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Peut-on critiquer « L’Abandon » ?

L'analyse de l'ancien prof de philo de Trappes Didier Lemaire


Peut-on critiquer « L’Abandon » ?
Didier Lemaire © Céline Nieszawe

Entre hommage commémoratif et reconstitution pudique, le film interroge : la France a-t-elle vraiment tiré les leçons de son étrange défaite face à l’islamisme ?


La presse, dans son ensemble, reconnaît au film de Vincent Garenq des qualités indéniables. Elle souligne la sobriété de sa mise en scène, la rigueur de la reconstitution des faits, tels qu’ils ont été établis lors du procès, sa force pédagogique, son intensité dramatique sans artifice et surtout, une incarnation juste des différents protagonistes de l’histoire. Le film bouleverse tout en restant à distance du voyeurisme. Il se garde enfin de toute passion accusatoire.

Bon démarrage dans les salles, bon accueil à Cannes

Applaudi à Cannes, L’Abandon présente également une dimension commémorative. Celle-ci déroge à l’intention proclamée dans le carton d’ouverture de s’en tenir « fidèlement » aux évènements. Dès la première séquence, où l’on voit le professeur sortir du collège pour courir vers son destin, Samuel Paty se parle à lui-même. Il se dit, en voix off, qu’il va « entrer dans les livres d’histoire ». 

Le film se referme dans l’imaginaire lorsque, dans le hall du collège, la photo de l’acteur incarnant le professeur s’efface derrière celle de Samuel Paty. Cette dimension commémorative, lyrique, si elle peut paraître un peu maladroite sur un plan cinématographique, n’annule pas le geste initial du réalisateur mais l’encadre, comme s’il fallait concéder que la reconstitution du réel n’est pas une fin en soi. 

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Le réalisateur pouvait-il décemment ne pas rendre hommage au professeur qui, de façon vivante et humaine, s’efforçait dans ses cours de réaliser l’idéal républicain d’une école pour tous, d’une école dont la mission première serait d’instruire et de développer le jugement des élèves afin de les rendre libres et de les préparer à devenir des citoyens – une mission qui, disons-le d’emblée, ne correspond plus du tout à la réalité de notre école ?

Antoine Reinartz interprète le professeur Samuel Paty © Guy Ferrandis / UGC

Pour toute critique, comme on pouvait s’y attendre, certains ont entonné contre ce film les habituels procès d’intention, ceux-là mêmes qui ont contribué à l’abandon du professeur : le film ferait le jeu de l’extrême droite, voire serait « stigmatisant ». Un propos inique qui vise à salir la mémoire de Samuel Paty, comme s’il était besoin de le tuer une seconde fois. 

Il faut dire que les islamistes, qu’ils soient de simples instigateurs d’une sécession communautaire, des entrepreneurs de colère ou des terroristes, ont trouvé au sein de la petite bourgeoisie intellectuelle qui se prétend « antiraciste » leurs collaborateurs les plus serviles. À l’époque de la montée d’un autre totalitarisme en Europe, c’étaient les mêmes qui, sous couvert de « pacifisme », finirent par troquer leur bonne conscience contre des avantages en nature.

Paralysie idéologique

Si L’Abandon expose donc l’enchaînement implacable des faits, le comment, il reste cependant en retrait sur le pourquoi. Or, peut-on expliquer les faits par les faits ? Certes, certains faits peuvent en déclencher d’autres, comme on le voit très bien dans le film. Mais les faits résultent aussi de représentations, de choix, d’intentions. Aucun historien ne peut mettre de côté la subjectivité pour expliquer les faits. 

En l’occurrence, ici, outre l’inconscience, la peur et l’idéologie collaborationniste, c’est la crainte d’être perçu comme « raciste » ou « islamophobe » qui explique en grande partie la paralysie des enseignants au sein du collège. Sans elle, ces derniers se seraient inquiétés des menaces portant sur la vie de leur collègue. Ils auraient fait corps avec lui. Ils n’auraient sans doute pas accepté comme allant de soi certaines décisions de la direction : accepter dans son bureau un imam qu’elle ne devait normalement pas recevoir dans ce cadre et imputer au professeur un « incident grave », faisant de lui un potentiel coupable.

On ne sait plus très bien, à la fin du film, qui, au juste, a abandonné Samuel Paty. Il n’est d’ailleurs plus question que d’un « sentiment d’abandon ». S’il n’y a que des exécutants et jamais des décisionnaires, alors, en effet, personne n’a vraiment abandonné le professeur. Pourtant, il faut rappeler qu’un procès en responsabilité contre l’État est en cours, engagé par Maître Chaix au nom de Mickaëlle Paty. 

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Tôt ou tard, il faudra bien poser ces questions : pourquoi la rectrice n’a-t-elle pas démenti les mensonges contre le professeur ? Pourquoi a-t-elle contribué à confirmer la rumeur par les accusations portées contre lui par le référent laïcité ? Pourquoi les ministres de l’Intérieur et de l’Éducation nationale n’ont-ils pas octroyé une protection policière au professeur ? Il est un peu trop facile de se cacher derrière un « engrenage », comme on le répète à l’envi, pour expliquer l’assassinat de Samuel Paty. L’engrenage a bon dos pour occulter des choix ou l’incapacité à prendre en compte le réel et à agir. Faut-il rappeler que Daech a déclaré son intention de s’attaquer aux enseignants français dès 2016 ?

Quelques mois après que la France se soit enfoncée dans le déni et que nos généraux, faute d’avoir anticipé les conditions de la guerre moderne, aient mené notre armée au désastre, Marc Bloch écrivait dans L’Étrange défaite : « Quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe fut l’incapacité du commandement »

En évitant de remonter la chaîne hiérarchique pour pointer la cause directe de l’assassinat de Samuel Paty, on peut se demander si le film de Vincent Garenq, malgré toutes ses qualités, ne laisse pas dans l’ombre une partie du réel. Peut-on écarter la question de la responsabilité politique dans cette étrange défaite face à la haine islamiste ?

Petite Philosophie de la nation

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Didier Lemaire a enseigné la philosophie à Trappes, dans les Yvelines, pendant près de vingt ans. Après avoir dénoncé l’islamisation de la ville, il a publié aux éditions Robert Laffont "Lettre d’un hussard de la République" et fondé l’association Défense des serviteurs de la République.

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