Lors d’une conférence de presse au Festival de Cannes pour le film Moulin de László Nemes, l’acteur Gilles Lellouche a rembarré un journaliste « décolonial » de Paroles d’honneur, média d’extrême gauche sulfureux lié au Parti des indigènes de la République, qui l’interrogeait sur le Rassemblement national et présentait La France insoumise comme le meilleur « rempart face à l’extrême droite ». « Elle n’est pas un peu orientée, votre question ? » a-t-il répondu, refusant de commenter la politique française.
Le Festival de Cannes, dans les conférences de presse organisées après les projections, est, en général, tellement accordé au registre convenu, paresseusement progressiste, d’un militantisme confortable et d’une politisation dans le sens du vent, qu’une intervention d’acteur ou de réalisateur qui, soudain, sort de l’ordinaire en ne répondant pas à l’appel de la meute relève presque du miracle. C’est ce qu’a fait Gilles Lellouche, que j’apprécie dans toutes ses facettes artistiques, quand, après avoir relevé le caractère « orienté » d’une question, il a refusé d’y répondre lors de la conférence de presse qui suivait la projection de Moulin, le film de László Nemes où il joue le rôle-titre. Un journaliste ostensiblement partisan y présentait LFI comme un barrage contre le RN et reliait à ce dernier les bourreaux de Jean Moulin.
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Courage et héroïsme
On comprend bien pourquoi Gilles Lellouche n’a pas désiré s’engager dans un débat de ce type, et je l’en félicite. Mais on imagine aisément comment la gauche et l’extrême gauche, avec leur conscience politique portée comme un ostensoir, auraient exploité jusqu’à plus soif cette opportunité de dériver. Même si Gilles Lellouche a fait preuve, en l’occurrence, d’un certain courage intellectuel, il n’est pas devenu pour autant un héros et il le sait, évidemment. Sur ce plan, on peut avoir un désaccord avec lui quand, parlant de ce film et de son héros, il affirme que leur leçon serait que n’importe qui peut devenir un héros. C’est, à mes yeux, l’inverse. Devenir un héros fait passer l’être humain d’une quotidienneté ordinaire à un régime d’exception. Cela suppose que le héros détenait déjà en lui un terreau virtuel, un riche vivier au sein duquel, lorsque surviennent la crise ou la tragédie, il n’avait plus qu’à puiser. Cette réserve latente, l’homme ou la femme ordinaires n’en disposent pas nécessairement. Il y a presque toujours, chez le héros, des prédispositions à l’être, une nature prête au dépassement.
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Face à ces destins d’exception, on peut admettre cependant que des êtres ordinaires, des tempéraments sans éclat particulier, soient, dans certaines circonstances, poussés à des actes révélant, aux yeux de tous, des ressources insoupçonnées que l’homme ou la femme paraît découvrir au moment même où elles se manifestent. Je songe à cette forme d’héroïsme qu’incarna le jeune Mamoudou Gassama grimpant le long d’un immeuble pour sauver un enfant.
Ce billet sur Gilles Lellouche satisfait un penchant que je partage avec beaucoup: rien ne plaît davantage que de découvrir, sous l’artiste, l’homme ; sous le jeu, le vrai.
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