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« Histoires parallèles », le film de Asghar Farhadi, en salles actuellement et en compétition à Cannes


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© Carole Bethuel / Memento Films

Sur le Boulevard Saint-Martin de Farhadi, tout le monde épie tout le monde et le spectateur s’ennuie. Passez votre chemin… Autant revoir Fenêtre sur cour ou un bon film iranien


N’importe quel vrai Parisien reconnaîtra instantanément dans le foyer de l’action (outre quelques séquences musclées dans les entrailles du métro et sur le quai de Magenta, station RER) cette merveille du réseau viaire qu’est le boulevard Saint-Martin, avec sa chaussée encaissée entre les rives adverses de ses trottoirs qu’on escalade par des marches dallées de belle pierre, son double parapet calcaire et ses noirs garde-corps en fonte ouvragée, résultat du terrassement haussmannien propre à faciliter alors le dense trafic hippomobile… Pour l’heure, on s’y espionne au télescope d’un bord à l’autre, de l’étage sommital d’un immeuble qui a vue sur un appartement situé pile en face, de l’autre côté de l’artère.  

Cuisson à petit feu

Nous voilà donc loin de l’Iran, et à bonne distance, hélas, des chefs d’œuvres autochtones d’Asghar Farhadi – Une séparation (2011), Le client (2016), Un héros (2021)… Le cinéaste natif d’Ispahan n’en est certes pas à sa première incursion dans la cinématographie européenne – cf. Le passé (2013), ou Everybody Knows (2018), avec Pelenope Cruz, Javier Bardem et Ricardo Darin. Mais Histoires parallèles, qui s’annonce pour une adaptation de Brève histoire d’amour, numéro six du Décalogue, de feu le cinéaste polonais Krysztof Kieslowski, Dieu ait son âme (épisode auquel le film emprunte accessoirement jusqu’à la nausée une lancinante ponctuation musicale à la guitare), réussit au premier chef l’exploit d’embrocher pas moins de cinq stars dans sa longue cuisson à petit feu : Huppert, Efira, Cassel, Niney, et même Deneuve (en éditrice planquée, le temps d’un plan express, derrière sa table de travail).

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Car la Huppert, bagouzée, nippée comme une sorcière, incarne Sylvie, poétesse et romancière, éthylique et fumeuse, laquelle, en quête d’inspiration, espionne ses voisins à la longue-vue pour y trouver matière à fiction. Elle n’en finit pas de taper ses feuillets, frappant une antédiluvienne machine à écrire Olivetti, noyée dans le capharnaüm de l’appartement surchargé de bouquins et autres vieilleries accumulées depuis le demi-siècle qu’elle l’occupe. On comprend peu à peu que l’écrivaine parcheminée a l’usufruit du bien, mais que sa fille (India Hair, dans le rôle), enceinte et impécunieuse mais bénéficiaire de la donation-partage, est impatiente qu’il soit vendu : pour commencer, il faut bien débarrasser ce fourbi.  

Imbroglio obscur

La harpie à demi timbrée engage comme manutentionnaire un immigré SDF (Adam Bessa). Celui-ci commence lui-même à s’immiscer de façon de plus en plus intrusive dans ce microcosme, dont le pendant est constitué par un trio:  Nita, plus deux frères improbables, Pierre et Christophe (Efira/Cassel/Niney). Précisément dans le logis espionné, ils exercent de concert leur profession de « bruiteurs » pour le septième art – docus animaliers ou autres commandes de cinéma. S’ensuit un imbroglio assez obscur dans lequel les protagonistes se dédoublent comme personnages de fiction, d’où le titre du film. Et se voient bientôt investis dans des rivalités libidinales et les attendues ‘’violences-sexuelles-et-sexistes’’ dans l’air du temps. Occasion, pour Pierre Niney, en proie à une soudaine poussée de priapisme incoercible, de se jeter sur la pucelle Efira – no excuse –, laquelle au demeurant le trompe avec le frangin.

Décontenancé par les télescopages, fausses pistes et bifurcations de cette partition chorale au casting cinq étoiles racoleur, le spectateur le mieux intentionné du monde finit par perdre le fil d’un exercice de style qui lui apparaît un peu trop fabriqué. Même si décidément, la virtuosité d’Isabelle Huppert reste encore et toujours, d’un film à l’autre, fascinante.

On vous conseillera plutôt de regarder Taxi Téhéran, chef d’œuvre du génial compatriote persan Jafar Panahi, durablement en accès libre sur Arte TV.

https://www.youtube.com/watch?v=SXuLiRIkVkw

Histoires parallèles. Film de Asghar Farhadi. Avec Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney, Adam Bessa, India Hair, Catherine Deneuve. France, couleur, 2026

Durée : 2h19

En salles.

Et sur Arte.tv : Taxi Téhéran, docu-fiction de Jafar Panahi. Couleur, 2025.  Durée :  1h19. En accès libre à la demande jusqu’au 9 octobre 2026.




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