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La vie est ailleurs

Daphnée Z. Breytenbach, « Mon pays qui n’existe plus », Grasset, 2026


La vie est ailleurs
La journaliste Daphnée Breytenbach © JF PAGA

Daphnée Z. Breytenbach vient de publier Mon pays n’existe pas. C’est son premier roman, une réussite.


Les personnages de Daphnée Z. Breytenbach sont puissants, son intrigue est originale, le style efficace, morandien, le Morand des Nuits. On referme le livre, il reste quelque chose, comme un parfum qui résiste à l’air du temps.

La narratrice, Maria, est née en Yougoslavie, « un pays qui n’existe plus ». Elle est arrivée enfant à Paris avec sa mère. Depuis elle essaie de passer inaperçue, mais son regard la trahit, toujours aux aguets. Son accent s’efface, les racines n’existent plus, c’est pire que l’exil. Une phrase de Kundera me revient : « L’exil, ce n’est pas être arraché. C’est s’effacer doucement. C’est vivre ailleurs pendant que votre vie d’avant continue sans vous, jusqu’à ce que plus personne ne vous y attende. » (L’ignorance)

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Avec Maria, c’est l’impossible retour puisque l’Histoire a rayé la Yougoslavie. C’est au-delà de l’exil. Et pourtant, elle se souvient d’un éclat de l’été 1990 : « La ville s’étirait paresseusement au confluent du Danube et de la Save. Le regard de Belgrade était tourné vers l’Occident, mais son cœur était embourbé dans les soubresauts du passé. » Le récit avance, avec des retours en arrière. Les fragments forment un puzzle qui révèle une histoire d’amour entre Maria et Florent, un comédien de 34 ans. L’homme est roux, solide, venu de sa province viticole pour triompher sur les planches parisiennes. C’est dur, cependant, les cachets sont rares, ils payent à peine le loyer. Mais la passion abolit les écueils. C’est le déracinement qui les réunit. Maria, la fille aux cheveux jais, a du caractère. Dans l’incipit, elle affronte sa mère et elle affirme : « Je ne veux pas comprendre. » Comme la rebelle Antigone. La mère a menti à Maria. Son père n’est pas celui qu’elle croit. Daphnée Z. Breytenbach écrit : « Les arbres sans racines ne survivent pas longtemps. » Transmission falsifiée et douleur d’un exil définitif ont vieilli prématurément le visage slave de Maria. Dans la glace, elle voit une inconnue que la lassitude accable. On songe ici au « visage détruit » décrit dans la deuxième page de L’Amant, par Duras ; Duras citée en exergue du roman.

La liaison entre Maria et Florent est faite de sensualité et de doute, voire de crispation. Les deux amants en veulent trop, à la différence de leur génération plus modérée – l’exubérance de Mozart a toujours exaspéré Salieri. Les corps réclament leur dû, et la liberté de Florent finit par montrer les crocs. Maria est cependant subjuguée par le comédien lorsqu’il monte sur scène. Son corps, justement, en dit davantage que les mots. La jeune romancière cite alors Aristote : « Un être se jauge au plaisir qu’il prend à l’acte. »

L’amour vaut bien le souvenir d’un pays qui n’existe plus.

Daphnée Z. Breytenbach, Mon pays qui n’existe plus, Grasset, 192 pages.

Mon pays n'existe pas: premier roman

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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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