Après six mois durant lesquels l’audiovisuel public est passé sur le grill de la commission parlementaire, Stéphane Sitbon-Gomez est en position de combat. Si le directeur des antennes et des programmes de France Télévisions reconnaît certains manquements à la neutralité et promet une gestion plus rigoureuse des deniers publics, il récuse certains reproches qu’il estime calomnieux ou orientés. Et se dit fier du travail accompli malgré la pression des « extrêmes » et la tempête Alloncle.
Causeur. Depuis quelques jours, le Festival de Cannes, dont France Télévisions est le principal partenaire audiovisuel, bat son plein. Et, comme chaque année, vous y êtes présent avec les autres chapeaux à plume du groupe. Pas trop dur ?
Stéphane Sitbon-Gomez. C’est le plus grand festival de cinéma au monde et tous ceux qui aiment la France devraient être fiers qu’elle en soit l’écrin. Quand on aime le cinéma, il n’est jamais dur d’être là.
Vous voyez des films ?
Un par jour, c’est ma règle. Plus 20 films soutenus par France Télévisions sont sélectionnés cette année. Le reste du temps, je tiens des réunions à la chaîne avec des producteurs, des dirigeants de studios et des financeurs du cinéma. Cannes est le rendez-vous annuel le plus important du métier.
Cannes, c’est aussi la vie de palace. Enfin peut-être moins maintenant, puisque vous venez de réduire sacrément la voilure en imposant à vos équipes sur place une limite de 500 euros par nuitée. Rassurez-nous, vous n’êtes pas au camping du coin ? Sérieusement, cette sobriété est-elle une conséquence de la commission Alloncle ?
Ces attaques avaient pour but essentiel de décrédibiliser notre partenariat. En se focalisant sur cinq chambres d’hôtel payées sans argent public, on voulait salir notre travail. On a donc parfaitement compris la demande d’exemplarité, mais on a en revanche moins bien compris la remise en cause de notre partenariat avec le Festival.
Charles Alloncle veut vous empêcher d’aller à Cannes ?
Depuis que nous en sommes le diffuseur officiel, nous rendons la quinzaine cannoise accessible à tout le monde, c’est un Français sur deux qui la regarde et pas juste celles et ceux qui ont les moyens de s’offrir le séjour ou de se payer un abonnement à Canal Plus. Cela ne plaît pas à Vincent Bolloré, qui a prétendu de façon assez insultante lors de son audition que nous sommes présents sur le Festival juste « parce que c’est sympa ». Alors que si nous nous rendons chaque année sur la Croisette avec d’importants moyens de retransmission, c’est pour démocratiser un événement phare de la vie culturelle française, qui fait rayonner notre pays dans le monde entier.
Autre mesure d’austérité : il paraît que vous ne payez plus le taxi aux invités qui viennent sur vos plateaux à Paris. Est-ce en économisant ces quelques bouts de chandelle que vous sauverez l’audiovisuel public ?
Il n’y a pas de petites économies. Pour être précis, on va garder les taxis, mais uniquement entre 22 et 6 heures du matin pour ceux qui travaillent sur ces horaires-là. Mais les économies réalisées le reste du temps ne sont pas de l’ordre du bout de chandelle. D’ailleurs aucune économie n’est à négliger quand on gère une boîte de 9 000 salariés, qui bénéficie de 2,45 milliards d’euros de dotations publiques. Depuis que Delphine Ernotte-Cunci préside France Télévisions, nous avons fait décroître les coûts annuels de fonctionnement de 400 millions d’euros.
« Charles Alloncle a passé six mois à diffamer, mais il n’a rien prouvé. Au contraire, France Télévisions a joué le jeu de la transparence. »
Après moult péripéties, le rapport a été adopté de justesse. Est-ce une défaite pour France Télévisions ? Comptez-vous vous inspirer de certaines recommandations ?
Tout au long de la commission, nous n’avons cessé de respecter le Parlement et de répondre aux nombreuses sollicitations du rapporteur. Les Français pourront juger sur pièces. Ce rapport exprime visiblement sa volonté de destruction de l’audiovisuel public, assaisonnée avec les rumeurs les plus douteuses. Charles Alloncle a passé six mois à diffamer, mais il n’a rien prouvé. Au contraire, France Télévisions a joué le jeu de la transparence.
À notre connaissance, le rapport Alloncle suggère de fusionner certaines chaînes pour fermer certains canaux et réaliser un milliard d’économies. Est-ce une piste à explorer ? En dehors des taxis et des hôtels, que comptez-vous changer dans votre gestion ?
Ce que propose Charles Alloncle, c’est une privatisation rampante. Ses mesures divulguées dans la presse sont originales, car c’est la première fois qu’un député propose de supprimer dans le service public ce que préfèrent les Français : France 5, la chaîne du savoir et de la connaissance ; le sport qui réunit tous les Français, la culture et la jeunesse. Pour économiser un milliard d’euros, Charles Alloncle propose simplement de réduire à néant le supplément d’âme du service public. Si on l’écoute, demain on fera TF1 en moins bien.
Vous pourriez déjà faire des économies sur la fabrication des reportages. Quand vos concurrents du privé sont seuls avec leur téléphone et leur couteau, vous mobilisez trois ou quatre personnes pour fabriquer un sujet.
Je ne vous dirai jamais qu’on est parfaits. Mais grâce aux réformes engagées par Delphine Ernotte-Cunci et au déploiement des nouveaux outils numériques, on a beaucoup réduit les effectifs depuis quelques années. Quelle autre entreprise publique, administration ou collectivité coûte aujourd’hui près de 20% de moins aux Français qu’il y a 10 ans ? C’est une transformation de longue haleine, toujours en cours.
Pourquoi est-ce si long ?
Parce qu’il faut composer avec le poids de l’histoire. Le secteur des médias va vite, et je trouve que France Télévisions va plus vite que les autres. En quelques années, nous sommes devenus le premier média numérique, regardé par 40 millions de Français tous les mois. Et nous sommes aussi un modèle de transformation numérique pour beaucoup de gens en Europe.
Le poids de l’histoire, c’est le nom poli que vous donnez aux syndicats ?
Non, c’est l’héritage d’une structure dont les origines remontent à l’après-guerre, alors que BFM TV s’est créée il y a seulement vingt ans, avec les moyens du bord et la technologie du moment.
Il y a ou il y avait un autre « poids de l’histoire » à France Télévisions : celui de « l’homme blanc de plus de 50 ans », dont parlait votre présidente lorsqu’elle a pris ses fonctions en 2015, en trouvant qu’il y en avait trop !
Cette phrase doit être replacée dans son contexte. Elle dit, en 2015, « on a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans, il faut que ça change ». Elle est prononcée dix ans après les émeutes de 2005, à la suite desquelles tout le monde, Chirac en tête, a déploré le retard de l’audiovisuel public en matière de diversité. Delphine Ernotte-Cunci a en somme fait ce que sa tutelle lui demandait – et qui est écrit dans le cahier des charges du groupe.
On a le droit de penser que vous appliquez ce cahier des charges de façon très idéologique…
Vous en avez le droit bien sûr. La différence que j’ai avec nos détracteurs, c’est que je pense que vous avez le droit de penser ce que vous voulez. Mais nous sommes une chaîne populaire, notre vocation, c’est de ressembler à toutes celles et ceux qui nous regardent.

Merci pour votre leçon de tolérance. Mais qui est le mastodonte ici ? Qui donne la parole chaque jour au même duo d’éditorialistes maison ? Il est assez sidérant que Patrick Cohen et Nathalie Saint-Cricq, au demeurant très honorables mais tous deux sur une même ligne de centre gauche, soient les seuls à donner leur avis politique ès qualité de collaborateurs du service public. Pourquoi n’y a-t-il pas aussi des éditorialistes et intervenants réguliers d’extrême gauche, de droite et même de ce que vous appelez l’extrême droite ?
Qui a lancé la carrière d’Éric Zemmour ?
C’était il y a un siècle ! Aujourd’hui, on le cherche, votre Éric Zemmour…
J’entends ce que vous dites. Et je vais commencer par un petit rappel sur Patrick Cohen, qui pendant très longtemps a participé à l’émission « C à vous » sans faire d’éditorial. Son rôle a changé en 2020 à l’apparition du Covid. Face aux fake news qui proliféraient sur le Web, il nous a semblé utile qu’une voix bien identifiée et fiable telle que la sienne se fasse entendre sur nos antennes pour lutter contre la désinformation.
Ôtez-nous d’un doute, l’épidémie est finie ? Ou un changement intervenu en 2020 est déjà couvert par le poids de l’histoire ?
On se pose des questions, comme tous les médias audiovisuels d’ailleurs, au sujet de la présence d’éditorialistes sur nos chaînes. On a deux options sur la table. Soit on considère, comme vous, qu’il faut beaucoup d’éditorialistes, proposant une pluralité de points de vue. Soit on considère que, dans la société du commentaire où nous sommes, cela est superflu et on arrête. Ce serait notre manière d’être un média populaire, mais différent. Voilà le débat qu’on a entre nous, et qui n’est pas encore tranché.
Diriez-vous, comme Laurence Bloch, Adèle Van Reeth et Sibyle Veil au sujet de Radio France, que France Télévisions est un média progressiste ?
Non, et cela pour deux raisons. D’abord parce que notre mission est d’être impartiaux, quitte parfois à avoir l’air un peu tièdes. Ensuite parce que nous vivons, à la faveur du Web, une nouvelle ère qui ressemble un peu au XIXe siècle, c’est-à-dire à l’époque où il y avait surtout une presse d’opinion. Dans ce contexte, nous devons plus que jamais veiller, à rebours de l’agora numérique, à n’exclure personne, à n’écarter aucune parole ni aucun point de vue.
Si vous voulez n’exclure personne, pourquoi ne pas proposer une émission comme celle de Frédéric Taddeï, qui recevait des personnalités qu’on ne voit plus sur vos chaînes comme Houria Bouteldja, Gilles-William Goldnadel et Alain Soral ?
Nous estimons que les temps ont changé, que les réseaux sociaux à présent hystérisent en permanence le débat public et que ce n’est pas notre boulot d’enflammer la polémique. On doit aborder tous les débats, mais pas encourager à l’affrontement.
Vous l’enflammez avec des émissions honteusement partiales comme ce récent « C ce soir » sur l’affaire Grasset, où tout le monde était contre Vincent Bolloré, certains intervenants n’hésitant pas, comme Éric Fottorino, à le comparer à un nazi.
Je suis d’accord, cette programmation n’était pas assez équilibrée. Je l’ai indiqué dès le lendemain au producteur qui, pour sa défense, m’a indiqué avoir eu du mal à trouver un écrivain qui soutienne Vincent Bolloré.
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C’est une blague ? La prochaine fois, dites-lui de nous appeler ! Du reste, ce n’était pas la première fois que ce plateau manquait de pluralisme. On ne compte plus les « C à vous » sur le féminisme où personne ne critique MeToo. Ni ceux sur l’Amérique où le débat est de savoir si Trump est fasciste ou fou. Remarquez, après avoir regardé de telles émissions, on comprend mieux pourquoi il a été élu.
Vous caricaturez. « C ce soir » est une émission qui fait très attention au pluralisme. On y invite régulièrement des gens comme Eugénie Bastié, Marie Dosé, qui critiquent largement le point de vue des féministes, ou Dominique Reynié et Nathan Devers, qui ne sont pas des gauchistes. Et Arthur Chevallier, du Point, y intervient toutes les semaines. « C ce soir » a remis le débat d’idées à la télé.
Les noms, principalement de droite libérale, que vous citez sont effectivement une preuve de votre ouverture d’esprit. Mais le courant de pensée national-populiste n’en demeure pas moins réduit à la portion congrue. Ce reproche apparaît en filigrane dans beaucoup de questions posées par Charles Alloncle durant les auditions de sa commission parlementaire.
Ses reproches n’apparaissaient pas seulement en filigrane, ils étaient explicites et c’en était d’autant plus choquant. Pour la première fois dans l’histoire de notre République, des journalistes ont dû rendre des comptes à des politiques sur le contenu éditorial de leur travail. Jamais l’indépendance des journalistes n’avait connu une telle mise en cause dans notre pays. C’est peut-être un avant-goût.
Vous charriez ! Un avant-goût de quoi ? Répondre à des élus du peuple qui n’ont d’autre pouvoir que celui d’enquêter, ce n’est pas le Goulag. La commission Alloncle ne vous impose rien, si ce n’est de dire la vérité. Les journalistes ne sont pas un clergé protégé par on ne sait quelle infaillibilité de toute critique.
Il y a une différence entre la critique et la tutelle politique. Ça s’appelle l’indépendance.
Mais n’y a-t-il pas une tutelle politique, qui ne dit pas son nom, à France Télévisions ? La Macronie ne passe-t-elle jamais l’ombre d’un coup de fil ?
Non, il n’y a pas de coup de fil, c’est un fantasme.
Retrouvez la suite dans l’exemplaire papier, et demain sur le site de Causeur.




