Isabelle Huppert me fascine, qui maîtrise le grand art d’être toujours identique sans jamais être tout à fait la même. Probablement est-ce cette aptitude à une forme de métamorphose immobile qui fait les très grands ?
L’actrice est à Cannes cette année pour la 22ème fois, confie-t-elle ce week-end au Figaro Madame à qui elle a donné un édito1. Elle y est pour son rôle dans le film « Histoires parallèles » du réalisateur iranien Asghar Farhadi.
Je me méfiais. Depuis 68, je me méfie toujours des éditos d’acteurs de cinéma. En général, ils se croient obligés de nous persuader qu’ils pensent. Et qu’ils pensent bien. Je veux dire, du bon côté. La misère du monde les accablerait, les injustices de notre horrible société capitalo-patriarcale les empêcheraient de dormir, la faim qui sévit dans les bas-fonds des inhumaines mégalopoles leur nouerait l’estomac au point de devoir renoncer aux mignardises de la table étoilée du coin. Et s’ils ne tenaient qu’à eux, les méchants, les riches, les trop blancs qui font-rien-qu’à-maltraiter-les-pauvres-gens seraient précipités dans la mer du haut du Palais des Festivals, enchaînés à un lingot de plomb du poids de leur ego. Dans ce registre des larmoiements convenus des biens nourris du septième art, nous avons de quoi remplir des volumes entiers.
Donc, à l’annonce d’un édito d’Isabelle Huppert, je m’inquiétais. Le conformisme étant un mal au moins aussi contagieux que la star du moment, j’ai nommé l’hantavirus, je m’attendais à devoir bien vite me détourner des lignes écrites par l’actrice ou de les reléguer illico dans le puits sans fond de mon indulgence naturelle.
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Eh bien, non ! Huppert est l’intelligence même. L’intelligence de son art, le cinéma. Si je ne m’en étais pas convaincu tout seul, Claude Chabrol, dont je me flatte d’avoir été de ses amis les dernières années de sa vie, me l’aurait fait découvrir. Un réalisateur, un artiste intelligent qui parle avec intelligence d’une comédienne intelligente. Voilà qui faisait un bien fou. Telle était en effet la teneur des propos qu’il tenait sur Huppert, la grande Huppert.
Dans son édito, de quoi parle la reine Isabelle ? Du cinéma. Du cinéma comme elle le vit à Cannes. En salle. Elle décrit une virginité de plaisir toujours recommencé, identique d’année en année sans être jamais le même et qui, donc, en ce sens lui ressemble. « Les pépites peuvent surgir de partout, toutes catégories confondues. Chaque projection est une cérémonie », dit-elle. (Dans sa bouche le mot cérémonie sonne toujours d’une manière singulière aux oreilles de ceux qui ont vu le grand et beau film éponyme du même Claude.) « Les mots claquent, ajoute-t-elle. Cérémonie d’ouverture, cérémonie de clôture, Palme d’or, red carpet. Mais quand on est dans la salle, on ne pense plus qu’au plaisir de découvrir un film. Ou plutôt on ne pense plus. On pensera après. On oublie tout. On pensera plus tard. »
« On ne pense plus qu’au plaisir », dit-elle. « J’y retourne cette année pour la vingt-deuxième fois en sélection officielle, ajoute-t-elle, mais ce sera comme la première fois. Ce sera comme toujours une mise à l’épreuve du film, du travail accompli, de la justesse des choix qu’on a faits. Rares sont les occasions où la fête et l’exigence coexistent avec cette intensité. »
La reine Isabelle est bien généreuse de nous livrer son secret, qui -ô merveille ! – me semble convenir aussi bien pour la vie que pour le film qui passe sur l’écran. S’abandonner au plaisir de vivre comme elle s’abandonne au plaisir du film. Ne penser qu’après. Plus tard. Faisons donc cela…
- https://madame.lefigaro.fr/cinema/le-festival-de-cannes-a-change-comme-tout-change-l-edito-d-isabelle-huppert-20260516 ↩︎
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