Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Comme huit autres artistes du quartier Pierre-Rolin, à Amiens, ma Sauvageonne a exposé certaines de ses œuvres au centre culturel Jacques-Tati dans le cadre de la deuxième édition de l’opération Talents d’habitants. Je ne pouvais pas manquer ça. Quel plaisir, deux jours plus tôt, de l’aider à transporter ses tableaux jusqu’au lieu d’exposition, puis de me rendre au vernissage où quelques-uns des artistes étaient présents ! Grande fut ma surprise, d’y rencontrer le guitariste Christian Roche, dit Chris Roche ou encore Jean Drix (un lointain cousin de Jimi), un bon copain avec qui j’avais joué (de la basse et de l’harmonica) en des temps immémoriaux. Nous étions si heureux de nous revoir. Nous avons, bien sûr, parlé du bon vieux temps, de la chanteuse et comédienne Lou-Mary que nous accompagnions sur scène. Le temps passe trop vite ; c’est affreux.
Je lui ai présenté la Sauvageonne ; Chris nous a confié qu’il donnait des cours de guitare au centre Jacques-Tati. Tout ça m’a donné l’envie de sortir de leurs étuis ma basse violin Epiphone, copie Höfner façon McCartney, ma guitare Gibson Lespaul Deluxe rouge dégradé orangé (de Mars) façon Kevin Ayers, et mes harmonicas Marine Band de chez Hohner (numéro 1896). Mais saurais-je encore jouer, encore souffler à 70 ans ? La vieillesse est impitoyable.
C’est pour cela qu’il faut savoir se divertir. En parlant de cela, nous nous sommes, la Sauvageonne et moi, rapproché du buffet où deux jeunes femmes s’apprêtaient à prendre la parole. Juste avant, je me suis avancé vers elles pour leurs poser quelques questions. Camille et Rose, animatrices et chargées de projets au centre culturel Jacques-Tati, sont les instigatrices de l’événement qui se prolongera jusqu’au 26 mai. Elles m’ont confié que l’édition de janvier 2024 avait réuni une quinzaine d’habitants du quartier qui avaient exposé leurs créations. « Un bon succès », ont-elles résumé. « De nombreux visiteurs étaient passés pendant le mois. Cette idée a pour vocation de mettre en valeur les talents du quartier. Elle est née grâce aux discussions que nous avons menées avec les gens au fil des jours, ici au centre ou dans la rue. Des talents cachés. A notre connaissance, il n’y a pas eu d’initiatives semblables à Amiens. » Et de rappeler les noms des artistes de la présente exposition : Charline Combaret, Christine Croquet, Clément Delplanque, Annick Denis, Pascale Pigny, Colette Floret, Thierry Kujawa, René Van Imbeck. Estelle Jamault qui anime l’atelier modelages adultes. J’ai discuté avec Annick Denis qui peint sur des œufs d’autruches – qu’elle achète chez des éleveurs – ce qui m’a semblé carrément épatant. L’an passé, elle avait exposé des œufs d’oies décorés par ses soins. « Je peins sur des œufs depuis vingt ans », dit-elle. « Toute ma vie j’ai réalisé des animations artistiques tant pour les enfants que dans les maisons de retraite. » Elle confectionne aussi des figurines en terre cuite : « Je ne me réfère jamais à un modèle. Elles proviennent toutes de mon imagination. » Une démarche singulière.
Annick DenisExposants, « Talents d’habitants » à Amiens (80)
Contrat déchiré en direct, convocation du IIIe Reich, « clause de conscience » suicidaire pour l’édition: la croisade anti-Bolloré orchestrée en réaction au limogeage d’Olivier Nora a réactivé le grand-guignol antifasciste. Mais alors que la République des lettres s’efface au profit du royaume des écrans, cette agitation de salon est aussi le chant du cygne d’un monde littéraire qui avait de grands défauts et quelques charmes.
D’accord, le limogeage d’Olivier Nora, Marie s’en tamponne le coquillard. Marie, qui ne sait pas comment remplir son réservoir et son frigo, ne connaît pas les chapeaux à plume de la République des Lettres. Elle se fiche totalement des portes claquées dans les bureaux vieillots de Saint-Germain-des-Prés, des conjurations nouées dans les cafés branchés et des insurrections préparées sur des boucles WhatsApp. Et puis, comme le confie un écrivain rigolard, vachard et prudemment anonyme, à la fin, le résultat de tout ce bruit, c’est que Vanessa Springora changera d’éditeur. Un séisme, vous dis-je.
Et pourtant, Marie est peut-être plus concernée qu’elle le croit par ce que Vincent Bolloré voudrait réduire à la révolte d’une « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous ». Dans le ciel des idées, il y a souvent, sinon toujours, des intérêts et des connivences, car même le plus génial des écrivains a des besoins matériels et des amis. Au-delà de la « bande à Nora » et du sixième arrondissement, au-delà des ridicules mobilisations de salon, quelque chose de plus profond et mélancolique se joue peut-être dans cette drôle d’affaire Grasset : le chant du cygne d’un monde qui avait bien des défauts, mais où l’on prenait l’écrit et les idées au sérieux. Marcel Gauchet ne dissimule pas son désenchantement : « Le phénomène de fond, c’est l’effondrement intellectuel du monde occidental et, parallèlement, le déclin de l’écrit, comme discipline tendue vers la recherche des formes et du plaisir. » La fin de la graphosphère, pour reprendre le mot de Régis Debray. « La France était le pays où la parution d’un livre de sciences humaines faisait événement », se rappelle un éditeur à l’ancienne. On pouvait y abattre un homme à coups de plume et le camp progressiste ne s’en est pas privé, décrétant infréquentable tout auteur ayant l’outrecuidance de ne pas épouser sa vision antifasciste et antiraciste du monde. N’empêche, pour abattre l’adversaire, il fallait argumenter, réfuter, donc se donner la peine de le lire. Dans le monde où grandissent les enfants de Marie, pas besoin d’écrire ni de lire un livre pour faire ou défaire une réputation, un tweet ou un bout de vidéo sur « Insta » suffisent à mettre en branle des meutes lyncheuses. « Vincent Bolloré a découvert le pouvoir intellectuel », veut croire Alain Minc qui a rompu avec lui il y a quelques années. Ce que nous découvrons plutôt, c’est que ce pouvoir n’existe plus.
Après le Grand soir, les matins blêmes
Il faut essayer de comprendre comment un micro-événement parisien a viré à la foire d’empoigne. Le 14 avril, Hachette Livre, troisième groupe mondial d’éditions, propriété du groupe Lagardère depuis 1981 et de Vincent Bolloré depuis 2023, annonce qu’Olivier Nora, qui dirigeait la boutique depuis vingt-six ans, quitte ses fonctions chez Grasset. La décision est endossée par Arnaud Lagardère, mais c’est Vincent Bolloré qui, quelques jours plus tard, prend la plume dans Le Journal du Dimanche. C’est donc lui qui sera la figure de l’ennemi. Il ne s’agit plus de protester contre un licenciement, mais de contrecarrer les agissements maléfiques et les sombres menées culturelles d’un Empire. Ce qui est assez marrant, compte tenu de la puissance de feu médiatique et politique de ses adversaires coalisés.
La rive gauche ressemble à la Florence des Médicis. Grands airs et grands mots sont de sortie. Regroupés autour de leur éditeur enseveli sous les superlatifs, plus d’une centaine d’auteurs – qui seront promptement 300 – s’entre-montent le bourrichon et annoncent par voie de presse que, face au bruit des bottes, ils partiront ! « Nous ne voulons pas que nos idées, notre travail, soient la propriété de Vincent Bolloré. » À vrai dire, personne ne les retient et beaucoup feraient mieux d’écouter les appels à la prudence car après le Grand Soir, viennent souvent les matins blêmes. Une fois les flonflons de la kermesse anti-Bolloré éteints, une partie notable des insurgés se retrouvera sur le carreau alors que, comme l’observe un connaisseur « le marché est bien incapable d’absorber autant d’auteurs ». Si les stars et les gros vendeurs croulent déjà sous les propositions d’éditeurs qui ont très vite séché leurs larmes confraternelles pour rafler les bonnes affaires, beaucoup d’inconnus parfois talentueux, iront rejoindre la masse des intellos précaires et amers. De plus, les précédents romans de Virginie Despentes ou Sorj Chalandon, les essais de Pascal Bruckner et de Caroline Fourest appartiennent toujours à Grasset. De même que Le Consentement, le chef-d’œuvre que Vanessa Springora a commis sur sa liaison malheureuse avec Gabriel Matzneff ou les élucubrations d’Alice Coffin jurant qu’elle ne lira plus jamais un livre écrit par un homme. Nora est certainement un excellent éditeur, mais il a publié un paquet de daubes. À Fayard, maison qu’il a dirigée en même temps que Grasset quelques années durant, l’une de ses premières décisions a été de congédier Renaud Camus et son beau projet des « Demeures de l’Esprit », récit de ses périples dans les maisons d’écrivains. La liberté, d’accord, mais pas pour n’importe qui. « Le problème de l’édition, s’agace un philosophe, ce n’est pas Bolloré, c’est le conformisme qui y sévit, comme à l’université et dans les médias. »
Il y a quelques drama queens, comme David Dufresne, journaliste passé par les meilleures écoles religieuses : Libération, Mediapart et Tarnac. Se croyant subversif quand il est seulement pathétique, il déchire son contrat sur le plateau de France 5.
À la manœuvre, quatre ou cinq femmes – Despentes, Springora, Félicité Herzog, Adélaïde de Clermont-Tonnerre – organisent, battent le rappel et semblent engagées dans un concours d’idées folles, puisqu’elles se mettent en tête de faire adopter par l’Assemblée une « clause de conscience » qui autoriserait un auteur à se prévaloir de ses états d’âme politiques pour quitter son éditeur avec ses droits. Et porterait un coup fatal à l’édition. Gérer des égos et névrosés en tout genre, c’est déjà un sacerdoce, si en plus ils peuvent vous filer entre les pattes parce que vous avez dit un truc qui les chagrine, plus personne ne voudra faire ce métier. Et encore moins payer.
Tous les chemins mènent à Bolloré
Parmi les auteurs en partance, un bon nombre filent à l’anglaise, sans bruit ni trompette. Quelques-uns expliquent leur décision dans Le Figaro qui, à la différence du Monde et de Libération, se tient à distance prudente de la bataille. Bon gars, Frédéric Beigbeder ne s’offusque pas d’être taxé de « droite cocaïne » dans Le JDD – j’ignorais qu’il fût de droite : « Pour certains, c’est une guerre idéologique. Pour moi et pour d’autres, c’est autre chose. Nous ne nous prenons pas pour de Gaulle en marche vers Londres, mais nous sommes choqués par la manière brutale dont ce départ a été décidé et annoncé. »
Pour Londres, ce n’est pas clair pour tous. Il y a quelques drama queens, comme David Dufresne, journaliste passé par les meilleures écoles religieuses : Libération, Mediapart et Tarnac. Se croyant subversif quand il est seulement pathétique, il déchire son contrat sur le plateau de Karim Rissouli sur France 5, au cours d’une émission d’anthologie. Pour le pluralisme, mon ami Nathan Devers tente vaguement de convaincre ses camarades qu’il faut bien parler avec le diable tout en précisant qu’il déteste ses idées. Avec lui, un quarteron de journalistes communiant dans la haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes. Une benête du Monde se targue de ne jamais parler des livres publiés par Fayard, héroïsme admirable. L’impayable Fottorino, que ses voisins semblent tenir pour une grande conscience, convoque la langue du IIIe Reich de Klemperer et invite ses compagnons de maquis à « être les antidotes contre un poison qui se diffuse à bas bruit ». Ce poison a un nom – inutile de préciser, tous les chemins mènent à Bolloré. Ses médias sont des « industries du mensonge », la preuve, c’est qu’ils parlent du déclin de la France. Fottorino se targue de connaître le vaste monde, mais il ne voit autour de lui aucun signe de cette lente chute que ressentent et observent nombre de ses concitoyens. Déclin, c’est dégoûtant, point.
C’est ensuite aux éditeurs d’entrer dans la danse avec une nouvelle pétition. Gallimard sonne le ralliement de la profession, tandis que Denis Olivennes, intime d’Olivier Nora et homme lige de Daniel Kretinski, propriétaire d’Editis, ferraille sur X avec Pascal Meynadier du JDD. Autrement dit, les numéros deux et trois du secteur sont en guerre plus ou moins ouverte avec le numéro un, sachant qu’à eux trois, ils représentent la moitié du marché du livre.
Comme Xavier Niel ou Matthieu Pigasse, Vincent Bolloré a sa petite idée sur le gars ou la fille qu’il voudrait voir présider la France. Il n’est pas fasciste – qu’il faille le préciser est déjà bizarre –, mais conservateur, catholique et breton – « que des qualités », plaisante Pascal Praud. Il est aussi autoritaire. Dans le milieu, beaucoup de gens qui ne sont pas mécontents de le voir secouer le cocotier de la bienséance déplorent ses manières brutales. Il avait le droit de congédier un salarié qui refusait de lui céder. Cela ne signifie pas qu’il a eu raison de le faire. « L’actionnaire a toujours été l’actionnaire, mais Jean-Luc Lagardère savait y mettre les formes, remarque le routier de l’édition déjà cité. Un éditeur n’est pas l’exécutant de l’actionnaire. » Beigbeder et d’autres soulignent que la littérature et l’information ne sont pas des produits comme les autres : « Une maison d’édition est une entreprise dont les produits ont un cerveau et un cœur qui bat. Les écrivains ne sont pas des yaourts. »
Un certain brouillard entoure le motif de la brouille. À en croire tous ceux qui fréquentaient la maison, elle couvait depuis longtemps. D’après Hachette, elle aurait éclaté à cause d’un différend sur la date de parution du livre de Boualem Sansal. On parle aussi de Nicolas Diat, un ami de Bolloré que Nora aurait refusé d’accueillir. Ce qui est sûr, c’est que le transfert de Sansal de Gallimard à Grasset a fait monter la tension. L’écrivain a observé que, tout au long de sa détention, Gallimard avait été sur une ligne très Quai d’Orsay – surtout, ne fâchons pas les Algériens. Il a préféré une maison plus combative. Que cela ait déplu rue Sébastien-Bottin, ça se comprend. Cela n’excuse pas le minable tir groupé contre l’ex-otage du régime algérien. « Ni un très bon écrivain ni un très gros vendeur », assène la péronnelle du Monde dans l’émission de Rissouli déjà mentionnée. « Ils lui ont retourné le cerveau », accuse L’Obs qui déplore qu’il soit « tombé dans l’escarcelle de Bolloré ». Pire, quand Emmanuel Macron s’en prend aux « mabouls qui veulent se fâcher avec l’Algérie », on dirait qu’en plus de Retailleau, il vise Sansal et ses soutiens.
Excédé par les insultes, Sansal, qui a tendance à parler sans filtre, finit par lâcher qu’il va quitter la France. Peut-être ses nouveaux amis l’ont-ils excessivement exposé à la vindicte des imbéciles, en le brandissant comme un symbole. À tout prendre, être un brin récupéré par des gens qui pensent qu’il est le nouveau Soljenitsyne est moins déplaisant qu’être reçu à l’Académie royale de Belgique par un auteur Gallimard qui le présente, toute honte bue, comme « le héros d’une droite décomplexée ». Et ta sœur, elle a des complexes ?
Habituellement, Vincent Bolloré semble trouver quelque plaisir à être traité de facho par la pointe avancée des « mutins de Panurge ». Cette fois, on dirait qu’il est touché, d’où une riposte qui ne brille pas par la nuance, d’autant que Nora, lui, se tait. On rappelle ses émoluments certes mirifiques, mais qu’on avait jugé bon de lui accorder. Pascal Meynadier dresse de lui un portrait peu flatteur où il est beaucoup question de ses origines et de ses réseaux. Qu’il n’y ait pas d’intention, c’est une certitude, mais il y a un parfum. Nora n’est évidemment pas pointé comme juif (ce n’est vraiment pas le genre de la maison Bolloré), mais comme l’incarnation de ces élites libérales et cosmopolites qui ont certes contribué à effacer les frontières et fasciser le populo, mais qui ont aussi fait honneur à la culture française. « C’est un peu comme les aristocrates d’Ancien Régime, reprend l’éditeur anonyme. Ils ont profité de la vie et fait beaucoup d’erreurs. Mais ils avaient aussi de bons côtés. Et après eux, on a eu les sans-culottes. » Les insurgés ne sont pas tous des petits marquis germanopratins, ni des « auteurs sans lecteurs » – au demeurant les ventes ne sauraient être le seul critère de la qualité littéraire.
N’irons-nous plus jamais à Saint-Germain-des-Prés ? Le 27 avril, alors que des noms d’oiseaux continuent à fuser, on apprend que les vénérables librairies Joseph Gibert, enseigne fondée en 1886, demandent leur placement en redressement judiciaire. Les beaux esprits qui se croient préposés à la distribution de brevets de respectabilité ou d’infamie ne voient pas qu’ils dansent sur un marécage qui finira par engloutir tout le monde. En quelques années, le marché de l’édition a chuté de 15 à 30 % selon les secteurs. Les humains lisent de moins en moins : deux heures par semaine en moyenne pour les lycéens, et généralement par obligation, contre trois heures d’écran par jour. Face à cette catastrophe civilisationnelle, la guérilla de salon à laquelle on a assisté paraît terriblement dérisoire. D’après Marcel Gauchet, même chez les adultes, la lecture a cessé d’être un plaisir pour devenir une corvée. Et ça, ce n’est pas la faute à Bolloré.
Isabelle Huppert me fascine, qui maîtrise le grand art d’être toujours identique sans jamais être tout à fait la même. Probablement est-ce cette aptitude à une forme de métamorphose immobile qui fait les très grands ?
L’actrice est à Cannes cette année pour la 22ème fois, confie-t-elle ce week-end au Figaro Madame à qui elle a donné un édito1. Elle y est pour son rôle dans le film « Histoires parallèles » du réalisateur iranien Asghar Farhadi.
Je me méfiais. Depuis 68, je me méfie toujours des éditos d’acteurs de cinéma. En général, ils se croient obligés de nous persuader qu’ils pensent. Et qu’ils pensent bien. Je veux dire, du bon côté. La misère du monde les accablerait, les injustices de notre horrible société capitalo-patriarcale les empêcheraient de dormir, la faim qui sévit dans les bas-fonds des inhumaines mégalopoles leur nouerait l’estomac au point de devoir renoncer aux mignardises de la table étoilée du coin. Et s’ils ne tenaient qu’à eux, les méchants, les riches, les trop blancs qui font-rien-qu’à-maltraiter-les-pauvres-gens seraient précipités dans la mer du haut du Palais des Festivals, enchaînés à un lingot de plomb du poids de leur ego. Dans ce registre des larmoiements convenus des biens nourris du septième art, nous avons de quoi remplir des volumes entiers.
Donc, à l’annonce d’un édito d’Isabelle Huppert, je m’inquiétais. Le conformisme étant un mal au moins aussi contagieux que la star du moment, j’ai nommé l’hantavirus, je m’attendais à devoir bien vite me détourner des lignes écrites par l’actrice ou de les reléguer illico dans le puits sans fond de mon indulgence naturelle.
Eh bien, non ! Huppert est l’intelligence même. L’intelligence de son art, le cinéma. Si je ne m’en étais pas convaincu tout seul, Claude Chabrol, dont je me flatte d’avoir été de ses amis les dernières années de sa vie, me l’aurait fait découvrir. Un réalisateur, un artiste intelligent qui parle avec intelligence d’une comédienne intelligente. Voilà qui faisait un bien fou. Telle était en effet la teneur des propos qu’il tenait sur Huppert, la grande Huppert.
Dans son édito, de quoi parle la reine Isabelle ? Du cinéma. Du cinéma comme elle le vit à Cannes. En salle. Elle décrit une virginité de plaisir toujours recommencé, identique d’année en année sans être jamais le même et qui, donc, en ce sens lui ressemble. « Les pépites peuvent surgir de partout, toutes catégories confondues. Chaque projection est une cérémonie », dit-elle. (Dans sa bouche le mot cérémonie sonne toujours d’une manière singulière aux oreilles de ceux qui ont vu le grand et beau film éponyme du même Claude.) « Les mots claquent, ajoute-t-elle. Cérémonie d’ouverture, cérémonie de clôture, Palme d’or, red carpet. Mais quand on est dans la salle, on ne pense plus qu’au plaisir de découvrir un film. Ou plutôt on ne pense plus. On pensera après. On oublie tout. On pensera plus tard. »
« On ne pense plus qu’au plaisir », dit-elle. « J’y retourne cette année pour la vingt-deuxième fois en sélection officielle, ajoute-t-elle, mais ce sera comme la première fois. Ce sera comme toujours une mise à l’épreuve du film, du travail accompli, de la justesse des choix qu’on a faits. Rares sont les occasions où la fête et l’exigence coexistent avec cette intensité. »
La reine Isabelle est bien généreuse de nous livrer son secret, qui -ô merveille ! – me semble convenir aussi bien pour la vie que pour le film qui passe sur l’écran. S’abandonner au plaisir de vivre comme elle s’abandonne au plaisir du film. Ne penser qu’après. Plus tard. Faisons donc cela…
Selon Levinas, un visage n’est jamais vraiment vu. Trois expositions mettent ce paradoxe à l’honneur: au Petit Palais, portraits et autoportraits étalent leur narcissisme; au musée Jacquemart-André, les maîtres du Siècle d’or espagnol jouent des pâleurs mystiques; et aux Franciscaines, les modèles ne sont que de dos !
L’affiche de l’exposition « Visages d’artistes », au Petit Palais, est une réussite. Élève de Jean-Jacques Henner et peintre elle-même, Eugénie-Marie Gadiffet-Caillard (1857-1927), dite Germaine Dawis, se donne à voir, l’espace et le temps d’un visage, dans un portrait réalisé par Henner en 1892. Émergeant d’un fond sombre et d’une robe noire, elle est tout entière dans ce profil dont les contours incertains jouent avec le sombre et l’éclat : pâleur radieuse, ébauche d’un sourire rouge cerise accordé aux ombres qu’il aspire, épais sourcils en surplomb d’un regard doux mais pénétrant, cheveux mousseux relevés en chignon au-dessus d’un cou délicat qui se dispute le jour et la nuit de la peau. Ce visage blême, découpé dans les tons bruns alentours, est le lieu d’une rencontre possible, avec un peu plus que des yeux, des lèvres, une chevelure, un teint hâve et un air nacré dans l’obscurité du monde enfui, que la peinture a fait le pari de proposer à la mémoire de ceux qui n’auront connu ni l’artiste ni son modèle. Depuis Emmanuel Levinas (1906-1985), on espère du visage qu’il soit cette partie vulnérable du corps partageant avec l’âme la ligne de l’infini. Lire le mot visage à côté d’une œuvre d’art, c’est se préparer à faire l’expérience contradictoire de la contemplation des formes et des couleurs en ce lieu de la figure humaine qui est pourtant une totalité irréductible à la forme et à la couleur.
L’exposition« Visages d’artistes » fait malheureusement l’impasse sur le visage dans les œuvres de la collection permanente du Petit Palais, qu’elle présente au public en un méli-mélo de portraits, d’autoportraits et de figures diverses assortis de discours sur l’ego et l’alter ego, l’obsession et la dérision de soi, l’adhésion au monde et le pas de côté. En lieu et place de la totalité et de l’infini de l’altérité, « Visages d’artistes » – qui pouvait s’entendre comme portrait et autoportrait d’un visage – devient une sorte d’exposition brouillonne présentant les peintres et autres plasticiens comme des créatifs nombrilistes susceptibles de partager utilement la pleine conscience de leur narcissisme avec le public. Ainsi Hélène Delprat (née en 1957) évoque-t-elle son propre mannequin, une sculpture hyperréaliste en silicone et résine polyester (2017) : « Me voici devant moi à me regarder en train de regarder sans pouvoir rien voir, sans sourire, impassible aux choses, absente. » Une autre façon d’envisager le portrait et l’autoportrait sans passer outre le visage, serait de dire : Nous voici, nous, public, en train de regarder, émus, ces visages absents qui, s’ils nous regardent sans nous voir, contribuent à nous rendre présents, dans l’attention pure que nous leur portons, les êtres et les choses de ce monde.
Le visage dans l’art n’est donc pas à chercher au Petit Palais, mais au musée Jacquemart-André qui expose, jusqu’au 2 août prochain, une quarantaine de tableaux de la prestigieuse collection de la Hispanic Society of America (New York), poursuivant avec la culture hispanique des XVIe et XVIIe siècles sa programmation baroque débutée avec Artemisia Gentileschi et Georges de La Tour. Modelées par un mélange de mysticisme et de prosaïsme, pétries de la pureté du ciel et des scories de la terre, des stratégies visuelles de la Contre-Réforme et des réalités quotidiennes du vaste empire espagnol, les splendeurs du Siècle d’or ont le visage exsangue et décharné des figures du Greco (1541-1614) prêtes à toutes les contorsions pour gagner l’absolu, le cuir du visage buriné par l’existence ici-bas chez José de Ribera (1591-1652), l’infinie présence des figures de Diego Velázquez (1599-1660) saisies dans le flou de leur apparition, l’infinie tendresse de celles de Bartolomé Murillo (1617-1682), la foi infinie de celles de Francisco de Zurbarán (1598 -1664). Chaque visage est une splendeur, qu’il ait les yeux levés vers le ciel, tels sainte Lucie, sainte Emérentienne, saint François ou saint Jacques le Majeur, ou le regard empesé par la dureté de la vie et empêtré dans la matière, comme celui du paysan à la bouteille de vin ou celui de la jeune fille dans la cuisine, hébétée de fatigue entre le pichet en étain et le chiffon blanc qu’elle serre encore dans sa main droite. Pris en tenailles entre ciel et terre, les visages du Siècle d’or espagnol fascinent notre regard anachronique. Presque cinq siècles ont passé, mais ce va-et-vient entre la peau rugueuse du réel et le fruit de l’absolu ne nous laisse pas indifférents, nous qui vivons dans un monde où l’absolu est amoindri à mesure que la réalité est augmentée.
Le Portrait d’homme (vers 1550) d’Antonio Moro (1517-1577)est sans doute l’un des visages les plus remarquables de cette exposition. L’œuvre représente un officier de haut rang, vêtu d’une armure d’apparat damasquinée d’or, ceinte d’une écharpe militaire rouge. La tête de l’officier dépasse de la prestigieuse protection et se présente comme le prolongement de cette peau d’acier ornementale parcourue d’arabesques et de rinceaux raffinés de facture probablement milanaise. Le visage de cet homme a la tendresse d’un démenti : il n’a pas grand-chose de l’armure qui couvre l’ensemble de son corps. Loin du noir rutilant du métal, le brun de ses cheveux se décline en tons poivre et sel épars, l’implantation de sa barbe ne suit que partiellement la régularité implacable de la collerette, les rides naissantes trahissent un travail d’orfèvrerie irrégulier et asymétrique. Quant à sa carnation, elle offre un mélange plus subtil et moins pur que l’or des incrustations décoratives. Son regard est certes empreint de rigueur, de volonté, de détermination et du sens de l’honneur mais il y a, dans cette façon de nous regarder, beaucoup moins que de l’orgueil. Les fenêtres de l’âme éclairées d’un jour en demi-teinte ont l’éclat tamisé des tristesses de la vie – la perte de la femme aimée représentée dans un cadre suspendu au mur par un ruban rouge –, contrairement aux reflets de la fenêtre venus imprimer une lumière du jour insolente sur la surface brillante de l’armure. L’écharpe rouge sang avec son drapé et ses plis rappelle la fragilité de la matière. Elle rappelle aussi que l’âme est une armure de métal ceinte d’une écharpe rouge au plissé complexe. Gilles Deleuze définissait le baroque comme « replis de la matière et plis de l’âme ». En deçà de la rigidité et de la magnificence de l’armure, le visage de cet homme du Siècle d’or se dérobe et s’offre à nous dans un émouvant face-à-face, où la surface des choses, toujours illusoire, exige que nous brisions l’armure pour atteindre la nature humaine dans ce qu’elle a de continuellement contradictoire.
Notre époque est sensible à l’esthétique baroque : ce n’est pas sans raison que le public est précédemment venu si nombreux admirer les œuvres d’Artemisia Gentileschi et de Georges de La Tour. Le baroque, tel que l’a défini Heinrich Wölfflin, propose une image instable et mouvante de la vie conçue comme perpétuel devenir, insaisissable et théâtralement incohérente. Cette « perle irrégulière » à laquelle renvoie le mot portugais barroco est le strict opposé de la paisible beauté de la Renaissance. Notre monde a un air post-baroque : en mouvement continu depuis que les battements du monde nous sont immédiatement accessibles, changeant à une vitesse accrue, illimité – et même si l’illimité en question se réduit souvent au forfait de nos téléphones portables, le terme n’est pas anodin et renvoie à l’idée baroque que l’absolu n’est pas ce qui est parfait, mais ce qui est sans bornes.
Aller voir des visages dans des musées a quelque chose de cocasse, dans une société où les gens se frôlent, se bousculent, se parlent et se dévisagent sans même se regarder, à l’abri ou dans le mépris du visage de l’autre. Le face-à-face civilisationnel que la pauvreté politique brandit tel un hochet ou une menace s’évanouit dans la rencontre avec les visages de ces tableaux qui ont traversé les siècles dans l’espoir de continuer à être vus, regardés et contemplés. Une fois sortis des salles du musée, contemplons le visage de ceux que nous chérissons aussi longtemps que nous sommes restés, sans mot dire, à observer ces images de têtes inconnues dont les modèles ont été, en leur temps, parcourus par d’autres regards que les nôtres. Regardons nos enfants comme nous avons regardé la Niña de Velázquez, dans le plaisir de l’instant et le moment où ils se présentent à nous, visibles, et donc un peu flous, inachevés, la silhouette flottante, comme une apparition, pour reprendre les mots d’Ortega y Gasset. Regardons le visage de l’être aimé comme une splendeur du Siècle d’or espagnol, faisons-en notre ciel et notre terre à la fois, un paysage d’armure ceint d’une écharpe rouge. Et partons pour les Franciscaines de Deauville où nous attend, cette fois, la présence sans visage des figures vues de dos dans la peinture, de l’Antiquité au XXe siècle.
On n’a pas fini de se regarder, sous toutes les coutures du corps et de l’âme.
« Visages d’artistes : de Gustave Courbet à Annette Messager ». Petit Palais, avenue Winston-Churchill, 75008 Paris. Jusqu’au 19 juillet 2026.
« Splendeurs du baroque : du Greco à Velázquez ». Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, 75008 Paris. Jusqu’au 2 août 2026.
« Vu[e]s de dos : une figure sans portrait ». Les Franciscaines, 145 B, avenue de la République, 14800 Deauville. Jusqu’au 31 mai 2026.
Daphnée Z. Breytenbach vient de publier Mon pays n’existe pas. C’est son premier roman, une réussite.
Les personnages de Daphnée Z. Breytenbach sont puissants, son intrigue est originale, le style efficace, morandien, le Morand des Nuits. On referme le livre, il reste quelque chose, comme un parfum qui résiste à l’air du temps.
La narratrice, Maria, est née en Yougoslavie, « un pays qui n’existe plus ». Elle est arrivée enfant à Paris avec sa mère. Depuis elle essaie de passer inaperçue, mais son regard la trahit, toujours aux aguets. Son accent s’efface, les racines n’existent plus, c’est pire que l’exil. Une phrase de Kundera me revient : « L’exil, ce n’est pas être arraché. C’est s’effacer doucement. C’est vivre ailleurs pendant que votre vie d’avant continue sans vous, jusqu’à ce que plus personne ne vous y attende. » (L’ignorance)
Avec Maria, c’est l’impossible retour puisque l’Histoire a rayé la Yougoslavie. C’est au-delà de l’exil. Et pourtant, elle se souvient d’un éclat de l’été 1990 : « La ville s’étirait paresseusement au confluent du Danube et de la Save. Le regard de Belgrade était tourné vers l’Occident, mais son cœur était embourbé dans les soubresauts du passé. » Le récit avance, avec des retours en arrière. Les fragments forment un puzzle qui révèle une histoire d’amour entre Maria et Florent, un comédien de 34 ans. L’homme est roux, solide, venu de sa province viticole pour triompher sur les planches parisiennes. C’est dur, cependant, les cachets sont rares, ils payent à peine le loyer. Mais la passion abolit les écueils. C’est le déracinement qui les réunit. Maria, la fille aux cheveux jais, a du caractère. Dans l’incipit, elle affronte sa mère et elle affirme : « Je ne veux pas comprendre. » Comme la rebelle Antigone. La mère a menti à Maria. Son père n’est pas celui qu’elle croit. Daphnée Z. Breytenbach écrit : « Les arbres sans racines ne survivent pas longtemps. » Transmission falsifiée et douleur d’un exil définitif ont vieilli prématurément le visage slave de Maria. Dans la glace, elle voit une inconnue que la lassitude accable. On songe ici au « visage détruit » décrit dans la deuxième page de L’Amant, par Duras ; Duras citée en exergue du roman.
La liaison entre Maria et Florent est faite de sensualité et de doute, voire de crispation. Les deux amants en veulent trop, à la différence de leur génération plus modérée – l’exubérance de Mozart a toujours exaspéré Salieri. Les corps réclament leur dû, et la liberté de Florent finit par montrer les crocs. Maria est cependant subjuguée par le comédien lorsqu’il monte sur scène. Son corps, justement, en dit davantage que les mots. La jeune romancière cite alors Aristote : « Un être se jauge au plaisir qu’il prend à l’acte. »
L’amour vaut bien le souvenir d’un pays qui n’existe plus.
Daphnée Z. Breytenbach, Mon pays n’existe pas, Grasset, 192 pages.
Après six mois durant lesquels l’audiovisuel public est passé sur le grill de la commission parlementaire, Stéphane Sitbon-Gomez est en position de combat. Si le directeur des antennes et des programmes de France Télévisions reconnaît certains manquements à la neutralité et promet une gestion plus rigoureuse des deniers publics, il récuse certains reproches qu’il estime calomnieux ou orientés. Et se dit fier du travail accompli malgré la pression des « extrêmes » et la tempête Alloncle.
Causeur. Charles Alloncle ne s’est pas seulement attaqué à votre manque de pluralisme, mais aussi à vos coûts de fonctionnement. Il prône une cure d’amaigrissement de France Télévisions pour vous permettre d’être plus performants. Son régime n’est-il pas tentant ?
Stéphane Sitbon-Gomez. Fermer des chaînes du service public comme il le préconise, c’est faire le jeu de la prédation. Des groupes de médias comme celui de Vincent Bolloré pourraient alors récupérer un canal sans l’acheter, par exemple France 5. À se demander si la commission Alloncle n’était pas le match retour de la suppression de C8. Ça ressemble à une OPA hostile déguisée en tribunal politique.
Vous ne pouvez pas accuser ainsi Alloncle de rouler pour Bolloré. Du reste, parmi les possibles prédateurs dont vous parlez, il y a aussi Xavier Niel, qui ne fait pas mystère de son intérêt pour l’audiovisuel. C’est la deuxième fois que vous citez Vincent Bolloré qui semble être devenu le nouvel ennemi numéro un de France Télévisions, remplaçant à ce titre le vieux rival TF1. Vous avez tellement peu apprécié d’être mis en cause dans l’affaire Legrand-Cohen que vous portez plainte contre CNews pour dénigrement devant le tribunal de commerce. Et quand Delphine Ernotte-Cunci, votre présidente, a déclaré que c’était une chaîne d’extrême droite, n’a-t-elle pas fait preuve de dénigrement ?
Elle s’est contentée de dire une chose simple : quand on est un média d’opinion, on ne peut pas avancer masqué. De la même manière que vos lecteurs connaissent la ligne éditoriale de votre journal, les téléspectateurs de CNews savent bien que ce média est orienté.
D’accord, CNews est une chaîne d’opinion. Mais est-ce à vous de qualifier cette orientation avec un terme qui est en réalité fait pour disqualifier ?
C’est amusant parce que vous utilisez le même argument que celui brandi par les Insoumis quand le ministère de l’Intérieur les a officiellement classés à l’extrême gauche. Pourtant, c’est la réalité. Et bien sûr il n’y a rien d’insultant à être taxé d’extrême gauche ou d’extrême droite.
Ne faites pas le candide, vous connaissez très bien l’histoire de France et vous savez parfaitement qu’avoir été d’extrême gauche ou communiste n’est pas un problème en France, pays qui heureusement n’a jamais connu l’expérience soviétique, alors qu’un passé d’extrême droite est une marque d’infamie qui renvoie à la collaboration.
Tout dépend de qui emploie les termes. Tous les jours, je reçois sur les réseaux sociaux des messages venant d’internautes qui me taxent d’extrême gauche, et croyez-moi, ce n’est pas un compliment de leur part.
Vous nous prenez pour des jambons, mais restons sur ce désaccord. Parlons du traitement de l’écologie sur France Télévisions. Lors de son audition et au cours d’une table ronde, Géraldine Woessner, du Point, a fustigé plusieurs émissions de France Télévisions qui, soit par sensationnalisme, soit par militantisme, ont relayé des fake news sur la toxicité de certaines molécules, les pratiques d’élevage ou le nucléaire. Que lui répondez-vous ?
Je connaissais déjà ses positions. Elle a écrit de très nombreux articles pour dénoncer nos émissions qui ne lui plaisent pas. Et moi je suis pour que Mme Woessner puisse nous critiquer.
Alors invitez-la sur vos antennes !
Elle est la bienvenue.
Peut-être, mais sur ce sujet aussi, une ou deux personnes également favorables à la décroissance détiennent un quasi-monopole sur vos antennes. Pourquoi donner autant d’espace, par exemple, à Hugo Clément et jamais à des écolos favorables au capitalisme ?
Hugo Clément est un journaliste qui a travaillé à Canal Plus et TF1 avant de rejoindre France TV. Il débat avec tout le monde et je ne crois pas qu’il soit très décroissant. En revanche, il a réussi à faire de l’investigation environnementale un sujet d’intérêt public. Il n’est pas le seul sur France 5, l’écologie c’est aussi « Thalassa », Jamy Gourmaud ou « Science grand format ».
Et les scientifiques climato-sceptiques, comme le regretté Claude Allègre, vous les invitez ?
Aujourd’hui, nous n’inviterions pas Claude Allègre.
Pourquoi cet ostracisme ?
Parce que notre cahier des charges nous impose de contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique.
En interdisant le débat, comme le suggère votre charte ?
Est-ce qu’on peut débattre de tout sur tous les sujets notamment lorsqu’il y a des travaux scientifiques établis ? C’est un vrai débat. Pendant le Covid, on a assumé de donner la parole principalement aux partisans de la vaccination. Je comprends que ce soit une discussion, mais nos principes sont clairs là-dessus, nous devons nous appuyer sur le consensus scientifique établi.
Autre sujet : le média numérique Slash. Charles Alloncle a rappelé qu’un certain nombre de dérapages woke y ont été relevés. Vous disiez tout à l’heure que France Télévisions avait peut-être tendance à édulcorer ses contenus. Pas toujours…
Les posts fautifs dont vous parlez sont au nombre de 11 et ils datent tous de quelques mois en 2020. Si Charles Alloncle était honnête intellectuellement, il l’aurait mentionné. Dès que j’ai pris mes fonctions, j’ai mis en place une réorganisation pour que ces dérapages ne puissent plus se reproduire. On était en pleine épidémie de Covid et nos collaborateurs travaillaient chez eux dans un certain désordre. J’ai instauré un processus de vérification des posts, et depuis, quand il y a un incident, il est immédiatement rectifié.
Le rapport a été publié dans son intégralité, avec tout ce qu’il comporte d’attaques et d’insinuations. Je pense que Charles Alloncle rêvait qu’il soit rejeté pour pouvoir hurler à la censure et se victimiser.
En attendant, la totalité des dérapages qu’on reproche à France Télévisions sont des dérapages de gauche et pas de droite.
Une fois encore, tout dépend de l’observateur. Depuis des mois, les Insoumis mènent une campagne contre France Info qu’ils accusent de devenir une chaîne d’extrême droite, et contre Nathalie Saint-Cricq qu’ils trouvent trop anti-Mélenchon.
Pour eux, l’extrême droite commence à François Hollande…
Écoutez, cela fait environ une décennie que je travaille dans le groupe et je n’ai jamais vu un courant politique satisfait de son traitement sur nos antennes. Le mécontentement s’accentue même depuis quelques années, le public veut de plus en plus que les médias disent ce qu’il pense. Or nous ne sommes le camp de personne. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous sommes si fragiles aujourd’hui. Parce que peu se lèvent pour nous défendre.
Pauvres chéris ! Même pas les députés macronistes de la commission qui ont négocié pied à pied pour adoucir les recommandations ? Ni toutes les grandes voix qui, après l’adoption du rapport, se sont offusquées des odieuses attaques contre le petit audiovisuel public ?
Le rapport a été publié dans son intégralité, avec tout ce qu’il comporte d’attaques et d’insinuations. Je pense que Charles Alloncle rêvait qu’il soit rejeté pour pouvoir hurler à la censure et se victimiser. Mieux vaut avoir le débat sur le fond : les Français veulent-ils que le rugby et le Tour de France deviennent payants ? Qu’on supprime les chaînes culturelles et éducatives ?
Et n’oublions pas certains producteurs, comme Xavier Niel et Matthieu Pigasse qui n’ont pas fait mystère de leurs sympathies lors de leur audition. On y a appris que leur société, Mediawan, fabriquait environ 10 % de vos programmes externalisés. Un autre groupe, Banijay, pèse à peu près autant. Alors certes, il n’y a rien d’illégal. Mais ne s’écarte-t-on pas de l’esprit de la loi Léotard et des décrets Tasca, qui visent plutôt à favoriser un écosystème de sociétés indépendantes ?
Je ne savais pas que Charles Alloncle était anticapitaliste au point de regretter que des groupes privés de notre pays se constituent par rachat de petits acteurs et deviennent des leaders européens et même mondiaux. Si on faisait un peu de patriotisme économique et qu’on était un tout petit peu libéral, on se réjouirait que l’écosystème français des sociétés de production privées ait fait émerger deux champions, dont un, Banijay, dans lequel Vincent Bolloré est d’ailleurs actionnaire.
Donc, la concentration ne vous pose aucun problème ?
France Télévisions n’est pas l’acteur le plus concerné par ce phénomène. Alors que Mediawan et Banijay représentent chacun environ 10 % de nos achats de programmes, comme vous l’avez dit, leur part s’élève plutôt à 25 % sur TF1 et sur M6. Je rappelle que, par ailleurs, nous travaillons avec 800 sociétés de production extérieures de toutes tailles.
Mais justement, est-ce que vous ne vous honoreriez pas en les faisant travailler davantage, en organisant des concours comme en architecture pour permettre même aux plus petits de tenter leur chance ?
Si la méthode que vous suggérez marchait, je suppose que plein de chaînes dans le monde y auraient recours, or ce n’est pas le cas. Notre profession est basée sur la réactivité et l’immédiateté. Lancer un concours est une démarche trop lourde et longue compte tenu de nos contraintes. Cela dit, je reconnais volontiers que nous devons être plus transparents sur nos achats de programmes. En donnant à tous les producteurs, y compris les petits et les indépendants, un accès clair et lisible à nos procédures et décisions. Nous allons tout publier et mettre en ligne.
On en arrive à la consanguinité de votre milieu. On a découvert le cas de personnes qui quittent votre groupe et pantouflent dans les sociétés privées, où ils continuent à travailler avec vous, de l’autre côté. Il n’y a toujours rien d’illégal. Mais ça donne quand même le sentiment d’un microcosme. Quel est votre regard là-dessus ?
Le regard de la loi. Dès son arrivée à la tête de France Télévisions, Delphine Ernotte-Cunci a mis en place les procédures de contrôle pour mettre fin aux copinages. Sa démarche a été extrêmement efficace puisque Charles Alloncle, malgré des mois d’investigation, n’a rien trouvé qui soit illégal, ce qui ne l’a pas empêché de proférer des propos diffamatoires à ce sujet, mais il en a le droit puisqu’il est protégé par son statut de rapporteur de la commission d’enquête.
Au-delà des considérations juridiques, vous sentez-vous humainement à l’aise dans ce monde où règne un tel entre-soi ?
La télévision se fait avec des professionnels, qu’ils soient réalisateurs, scénaristes, producteurs. Comme dans tous les métiers artistiques, ils ne sont pas nombreux. Mais le renouveau et la surprise viennent souvent de ceux qu’on n’attend pas. Donc nous devons toujours nous réinventer.
Mais vous qui êtes un intellectuel, est-ce que vous n’êtes pas un peu gêné de travailler dans ce drôle de monde ?
Ce drôle de monde, c’est un poumon économique de notre pays. Un secteur qui fait vivre 300 000 personnes, plus que l’automobile, avec des retombées sur tous les territoires, y compris en outre-mer. Et puis, c’est le monde de l’exception culturelle. Vous savez, je suis franco-espagnol. Et je peux vous dire qu’au sud des Pyrénées, il est beaucoup plus dur de monter un projet de documentaire ou de cinéma quand on ne connaît personne. C’est pour ça que j’aime la France.Parce qu’on a des centaines de films qui sortent tous les ans grâce au CNC et à la télévision publique. Et grâce aux dingues qui après-guerre se sont dit : « On ne va pas finir tous américains ! » En fait, ce serait génial qu’un jour, les patriotes de ce pays se rendent compte que notre première richesse, c’est la culture.
Mais ce n’est que de la télé ! Est-ce vraiment de la culture ?
Longtemps je me suis posé la question. J’ai été élevé dans la critique de la télévision et de la vacuité du spectaculaire.Mais j’ai compris que la télévision permettait à beaucoup de gens de découvrir le monde. Et j’aime l’audiovisuel public, qui a une noble ambition universelle, c’est-à-dire populaire, au moment où tout le monde s’enferme dans son couloir particulier.
Alors que les cérémonies de célébration de l’indépendance des Etats-Unis approchent, l’ambassadeur américain en Belgique, Bill White, défraie la chronique. Ses multiples sorties sur l’antisémitisme ou le socialisme ne lui font pas que des amis au pays du wokisme et de la gauche intolérante, raconte notre correspondant.
Tandis que se profilent les cérémonies commémorant le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, incluant des festivités exceptionnelles à Bruxelles, un homme ne cesse de dégainer. Avec des airs de shérif d’un comté de l’Amérique profonde, Bill White assène des vérités que la caste politique belge refuse d’entendre ; avec une assurance très états-unienne, il pourrait à la fois être une incarnation moderne de l’Oncle Sam et interpréter un commandant de l’armée au cinéma ; dans son style direct et sans fioritures, il est assurément un trumpiste échoué au pays des compromis, du wokisme et de la gauche intolérante. Un pays qu’il aime néanmoins : « J’ai de la chance de ne pas avoir été nommé en Somalie. Je ne m’amuserais pas autant qu’en Belgique. »
Sa dernière sortie n’a pas manqué de susciter des réactions. Après que le parquet d’Anvers a indiqué vouloir poursuivre deux mohels pour des circoncisions illégales, Bill White a parlé de « tache pour la Belgique » et noté que son pays d’accueil pourrait être taxée d’antisémitisme dans le monde entier, propos qu’il a ensuite expliqué en précisant qu’il n’avait pas accusé la Belgique d’antisémitisme, mais que c’est ainsi qu’elle pourrait être perçue. On ajoutera de notre côté qu’il n’a pas fallu cette affaire pour que ce soit le cas : les islamistes qui paradent dans les rues de Bruxelles se chargent bien de nourrir la triste réputation du pays.
Bien sûr, de tels propos n’ont pas eu l’heur de plaire. Petit florilège venant d’hommes politiques qui ont tout raté depuis des décennies. Frank Vandenbroucke, socialiste flamand qui, dans les années 90, brûla les billets de la corruption et qui est malgré cela toujours actif en politique : « Il ferait bien de se taire ». Elio Di Rupo, ancien Premier ministre belge et pendant longtemps homme tout-puissant du PS wallon : « Si mon pays ne vous convient pas, rentrez à Mar-a-Lago. Il ne manque pas de vols » – on aurait aimé que le socialiste usât d’une rhétorique similaire à l’égard de tout étranger ne souhaitant pas s’intégrer. Maxime Prévot, ministre des Affaires étrangères, dont on se demande s’il n’est pas devenu davantage palestinien que Belge : « assez des caricatures ».
Au fond, la gauche reproche certainement à Bill White de ne pas être socialiste, d’être Américain et de recevoir à l’occasion des personnalités du parti Vlaams Belang. Le 3 mars dernier, l’ambassadeur qui indique « parler avec tout le monde » – ce qui nous semble normal en démocratie – accueillait ainsi en grandes pompes Tom Van Grieken, président du parti nationaliste et indépendantiste flamand, avant de le remercier sur ses réseaux sociaux pour son soutien ; la semaine dernière, il réunissait des représentants de la même formation, assurément un crime de lèse-majesté au pays où l’on finira par inscrire la pratique du cordon sanitaire dans la Constitution.
En guise de représailles, des élus des partis traditionnels de gauche et du centre entendent mettre des bâtons dans les roues des organisateurs de la « big party » prévue fin juin pour célébrer l’indépendance, en présence du Secrétaire général de l’OTAN et d’une star planétaire pour ambiancer l’événement. Pour le député « Les Engagé-e-s » Ismaël Nuino, une telle manifestation est « inopportune ». Son coreligionnaire et ministre de la Mobilité, Jean-Luc Crucke, n’entend pas fermer l’espace aérien pour permettre aux F-35 de survoler la capitale belge. L’antiaméricanisme et antitrumpisme, dans ce qu’ils ont de plus bête, se portent bien.
Et dire que ce petit monde politique s’étonnera le jour où les Etats-Unis annonceront des représailles contre la Belgique – ceci dit, si Donald Trump ne veut plus du Groenland, peut-être peut-on lui suggérer de ramener Molenbeek dans le giron occidental ? En attendant, et plus sérieusement, Bill White vient d’annoncer des investissements en Belgique, tout en ne manquant pas de rappeler quelques principes élémentaires de l’économie : « Les entreprises fuient, il y a trop de règles. Aujourd’hui, l’Europe décroche à cause de la surréglementation. L’excès de règles étouffe le business. » Assurément, l’homme n’a rien d’un socialiste.
Pour conclure, en espérant que ceci me vaudra un carton d’invitation pour la cérémonie des 250 ans de l’indépendance, rappelons les liens qui unissent la Belgique et, plus largement, l’Europe avec les Etats-Unis : si l’on peut parfois s’agacer des ingérences, si l’on répugne aux anglicismes, le pays de l’Oncle Sam est et doit rester notre allié au sein de l’espace occidental.
Le vendredi 8 mai, le 10e marathon de Palestine a rassemblé plus de 13 000 participants, dont 1 000 étrangers, mobilisés simultanément dans la bande de Gaza et à Bethléem. Les grands médias nous prient de voir dans l’évènement un message fort et porteur d’espoir.
Il faudra un jour écrire l’histoire de cette époque malade où des peuples entiers furent transformés en accessoires moraux pour les consciences occidentales en ruine. Gaza en sera peut-être l’emblème le plus obscène. Non pas seulement à cause de la guerre, des morts, des décombres, des enfants hagards sous la poussière — toutes choses tragiquement réelles — mais à cause de cette immense industrie du mensonge qui les entoure, les exploite, les sanctifie et les déforme jusqu’à rendre le réel lui-même méconnaissable.
Avant la guerre, Gaza était devenue dans les salons européens, les universités décomposées, les rédactions en état de catéchisme militant, un « camp de concentration à ciel ouvert ». La formule était répétée avec la jouissance morbide des sociétés qui ne savent plus expier leur propre vide qu’en accusant ailleurs. Il fallait prononcer ces mots comme on fait un signe de croix idéologique. Ils dispensaient de penser. Ils transformaient instantanément Israël en Reich tropical, et le Palestinien en saint supplicié de la nouvelle religion humanitaire.
Or les camps de concentration, les vrais, l’Europe les avait connus. Elle en portait encore l’odeur dans ses caves, dans ses archives, dans ses charniers. Un camp de concentration n’est pas un territoire où l’on trouve des hôtels, des marchés noirs prospères, des administrations, des villas de chefs, des plages bondées certains jours, des trafics de luxe, des universités, des camps paramilitaires, des commerces, des cafés à chicha et jusqu’à un marathon international sponsorisé par les organisations humanitaires elles-mêmes.
Oui : un marathon.
Il y eut à Gaza des hommes qui couraient en short au bord de la mer pendant que l’Occident répétait qu’ils vivaient dans un camp de concentration. Image presque insoutenable tant elle révélait la nature du mensonge contemporain. Non que Gaza fût heureuse — seuls les imbéciles ou les propagandistes diraient cela — mais parce que la réalité était infiniment plus contradictoire que le récit liturgique imposé au monde.
Le Hamas le savait parfaitement. Le Hamas sait toujours tout de l’Occident avant que l’Occident ne sache quoi que ce soit de lui-même. Les islamistes ont compris avant nous que l’Europe était devenue incapable de regarder le réel sans le transformer en théâtre moral. Ils savent que l’Européen moderne n’aime plus la vérité : il aime sa propre émotion devant la souffrance. Il ne cherche pas à comprendre ; il cherche à se purifier.
Alors Gaza devint une hostie. Chaque ruine une relique. Chaque mort un argument. Chaque enfant ensanglanté une icône. Chaque décombres une accusation métaphysique contre Israël. Et pendant ce temps-là, les maîtres de Gaza vivaient sous terre, dans leurs tunnels de béton, royaume souterrain de cette religion de mort qui ne peut survivre qu’en sacrifiant les vivants.
Car le génie noir du totalitarisme islamiste est là : transformer son propre peuple en matière première symbolique. Le Hamas ne protège pas Gaza ; il l’utilise. Il ne sauve pas les Palestiniens ; il les consomme. Il brûle leur existence pour éclairer médiatiquement sa propre cause. Le 7 octobre fut l’apothéose de cette logique infernale. Ce jour-là, dans les kibboutz massacrés, parmi les corps éventrés, les jeunes femmes traînées comme trophées, les vieillards abattus, les enfants kidnappés, quelque chose apparut avec une clarté effroyable : le Hamas ne voulait pas seulement tuer des Juifs ; il voulait produire une scène. Une scène assez atroce pour provoquer la riposte israélienne qu’il attendait avec impatience. Il fallait du sang des deux côtés pour nourrir la machine symbolique mondiale. Les morts israéliens servaient à déclencher la guerre. Les morts palestiniens serviraient ensuite à gagner la guerre médiatique.
Tout était déjà contenu là.
Et l’Occident tomba dans le piège avec la docilité des vieillards séniles. Quelques semaines suffirent pour que les massacres initiaux s’effacent derrière les images de Gaza détruite. Le récit pouvait recommencer : le Palestinien redevenait innocence absolue ; le Juif redevenait puissance démoniaque. Mais le réel, parfois, revient comme un cadavre remontant à la surface.
Après la guerre, au milieu des discours apocalyptiques décrivant une population entière réduite à l’état de spectres faméliques, surgirent malgré tout des images embarrassantes : marchés relativement actifs ici ou là, trafics toujours vivants, groupes d’hommes vigoureux, scènes collectives, courses sportives improvisées, marathons de survie presque obscènes aux yeux des gardiens du récit officiel.
Ces images ne prouvaient rien contre la souffrance réelle de Gaza. Elles prouvaient seulement que le réel résiste toujours aux constructions idéologiques parfaites. Même dans les villes détruites, les hommes continuent parfois à courir, à rire, à vendre, à tricher, à désirer, à survivre. Sarajevo assiégée avait ses concerts. Beyrouth bombardée ses boîtes de nuit. Les peuples ne vivent jamais exactement comme les propagandes voudraient qu’ils vivent.
Mais précisément : le totalitarisme ne supporte pas les contradictions humaines. Il lui faut des silhouettes pures. Des victimes absolues. Des bourreaux absolus. Le Hamas a besoin d’une Gaza entièrement crucifiée parce que son pouvoir mondial repose sur cette crucifixion permanente. Plus Gaza souffre, plus la cause islamiste gagne en sacralité émotionnelle dans les consciences occidentales dévastées par la culpabilité, l’ennui et la haine de soi. Voilà le secret. Le mensonge islamiste ne consiste pas seulement à cacher des armes sous les écoles ou à transformer les hôpitaux en infrastructures militaires. Son mensonge suprême est plus profond : il consiste à faire croire qu’il est la voix des victimes alors qu’il vit de leur malheur.
Et l’Occident collabore à cette imposture parce qu’il préfère désormais les mythes au tragique réel. Penser réellement Gaza obligerait à reconnaître l’existence simultanée de plusieurs vérités incompatibles : la souffrance palestinienne, le fanatisme islamiste, la manipulation médiatique, la haine antijuive, les erreurs israéliennes, les calculs géopolitiques, la corruption arabe, la lâcheté européenne.
Trop complexe. Trop humain. Trop tragique. Alors on simplifie. On moralise. On accuse. Et pendant ce temps, dans les ruines de Gaza, les maîtres du désastre continuent de régner sur les morts qu’ils fabriquent eux-mêmes.
La Commission de Charles Alloncle n’a pas fini de nous en apprendre des vertes et des pas mûres! L’association écolo QuotaClimat, auditionnée lors de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, y est apparue pour ce qu’elle est: une organisation censoriale et policière au service d’une écologie politique imposée dans les médias publics. En cherchant à censurer les voix controversées dans le débat sur le changement climatique, elle se rend coupable d’une nouvelle sorte de «bien-pensance» et empêche la critique légitime de certaines dérives de cette écologie politique.
Tant d’informations capitales ont émergé des travaux parlementaires dirigés par Charles Alloncle, que celle-ci est un peu passée sous les radars. Pourtant, c’est peu de dire qu’Eva Morel et Jean Sauvignon, respectivement secrétaire générale et directeur data de l’association écologiste QuotaClimat, n’ont guère goûté la table ronde organisée le 26 mars dernier dans le cadre de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public et ayant pour objet l’information scientifique dans les médias, particulièrement dans les médias publics. Avant de rapporter ce qu’a révélé cette très instructive audition, retraçons la vie et l’œuvre de QuotaClimat.
Les climatosceptiques étroitement surveillés
Créée en 2022, cette association écologiste avait pour mission originelle d’inciter les médias audiovisuels à traiter assidûment les sujets écologiques autour du climat – elle comptait y imposer « un quota d’informations environnementales » représentant jusqu’à… 20 % de temps d’antenne. L’écologie politique affectionnant la surveillance, le contrôle et la remise sur le droit chemin des récalcitrants, l’association a rapidement décidé qu’il lui fallait de plus lutter contre ce qu’elle appelle « la désinformation environnementale dans les médias ». Elle a pour cela créé un “Observatoire des médias sur l’écologie” chargé de détecter les cas de « désinformation climatique » et de dénoncer les hérétiques à qui de droit, entre autres à l’Arcom auprès de laquelle elle a multiplié les saisines, avec quelques résultats : une amende de 20 000 euros pour CNews, une mise en demeure adressée à Sud Radio, une réprimande émise à l’encontre de Radio Classique.
Ce que QuotaClimat appelle « désinformation climatique » est en réalité tout ce qui n’entre pas dans le cadre politique des rapports du Giec, de l’écologie militante représentée par des activistes comme Camille Étienne, Claire Nouvian ou Sandrine Rousseau, des institutions publiques comme l’Ademe, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie réputée surtout pour avoir indiqué aux Français la fréquence à laquelle ils doivent, s’ils veulent sauver la planète, laver leurs slips, pantalons et autres pyjamas. L’association QuotaClimat veille à ce qu’il soit difficile, voire impossible de dénoncer les discours apocalyptiques menant à des décisions absurdes, inutiles et coûteuses, de remettre en cause les aides pharaoniques de l’État pour les énergies dites renouvelables, la rénovation énergétique ou l’achat de véhicules électriques, de critiquer les ZFE et toutes les décisions issues des instances bruxelloises sur la « décarbonation » mettant pourtant à mal notre agriculture et notre industrie, de valoriser l’énergie nucléaire, etc. L’association militante et policière refuse le débat et interdit que celui-ci puisse trouver une place dans l’espace médiatique. Tout ce qui s’oppose à son idéologie est qualifié de « climatosceptique ». Il est sous-entendu que les médias et les personnes qui ne gobent pas, entièrement et sans discuter, sa propagande, sont des suppôts de la droite conservatrice, voire de l’extrême droite.
Modeler le paysage informationnel
Cette association comprend dans ses rangs, à titre de caution scientifique, le mathématicien et chercheur au CNRS David Chavalarias qui initia HelloQuitteX, l’opération de migration des utilisateurs du réseau social X, jugé trop permissif, vers Bluesky ou Mastodon – ces gens-là aiment que la liberté d’expression des autres soit encadrée le plus étroitement possible afin que seule la divulgation de leurs messages doctrinaires soit permise. Sur le site de l’association, les méthodes de propagande sont étalées au grand jour: « Augmenter le temps médiatique dédié aux sujets environnementaux pour faciliter l’adhésion tout en médiatisant l’urgence. Visibiliser les personnes et organisations ayant entrepris des mesures de transition. Mettre en récit la transition pour lui permettre d’infuser dans nos perceptions quotidiennes. Modeler le paysage informationnel. » On ne saurait être plus clair. Radio France, qui fait partie des médias les plus perméables au dogme de cette écologie sectaire, a parfaitement intégré le concept propagandiste de celle-ci. Dans sa charte intitulée Le Tournant, la direction de la radio publique dit s’appuyer sur « un consensus scientifique international solide, documenté par le GIEC » et se tenir « résolument du côté de la science, en sortant du champ du débat la crise climatique son existence comme son origine humaine ». Or, ce consensus n’existe pas: « La controverse actuelle sur l’impact de l’homme sur le climat, bien que présentée comme un débat clos par les médias dominants, reste vivace dans certains cercles. L’opposition à ce qui est perçu comme un dogme scientifique persiste, alimentée par des arguments sérieux, mais freinée par l’inégalité des moyens et par des intérêts financiers qui soutiennent la position dominante », écrit l’ingénieur et docteur en Sciences appliquées Samuel Furfari, après avoir travaillé 36 ans à la direction générale de l’énergie de la Commission européenne, dans son dernier ouvrage[1]. L’ancien commissaire européen à l’environnement Carlo Ripa di Meana, qui est à l’origine de la première COP à Rio, a lui aussi déchanté au fil des années, des COP et des rapports du GIEC : « Je ne crois plus dans le dogme du réchauffement climatique causé par l’homme et, par conséquent, je ne crois plus à l’origine anthropique de l’effet de serre. Dès lors, je ne crois plus à la théorie qui en découle, propagée ces dernières années par le GIEC. […] De nombreuses études attestent que des changements climatiques beaucoup plus conséquents que les changements actuels ont eu lieu bien avant que l’homme puisse avoir un impact significatif sur l’écosystème. » Et de dénoncer les « positions douteuses » du GIEC résultant de « la pression de certains États et de certains secteurs industriels », en particulier du «lobby éolien, qui a fait son miel des subventions et des prix énergétiques politiquement imposés ». Des milliers de scientifiques, physiciens, climatologues, géologues, pensent peu ou prou la même chose – beaucoup se taisent pour ne pas nuire à leur carrière ; ceux qui osent aller à l’encontre de la doxa sont tout bonnement interdits d’expression dans les médias dominants. QuotaClimat veille à ce qu’aucun de ces réfractaires à l’idéologie climatique en vogue ne puisse prendre la parole dans les médias et n’hésite pas à multiplier les actions auprès de l’Arcom si nécessaire. Lors de son audition à la commission sur l’audiovisuel public, la co-fondatrice de QuotaClimat Eva Morel, friande de nombres magiques, a affirmé que France Info Radio est vingt-deux fois moins perméable à la désinformation climatique que… CNews, et que France Inter est trente fois moins perméable à la désinformation publique que… Sud Radio. Sur son site, elle se réjouit des réprimandes que l’Arcom a adressées à cette dernière à de multiples reprises. Rendez-vous compte: le physicien François Gervais a osé y affirmer qu’il y a « toujours eu des fluctuations du climat » ; le professeur en sciences économiques Rémy Prud’homme n’a pas hésité à y soutenir la thèse « selon laquelle le changement climatique serait une science “floue et douteuse” » ; l’essayiste Christian Gérondeau, quant à lui, a carrément affirmé qu’il y a déjà eu des températures élevées autour de l’an 1000 et que « cela n’était pas dû aux voitures diesel ». C’est également après une saisine de l’association auprès de l’Arcom – suite aux propos de l’économiste Philippe Herlin remettant en question le « réchauffement climatique anthropique » – que CNews a été sanctionnée d’une amende de 20 000 euros. Conclusion de la contrôleuse en chef : « Le climatosceptiscime n’est dès lors plus considéré comme une opinion, mais comme de la désinformation. » La censure institutionnalisée est affirmée sans détour. Le contrôle est constant. La police écologique veille 24 heures sur 24. Elle est payée pour ça. Mais au fait, qui finance QuotaClimat ?
L’association bénéficie de subsides provenant de la Fondation de France et d’argent public émanant des caisses du ministère de la Culture et de la communication, de l’Ademe et de… l’Arcom. Selon deux enquêtes menées, l’une par l’hebdomadaire Le Point, l’autre par la revue Transitions et Énergies, QuotaClimat aurait obtenu en deux ans plus de 800 000 euros de subventions, auxquels il faut ajouter les sommes versées par des acteurs financiers et industriels engagés dans la transition énergétique. Cette opération parasitaire de captage d’argent public et privé nécessite d’entretenir des rapports complaisants et intéressés avec les différentes institutions, parfois elles-mêmes superfétatoires et onéreuses, gravitant autour de l’écologie. La rédaction de Transitions et Énergies rappelle qu’en octobre 2025, QuotaClimat a organisé à l’Assemblée nationale un colloque sur la lutte contre « l’essor de la désinformation climatique » au cours duquel, dans une lénifiante atmosphère d’entre-soi, sont intervenus Agnès Pannier-Runacher, ex-ministre de la Transition écologique, Jean-François Soussana, président du Haut Conseil pour le climat, Bénédicte Lesage, membre du collège de… l’Arcom, et Lilia Saurin, secrétaire générale adjointe de… France Télévisions. Mme Pannier-Runacher elle-même a semblé gênée par les interventions autoritaires des représentants de l’association et a cru bon d’expliquer « qu’il est nécessaire de débattre du chemin pour mener la transition écologique » et que ce chemin « n’est pas unique ». Elle est, a-t-elle ajouté, « contre toutes les formes d’atteintes à la liberté de la presse. On ne peut pas définir une forme de bien-pensance ». C’est pourtant bien ce que font les militants de QuotaClimat.
Lors de la table ronde qui s’est tenue dans le cadre de la commission sur l’audiovisuel public, Géraldine Woessner, rédactrice en chef du pôle Environnement au Point et co-auteur d’un essai sur l’écologie politique[2], a dénoncé « l’idéologie de QuotaClimat [prenant] le pas sur la science » et, ce faisant, se livrant à ce que l’association ne cesse pourtant de dénoncer, à savoir la désinformation: « Lorsque QuotaClimat recense 529 cas de désinformation environnementale, certaines affirmations classées comme fausses relèvent pourtant de faits établis. Dire que le soutien public aux énergies renouvelables atteindra des dizaines de milliards d’euros n’est pas une fake news: la Cour des comptes l’a évalué récemment à 84 milliards d’euros. » Elle relève que l’écologie politique prescrite par des associations comme QuotaClimat a fait de la décroissance l’unique moyen de lutter contre le réchauffement climatique et qu’ainsi, dans les médias, « toute approche non décroissante devient suspecte : le nucléaire, les solutions technologiques, la méthanisation ou les retenues de substitution sont disqualifiées par principe, sans analyse contextuelle. Cette vision très radicale, participe elle‑même insidieusement à une forme de désinformation scientifique sur certaines antennes du service public ». Sachant les critiques qui sont adressées à cette association notoirement connue pour sa radicalité, le rapporteur Charles Alloncle s’étonne d’une réunion organisée à l’Élysée par le militant écologiste Benoît Faraco opportunément promu par le chef de l’État « ambassadeur chargé des négociations sur le changement climatique » (sic), ayant eu pour but « de positionner QuotaClimat comme organisation de référence dans la lutte contre la désinformation climatique dans les médias ». Le président de la commission Jérémie Patrier-Leitus note de son côté que « les représentants de QuotaClimat sont invités sur France Culture et France Inter » mais qu’en « écoutant ces émissions, comme Zoom Zoom Zen, [il n’a pas eu] le sentiment que le contradictoire était pleinement respecté, les points de vue semblant largement convergents ». C’est rien de le dire. Pourtant, l’Arcom n’a pas cru nécessaire de rappeler à l’ordre Radio France. Se pourrait-il que les liens que cette honorable institution a noués avec QuotaClimat aient brouillé son jugement ? Nous n’osons y croire…
[1] Samuel Furfari, La vérité sur les COP, trente ans d’illusions, 2025, éditions de L’Artilleur.
[2] Géraldine Woessner et Erwan Seznec, Les Illusionnistes – Climat, agriculture, nucléaire, OGM : enquête inédite sur les dérives de l’écologie politique, 2024, éditions Robert Laffont.
Si l’année 2025 a été marquée par des tensions entre la Chine et les Etats-Unis, notamment sur des questions commerciales (tarifs douaniers, exportations de terres rares et de puces…), Donald Trump est actuellement reçu à Pékin avec tous les honneurs par Xi Jinping.
Les deux chefs d’Etat ont intérêt à trouver un terrain d’entente concernant le commerce, le détroit d’Ormuz et – dans la mesure du possible – l’avenir de Taïwan. Certes il est difficile de croire qu’ils peuvent trouver un accord « win-win », mais ils doivent au moins trouver un accord « no lose-no lose » où chacun garde la face et sans que le côté potentiellement antagoniste de leurs relations éclate au grand jour.
Les deux parties ont intérêt à rouvrir le détroit d’Ormuz: Trump, parce que la crise économique et la guerre déplaisent à ses électeurs; Xi, parce que les clients de la Chine disposent de moins d’argent pour acheter les produits chinois, et les exportations représentent la seule source de croissance pour son pays. Ni Trump ni Xi n’ont les coudées totalement franches dans cette négociation. Jusqu’à présent, M. Trump a surtout eu recours à la menace des tarifs douaniers, mais la justice américaine cherche à le brider dans ce domaine. Pour M. Xi, l’immixtion du Parti communiste dans les affaires économiques est en partie responsable de la croissance comparativement terne de la Chine, et, ayant arrêté son chef d’état-major et plusieurs généraux, il est pour le moment mal placé pour intervenir militairement à Taïwan.
L’Europe est non seulement absente de ces discussions, mais semble avoir du mal à exister sur le plan diplomatique dans la crise actuelle. Pourtant, le Vieux continent n’est pas du tout impuissant. Son soutien à l’Ukraine permet à cette dernière, et de résister à l’agression russe, et à développer de nouvelles technologies militaires qui feront d’elle une puissance avec laquelle il faudra compter dans l’avenir. Volodymyr Zelensky vient de réaliser une tournée des pays du Golfe pour leur vendre les nouveaux armements ukrainiens à l’heure où ces pays cherchent désespérément à se protéger à d’autres agressions iraniennes.
Il se peut bien que le centre de gravité de l’Europe commence à se déplacer vers l’est avec la montée en puissance de l’Ukraine et de la Pologne, jointe à un réarmement allemand.
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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Comme huit autres artistes du quartier Pierre-Rolin, à Amiens, ma Sauvageonne a exposé certaines de ses œuvres au centre culturel Jacques-Tati dans le cadre de la deuxième édition de l’opération Talents d’habitants. Je ne pouvais pas manquer ça. Quel plaisir, deux jours plus tôt, de l’aider à transporter ses tableaux jusqu’au lieu d’exposition, puis de me rendre au vernissage où quelques-uns des artistes étaient présents ! Grande fut ma surprise, d’y rencontrer le guitariste Christian Roche, dit Chris Roche ou encore Jean Drix (un lointain cousin de Jimi), un bon copain avec qui j’avais joué (de la basse et de l’harmonica) en des temps immémoriaux. Nous étions si heureux de nous revoir. Nous avons, bien sûr, parlé du bon vieux temps, de la chanteuse et comédienne Lou-Mary que nous accompagnions sur scène. Le temps passe trop vite ; c’est affreux.
Je lui ai présenté la Sauvageonne ; Chris nous a confié qu’il donnait des cours de guitare au centre Jacques-Tati. Tout ça m’a donné l’envie de sortir de leurs étuis ma basse violin Epiphone, copie Höfner façon McCartney, ma guitare Gibson Lespaul Deluxe rouge dégradé orangé (de Mars) façon Kevin Ayers, et mes harmonicas Marine Band de chez Hohner (numéro 1896). Mais saurais-je encore jouer, encore souffler à 70 ans ? La vieillesse est impitoyable.
C’est pour cela qu’il faut savoir se divertir. En parlant de cela, nous nous sommes, la Sauvageonne et moi, rapproché du buffet où deux jeunes femmes s’apprêtaient à prendre la parole. Juste avant, je me suis avancé vers elles pour leurs poser quelques questions. Camille et Rose, animatrices et chargées de projets au centre culturel Jacques-Tati, sont les instigatrices de l’événement qui se prolongera jusqu’au 26 mai. Elles m’ont confié que l’édition de janvier 2024 avait réuni une quinzaine d’habitants du quartier qui avaient exposé leurs créations. « Un bon succès », ont-elles résumé. « De nombreux visiteurs étaient passés pendant le mois. Cette idée a pour vocation de mettre en valeur les talents du quartier. Elle est née grâce aux discussions que nous avons menées avec les gens au fil des jours, ici au centre ou dans la rue. Des talents cachés. A notre connaissance, il n’y a pas eu d’initiatives semblables à Amiens. » Et de rappeler les noms des artistes de la présente exposition : Charline Combaret, Christine Croquet, Clément Delplanque, Annick Denis, Pascale Pigny, Colette Floret, Thierry Kujawa, René Van Imbeck. Estelle Jamault qui anime l’atelier modelages adultes. J’ai discuté avec Annick Denis qui peint sur des œufs d’autruches – qu’elle achète chez des éleveurs – ce qui m’a semblé carrément épatant. L’an passé, elle avait exposé des œufs d’oies décorés par ses soins. « Je peins sur des œufs depuis vingt ans », dit-elle. « Toute ma vie j’ai réalisé des animations artistiques tant pour les enfants que dans les maisons de retraite. » Elle confectionne aussi des figurines en terre cuite : « Je ne me réfère jamais à un modèle. Elles proviennent toutes de mon imagination. » Une démarche singulière.
Annick DenisExposants, « Talents d’habitants » à Amiens (80)
Contrat déchiré en direct, convocation du IIIe Reich, « clause de conscience » suicidaire pour l’édition: la croisade anti-Bolloré orchestrée en réaction au limogeage d’Olivier Nora a réactivé le grand-guignol antifasciste. Mais alors que la République des lettres s’efface au profit du royaume des écrans, cette agitation de salon est aussi le chant du cygne d’un monde littéraire qui avait de grands défauts et quelques charmes.
D’accord, le limogeage d’Olivier Nora, Marie s’en tamponne le coquillard. Marie, qui ne sait pas comment remplir son réservoir et son frigo, ne connaît pas les chapeaux à plume de la République des Lettres. Elle se fiche totalement des portes claquées dans les bureaux vieillots de Saint-Germain-des-Prés, des conjurations nouées dans les cafés branchés et des insurrections préparées sur des boucles WhatsApp. Et puis, comme le confie un écrivain rigolard, vachard et prudemment anonyme, à la fin, le résultat de tout ce bruit, c’est que Vanessa Springora changera d’éditeur. Un séisme, vous dis-je.
Et pourtant, Marie est peut-être plus concernée qu’elle le croit par ce que Vincent Bolloré voudrait réduire à la révolte d’une « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous ». Dans le ciel des idées, il y a souvent, sinon toujours, des intérêts et des connivences, car même le plus génial des écrivains a des besoins matériels et des amis. Au-delà de la « bande à Nora » et du sixième arrondissement, au-delà des ridicules mobilisations de salon, quelque chose de plus profond et mélancolique se joue peut-être dans cette drôle d’affaire Grasset : le chant du cygne d’un monde qui avait bien des défauts, mais où l’on prenait l’écrit et les idées au sérieux. Marcel Gauchet ne dissimule pas son désenchantement : « Le phénomène de fond, c’est l’effondrement intellectuel du monde occidental et, parallèlement, le déclin de l’écrit, comme discipline tendue vers la recherche des formes et du plaisir. » La fin de la graphosphère, pour reprendre le mot de Régis Debray. « La France était le pays où la parution d’un livre de sciences humaines faisait événement », se rappelle un éditeur à l’ancienne. On pouvait y abattre un homme à coups de plume et le camp progressiste ne s’en est pas privé, décrétant infréquentable tout auteur ayant l’outrecuidance de ne pas épouser sa vision antifasciste et antiraciste du monde. N’empêche, pour abattre l’adversaire, il fallait argumenter, réfuter, donc se donner la peine de le lire. Dans le monde où grandissent les enfants de Marie, pas besoin d’écrire ni de lire un livre pour faire ou défaire une réputation, un tweet ou un bout de vidéo sur « Insta » suffisent à mettre en branle des meutes lyncheuses. « Vincent Bolloré a découvert le pouvoir intellectuel », veut croire Alain Minc qui a rompu avec lui il y a quelques années. Ce que nous découvrons plutôt, c’est que ce pouvoir n’existe plus.
Après le Grand soir, les matins blêmes
Il faut essayer de comprendre comment un micro-événement parisien a viré à la foire d’empoigne. Le 14 avril, Hachette Livre, troisième groupe mondial d’éditions, propriété du groupe Lagardère depuis 1981 et de Vincent Bolloré depuis 2023, annonce qu’Olivier Nora, qui dirigeait la boutique depuis vingt-six ans, quitte ses fonctions chez Grasset. La décision est endossée par Arnaud Lagardère, mais c’est Vincent Bolloré qui, quelques jours plus tard, prend la plume dans Le Journal du Dimanche. C’est donc lui qui sera la figure de l’ennemi. Il ne s’agit plus de protester contre un licenciement, mais de contrecarrer les agissements maléfiques et les sombres menées culturelles d’un Empire. Ce qui est assez marrant, compte tenu de la puissance de feu médiatique et politique de ses adversaires coalisés.
La rive gauche ressemble à la Florence des Médicis. Grands airs et grands mots sont de sortie. Regroupés autour de leur éditeur enseveli sous les superlatifs, plus d’une centaine d’auteurs – qui seront promptement 300 – s’entre-montent le bourrichon et annoncent par voie de presse que, face au bruit des bottes, ils partiront ! « Nous ne voulons pas que nos idées, notre travail, soient la propriété de Vincent Bolloré. » À vrai dire, personne ne les retient et beaucoup feraient mieux d’écouter les appels à la prudence car après le Grand Soir, viennent souvent les matins blêmes. Une fois les flonflons de la kermesse anti-Bolloré éteints, une partie notable des insurgés se retrouvera sur le carreau alors que, comme l’observe un connaisseur « le marché est bien incapable d’absorber autant d’auteurs ». Si les stars et les gros vendeurs croulent déjà sous les propositions d’éditeurs qui ont très vite séché leurs larmes confraternelles pour rafler les bonnes affaires, beaucoup d’inconnus parfois talentueux, iront rejoindre la masse des intellos précaires et amers. De plus, les précédents romans de Virginie Despentes ou Sorj Chalandon, les essais de Pascal Bruckner et de Caroline Fourest appartiennent toujours à Grasset. De même que Le Consentement, le chef-d’œuvre que Vanessa Springora a commis sur sa liaison malheureuse avec Gabriel Matzneff ou les élucubrations d’Alice Coffin jurant qu’elle ne lira plus jamais un livre écrit par un homme. Nora est certainement un excellent éditeur, mais il a publié un paquet de daubes. À Fayard, maison qu’il a dirigée en même temps que Grasset quelques années durant, l’une de ses premières décisions a été de congédier Renaud Camus et son beau projet des « Demeures de l’Esprit », récit de ses périples dans les maisons d’écrivains. La liberté, d’accord, mais pas pour n’importe qui. « Le problème de l’édition, s’agace un philosophe, ce n’est pas Bolloré, c’est le conformisme qui y sévit, comme à l’université et dans les médias. »
Il y a quelques drama queens, comme David Dufresne, journaliste passé par les meilleures écoles religieuses : Libération, Mediapart et Tarnac. Se croyant subversif quand il est seulement pathétique, il déchire son contrat sur le plateau de France 5.
À la manœuvre, quatre ou cinq femmes – Despentes, Springora, Félicité Herzog, Adélaïde de Clermont-Tonnerre – organisent, battent le rappel et semblent engagées dans un concours d’idées folles, puisqu’elles se mettent en tête de faire adopter par l’Assemblée une « clause de conscience » qui autoriserait un auteur à se prévaloir de ses états d’âme politiques pour quitter son éditeur avec ses droits. Et porterait un coup fatal à l’édition. Gérer des égos et névrosés en tout genre, c’est déjà un sacerdoce, si en plus ils peuvent vous filer entre les pattes parce que vous avez dit un truc qui les chagrine, plus personne ne voudra faire ce métier. Et encore moins payer.
Tous les chemins mènent à Bolloré
Parmi les auteurs en partance, un bon nombre filent à l’anglaise, sans bruit ni trompette. Quelques-uns expliquent leur décision dans Le Figaro qui, à la différence du Monde et de Libération, se tient à distance prudente de la bataille. Bon gars, Frédéric Beigbeder ne s’offusque pas d’être taxé de « droite cocaïne » dans Le JDD – j’ignorais qu’il fût de droite : « Pour certains, c’est une guerre idéologique. Pour moi et pour d’autres, c’est autre chose. Nous ne nous prenons pas pour de Gaulle en marche vers Londres, mais nous sommes choqués par la manière brutale dont ce départ a été décidé et annoncé. »
Pour Londres, ce n’est pas clair pour tous. Il y a quelques drama queens, comme David Dufresne, journaliste passé par les meilleures écoles religieuses : Libération, Mediapart et Tarnac. Se croyant subversif quand il est seulement pathétique, il déchire son contrat sur le plateau de Karim Rissouli sur France 5, au cours d’une émission d’anthologie. Pour le pluralisme, mon ami Nathan Devers tente vaguement de convaincre ses camarades qu’il faut bien parler avec le diable tout en précisant qu’il déteste ses idées. Avec lui, un quarteron de journalistes communiant dans la haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes. Une benête du Monde se targue de ne jamais parler des livres publiés par Fayard, héroïsme admirable. L’impayable Fottorino, que ses voisins semblent tenir pour une grande conscience, convoque la langue du IIIe Reich de Klemperer et invite ses compagnons de maquis à « être les antidotes contre un poison qui se diffuse à bas bruit ». Ce poison a un nom – inutile de préciser, tous les chemins mènent à Bolloré. Ses médias sont des « industries du mensonge », la preuve, c’est qu’ils parlent du déclin de la France. Fottorino se targue de connaître le vaste monde, mais il ne voit autour de lui aucun signe de cette lente chute que ressentent et observent nombre de ses concitoyens. Déclin, c’est dégoûtant, point.
C’est ensuite aux éditeurs d’entrer dans la danse avec une nouvelle pétition. Gallimard sonne le ralliement de la profession, tandis que Denis Olivennes, intime d’Olivier Nora et homme lige de Daniel Kretinski, propriétaire d’Editis, ferraille sur X avec Pascal Meynadier du JDD. Autrement dit, les numéros deux et trois du secteur sont en guerre plus ou moins ouverte avec le numéro un, sachant qu’à eux trois, ils représentent la moitié du marché du livre.
Comme Xavier Niel ou Matthieu Pigasse, Vincent Bolloré a sa petite idée sur le gars ou la fille qu’il voudrait voir présider la France. Il n’est pas fasciste – qu’il faille le préciser est déjà bizarre –, mais conservateur, catholique et breton – « que des qualités », plaisante Pascal Praud. Il est aussi autoritaire. Dans le milieu, beaucoup de gens qui ne sont pas mécontents de le voir secouer le cocotier de la bienséance déplorent ses manières brutales. Il avait le droit de congédier un salarié qui refusait de lui céder. Cela ne signifie pas qu’il a eu raison de le faire. « L’actionnaire a toujours été l’actionnaire, mais Jean-Luc Lagardère savait y mettre les formes, remarque le routier de l’édition déjà cité. Un éditeur n’est pas l’exécutant de l’actionnaire. » Beigbeder et d’autres soulignent que la littérature et l’information ne sont pas des produits comme les autres : « Une maison d’édition est une entreprise dont les produits ont un cerveau et un cœur qui bat. Les écrivains ne sont pas des yaourts. »
Un certain brouillard entoure le motif de la brouille. À en croire tous ceux qui fréquentaient la maison, elle couvait depuis longtemps. D’après Hachette, elle aurait éclaté à cause d’un différend sur la date de parution du livre de Boualem Sansal. On parle aussi de Nicolas Diat, un ami de Bolloré que Nora aurait refusé d’accueillir. Ce qui est sûr, c’est que le transfert de Sansal de Gallimard à Grasset a fait monter la tension. L’écrivain a observé que, tout au long de sa détention, Gallimard avait été sur une ligne très Quai d’Orsay – surtout, ne fâchons pas les Algériens. Il a préféré une maison plus combative. Que cela ait déplu rue Sébastien-Bottin, ça se comprend. Cela n’excuse pas le minable tir groupé contre l’ex-otage du régime algérien. « Ni un très bon écrivain ni un très gros vendeur », assène la péronnelle du Monde dans l’émission de Rissouli déjà mentionnée. « Ils lui ont retourné le cerveau », accuse L’Obs qui déplore qu’il soit « tombé dans l’escarcelle de Bolloré ». Pire, quand Emmanuel Macron s’en prend aux « mabouls qui veulent se fâcher avec l’Algérie », on dirait qu’en plus de Retailleau, il vise Sansal et ses soutiens.
Excédé par les insultes, Sansal, qui a tendance à parler sans filtre, finit par lâcher qu’il va quitter la France. Peut-être ses nouveaux amis l’ont-ils excessivement exposé à la vindicte des imbéciles, en le brandissant comme un symbole. À tout prendre, être un brin récupéré par des gens qui pensent qu’il est le nouveau Soljenitsyne est moins déplaisant qu’être reçu à l’Académie royale de Belgique par un auteur Gallimard qui le présente, toute honte bue, comme « le héros d’une droite décomplexée ». Et ta sœur, elle a des complexes ?
Habituellement, Vincent Bolloré semble trouver quelque plaisir à être traité de facho par la pointe avancée des « mutins de Panurge ». Cette fois, on dirait qu’il est touché, d’où une riposte qui ne brille pas par la nuance, d’autant que Nora, lui, se tait. On rappelle ses émoluments certes mirifiques, mais qu’on avait jugé bon de lui accorder. Pascal Meynadier dresse de lui un portrait peu flatteur où il est beaucoup question de ses origines et de ses réseaux. Qu’il n’y ait pas d’intention, c’est une certitude, mais il y a un parfum. Nora n’est évidemment pas pointé comme juif (ce n’est vraiment pas le genre de la maison Bolloré), mais comme l’incarnation de ces élites libérales et cosmopolites qui ont certes contribué à effacer les frontières et fasciser le populo, mais qui ont aussi fait honneur à la culture française. « C’est un peu comme les aristocrates d’Ancien Régime, reprend l’éditeur anonyme. Ils ont profité de la vie et fait beaucoup d’erreurs. Mais ils avaient aussi de bons côtés. Et après eux, on a eu les sans-culottes. » Les insurgés ne sont pas tous des petits marquis germanopratins, ni des « auteurs sans lecteurs » – au demeurant les ventes ne sauraient être le seul critère de la qualité littéraire.
N’irons-nous plus jamais à Saint-Germain-des-Prés ? Le 27 avril, alors que des noms d’oiseaux continuent à fuser, on apprend que les vénérables librairies Joseph Gibert, enseigne fondée en 1886, demandent leur placement en redressement judiciaire. Les beaux esprits qui se croient préposés à la distribution de brevets de respectabilité ou d’infamie ne voient pas qu’ils dansent sur un marécage qui finira par engloutir tout le monde. En quelques années, le marché de l’édition a chuté de 15 à 30 % selon les secteurs. Les humains lisent de moins en moins : deux heures par semaine en moyenne pour les lycéens, et généralement par obligation, contre trois heures d’écran par jour. Face à cette catastrophe civilisationnelle, la guérilla de salon à laquelle on a assisté paraît terriblement dérisoire. D’après Marcel Gauchet, même chez les adultes, la lecture a cessé d’être un plaisir pour devenir une corvée. Et ça, ce n’est pas la faute à Bolloré.
Isabelle Huppert me fascine, qui maîtrise le grand art d’être toujours identique sans jamais être tout à fait la même. Probablement est-ce cette aptitude à une forme de métamorphose immobile qui fait les très grands ?
L’actrice est à Cannes cette année pour la 22ème fois, confie-t-elle ce week-end au Figaro Madame à qui elle a donné un édito1. Elle y est pour son rôle dans le film « Histoires parallèles » du réalisateur iranien Asghar Farhadi.
Je me méfiais. Depuis 68, je me méfie toujours des éditos d’acteurs de cinéma. En général, ils se croient obligés de nous persuader qu’ils pensent. Et qu’ils pensent bien. Je veux dire, du bon côté. La misère du monde les accablerait, les injustices de notre horrible société capitalo-patriarcale les empêcheraient de dormir, la faim qui sévit dans les bas-fonds des inhumaines mégalopoles leur nouerait l’estomac au point de devoir renoncer aux mignardises de la table étoilée du coin. Et s’ils ne tenaient qu’à eux, les méchants, les riches, les trop blancs qui font-rien-qu’à-maltraiter-les-pauvres-gens seraient précipités dans la mer du haut du Palais des Festivals, enchaînés à un lingot de plomb du poids de leur ego. Dans ce registre des larmoiements convenus des biens nourris du septième art, nous avons de quoi remplir des volumes entiers.
Donc, à l’annonce d’un édito d’Isabelle Huppert, je m’inquiétais. Le conformisme étant un mal au moins aussi contagieux que la star du moment, j’ai nommé l’hantavirus, je m’attendais à devoir bien vite me détourner des lignes écrites par l’actrice ou de les reléguer illico dans le puits sans fond de mon indulgence naturelle.
Eh bien, non ! Huppert est l’intelligence même. L’intelligence de son art, le cinéma. Si je ne m’en étais pas convaincu tout seul, Claude Chabrol, dont je me flatte d’avoir été de ses amis les dernières années de sa vie, me l’aurait fait découvrir. Un réalisateur, un artiste intelligent qui parle avec intelligence d’une comédienne intelligente. Voilà qui faisait un bien fou. Telle était en effet la teneur des propos qu’il tenait sur Huppert, la grande Huppert.
Dans son édito, de quoi parle la reine Isabelle ? Du cinéma. Du cinéma comme elle le vit à Cannes. En salle. Elle décrit une virginité de plaisir toujours recommencé, identique d’année en année sans être jamais le même et qui, donc, en ce sens lui ressemble. « Les pépites peuvent surgir de partout, toutes catégories confondues. Chaque projection est une cérémonie », dit-elle. (Dans sa bouche le mot cérémonie sonne toujours d’une manière singulière aux oreilles de ceux qui ont vu le grand et beau film éponyme du même Claude.) « Les mots claquent, ajoute-t-elle. Cérémonie d’ouverture, cérémonie de clôture, Palme d’or, red carpet. Mais quand on est dans la salle, on ne pense plus qu’au plaisir de découvrir un film. Ou plutôt on ne pense plus. On pensera après. On oublie tout. On pensera plus tard. »
« On ne pense plus qu’au plaisir », dit-elle. « J’y retourne cette année pour la vingt-deuxième fois en sélection officielle, ajoute-t-elle, mais ce sera comme la première fois. Ce sera comme toujours une mise à l’épreuve du film, du travail accompli, de la justesse des choix qu’on a faits. Rares sont les occasions où la fête et l’exigence coexistent avec cette intensité. »
La reine Isabelle est bien généreuse de nous livrer son secret, qui -ô merveille ! – me semble convenir aussi bien pour la vie que pour le film qui passe sur l’écran. S’abandonner au plaisir de vivre comme elle s’abandonne au plaisir du film. Ne penser qu’après. Plus tard. Faisons donc cela…
Selon Levinas, un visage n’est jamais vraiment vu. Trois expositions mettent ce paradoxe à l’honneur: au Petit Palais, portraits et autoportraits étalent leur narcissisme; au musée Jacquemart-André, les maîtres du Siècle d’or espagnol jouent des pâleurs mystiques; et aux Franciscaines, les modèles ne sont que de dos !
L’affiche de l’exposition « Visages d’artistes », au Petit Palais, est une réussite. Élève de Jean-Jacques Henner et peintre elle-même, Eugénie-Marie Gadiffet-Caillard (1857-1927), dite Germaine Dawis, se donne à voir, l’espace et le temps d’un visage, dans un portrait réalisé par Henner en 1892. Émergeant d’un fond sombre et d’une robe noire, elle est tout entière dans ce profil dont les contours incertains jouent avec le sombre et l’éclat : pâleur radieuse, ébauche d’un sourire rouge cerise accordé aux ombres qu’il aspire, épais sourcils en surplomb d’un regard doux mais pénétrant, cheveux mousseux relevés en chignon au-dessus d’un cou délicat qui se dispute le jour et la nuit de la peau. Ce visage blême, découpé dans les tons bruns alentours, est le lieu d’une rencontre possible, avec un peu plus que des yeux, des lèvres, une chevelure, un teint hâve et un air nacré dans l’obscurité du monde enfui, que la peinture a fait le pari de proposer à la mémoire de ceux qui n’auront connu ni l’artiste ni son modèle. Depuis Emmanuel Levinas (1906-1985), on espère du visage qu’il soit cette partie vulnérable du corps partageant avec l’âme la ligne de l’infini. Lire le mot visage à côté d’une œuvre d’art, c’est se préparer à faire l’expérience contradictoire de la contemplation des formes et des couleurs en ce lieu de la figure humaine qui est pourtant une totalité irréductible à la forme et à la couleur.
L’exposition« Visages d’artistes » fait malheureusement l’impasse sur le visage dans les œuvres de la collection permanente du Petit Palais, qu’elle présente au public en un méli-mélo de portraits, d’autoportraits et de figures diverses assortis de discours sur l’ego et l’alter ego, l’obsession et la dérision de soi, l’adhésion au monde et le pas de côté. En lieu et place de la totalité et de l’infini de l’altérité, « Visages d’artistes » – qui pouvait s’entendre comme portrait et autoportrait d’un visage – devient une sorte d’exposition brouillonne présentant les peintres et autres plasticiens comme des créatifs nombrilistes susceptibles de partager utilement la pleine conscience de leur narcissisme avec le public. Ainsi Hélène Delprat (née en 1957) évoque-t-elle son propre mannequin, une sculpture hyperréaliste en silicone et résine polyester (2017) : « Me voici devant moi à me regarder en train de regarder sans pouvoir rien voir, sans sourire, impassible aux choses, absente. » Une autre façon d’envisager le portrait et l’autoportrait sans passer outre le visage, serait de dire : Nous voici, nous, public, en train de regarder, émus, ces visages absents qui, s’ils nous regardent sans nous voir, contribuent à nous rendre présents, dans l’attention pure que nous leur portons, les êtres et les choses de ce monde.
Le visage dans l’art n’est donc pas à chercher au Petit Palais, mais au musée Jacquemart-André qui expose, jusqu’au 2 août prochain, une quarantaine de tableaux de la prestigieuse collection de la Hispanic Society of America (New York), poursuivant avec la culture hispanique des XVIe et XVIIe siècles sa programmation baroque débutée avec Artemisia Gentileschi et Georges de La Tour. Modelées par un mélange de mysticisme et de prosaïsme, pétries de la pureté du ciel et des scories de la terre, des stratégies visuelles de la Contre-Réforme et des réalités quotidiennes du vaste empire espagnol, les splendeurs du Siècle d’or ont le visage exsangue et décharné des figures du Greco (1541-1614) prêtes à toutes les contorsions pour gagner l’absolu, le cuir du visage buriné par l’existence ici-bas chez José de Ribera (1591-1652), l’infinie présence des figures de Diego Velázquez (1599-1660) saisies dans le flou de leur apparition, l’infinie tendresse de celles de Bartolomé Murillo (1617-1682), la foi infinie de celles de Francisco de Zurbarán (1598 -1664). Chaque visage est une splendeur, qu’il ait les yeux levés vers le ciel, tels sainte Lucie, sainte Emérentienne, saint François ou saint Jacques le Majeur, ou le regard empesé par la dureté de la vie et empêtré dans la matière, comme celui du paysan à la bouteille de vin ou celui de la jeune fille dans la cuisine, hébétée de fatigue entre le pichet en étain et le chiffon blanc qu’elle serre encore dans sa main droite. Pris en tenailles entre ciel et terre, les visages du Siècle d’or espagnol fascinent notre regard anachronique. Presque cinq siècles ont passé, mais ce va-et-vient entre la peau rugueuse du réel et le fruit de l’absolu ne nous laisse pas indifférents, nous qui vivons dans un monde où l’absolu est amoindri à mesure que la réalité est augmentée.
Le Portrait d’homme (vers 1550) d’Antonio Moro (1517-1577)est sans doute l’un des visages les plus remarquables de cette exposition. L’œuvre représente un officier de haut rang, vêtu d’une armure d’apparat damasquinée d’or, ceinte d’une écharpe militaire rouge. La tête de l’officier dépasse de la prestigieuse protection et se présente comme le prolongement de cette peau d’acier ornementale parcourue d’arabesques et de rinceaux raffinés de facture probablement milanaise. Le visage de cet homme a la tendresse d’un démenti : il n’a pas grand-chose de l’armure qui couvre l’ensemble de son corps. Loin du noir rutilant du métal, le brun de ses cheveux se décline en tons poivre et sel épars, l’implantation de sa barbe ne suit que partiellement la régularité implacable de la collerette, les rides naissantes trahissent un travail d’orfèvrerie irrégulier et asymétrique. Quant à sa carnation, elle offre un mélange plus subtil et moins pur que l’or des incrustations décoratives. Son regard est certes empreint de rigueur, de volonté, de détermination et du sens de l’honneur mais il y a, dans cette façon de nous regarder, beaucoup moins que de l’orgueil. Les fenêtres de l’âme éclairées d’un jour en demi-teinte ont l’éclat tamisé des tristesses de la vie – la perte de la femme aimée représentée dans un cadre suspendu au mur par un ruban rouge –, contrairement aux reflets de la fenêtre venus imprimer une lumière du jour insolente sur la surface brillante de l’armure. L’écharpe rouge sang avec son drapé et ses plis rappelle la fragilité de la matière. Elle rappelle aussi que l’âme est une armure de métal ceinte d’une écharpe rouge au plissé complexe. Gilles Deleuze définissait le baroque comme « replis de la matière et plis de l’âme ». En deçà de la rigidité et de la magnificence de l’armure, le visage de cet homme du Siècle d’or se dérobe et s’offre à nous dans un émouvant face-à-face, où la surface des choses, toujours illusoire, exige que nous brisions l’armure pour atteindre la nature humaine dans ce qu’elle a de continuellement contradictoire.
Notre époque est sensible à l’esthétique baroque : ce n’est pas sans raison que le public est précédemment venu si nombreux admirer les œuvres d’Artemisia Gentileschi et de Georges de La Tour. Le baroque, tel que l’a défini Heinrich Wölfflin, propose une image instable et mouvante de la vie conçue comme perpétuel devenir, insaisissable et théâtralement incohérente. Cette « perle irrégulière » à laquelle renvoie le mot portugais barroco est le strict opposé de la paisible beauté de la Renaissance. Notre monde a un air post-baroque : en mouvement continu depuis que les battements du monde nous sont immédiatement accessibles, changeant à une vitesse accrue, illimité – et même si l’illimité en question se réduit souvent au forfait de nos téléphones portables, le terme n’est pas anodin et renvoie à l’idée baroque que l’absolu n’est pas ce qui est parfait, mais ce qui est sans bornes.
Aller voir des visages dans des musées a quelque chose de cocasse, dans une société où les gens se frôlent, se bousculent, se parlent et se dévisagent sans même se regarder, à l’abri ou dans le mépris du visage de l’autre. Le face-à-face civilisationnel que la pauvreté politique brandit tel un hochet ou une menace s’évanouit dans la rencontre avec les visages de ces tableaux qui ont traversé les siècles dans l’espoir de continuer à être vus, regardés et contemplés. Une fois sortis des salles du musée, contemplons le visage de ceux que nous chérissons aussi longtemps que nous sommes restés, sans mot dire, à observer ces images de têtes inconnues dont les modèles ont été, en leur temps, parcourus par d’autres regards que les nôtres. Regardons nos enfants comme nous avons regardé la Niña de Velázquez, dans le plaisir de l’instant et le moment où ils se présentent à nous, visibles, et donc un peu flous, inachevés, la silhouette flottante, comme une apparition, pour reprendre les mots d’Ortega y Gasset. Regardons le visage de l’être aimé comme une splendeur du Siècle d’or espagnol, faisons-en notre ciel et notre terre à la fois, un paysage d’armure ceint d’une écharpe rouge. Et partons pour les Franciscaines de Deauville où nous attend, cette fois, la présence sans visage des figures vues de dos dans la peinture, de l’Antiquité au XXe siècle.
On n’a pas fini de se regarder, sous toutes les coutures du corps et de l’âme.
« Visages d’artistes : de Gustave Courbet à Annette Messager ». Petit Palais, avenue Winston-Churchill, 75008 Paris. Jusqu’au 19 juillet 2026.
« Splendeurs du baroque : du Greco à Velázquez ». Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, 75008 Paris. Jusqu’au 2 août 2026.
« Vu[e]s de dos : une figure sans portrait ». Les Franciscaines, 145 B, avenue de la République, 14800 Deauville. Jusqu’au 31 mai 2026.
Daphnée Z. Breytenbach vient de publier Mon pays n’existe pas. C’est son premier roman, une réussite.
Les personnages de Daphnée Z. Breytenbach sont puissants, son intrigue est originale, le style efficace, morandien, le Morand des Nuits. On referme le livre, il reste quelque chose, comme un parfum qui résiste à l’air du temps.
La narratrice, Maria, est née en Yougoslavie, « un pays qui n’existe plus ». Elle est arrivée enfant à Paris avec sa mère. Depuis elle essaie de passer inaperçue, mais son regard la trahit, toujours aux aguets. Son accent s’efface, les racines n’existent plus, c’est pire que l’exil. Une phrase de Kundera me revient : « L’exil, ce n’est pas être arraché. C’est s’effacer doucement. C’est vivre ailleurs pendant que votre vie d’avant continue sans vous, jusqu’à ce que plus personne ne vous y attende. » (L’ignorance)
Avec Maria, c’est l’impossible retour puisque l’Histoire a rayé la Yougoslavie. C’est au-delà de l’exil. Et pourtant, elle se souvient d’un éclat de l’été 1990 : « La ville s’étirait paresseusement au confluent du Danube et de la Save. Le regard de Belgrade était tourné vers l’Occident, mais son cœur était embourbé dans les soubresauts du passé. » Le récit avance, avec des retours en arrière. Les fragments forment un puzzle qui révèle une histoire d’amour entre Maria et Florent, un comédien de 34 ans. L’homme est roux, solide, venu de sa province viticole pour triompher sur les planches parisiennes. C’est dur, cependant, les cachets sont rares, ils payent à peine le loyer. Mais la passion abolit les écueils. C’est le déracinement qui les réunit. Maria, la fille aux cheveux jais, a du caractère. Dans l’incipit, elle affronte sa mère et elle affirme : « Je ne veux pas comprendre. » Comme la rebelle Antigone. La mère a menti à Maria. Son père n’est pas celui qu’elle croit. Daphnée Z. Breytenbach écrit : « Les arbres sans racines ne survivent pas longtemps. » Transmission falsifiée et douleur d’un exil définitif ont vieilli prématurément le visage slave de Maria. Dans la glace, elle voit une inconnue que la lassitude accable. On songe ici au « visage détruit » décrit dans la deuxième page de L’Amant, par Duras ; Duras citée en exergue du roman.
La liaison entre Maria et Florent est faite de sensualité et de doute, voire de crispation. Les deux amants en veulent trop, à la différence de leur génération plus modérée – l’exubérance de Mozart a toujours exaspéré Salieri. Les corps réclament leur dû, et la liberté de Florent finit par montrer les crocs. Maria est cependant subjuguée par le comédien lorsqu’il monte sur scène. Son corps, justement, en dit davantage que les mots. La jeune romancière cite alors Aristote : « Un être se jauge au plaisir qu’il prend à l’acte. »
L’amour vaut bien le souvenir d’un pays qui n’existe plus.
Daphnée Z. Breytenbach, Mon pays n’existe pas, Grasset, 192 pages.
Après six mois durant lesquels l’audiovisuel public est passé sur le grill de la commission parlementaire, Stéphane Sitbon-Gomez est en position de combat. Si le directeur des antennes et des programmes de France Télévisions reconnaît certains manquements à la neutralité et promet une gestion plus rigoureuse des deniers publics, il récuse certains reproches qu’il estime calomnieux ou orientés. Et se dit fier du travail accompli malgré la pression des « extrêmes » et la tempête Alloncle.
Causeur. Charles Alloncle ne s’est pas seulement attaqué à votre manque de pluralisme, mais aussi à vos coûts de fonctionnement. Il prône une cure d’amaigrissement de France Télévisions pour vous permettre d’être plus performants. Son régime n’est-il pas tentant ?
Stéphane Sitbon-Gomez. Fermer des chaînes du service public comme il le préconise, c’est faire le jeu de la prédation. Des groupes de médias comme celui de Vincent Bolloré pourraient alors récupérer un canal sans l’acheter, par exemple France 5. À se demander si la commission Alloncle n’était pas le match retour de la suppression de C8. Ça ressemble à une OPA hostile déguisée en tribunal politique.
Vous ne pouvez pas accuser ainsi Alloncle de rouler pour Bolloré. Du reste, parmi les possibles prédateurs dont vous parlez, il y a aussi Xavier Niel, qui ne fait pas mystère de son intérêt pour l’audiovisuel. C’est la deuxième fois que vous citez Vincent Bolloré qui semble être devenu le nouvel ennemi numéro un de France Télévisions, remplaçant à ce titre le vieux rival TF1. Vous avez tellement peu apprécié d’être mis en cause dans l’affaire Legrand-Cohen que vous portez plainte contre CNews pour dénigrement devant le tribunal de commerce. Et quand Delphine Ernotte-Cunci, votre présidente, a déclaré que c’était une chaîne d’extrême droite, n’a-t-elle pas fait preuve de dénigrement ?
Elle s’est contentée de dire une chose simple : quand on est un média d’opinion, on ne peut pas avancer masqué. De la même manière que vos lecteurs connaissent la ligne éditoriale de votre journal, les téléspectateurs de CNews savent bien que ce média est orienté.
D’accord, CNews est une chaîne d’opinion. Mais est-ce à vous de qualifier cette orientation avec un terme qui est en réalité fait pour disqualifier ?
C’est amusant parce que vous utilisez le même argument que celui brandi par les Insoumis quand le ministère de l’Intérieur les a officiellement classés à l’extrême gauche. Pourtant, c’est la réalité. Et bien sûr il n’y a rien d’insultant à être taxé d’extrême gauche ou d’extrême droite.
Ne faites pas le candide, vous connaissez très bien l’histoire de France et vous savez parfaitement qu’avoir été d’extrême gauche ou communiste n’est pas un problème en France, pays qui heureusement n’a jamais connu l’expérience soviétique, alors qu’un passé d’extrême droite est une marque d’infamie qui renvoie à la collaboration.
Tout dépend de qui emploie les termes. Tous les jours, je reçois sur les réseaux sociaux des messages venant d’internautes qui me taxent d’extrême gauche, et croyez-moi, ce n’est pas un compliment de leur part.
Vous nous prenez pour des jambons, mais restons sur ce désaccord. Parlons du traitement de l’écologie sur France Télévisions. Lors de son audition et au cours d’une table ronde, Géraldine Woessner, du Point, a fustigé plusieurs émissions de France Télévisions qui, soit par sensationnalisme, soit par militantisme, ont relayé des fake news sur la toxicité de certaines molécules, les pratiques d’élevage ou le nucléaire. Que lui répondez-vous ?
Je connaissais déjà ses positions. Elle a écrit de très nombreux articles pour dénoncer nos émissions qui ne lui plaisent pas. Et moi je suis pour que Mme Woessner puisse nous critiquer.
Alors invitez-la sur vos antennes !
Elle est la bienvenue.
Peut-être, mais sur ce sujet aussi, une ou deux personnes également favorables à la décroissance détiennent un quasi-monopole sur vos antennes. Pourquoi donner autant d’espace, par exemple, à Hugo Clément et jamais à des écolos favorables au capitalisme ?
Hugo Clément est un journaliste qui a travaillé à Canal Plus et TF1 avant de rejoindre France TV. Il débat avec tout le monde et je ne crois pas qu’il soit très décroissant. En revanche, il a réussi à faire de l’investigation environnementale un sujet d’intérêt public. Il n’est pas le seul sur France 5, l’écologie c’est aussi « Thalassa », Jamy Gourmaud ou « Science grand format ».
Et les scientifiques climato-sceptiques, comme le regretté Claude Allègre, vous les invitez ?
Aujourd’hui, nous n’inviterions pas Claude Allègre.
Pourquoi cet ostracisme ?
Parce que notre cahier des charges nous impose de contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique.
En interdisant le débat, comme le suggère votre charte ?
Est-ce qu’on peut débattre de tout sur tous les sujets notamment lorsqu’il y a des travaux scientifiques établis ? C’est un vrai débat. Pendant le Covid, on a assumé de donner la parole principalement aux partisans de la vaccination. Je comprends que ce soit une discussion, mais nos principes sont clairs là-dessus, nous devons nous appuyer sur le consensus scientifique établi.
Autre sujet : le média numérique Slash. Charles Alloncle a rappelé qu’un certain nombre de dérapages woke y ont été relevés. Vous disiez tout à l’heure que France Télévisions avait peut-être tendance à édulcorer ses contenus. Pas toujours…
Les posts fautifs dont vous parlez sont au nombre de 11 et ils datent tous de quelques mois en 2020. Si Charles Alloncle était honnête intellectuellement, il l’aurait mentionné. Dès que j’ai pris mes fonctions, j’ai mis en place une réorganisation pour que ces dérapages ne puissent plus se reproduire. On était en pleine épidémie de Covid et nos collaborateurs travaillaient chez eux dans un certain désordre. J’ai instauré un processus de vérification des posts, et depuis, quand il y a un incident, il est immédiatement rectifié.
Le rapport a été publié dans son intégralité, avec tout ce qu’il comporte d’attaques et d’insinuations. Je pense que Charles Alloncle rêvait qu’il soit rejeté pour pouvoir hurler à la censure et se victimiser.
En attendant, la totalité des dérapages qu’on reproche à France Télévisions sont des dérapages de gauche et pas de droite.
Une fois encore, tout dépend de l’observateur. Depuis des mois, les Insoumis mènent une campagne contre France Info qu’ils accusent de devenir une chaîne d’extrême droite, et contre Nathalie Saint-Cricq qu’ils trouvent trop anti-Mélenchon.
Pour eux, l’extrême droite commence à François Hollande…
Écoutez, cela fait environ une décennie que je travaille dans le groupe et je n’ai jamais vu un courant politique satisfait de son traitement sur nos antennes. Le mécontentement s’accentue même depuis quelques années, le public veut de plus en plus que les médias disent ce qu’il pense. Or nous ne sommes le camp de personne. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous sommes si fragiles aujourd’hui. Parce que peu se lèvent pour nous défendre.
Pauvres chéris ! Même pas les députés macronistes de la commission qui ont négocié pied à pied pour adoucir les recommandations ? Ni toutes les grandes voix qui, après l’adoption du rapport, se sont offusquées des odieuses attaques contre le petit audiovisuel public ?
Le rapport a été publié dans son intégralité, avec tout ce qu’il comporte d’attaques et d’insinuations. Je pense que Charles Alloncle rêvait qu’il soit rejeté pour pouvoir hurler à la censure et se victimiser. Mieux vaut avoir le débat sur le fond : les Français veulent-ils que le rugby et le Tour de France deviennent payants ? Qu’on supprime les chaînes culturelles et éducatives ?
Et n’oublions pas certains producteurs, comme Xavier Niel et Matthieu Pigasse qui n’ont pas fait mystère de leurs sympathies lors de leur audition. On y a appris que leur société, Mediawan, fabriquait environ 10 % de vos programmes externalisés. Un autre groupe, Banijay, pèse à peu près autant. Alors certes, il n’y a rien d’illégal. Mais ne s’écarte-t-on pas de l’esprit de la loi Léotard et des décrets Tasca, qui visent plutôt à favoriser un écosystème de sociétés indépendantes ?
Je ne savais pas que Charles Alloncle était anticapitaliste au point de regretter que des groupes privés de notre pays se constituent par rachat de petits acteurs et deviennent des leaders européens et même mondiaux. Si on faisait un peu de patriotisme économique et qu’on était un tout petit peu libéral, on se réjouirait que l’écosystème français des sociétés de production privées ait fait émerger deux champions, dont un, Banijay, dans lequel Vincent Bolloré est d’ailleurs actionnaire.
Donc, la concentration ne vous pose aucun problème ?
France Télévisions n’est pas l’acteur le plus concerné par ce phénomène. Alors que Mediawan et Banijay représentent chacun environ 10 % de nos achats de programmes, comme vous l’avez dit, leur part s’élève plutôt à 25 % sur TF1 et sur M6. Je rappelle que, par ailleurs, nous travaillons avec 800 sociétés de production extérieures de toutes tailles.
Mais justement, est-ce que vous ne vous honoreriez pas en les faisant travailler davantage, en organisant des concours comme en architecture pour permettre même aux plus petits de tenter leur chance ?
Si la méthode que vous suggérez marchait, je suppose que plein de chaînes dans le monde y auraient recours, or ce n’est pas le cas. Notre profession est basée sur la réactivité et l’immédiateté. Lancer un concours est une démarche trop lourde et longue compte tenu de nos contraintes. Cela dit, je reconnais volontiers que nous devons être plus transparents sur nos achats de programmes. En donnant à tous les producteurs, y compris les petits et les indépendants, un accès clair et lisible à nos procédures et décisions. Nous allons tout publier et mettre en ligne.
On en arrive à la consanguinité de votre milieu. On a découvert le cas de personnes qui quittent votre groupe et pantouflent dans les sociétés privées, où ils continuent à travailler avec vous, de l’autre côté. Il n’y a toujours rien d’illégal. Mais ça donne quand même le sentiment d’un microcosme. Quel est votre regard là-dessus ?
Le regard de la loi. Dès son arrivée à la tête de France Télévisions, Delphine Ernotte-Cunci a mis en place les procédures de contrôle pour mettre fin aux copinages. Sa démarche a été extrêmement efficace puisque Charles Alloncle, malgré des mois d’investigation, n’a rien trouvé qui soit illégal, ce qui ne l’a pas empêché de proférer des propos diffamatoires à ce sujet, mais il en a le droit puisqu’il est protégé par son statut de rapporteur de la commission d’enquête.
Au-delà des considérations juridiques, vous sentez-vous humainement à l’aise dans ce monde où règne un tel entre-soi ?
La télévision se fait avec des professionnels, qu’ils soient réalisateurs, scénaristes, producteurs. Comme dans tous les métiers artistiques, ils ne sont pas nombreux. Mais le renouveau et la surprise viennent souvent de ceux qu’on n’attend pas. Donc nous devons toujours nous réinventer.
Mais vous qui êtes un intellectuel, est-ce que vous n’êtes pas un peu gêné de travailler dans ce drôle de monde ?
Ce drôle de monde, c’est un poumon économique de notre pays. Un secteur qui fait vivre 300 000 personnes, plus que l’automobile, avec des retombées sur tous les territoires, y compris en outre-mer. Et puis, c’est le monde de l’exception culturelle. Vous savez, je suis franco-espagnol. Et je peux vous dire qu’au sud des Pyrénées, il est beaucoup plus dur de monter un projet de documentaire ou de cinéma quand on ne connaît personne. C’est pour ça que j’aime la France.Parce qu’on a des centaines de films qui sortent tous les ans grâce au CNC et à la télévision publique. Et grâce aux dingues qui après-guerre se sont dit : « On ne va pas finir tous américains ! » En fait, ce serait génial qu’un jour, les patriotes de ce pays se rendent compte que notre première richesse, c’est la culture.
Mais ce n’est que de la télé ! Est-ce vraiment de la culture ?
Longtemps je me suis posé la question. J’ai été élevé dans la critique de la télévision et de la vacuité du spectaculaire.Mais j’ai compris que la télévision permettait à beaucoup de gens de découvrir le monde. Et j’aime l’audiovisuel public, qui a une noble ambition universelle, c’est-à-dire populaire, au moment où tout le monde s’enferme dans son couloir particulier.
Alors que les cérémonies de célébration de l’indépendance des Etats-Unis approchent, l’ambassadeur américain en Belgique, Bill White, défraie la chronique. Ses multiples sorties sur l’antisémitisme ou le socialisme ne lui font pas que des amis au pays du wokisme et de la gauche intolérante, raconte notre correspondant.
Tandis que se profilent les cérémonies commémorant le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, incluant des festivités exceptionnelles à Bruxelles, un homme ne cesse de dégainer. Avec des airs de shérif d’un comté de l’Amérique profonde, Bill White assène des vérités que la caste politique belge refuse d’entendre ; avec une assurance très états-unienne, il pourrait à la fois être une incarnation moderne de l’Oncle Sam et interpréter un commandant de l’armée au cinéma ; dans son style direct et sans fioritures, il est assurément un trumpiste échoué au pays des compromis, du wokisme et de la gauche intolérante. Un pays qu’il aime néanmoins : « J’ai de la chance de ne pas avoir été nommé en Somalie. Je ne m’amuserais pas autant qu’en Belgique. »
Sa dernière sortie n’a pas manqué de susciter des réactions. Après que le parquet d’Anvers a indiqué vouloir poursuivre deux mohels pour des circoncisions illégales, Bill White a parlé de « tache pour la Belgique » et noté que son pays d’accueil pourrait être taxée d’antisémitisme dans le monde entier, propos qu’il a ensuite expliqué en précisant qu’il n’avait pas accusé la Belgique d’antisémitisme, mais que c’est ainsi qu’elle pourrait être perçue. On ajoutera de notre côté qu’il n’a pas fallu cette affaire pour que ce soit le cas : les islamistes qui paradent dans les rues de Bruxelles se chargent bien de nourrir la triste réputation du pays.
Bien sûr, de tels propos n’ont pas eu l’heur de plaire. Petit florilège venant d’hommes politiques qui ont tout raté depuis des décennies. Frank Vandenbroucke, socialiste flamand qui, dans les années 90, brûla les billets de la corruption et qui est malgré cela toujours actif en politique : « Il ferait bien de se taire ». Elio Di Rupo, ancien Premier ministre belge et pendant longtemps homme tout-puissant du PS wallon : « Si mon pays ne vous convient pas, rentrez à Mar-a-Lago. Il ne manque pas de vols » – on aurait aimé que le socialiste usât d’une rhétorique similaire à l’égard de tout étranger ne souhaitant pas s’intégrer. Maxime Prévot, ministre des Affaires étrangères, dont on se demande s’il n’est pas devenu davantage palestinien que Belge : « assez des caricatures ».
Au fond, la gauche reproche certainement à Bill White de ne pas être socialiste, d’être Américain et de recevoir à l’occasion des personnalités du parti Vlaams Belang. Le 3 mars dernier, l’ambassadeur qui indique « parler avec tout le monde » – ce qui nous semble normal en démocratie – accueillait ainsi en grandes pompes Tom Van Grieken, président du parti nationaliste et indépendantiste flamand, avant de le remercier sur ses réseaux sociaux pour son soutien ; la semaine dernière, il réunissait des représentants de la même formation, assurément un crime de lèse-majesté au pays où l’on finira par inscrire la pratique du cordon sanitaire dans la Constitution.
En guise de représailles, des élus des partis traditionnels de gauche et du centre entendent mettre des bâtons dans les roues des organisateurs de la « big party » prévue fin juin pour célébrer l’indépendance, en présence du Secrétaire général de l’OTAN et d’une star planétaire pour ambiancer l’événement. Pour le député « Les Engagé-e-s » Ismaël Nuino, une telle manifestation est « inopportune ». Son coreligionnaire et ministre de la Mobilité, Jean-Luc Crucke, n’entend pas fermer l’espace aérien pour permettre aux F-35 de survoler la capitale belge. L’antiaméricanisme et antitrumpisme, dans ce qu’ils ont de plus bête, se portent bien.
Et dire que ce petit monde politique s’étonnera le jour où les Etats-Unis annonceront des représailles contre la Belgique – ceci dit, si Donald Trump ne veut plus du Groenland, peut-être peut-on lui suggérer de ramener Molenbeek dans le giron occidental ? En attendant, et plus sérieusement, Bill White vient d’annoncer des investissements en Belgique, tout en ne manquant pas de rappeler quelques principes élémentaires de l’économie : « Les entreprises fuient, il y a trop de règles. Aujourd’hui, l’Europe décroche à cause de la surréglementation. L’excès de règles étouffe le business. » Assurément, l’homme n’a rien d’un socialiste.
Pour conclure, en espérant que ceci me vaudra un carton d’invitation pour la cérémonie des 250 ans de l’indépendance, rappelons les liens qui unissent la Belgique et, plus largement, l’Europe avec les Etats-Unis : si l’on peut parfois s’agacer des ingérences, si l’on répugne aux anglicismes, le pays de l’Oncle Sam est et doit rester notre allié au sein de l’espace occidental.
Le vendredi 8 mai, le 10e marathon de Palestine a rassemblé plus de 13 000 participants, dont 1 000 étrangers, mobilisés simultanément dans la bande de Gaza et à Bethléem. Les grands médias nous prient de voir dans l’évènement un message fort et porteur d’espoir.
Il faudra un jour écrire l’histoire de cette époque malade où des peuples entiers furent transformés en accessoires moraux pour les consciences occidentales en ruine. Gaza en sera peut-être l’emblème le plus obscène. Non pas seulement à cause de la guerre, des morts, des décombres, des enfants hagards sous la poussière — toutes choses tragiquement réelles — mais à cause de cette immense industrie du mensonge qui les entoure, les exploite, les sanctifie et les déforme jusqu’à rendre le réel lui-même méconnaissable.
Avant la guerre, Gaza était devenue dans les salons européens, les universités décomposées, les rédactions en état de catéchisme militant, un « camp de concentration à ciel ouvert ». La formule était répétée avec la jouissance morbide des sociétés qui ne savent plus expier leur propre vide qu’en accusant ailleurs. Il fallait prononcer ces mots comme on fait un signe de croix idéologique. Ils dispensaient de penser. Ils transformaient instantanément Israël en Reich tropical, et le Palestinien en saint supplicié de la nouvelle religion humanitaire.
Or les camps de concentration, les vrais, l’Europe les avait connus. Elle en portait encore l’odeur dans ses caves, dans ses archives, dans ses charniers. Un camp de concentration n’est pas un territoire où l’on trouve des hôtels, des marchés noirs prospères, des administrations, des villas de chefs, des plages bondées certains jours, des trafics de luxe, des universités, des camps paramilitaires, des commerces, des cafés à chicha et jusqu’à un marathon international sponsorisé par les organisations humanitaires elles-mêmes.
Oui : un marathon.
Il y eut à Gaza des hommes qui couraient en short au bord de la mer pendant que l’Occident répétait qu’ils vivaient dans un camp de concentration. Image presque insoutenable tant elle révélait la nature du mensonge contemporain. Non que Gaza fût heureuse — seuls les imbéciles ou les propagandistes diraient cela — mais parce que la réalité était infiniment plus contradictoire que le récit liturgique imposé au monde.
Le Hamas le savait parfaitement. Le Hamas sait toujours tout de l’Occident avant que l’Occident ne sache quoi que ce soit de lui-même. Les islamistes ont compris avant nous que l’Europe était devenue incapable de regarder le réel sans le transformer en théâtre moral. Ils savent que l’Européen moderne n’aime plus la vérité : il aime sa propre émotion devant la souffrance. Il ne cherche pas à comprendre ; il cherche à se purifier.
Alors Gaza devint une hostie. Chaque ruine une relique. Chaque mort un argument. Chaque enfant ensanglanté une icône. Chaque décombres une accusation métaphysique contre Israël. Et pendant ce temps-là, les maîtres de Gaza vivaient sous terre, dans leurs tunnels de béton, royaume souterrain de cette religion de mort qui ne peut survivre qu’en sacrifiant les vivants.
Car le génie noir du totalitarisme islamiste est là : transformer son propre peuple en matière première symbolique. Le Hamas ne protège pas Gaza ; il l’utilise. Il ne sauve pas les Palestiniens ; il les consomme. Il brûle leur existence pour éclairer médiatiquement sa propre cause. Le 7 octobre fut l’apothéose de cette logique infernale. Ce jour-là, dans les kibboutz massacrés, parmi les corps éventrés, les jeunes femmes traînées comme trophées, les vieillards abattus, les enfants kidnappés, quelque chose apparut avec une clarté effroyable : le Hamas ne voulait pas seulement tuer des Juifs ; il voulait produire une scène. Une scène assez atroce pour provoquer la riposte israélienne qu’il attendait avec impatience. Il fallait du sang des deux côtés pour nourrir la machine symbolique mondiale. Les morts israéliens servaient à déclencher la guerre. Les morts palestiniens serviraient ensuite à gagner la guerre médiatique.
Tout était déjà contenu là.
Et l’Occident tomba dans le piège avec la docilité des vieillards séniles. Quelques semaines suffirent pour que les massacres initiaux s’effacent derrière les images de Gaza détruite. Le récit pouvait recommencer : le Palestinien redevenait innocence absolue ; le Juif redevenait puissance démoniaque. Mais le réel, parfois, revient comme un cadavre remontant à la surface.
Après la guerre, au milieu des discours apocalyptiques décrivant une population entière réduite à l’état de spectres faméliques, surgirent malgré tout des images embarrassantes : marchés relativement actifs ici ou là, trafics toujours vivants, groupes d’hommes vigoureux, scènes collectives, courses sportives improvisées, marathons de survie presque obscènes aux yeux des gardiens du récit officiel.
Ces images ne prouvaient rien contre la souffrance réelle de Gaza. Elles prouvaient seulement que le réel résiste toujours aux constructions idéologiques parfaites. Même dans les villes détruites, les hommes continuent parfois à courir, à rire, à vendre, à tricher, à désirer, à survivre. Sarajevo assiégée avait ses concerts. Beyrouth bombardée ses boîtes de nuit. Les peuples ne vivent jamais exactement comme les propagandes voudraient qu’ils vivent.
Mais précisément : le totalitarisme ne supporte pas les contradictions humaines. Il lui faut des silhouettes pures. Des victimes absolues. Des bourreaux absolus. Le Hamas a besoin d’une Gaza entièrement crucifiée parce que son pouvoir mondial repose sur cette crucifixion permanente. Plus Gaza souffre, plus la cause islamiste gagne en sacralité émotionnelle dans les consciences occidentales dévastées par la culpabilité, l’ennui et la haine de soi. Voilà le secret. Le mensonge islamiste ne consiste pas seulement à cacher des armes sous les écoles ou à transformer les hôpitaux en infrastructures militaires. Son mensonge suprême est plus profond : il consiste à faire croire qu’il est la voix des victimes alors qu’il vit de leur malheur.
Et l’Occident collabore à cette imposture parce qu’il préfère désormais les mythes au tragique réel. Penser réellement Gaza obligerait à reconnaître l’existence simultanée de plusieurs vérités incompatibles : la souffrance palestinienne, le fanatisme islamiste, la manipulation médiatique, la haine antijuive, les erreurs israéliennes, les calculs géopolitiques, la corruption arabe, la lâcheté européenne.
Trop complexe. Trop humain. Trop tragique. Alors on simplifie. On moralise. On accuse. Et pendant ce temps, dans les ruines de Gaza, les maîtres du désastre continuent de régner sur les morts qu’ils fabriquent eux-mêmes.
De gauche à droite, les militants Jean Sauvignon et Eva Morel (Quotaclimat) et la journaliste du Point Géraldine Woessner, à l'Assemblée nationale, le 26 mars 2026. Capture YouTube.
La Commission de Charles Alloncle n’a pas fini de nous en apprendre des vertes et des pas mûres! L’association écolo QuotaClimat, auditionnée lors de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, y est apparue pour ce qu’elle est: une organisation censoriale et policière au service d’une écologie politique imposée dans les médias publics. En cherchant à censurer les voix controversées dans le débat sur le changement climatique, elle se rend coupable d’une nouvelle sorte de «bien-pensance» et empêche la critique légitime de certaines dérives de cette écologie politique.
Tant d’informations capitales ont émergé des travaux parlementaires dirigés par Charles Alloncle, que celle-ci est un peu passée sous les radars. Pourtant, c’est peu de dire qu’Eva Morel et Jean Sauvignon, respectivement secrétaire générale et directeur data de l’association écologiste QuotaClimat, n’ont guère goûté la table ronde organisée le 26 mars dernier dans le cadre de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public et ayant pour objet l’information scientifique dans les médias, particulièrement dans les médias publics. Avant de rapporter ce qu’a révélé cette très instructive audition, retraçons la vie et l’œuvre de QuotaClimat.
Les climatosceptiques étroitement surveillés
Créée en 2022, cette association écologiste avait pour mission originelle d’inciter les médias audiovisuels à traiter assidûment les sujets écologiques autour du climat – elle comptait y imposer « un quota d’informations environnementales » représentant jusqu’à… 20 % de temps d’antenne. L’écologie politique affectionnant la surveillance, le contrôle et la remise sur le droit chemin des récalcitrants, l’association a rapidement décidé qu’il lui fallait de plus lutter contre ce qu’elle appelle « la désinformation environnementale dans les médias ». Elle a pour cela créé un “Observatoire des médias sur l’écologie” chargé de détecter les cas de « désinformation climatique » et de dénoncer les hérétiques à qui de droit, entre autres à l’Arcom auprès de laquelle elle a multiplié les saisines, avec quelques résultats : une amende de 20 000 euros pour CNews, une mise en demeure adressée à Sud Radio, une réprimande émise à l’encontre de Radio Classique.
Ce que QuotaClimat appelle « désinformation climatique » est en réalité tout ce qui n’entre pas dans le cadre politique des rapports du Giec, de l’écologie militante représentée par des activistes comme Camille Étienne, Claire Nouvian ou Sandrine Rousseau, des institutions publiques comme l’Ademe, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie réputée surtout pour avoir indiqué aux Français la fréquence à laquelle ils doivent, s’ils veulent sauver la planète, laver leurs slips, pantalons et autres pyjamas. L’association QuotaClimat veille à ce qu’il soit difficile, voire impossible de dénoncer les discours apocalyptiques menant à des décisions absurdes, inutiles et coûteuses, de remettre en cause les aides pharaoniques de l’État pour les énergies dites renouvelables, la rénovation énergétique ou l’achat de véhicules électriques, de critiquer les ZFE et toutes les décisions issues des instances bruxelloises sur la « décarbonation » mettant pourtant à mal notre agriculture et notre industrie, de valoriser l’énergie nucléaire, etc. L’association militante et policière refuse le débat et interdit que celui-ci puisse trouver une place dans l’espace médiatique. Tout ce qui s’oppose à son idéologie est qualifié de « climatosceptique ». Il est sous-entendu que les médias et les personnes qui ne gobent pas, entièrement et sans discuter, sa propagande, sont des suppôts de la droite conservatrice, voire de l’extrême droite.
Modeler le paysage informationnel
Cette association comprend dans ses rangs, à titre de caution scientifique, le mathématicien et chercheur au CNRS David Chavalarias qui initia HelloQuitteX, l’opération de migration des utilisateurs du réseau social X, jugé trop permissif, vers Bluesky ou Mastodon – ces gens-là aiment que la liberté d’expression des autres soit encadrée le plus étroitement possible afin que seule la divulgation de leurs messages doctrinaires soit permise. Sur le site de l’association, les méthodes de propagande sont étalées au grand jour: « Augmenter le temps médiatique dédié aux sujets environnementaux pour faciliter l’adhésion tout en médiatisant l’urgence. Visibiliser les personnes et organisations ayant entrepris des mesures de transition. Mettre en récit la transition pour lui permettre d’infuser dans nos perceptions quotidiennes. Modeler le paysage informationnel. » On ne saurait être plus clair. Radio France, qui fait partie des médias les plus perméables au dogme de cette écologie sectaire, a parfaitement intégré le concept propagandiste de celle-ci. Dans sa charte intitulée Le Tournant, la direction de la radio publique dit s’appuyer sur « un consensus scientifique international solide, documenté par le GIEC » et se tenir « résolument du côté de la science, en sortant du champ du débat la crise climatique son existence comme son origine humaine ». Or, ce consensus n’existe pas: « La controverse actuelle sur l’impact de l’homme sur le climat, bien que présentée comme un débat clos par les médias dominants, reste vivace dans certains cercles. L’opposition à ce qui est perçu comme un dogme scientifique persiste, alimentée par des arguments sérieux, mais freinée par l’inégalité des moyens et par des intérêts financiers qui soutiennent la position dominante », écrit l’ingénieur et docteur en Sciences appliquées Samuel Furfari, après avoir travaillé 36 ans à la direction générale de l’énergie de la Commission européenne, dans son dernier ouvrage[1]. L’ancien commissaire européen à l’environnement Carlo Ripa di Meana, qui est à l’origine de la première COP à Rio, a lui aussi déchanté au fil des années, des COP et des rapports du GIEC : « Je ne crois plus dans le dogme du réchauffement climatique causé par l’homme et, par conséquent, je ne crois plus à l’origine anthropique de l’effet de serre. Dès lors, je ne crois plus à la théorie qui en découle, propagée ces dernières années par le GIEC. […] De nombreuses études attestent que des changements climatiques beaucoup plus conséquents que les changements actuels ont eu lieu bien avant que l’homme puisse avoir un impact significatif sur l’écosystème. » Et de dénoncer les « positions douteuses » du GIEC résultant de « la pression de certains États et de certains secteurs industriels », en particulier du «lobby éolien, qui a fait son miel des subventions et des prix énergétiques politiquement imposés ». Des milliers de scientifiques, physiciens, climatologues, géologues, pensent peu ou prou la même chose – beaucoup se taisent pour ne pas nuire à leur carrière ; ceux qui osent aller à l’encontre de la doxa sont tout bonnement interdits d’expression dans les médias dominants. QuotaClimat veille à ce qu’aucun de ces réfractaires à l’idéologie climatique en vogue ne puisse prendre la parole dans les médias et n’hésite pas à multiplier les actions auprès de l’Arcom si nécessaire. Lors de son audition à la commission sur l’audiovisuel public, la co-fondatrice de QuotaClimat Eva Morel, friande de nombres magiques, a affirmé que France Info Radio est vingt-deux fois moins perméable à la désinformation climatique que… CNews, et que France Inter est trente fois moins perméable à la désinformation publique que… Sud Radio. Sur son site, elle se réjouit des réprimandes que l’Arcom a adressées à cette dernière à de multiples reprises. Rendez-vous compte: le physicien François Gervais a osé y affirmer qu’il y a « toujours eu des fluctuations du climat » ; le professeur en sciences économiques Rémy Prud’homme n’a pas hésité à y soutenir la thèse « selon laquelle le changement climatique serait une science “floue et douteuse” » ; l’essayiste Christian Gérondeau, quant à lui, a carrément affirmé qu’il y a déjà eu des températures élevées autour de l’an 1000 et que « cela n’était pas dû aux voitures diesel ». C’est également après une saisine de l’association auprès de l’Arcom – suite aux propos de l’économiste Philippe Herlin remettant en question le « réchauffement climatique anthropique » – que CNews a été sanctionnée d’une amende de 20 000 euros. Conclusion de la contrôleuse en chef : « Le climatosceptiscime n’est dès lors plus considéré comme une opinion, mais comme de la désinformation. » La censure institutionnalisée est affirmée sans détour. Le contrôle est constant. La police écologique veille 24 heures sur 24. Elle est payée pour ça. Mais au fait, qui finance QuotaClimat ?
L’association bénéficie de subsides provenant de la Fondation de France et d’argent public émanant des caisses du ministère de la Culture et de la communication, de l’Ademe et de… l’Arcom. Selon deux enquêtes menées, l’une par l’hebdomadaire Le Point, l’autre par la revue Transitions et Énergies, QuotaClimat aurait obtenu en deux ans plus de 800 000 euros de subventions, auxquels il faut ajouter les sommes versées par des acteurs financiers et industriels engagés dans la transition énergétique. Cette opération parasitaire de captage d’argent public et privé nécessite d’entretenir des rapports complaisants et intéressés avec les différentes institutions, parfois elles-mêmes superfétatoires et onéreuses, gravitant autour de l’écologie. La rédaction de Transitions et Énergies rappelle qu’en octobre 2025, QuotaClimat a organisé à l’Assemblée nationale un colloque sur la lutte contre « l’essor de la désinformation climatique » au cours duquel, dans une lénifiante atmosphère d’entre-soi, sont intervenus Agnès Pannier-Runacher, ex-ministre de la Transition écologique, Jean-François Soussana, président du Haut Conseil pour le climat, Bénédicte Lesage, membre du collège de… l’Arcom, et Lilia Saurin, secrétaire générale adjointe de… France Télévisions. Mme Pannier-Runacher elle-même a semblé gênée par les interventions autoritaires des représentants de l’association et a cru bon d’expliquer « qu’il est nécessaire de débattre du chemin pour mener la transition écologique » et que ce chemin « n’est pas unique ». Elle est, a-t-elle ajouté, « contre toutes les formes d’atteintes à la liberté de la presse. On ne peut pas définir une forme de bien-pensance ». C’est pourtant bien ce que font les militants de QuotaClimat.
Lors de la table ronde qui s’est tenue dans le cadre de la commission sur l’audiovisuel public, Géraldine Woessner, rédactrice en chef du pôle Environnement au Point et co-auteur d’un essai sur l’écologie politique[2], a dénoncé « l’idéologie de QuotaClimat [prenant] le pas sur la science » et, ce faisant, se livrant à ce que l’association ne cesse pourtant de dénoncer, à savoir la désinformation: « Lorsque QuotaClimat recense 529 cas de désinformation environnementale, certaines affirmations classées comme fausses relèvent pourtant de faits établis. Dire que le soutien public aux énergies renouvelables atteindra des dizaines de milliards d’euros n’est pas une fake news: la Cour des comptes l’a évalué récemment à 84 milliards d’euros. » Elle relève que l’écologie politique prescrite par des associations comme QuotaClimat a fait de la décroissance l’unique moyen de lutter contre le réchauffement climatique et qu’ainsi, dans les médias, « toute approche non décroissante devient suspecte : le nucléaire, les solutions technologiques, la méthanisation ou les retenues de substitution sont disqualifiées par principe, sans analyse contextuelle. Cette vision très radicale, participe elle‑même insidieusement à une forme de désinformation scientifique sur certaines antennes du service public ». Sachant les critiques qui sont adressées à cette association notoirement connue pour sa radicalité, le rapporteur Charles Alloncle s’étonne d’une réunion organisée à l’Élysée par le militant écologiste Benoît Faraco opportunément promu par le chef de l’État « ambassadeur chargé des négociations sur le changement climatique » (sic), ayant eu pour but « de positionner QuotaClimat comme organisation de référence dans la lutte contre la désinformation climatique dans les médias ». Le président de la commission Jérémie Patrier-Leitus note de son côté que « les représentants de QuotaClimat sont invités sur France Culture et France Inter » mais qu’en « écoutant ces émissions, comme Zoom Zoom Zen, [il n’a pas eu] le sentiment que le contradictoire était pleinement respecté, les points de vue semblant largement convergents ». C’est rien de le dire. Pourtant, l’Arcom n’a pas cru nécessaire de rappeler à l’ordre Radio France. Se pourrait-il que les liens que cette honorable institution a noués avec QuotaClimat aient brouillé son jugement ? Nous n’osons y croire…
[1] Samuel Furfari, La vérité sur les COP, trente ans d’illusions, 2025, éditions de L’Artilleur.
[2] Géraldine Woessner et Erwan Seznec, Les Illusionnistes – Climat, agriculture, nucléaire, OGM : enquête inédite sur les dérives de l’écologie politique, 2024, éditions Robert Laffont.
Si l’année 2025 a été marquée par des tensions entre la Chine et les Etats-Unis, notamment sur des questions commerciales (tarifs douaniers, exportations de terres rares et de puces…), Donald Trump est actuellement reçu à Pékin avec tous les honneurs par Xi Jinping.
Les deux chefs d’Etat ont intérêt à trouver un terrain d’entente concernant le commerce, le détroit d’Ormuz et – dans la mesure du possible – l’avenir de Taïwan. Certes il est difficile de croire qu’ils peuvent trouver un accord « win-win », mais ils doivent au moins trouver un accord « no lose-no lose » où chacun garde la face et sans que le côté potentiellement antagoniste de leurs relations éclate au grand jour.
Les deux parties ont intérêt à rouvrir le détroit d’Ormuz: Trump, parce que la crise économique et la guerre déplaisent à ses électeurs; Xi, parce que les clients de la Chine disposent de moins d’argent pour acheter les produits chinois, et les exportations représentent la seule source de croissance pour son pays. Ni Trump ni Xi n’ont les coudées totalement franches dans cette négociation. Jusqu’à présent, M. Trump a surtout eu recours à la menace des tarifs douaniers, mais la justice américaine cherche à le brider dans ce domaine. Pour M. Xi, l’immixtion du Parti communiste dans les affaires économiques est en partie responsable de la croissance comparativement terne de la Chine, et, ayant arrêté son chef d’état-major et plusieurs généraux, il est pour le moment mal placé pour intervenir militairement à Taïwan.
L’Europe est non seulement absente de ces discussions, mais semble avoir du mal à exister sur le plan diplomatique dans la crise actuelle. Pourtant, le Vieux continent n’est pas du tout impuissant. Son soutien à l’Ukraine permet à cette dernière, et de résister à l’agression russe, et à développer de nouvelles technologies militaires qui feront d’elle une puissance avec laquelle il faudra compter dans l’avenir. Volodymyr Zelensky vient de réaliser une tournée des pays du Golfe pour leur vendre les nouveaux armements ukrainiens à l’heure où ces pays cherchent désespérément à se protéger à d’autres agressions iraniennes.
Il se peut bien que le centre de gravité de l’Europe commence à se déplacer vers l’est avec la montée en puissance de l’Ukraine et de la Pologne, jointe à un réarmement allemand.
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