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Le chercheur et le réel

Il n'est pas forcément raisonnable d'écouter les scientifiques en dehors de leur domaine d'expertise


Le chercheur et le réel
Le biologiste français Olivier Hamant. DR.

Notre ami Thomas Lepeltier vient de publier dans Le Point une assez sévère critique du biologiste Olivier Hamant. Celui-ci transpose ses observations botaniques en système politique et « charge » évidemment le capitalisme. Si les scientifiques peuvent être des génies dans leurs laboratoires, l’histoire démontre qu’ils sont souvent un danger en dehors.


Le Point nous livre une analyse fort pertinente des dégâts qu’un gourou scientifique est susceptible d’occasionner. Le journal reconnaît volontiers à Olivier Hamant la solidité de son socle biologique : le vivant, en effet, n’optimise pas : il « gaspille », maintient des redondances et tolère l’imprécision. C’est précisément ce qui le rend durable. Cette approche est à la fois stimulante et intéressante. Mais Le Point révèle ensuite l’imposture.

En transposant l’opposition performance/robustesse en « clef de lecture » du réel — du Covid à Trump, de la crise bancaire au dérèglement climatique —, M. Hamant transforme une observation botanique en système idéologique total, voire totalitaire.  L’hebdomadaire relève l’affabulation centrale : le « monde fluctuant » qu’il semble découvrir aujourd’hui a toujours existé. Pis encore, ses préconisations telles que la promotion de la lenteur, et la méfiance envers l’innovation ne conduiraient pas à la résilience espérée mais ne pourraient conduire qu’à « une économie de la pénurie ». Un biologiste remarquable, conclut le journal, qui confond son microscope avec une boussole pour la civilisation. Bref, encore un « chercheur » qui accommode le monde à la sempiternelle sauce verte décidément très à la mode. Il en profite au passage pour détruire le capitalisme aussi implicitement qu’insidieusement. Mais soyons juste, M. Hamant n’est pas le premier à se fourvoyer. Il est l’aboutissement d’une longue lignée de savants prestigieux. Lorsqu’un chercheur sort de son laboratoire empli d’éprouvettes pour découvrir le monde réel, ça conduit presque immanquablement à la catastrophe.

Rendons d’abord justice à ses illustres prédécesseurs

Darwin a passé vingt ans à peser chaque mot de L’Origine des espèces avant de le publier. Alexis Carrel a révolutionné la chirurgie vasculaire, ce qui lui a valu le Nobel de médecine en 1912. Buffon a consacré quarante ans à une Histoire naturelle en quarante-quatre volumes qui reste un monument encyclopédique.

Ces hommes n’ont pas usurpé leur gloire. Cependant, cette gloire a commencé à devenir dangereuse au moment où eux ou leurs émules ont estimé précisément qu’elle leur conférait une légitimité supplémentaire : celle de réformer la société humaine selon les lois découvertes dans la nature. Leur génie se transforme alors en péril.

Le prestige n’est pas un Ausweis

La logique est toujours la même, celle de l’argumentum ad verecundiam. Jouissant d’un prestige dans un domaine, le chercheur transfère ce capital de crédibilité à un autre. Le biologiste s’improvise sociologue, l’embryologiste prophète politique, le chirurgien eugéniste.

Le génial Buffon, forgea le concept de « dégénérescence » pour décrire les variations des espèces transplantées hors de leur milieu. Ce concept est pertinent en zoologie. Est-il pour autant transposable aux populations humaines ? Ceci a produit la théorie de la hiérarchie raciale à la base de la justification scientifique de deux siècles de colonialisme.

Lamarck avait eu l’intuition de l’évolution. La catastrophe vint un siècle plus tard, quand Lyssenko s’empara de ses théories et conclut que la génétique mendélienne était une « imposture bourgeoise ». Staline fut convaincu. Résultat : la biologie soviétique fut détruite, les vrais scientifiques fusillés ou envoyés au Goulag, les récoltes s’effondrèrent et la famine tua des millions de paysans.

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Même s’il n’est pas à l’origine du « darwinisme social », les théories de Darwin servirent de justification à l’eugénisme selon le principe : « Si la nature sélectionne, alors guidons la sélection pour améliorer la race ». Ce programme fut adopté comme politique d’État avec des stérilisations forcées et à l’euthanasie. [1]

L’ouvrage de Carrel, L’Homme, cet inconnu (1935) s’est vendu à 1,5 million d’exemplaires en France seule. Une partie du livre est une vulgarisation médicale respectable. L’autre partie évoque la création d’ « établissements euthanasiques pourvus de gaz appropriés » pour éliminer criminels, aliénés et inadaptés. La suite a prouvé que ces analyses n’étaient pas tombées dans des oreilles de sourds.

Le scénario est donc parfaitement répétitif

Le biologiste part d’une observation rigoureuse lui permettant de démontrer des concepts intéressants. Il extrait donc un principe général tel que la sélection, la dégénérescence, la robustesse. Il l’applique ensuite à la société humaine sans s’interroger sur ce qui distingue une cellule d’un citoyen, un méristème d’un parlement ou les hormones des médias. Il extrapole à la vie réelle de nos sociétés des notions qui ne devraient rester circonscrites qu’à son domaine d’étude. Ce phénomène est décrit comme le sophisme naturaliste, formalisé par G.E. Moore voici plus d’un siècle[2] : on ne peut extrapoler à des propositions normatives des propositions descriptives.

Certes, extrapoler par exemple la biologie à l’économie pourrait offrir des perspectives des plus intéressantes. Ainsi,

  • Pour le système bancaire :

L’écureuil enterre des milliers de glands à l’automne et en abandonne une partie significative. Les études prouvent que 25% de ses réserves sont ainsi oubliées. Ce « gaspillage » est précisément à l’origine de la régénération forestière : les glands oubliés deviennent des chênes. Il est donc tentant d’imposer ce modèle éprouvé aux banques. Si elles abandonnaient délibérément 25 % des prêts qu’elles accordent, l’économie s’en trouverait grandement régénérée…

  • L’équilibre des caisses de retraite :

Après l’accouplement, la femelle veuve noire consomme fréquemment le mâle, celui-ci n’ayant plus d’usage. Étendre cette philosophie aux travailleurs devenus inutiles car parvenus à l’âge de la retraite en les euthanasiant réglerait élégamment le problème du financement de celles-ci et, plus généralement, rendrait inutile l’actuel débat sur la fin de vie…

Ces exemples le démontrent bien : ce que la nature est ne dicte en aucune façon ce que la société doit être. Par exemple, s’il est exact que la photosynthèse gaspille 99% de l’énergie solaire, ceci n’implique aucunement que nos économies doivent gaspiller autant de ressources.

« Comparaison n’est pas raison » dit la sagesse populaire. C’est résumer en six mots ce que Moore mit toute une vie à démontrer et qu’Hamant s’obstine encore à ignorer. Analyser le vivant de surcroît, c’est oublier un peu vite que 99,9 % des espèces ont disparu depuis la création de la vie sur Terre.[3] La robustesse admirée dans la Nature n’est en fait que l’ultime produit d’un mécanisme impitoyable dominé par l’extinction. Transposer cette leçon à la société supposerait d’accepter la disparition des peuples « non adaptés ». Tout humaniste normalement constitué appréciera.

L’argument d’autorité ne confère donc aucune légitimité réelle à qui sort de son domaine. Pis, il confère une capacité de nuisance d’autant plus grande que l’autorité est importante. Alors, la prochaine fois qu’un biologiste éminent vous expliquera comment organiser notre démocratie selon les leçons du méristème, souvenez-vous de Lyssenko. Et gardez prudemment vos distances.


[1] Stérilisations forcées: 65 000 aux États-Unis (entre 1907 et 1963), 63 000 en Suède social-démocrate (entre 1935 et 1941). L’euthanasie a été industrialisée par le programme Aktion T4 du régime nazi.

[2] Principia Ethica, Cambridge university Press- 1903.

[3]Etudes sur la mort 2003, numéro 124 : Mort biologique, mort cosmique. Janvier 2024. L’esprit du temps



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