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Bienvenue dans l’après littérature

Derrière la bataille culturelle, les ruines de la littérature...


Bienvenue dans l’après littérature
L’affaire Grasset s’est transformée en croisade anti-Bolloré. © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Contrat déchiré en direct, convocation du IIIe Reich, « clause de conscience » suicidaire pour l’édition: la croisade anti-Bolloré orchestrée en réaction au limogeage d’Olivier Nora a réactivé le grand-guignol antifasciste. Mais alors que la République des lettres s’efface au profit du royaume des écrans, cette agitation de salon est aussi le chant du cygne d’un monde littéraire qui avait de grands défauts et quelques charmes.


D’accord, le limogeage d’Olivier Nora, Marie s’en tamponne le coquillard. Marie, qui ne sait pas comment remplir son réservoir et son frigo, ne connaît pas les chapeaux à plume de la République des Lettres. Elle se fiche totalement des portes claquées dans les bureaux vieillots de Saint-Germain-des-Prés, des conjurations nouées dans les cafés branchés et des insurrections préparées sur des boucles WhatsApp. Et puis, comme le confie un écrivain rigolard, vachard et prudemment anonyme, à la fin, le résultat de tout ce bruit, c’est que Vanessa Springora changera d’éditeur. Un séisme, vous dis-je.

Et pourtant, Marie est peut-être plus concernée qu’elle le croit par ce que Vincent Bolloré voudrait réduire à la révolte d’une « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous ». Dans le ciel des idées, il y a souvent, sinon toujours, des intérêts et des connivences, car même le plus génial des écrivains a des besoins matériels et des amis. Au-delà de la « bande à Nora » et du sixième arrondissement, au-delà des ridicules mobilisations de salon, quelque chose de plus profond et mélancolique se joue peut-être dans cette drôle d’affaire Grasset : le chant du cygne d’un monde qui avait bien des défauts, mais où l’on prenait l’écrit et les idées au sérieux. Marcel Gauchet ne dissimule pas son désenchantement : « Le phénomène de fond, c’est l’effondrement intellectuel du monde occidental et, parallèlement, le déclin de l’écrit, comme discipline tendue vers la recherche des formes et du plaisir. » La fin de la graphosphère, pour reprendre le mot de Régis Debray. « La France était le pays où la parution d’un livre de sciences humaines faisait événement », se rappelle un éditeur à l’ancienne. On pouvait y abattre un homme à coups de plume et le camp progressiste ne s’en est pas privé, décrétant infréquentable tout auteur ayant l’outrecuidance de ne pas épouser sa vision antifasciste et antiraciste du monde. N’empêche, pour abattre l’adversaire, il fallait argumenter, réfuter, donc se donner la peine de le lire. Dans le monde où grandissent les enfants de Marie, pas besoin d’écrire ni de lire un livre pour faire ou défaire une réputation, un tweet ou un bout de vidéo sur « Insta » suffisent à mettre en branle des meutes lyncheuses. « Vincent Bolloré a découvert le pouvoir intellectuel », veut croire Alain Minc qui a rompu avec lui il y a quelques années. Ce que nous découvrons plutôt, c’est que ce pouvoir n’existe plus.

Après le Grand soir, les matins blêmes

Il faut essayer de comprendre comment un micro-événement parisien a viré à la foire d’empoigne. Le 14 avril, Hachette Livre, troisième groupe mondial d’éditions, propriété du groupe Lagardère depuis 1981 et de Vincent Bolloré depuis 2023, annonce qu’Olivier Nora, qui dirigeait la boutique depuis vingt-six ans, quitte ses fonctions chez Grasset. La décision est endossée par Arnaud Lagardère, mais c’est Vincent Bolloré qui, quelques jours plus tard, prend la plume dans Le Journal du Dimanche. C’est donc lui qui sera la figure de l’ennemi. Il ne s’agit plus de protester contre un licenciement, mais de contrecarrer les agissements maléfiques et les sombres menées culturelles d’un Empire. Ce qui est assez marrant, compte tenu de la puissance de feu médiatique et politique de ses adversaires coalisés.

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La rive gauche ressemble à la Florence des Médicis. Grands airs et grands mots sont de sortie. Regroupés autour de leur éditeur enseveli sous les superlatifs, plus d’une centaine d’auteurs – qui seront promptement 300 – s’entre-montent le bourrichon et annoncent par voie de presse que, face au bruit des bottes, ils partiront ! « Nous ne voulons pas que nos idées, notre travail, soient la propriété de Vincent Bolloré. » À vrai dire, personne ne les retient et beaucoup feraient mieux d’écouter les appels à la prudence car après le Grand Soir, viennent souvent les matins blêmes. Une fois les flonflons de la kermesse anti-Bolloré éteints, une partie notable des insurgés se retrouvera sur le carreau alors que, comme l’observe un connaisseur « le marché est bien incapable d’absorber autant d’auteurs ». Si les stars et les gros vendeurs croulent déjà sous les propositions d’éditeurs qui ont très vite séché leurs larmes confraternelles pour rafler les bonnes affaires, beaucoup d’inconnus parfois talentueux, iront rejoindre la masse des intellos précaires et amers. De plus, les précédents romans de Virginie Despentes ou Sorj Chalandon, les essais de Pascal Bruckner et de Caroline Fourest appartiennent toujours à Grasset. De même que Le Consentement, le chef-d’œuvre que Vanessa Springora a commis sur sa liaison malheureuse avec Gabriel Matzneff ou les élucubrations d’Alice Coffin jurant qu’elle ne lira plus jamais un livre écrit par un homme. Nora est certainement un excellent éditeur, mais il a publié un paquet de daubes. À Fayard, maison qu’il a dirigée en même temps que Grasset quelques années durant, l’une de ses premières décisions a été de congédier Renaud Camus et son beau projet des « Demeures de l’Esprit », récit de ses périples dans les maisons d’écrivains. La liberté, d’accord, mais pas pour n’importe qui. « Le problème de l’édition, s’agace un philosophe, ce n’est pas Bolloré, c’est le conformisme qui y sévit, comme à l’université et dans les médias. »

Il y a quelques drama queens, comme David Dufresne, journaliste passé par les meilleures écoles religieuses : Libération, Mediapart et Tarnac. Se croyant subversif quand il est seulement pathétique, il déchire son contrat sur le plateau de France 5.

À la manœuvre, quatre ou cinq femmes – Despentes, Springora, Félicité Herzog, Adélaïde de Clermont-Tonnerre – organisent, battent le rappel et semblent engagées dans un concours d’idées folles, puisqu’elles se mettent en tête de faire adopter par l’Assemblée une « clause de conscience » qui autoriserait un auteur à se prévaloir de ses états d’âme politiques pour quitter son éditeur avec ses droits. Et porterait un coup fatal à l’édition. Gérer des égos et névrosés en tout genre, c’est déjà un sacerdoce, si en plus ils peuvent vous filer entre les pattes parce que vous avez dit un truc qui les chagrine, plus personne ne voudra faire ce métier. Et encore moins payer.

Tous les chemins mènent à Bolloré

Parmi les auteurs en partance, un bon nombre filent à l’anglaise, sans bruit ni trompette. Quelques-uns expliquent leur décision dans Le Figaro qui, à la différence du Monde et de Libération, se tient à distance prudente de la bataille. Bon gars, Frédéric Beigbeder ne s’offusque pas d’être taxé de « droite cocaïne » dans Le JDD – j’ignorais qu’il fût de droite : « Pour certains, c’est une guerre idéologique. Pour moi et pour d’autres, c’est autre chose. Nous ne nous prenons pas pour de Gaulle en marche vers Londres, mais nous sommes choqués par la manière brutale dont ce départ a été décidé et annoncé. »

Pour Londres, ce n’est pas clair pour tous. Il y a quelques drama queens, comme David Dufresne, journaliste passé par les meilleures écoles religieuses : Libération, Mediapart et Tarnac. Se croyant subversif quand il est seulement pathétique, il déchire son contrat sur le plateau de Karim Rissouli sur France 5, au cours d’une émission d’anthologie. Pour le pluralisme, mon ami Nathan Devers tente vaguement de convaincre ses camarades qu’il faut bien parler avec le diable tout en précisant qu’il déteste ses idées. Avec lui, un quarteron de journalistes communiant dans la haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes. Une benête du Monde se targue de ne jamais parler des livres publiés par Fayard, héroïsme admirable. L’impayable Fottorino, que ses voisins semblent tenir pour une grande conscience, convoque la langue du IIIe Reich de Klemperer et invite ses compagnons de maquis à « être les antidotes contre un poison qui se diffuse à bas bruit ». Ce poison a un nom – inutile de préciser, tous les chemins mènent à Bolloré. Ses médias sont des « industries du mensonge », la preuve, c’est qu’ils parlent du déclin de la France. Fottorino se targue de connaître le vaste monde, mais il ne voit autour de lui aucun signe de cette lente chute que ressentent et observent nombre de ses concitoyens. Déclin, c’est dégoûtant, point.

C’est ensuite aux éditeurs d’entrer dans la danse avec une nouvelle pétition. Gallimard sonne le ralliement de la profession, tandis que Denis Olivennes, intime d’Olivier Nora et homme lige de Daniel Kretinski, propriétaire d’Editis, ferraille sur X avec Pascal Meynadier du JDD. Autrement dit, les numéros deux et trois du secteur sont en guerre plus ou moins ouverte avec le numéro un, sachant qu’à eux trois, ils représentent la moitié du marché du livre.

Comme Xavier Niel ou Matthieu Pigasse, Vincent Bolloré a sa petite idée sur le gars ou la fille qu’il voudrait voir présider la France. Il n’est pas fasciste – qu’il faille le préciser est déjà bizarre –, mais conservateur, catholique et breton – « que des qualités », plaisante Pascal Praud. Il est aussi autoritaire. Dans le milieu, beaucoup de gens qui ne sont pas mécontents de le voir secouer le cocotier de la bienséance déplorent ses manières brutales. Il avait le droit de congédier un salarié qui refusait de lui céder. Cela ne signifie pas qu’il a eu raison de le faire. « L’actionnaire a toujours été l’actionnaire, mais Jean-Luc Lagardère savait y mettre les formes, remarque le routier de l’édition déjà cité. Un éditeur n’est pas l’exécutant de l’actionnaire. » Beigbeder et d’autres soulignent que la littérature et l’information ne sont pas des produits comme les autres : « Une maison d’édition est une entreprise dont les produits ont un cerveau et un cœur qui bat. Les écrivains ne sont pas des yaourts. »

Plateau de « C ce soir » sur France 5, consacré à la « bataille culturelle », 15 avril 2026. © D.R.

Tir groupé contre Sansal

Un certain brouillard entoure le motif de la brouille. À en croire tous ceux qui fréquentaient la maison, elle couvait depuis longtemps. D’après Hachette, elle aurait éclaté à cause d’un différend sur la date de parution du livre de Boualem Sansal. On parle aussi de Nicolas Diat, un ami de Bolloré que Nora aurait refusé d’accueillir. Ce qui est sûr, c’est que le transfert de Sansal de Gallimard à Grasset a fait monter la tension. L’écrivain a observé que, tout au long de sa détention, Gallimard avait été sur une ligne très Quai d’Orsay – surtout, ne fâchons pas les Algériens. Il a préféré une maison plus combative. Que cela ait déplu rue Sébastien-Bottin, ça se comprend. Cela n’excuse pas le minable tir groupé contre l’ex-otage du régime algérien. « Ni un très bon écrivain ni un très gros vendeur », assène la péronnelle du Monde dans l’émission de Rissouli déjà mentionnée. « Ils lui ont retourné le cerveau », accuse L’Obs qui déplore qu’il soit « tombé dans l’escarcelle de Bolloré ». Pire, quand Emmanuel Macron s’en prend aux « mabouls qui veulent se fâcher avec l’Algérie », on dirait qu’en plus de Retailleau, il vise Sansal et ses soutiens.

Excédé par les insultes, Sansal, qui a tendance à parler sans filtre, finit par lâcher qu’il va quitter la France. Peut-être ses nouveaux amis l’ont-ils excessivement exposé à la vindicte des imbéciles, en le brandissant comme un symbole. À tout prendre, être un brin récupéré par des gens qui pensent qu’il est le nouveau Soljenitsyne est moins déplaisant qu’être reçu à l’Académie royale de Belgique par un auteur Gallimard qui le présente, toute honte bue, comme « le héros d’une droite décomplexée ». Et ta sœur, elle a des complexes ?

Habituellement, Vincent Bolloré semble trouver quelque plaisir à être traité de facho par la pointe avancée des « mutins de Panurge ». Cette fois, on dirait qu’il est touché, d’où une riposte qui ne brille pas par la nuance, d’autant que Nora, lui, se tait. On rappelle ses émoluments certes mirifiques, mais qu’on avait jugé bon de lui accorder. Pascal Meynadier dresse de lui un portrait peu flatteur où il est beaucoup question de ses origines et de ses réseaux. Qu’il n’y ait pas d’intention, c’est une certitude, mais il y a un parfum. Nora n’est évidemment pas pointé comme juif (ce n’est vraiment pas le genre de la maison Bolloré), mais comme l’incarnation de ces élites libérales et cosmopolites qui ont certes contribué à effacer les frontières et fasciser le populo, mais qui ont aussi fait honneur à la culture française. « C’est un peu comme les aristocrates d’Ancien Régime, reprend l’éditeur anonyme. Ils ont profité de la vie et fait beaucoup d’erreurs. Mais ils avaient aussi de bons côtés. Et après eux, on a eu les sans-culottes. » Les insurgés ne sont pas tous des petits marquis germanopratins, ni des « auteurs sans lecteurs » – au demeurant les ventes ne sauraient être le seul critère de la qualité littéraire.

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N’irons-nous plus jamais à Saint-Germain-des-Prés ? Le 27 avril, alors que des noms d’oiseaux continuent à fuser, on apprend que les vénérables librairies Joseph Gibert, enseigne fondée en 1886, demandent leur placement en redressement judiciaire. Les beaux esprits qui se croient préposés à la distribution de brevets de respectabilité ou d’infamie ne voient pas qu’ils dansent sur un marécage qui finira par engloutir tout le monde. En quelques années, le marché de l’édition a chuté de 15 à 30 % selon les secteurs. Les humains lisent de moins en moins : deux heures par semaine en moyenne pour les lycéens, et généralement par obligation, contre trois heures d’écran par jour. Face à cette catastrophe civilisationnelle, la guérilla de salon à laquelle on a assisté paraît terriblement dérisoire. D’après Marcel Gauchet, même chez les adultes, la lecture a cessé d’être un plaisir pour devenir une corvée. Et ça, ce n’est pas la faute à Bolloré.

Mai 2026 – #145

Article extrait du Magazine Causeur