Accueil Édition Abonné Le marathon de Gaza

Le marathon de Gaza


Le marathon de Gaza
Le 8 mai 2026, Gaza a accueilli le marathon « Courir pour la liberté », une course reliant al-Zahra à Sheikh Ajlin visant à relancer la vie sociale et sportive malgré les destructions. L'événement a rassemblé des Palestiniens de tous âges, y compris des personnes amputées lors d'attaques israéliennes, offrant aux habitants un moyen d'évacuer le stress du conflit tout en affichant leur résilience, selon les organisateurs. Nusairat, Gaza © Hassan al-Jedi/apaimages/SIPA

Le vendredi 8 mai, le 10e marathon de Palestine a rassemblé plus de 13 000 participants, dont 1 000 étrangers, mobilisés simultanément dans la bande de Gaza et à Bethléem. Les grands médias nous prient de voir dans l’évènement un message fort et porteur d’espoir.


Il faudra un jour écrire l’histoire de cette époque malade où des peuples entiers furent transformés en accessoires moraux pour les consciences occidentales en ruine. Gaza en sera peut-être l’emblème le plus obscène. Non pas seulement à cause de la guerre, des morts, des décombres, des enfants hagards sous la poussière — toutes choses tragiquement réelles — mais à cause de cette immense industrie du mensonge qui les entoure, les exploite, les sanctifie et les déforme jusqu’à rendre le réel lui-même méconnaissable.

Avant la guerre, Gaza était devenue dans les salons européens, les universités décomposées, les rédactions en état de catéchisme militant, un « camp de concentration à ciel ouvert ». La formule était répétée avec la jouissance morbide des sociétés qui ne savent plus expier leur propre vide qu’en accusant ailleurs. Il fallait prononcer ces mots comme on fait un signe de croix idéologique. Ils dispensaient de penser. Ils transformaient instantanément Israël en Reich tropical, et le Palestinien en saint supplicié de la nouvelle religion humanitaire.

Or les camps de concentration, les vrais, l’Europe les avait connus. Elle en portait encore l’odeur dans ses caves, dans ses archives, dans ses charniers. Un camp de concentration n’est pas un territoire où l’on trouve des hôtels, des marchés noirs prospères, des administrations, des villas de chefs, des plages bondées certains jours, des trafics de luxe, des universités, des camps paramilitaires, des commerces, des cafés à chicha et jusqu’à un marathon international sponsorisé par les organisations humanitaires elles-mêmes.

Oui : un marathon.

Il y eut à Gaza des hommes qui couraient en short au bord de la mer pendant que l’Occident répétait qu’ils vivaient dans un camp de concentration. Image presque insoutenable tant elle révélait la nature du mensonge contemporain. Non que Gaza fût heureuse — seuls les imbéciles ou les propagandistes diraient cela — mais parce que la réalité était infiniment plus contradictoire que le récit liturgique imposé au monde.

Le Hamas le savait parfaitement. Le Hamas sait toujours tout de l’Occident avant que l’Occident ne sache quoi que ce soit de lui-même. Les islamistes ont compris avant nous que l’Europe était devenue incapable de regarder le réel sans le transformer en théâtre moral. Ils savent que l’Européen moderne n’aime plus la vérité : il aime sa propre émotion devant la souffrance. Il ne cherche pas à comprendre ; il cherche à se purifier.

A lire aussi, du même auteur: 7-Octobre: le viol utilisé comme arme de guerre systématique par le Hamas

Alors Gaza devint une hostie. Chaque ruine une relique. Chaque mort un argument. Chaque enfant ensanglanté une icône. Chaque décombres une accusation métaphysique contre Israël. Et pendant ce temps-là, les maîtres de Gaza vivaient sous terre, dans leurs tunnels de béton, royaume souterrain de cette religion de mort qui ne peut survivre qu’en sacrifiant les vivants.

Car le génie noir du totalitarisme islamiste est là : transformer son propre peuple en matière première symbolique. Le Hamas ne protège pas Gaza ; il l’utilise. Il ne sauve pas les Palestiniens ; il les consomme. Il brûle leur existence pour éclairer médiatiquement sa propre cause. Le 7 octobre fut l’apothéose de cette logique infernale. Ce jour-là, dans les kibboutz massacrés, parmi les corps éventrés, les jeunes femmes traînées comme trophées, les vieillards abattus, les enfants kidnappés, quelque chose apparut avec une clarté effroyable : le Hamas ne voulait pas seulement tuer des Juifs ; il voulait produire une scène. Une scène assez atroce pour provoquer la riposte israélienne qu’il attendait avec impatience. Il fallait du sang des deux côtés pour nourrir la machine symbolique mondiale. Les morts israéliens servaient à déclencher la guerre. Les morts palestiniens serviraient ensuite à gagner la guerre médiatique.

Tout était déjà contenu là.

Et l’Occident tomba dans le piège avec la docilité des vieillards séniles. Quelques semaines suffirent pour que les massacres initiaux s’effacent derrière les images de Gaza détruite. Le récit pouvait recommencer : le Palestinien redevenait innocence absolue ; le Juif redevenait puissance démoniaque. Mais le réel, parfois, revient comme un cadavre remontant à la surface.

Après la guerre, au milieu des discours apocalyptiques décrivant une population entière réduite à l’état de spectres faméliques, surgirent malgré tout des images embarrassantes : marchés relativement actifs ici ou là, trafics toujours vivants, groupes d’hommes vigoureux, scènes collectives, courses sportives improvisées, marathons de survie presque obscènes aux yeux des gardiens du récit officiel.

Ces images ne prouvaient rien contre la souffrance réelle de Gaza. Elles prouvaient seulement que le réel résiste toujours aux constructions idéologiques parfaites. Même dans les villes détruites, les hommes continuent parfois à courir, à rire, à vendre, à tricher, à désirer, à survivre. Sarajevo assiégée avait ses concerts. Beyrouth bombardée ses boîtes de nuit. Les peuples ne vivent jamais exactement comme les propagandes voudraient qu’ils vivent.

Mais précisément : le totalitarisme ne supporte pas les contradictions humaines. Il lui faut des silhouettes pures. Des victimes absolues.
Des bourreaux absolus. Le Hamas a besoin d’une Gaza entièrement crucifiée parce que son pouvoir mondial repose sur cette crucifixion permanente. Plus Gaza souffre, plus la cause islamiste gagne en sacralité émotionnelle dans les consciences occidentales dévastées par la culpabilité, l’ennui et la haine de soi. Voilà le secret. Le mensonge islamiste ne consiste pas seulement à cacher des armes sous les écoles ou à transformer les hôpitaux en infrastructures militaires. Son mensonge suprême est plus profond : il consiste à faire croire qu’il est la voix des victimes alors qu’il vit de leur malheur.

Et l’Occident collabore à cette imposture parce qu’il préfère désormais les mythes au tragique réel. Penser réellement Gaza obligerait à reconnaître l’existence simultanée de plusieurs vérités incompatibles : la souffrance palestinienne, le fanatisme islamiste, la manipulation médiatique, la haine antijuive, les erreurs israéliennes, les calculs géopolitiques, la corruption arabe, la lâcheté européenne.

Trop complexe. Trop humain. Trop tragique. Alors on simplifie. On moralise. On accuse. Et pendant ce temps, dans les ruines de Gaza, les maîtres du désastre continuent de régner sur les morts qu’ils fabriquent eux-mêmes.

La société malade

Price: ---

0 used & new available from




Article précédent Quand QuotaClimat entend « modeler » le paysage informationnel
Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération