuritaire ».
Le jour même, l’IFOP publie un sondage d’envergure (14 025 personnes interrogées), qui tombe à point. Il porte sur le racisme justement. Ses conclusions sont frappantes : 46 % de la population déclare en avoir déjà été victime. Mais alors, pourquoi les Français placent-ils toujours le pouvoir d’achat, l’emploi et l’insécurité en tête de leurs préoccupations si leurs concitoyens passent vraiment la majeure partie de leur temps à s’envoyer des injures racistes à la figure et à discriminer leurs voisins ? Mystère.
Toutefois, si on regarde l’étude dans le détail, les cas d’agressions racistes liées à la couleur de peau concernent en réalité moins de 5 % des sondés, et les agressions entrant dans cette catégorie restent heureusement très majoritairement verbales. Par ailleurs, l’enquête souligne l’explosion de l’antisémitisme (dont M. Bagayoko ne parle presque jamais, sauf pour affirmer que le rabbin de sa ville lui a apporté son soutien) et l’existence d’une « hostilité envers les Blancs », mais chut ! pas un mot chez les Insoumis.
Pari hasardeux
Le retour du petit théâtre antiraciste orchestré par LFI a-t-il eu en fin de compte le succès escompté ? On dirait bien que oui. Le 14 avril, dans l’émission de Karim Rissouli sur France 5, la malheureuse Laure Adler assure avoir perçu des « messages subliminaux » (comprenez : du racisme masqué) dans les déclarations de militants du RN interrogés, pour les besoins d’un documentaire, sur la percée de leur parti dans l’Orne. « Ils sont très intelligents, ajoute-t-elle. L’ADN est là. Comment s’en prévenir ? » Le lendemain, dans la matinale de RTL, Thomas Sotto offre le plus beau des cadeaux à son invité Bally Bagayoko : il lui demande si le président Macron ne serait pas raciste lui aussi !
Arrive le 21 avril, date symbole s’il en est, vingt-quatre ans après l’accession de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle. Cette année, le duel dont tout le monde parle se joue dans le 93, pour la présidence de la communauté de communes Plaine-Commune (450 000 habitants). Il oppose les deux gauches irréconciliables. À ma gauche Bally Bagayoko l’Insoumis. À ma droite Karim Bouamrane, maire socialiste de Saint-Ouen. Résultat sans appel : Bagayoko l’emporte avec 46 voix contre 32. Ici, comme dans presque toutes les banlieues de France, la gauche de compromis est en lambeaux. Et la gauche raciale-radicale en majesté.




