Après six mois durant lesquels l’audiovisuel public est passé sur le grill de la commission parlementaire, Stéphane Sitbon-Gomez est en position de combat. Si le directeur des antennes et des programmes de France Télévisions reconnaît certains manquements à la neutralité et promet une gestion plus rigoureuse des deniers publics, il récuse certains reproches qu’il estime calomnieux ou orientés. Et se dit fier du travail accompli malgré la pression des « extrêmes » et la tempête Alloncle.
Lire la première partie
Causeur. Charles Alloncle ne s’est pas seulement attaqué à votre manque de pluralisme, mais aussi à vos coûts de fonctionnement. Il prône une cure d’amaigrissement de France Télévisions pour vous permettre d’être plus performants. Son régime n’est-il pas tentant ?
Stéphane Sitbon-Gomez. Fermer des chaînes du service public comme il le préconise, c’est faire le jeu de la prédation. Des groupes de médias comme celui de Vincent Bolloré pourraient alors récupérer un canal sans l’acheter, par exemple France 5. À se demander si la commission Alloncle n’était pas le match retour de la suppression de C8. Ça ressemble à une OPA hostile déguisée en tribunal politique.
Vous ne pouvez pas accuser ainsi Alloncle de rouler pour Bolloré. Du reste, parmi les possibles prédateurs dont vous parlez, il y a aussi Xavier Niel, qui ne fait pas mystère de son intérêt pour l’audiovisuel. C’est la deuxième fois que vous citez Vincent Bolloré qui semble être devenu le nouvel ennemi numéro un de France Télévisions, remplaçant à ce titre le vieux rival TF1. Vous avez tellement peu apprécié d’être mis en cause dans l’affaire Legrand-Cohen que vous portez plainte contre CNews pour dénigrement devant le tribunal de commerce. Et quand Delphine Ernotte-Cunci, votre présidente, a déclaré que c’était une chaîne d’extrême droite, n’a-t-elle pas fait preuve de dénigrement ?
Elle s’est contentée de dire une chose simple : quand on est un média d’opinion, on ne peut pas avancer masqué. De la même manière que vos lecteurs connaissent la ligne éditoriale de votre journal, les téléspectateurs de CNews savent bien que ce média est orienté.
D’accord, CNews est une chaîne d’opinion. Mais est-ce à vous de qualifier cette orientation avec un terme qui est en réalité fait pour disqualifier ?
C’est amusant parce que vous utilisez le même argument que celui brandi par les Insoumis quand le ministère de l’Intérieur les a officiellement classés à l’extrême gauche. Pourtant, c’est la réalité. Et bien sûr il n’y a rien d’insultant à être taxé d’extrême gauche ou d’extrême droite.
Ne faites pas le candide, vous connaissez très bien l’histoire de France et vous savez parfaitement qu’avoir été d’extrême gauche ou communiste n’est pas un problème en France, pays qui heureusement n’a jamais connu l’expérience soviétique, alors qu’un passé d’extrême droite est une marque d’infamie qui renvoie à la collaboration.
Tout dépend de qui emploie les termes. Tous les jours, je reçois sur les réseaux sociaux des messages venant d’internautes qui me taxent d’extrême gauche, et croyez-moi, ce n’est pas un compliment de leur part.
A lire aussi: Audiovisuel public: de pieux mensonges, les yeux dans les yeux
Vous nous prenez pour des jambons, mais restons sur ce désaccord. Parlons du traitement de l’écologie sur France Télévisions. Lors de son audition et au cours d’une table ronde, Géraldine Woessner, du Point, a fustigé plusieurs émissions de France Télévisions qui, soit par sensationnalisme, soit par militantisme, ont relayé des fake news sur la toxicité de certaines molécules, les pratiques d’élevage ou le nucléaire. Que lui répondez-vous ?
Je connaissais déjà ses positions. Elle a écrit de très nombreux articles pour dénoncer nos émissions qui ne lui plaisent pas. Et moi je suis pour que Mme Woessner puisse nous critiquer.
Alors invitez-la sur vos antennes !
Elle est la bienvenue.
Peut-être, mais sur ce sujet aussi, une ou deux personnes également favorables à la décroissance détiennent un quasi-monopole sur vos antennes. Pourquoi donner autant d’espace, par exemple, à Hugo Clément et jamais à des écolos favorables au capitalisme ?
Hugo Clément est un journaliste qui a travaillé à Canal Plus et TF1 avant de rejoindre France TV. Il débat avec tout le monde et je ne crois pas qu’il soit très décroissant. En revanche, il a réussi à faire de l’investigation environnementale un sujet d’intérêt public. Il n’est pas le seul sur France 5, l’écologie c’est aussi « Thalassa », Jamy Gourmaud ou « Science grand format ».

Et les scientifiques climato-sceptiques, comme le regretté Claude Allègre, vous les invitez ?
Aujourd’hui, nous n’inviterions pas Claude Allègre.
Pourquoi cet ostracisme ?
Parce que notre cahier des charges nous impose de contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique.
En interdisant le débat, comme le suggère votre charte ?
Est-ce qu’on peut débattre de tout sur tous les sujets notamment lorsqu’il y a des travaux scientifiques établis ? C’est un vrai débat. Pendant le Covid, on a assumé de donner la parole principalement aux partisans de la vaccination. Je comprends que ce soit une discussion, mais nos principes sont clairs là-dessus, nous devons nous appuyer sur le consensus scientifique établi.
Autre sujet : le média numérique Slash. Charles Alloncle a rappelé qu’un certain nombre de dérapages woke y ont été relevés. Vous disiez tout à l’heure que France Télévisions avait peut-être tendance à édulcorer ses contenus. Pas toujours…
Les posts fautifs dont vous parlez sont au nombre de 11 et ils datent tous de quelques mois en 2020. Si Charles Alloncle était honnête intellectuellement, il l’aurait mentionné. Dès que j’ai pris mes fonctions, j’ai mis en place une réorganisation pour que ces dérapages ne puissent plus se reproduire. On était en pleine épidémie de Covid et nos collaborateurs travaillaient chez eux dans un certain désordre. J’ai instauré un processus de vérification des posts, et depuis, quand il y a un incident, il est immédiatement rectifié.
Le rapport a été publié dans son intégralité, avec tout ce qu’il comporte d’attaques et d’insinuations. Je pense que Charles Alloncle rêvait qu’il soit rejeté pour pouvoir hurler à la censure et se victimiser.
En attendant, la totalité des dérapages qu’on reproche à France Télévisions sont des dérapages de gauche et pas de droite.
Une fois encore, tout dépend de l’observateur. Depuis des mois, les Insoumis mènent une campagne contre France Info qu’ils accusent de devenir une chaîne d’extrême droite, et contre Nathalie Saint-Cricq qu’ils trouvent trop anti-Mélenchon.
Pour eux, l’extrême droite commence à François Hollande…
Écoutez, cela fait environ une décennie que je travaille dans le groupe et je n’ai jamais vu un courant politique satisfait de son traitement sur nos antennes. Le mécontentement s’accentue même depuis quelques années, le public veut de plus en plus que les médias disent ce qu’il pense. Or nous ne sommes le camp de personne. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous sommes si fragiles aujourd’hui. Parce que peu se lèvent pour nous défendre.
Pauvres chéris ! Même pas les députés macronistes de la commission qui ont négocié pied à pied pour adoucir les recommandations ? Ni toutes les grandes voix qui, après l’adoption du rapport, se sont offusquées des odieuses attaques contre le petit audiovisuel public ?
Le rapport a été publié dans son intégralité, avec tout ce qu’il comporte d’attaques et d’insinuations. Je pense que Charles Alloncle rêvait qu’il soit rejeté pour pouvoir hurler à la censure et se victimiser. Mieux vaut avoir le débat sur le fond : les Français veulent-ils que le rugby et le Tour de France deviennent payants ? Qu’on supprime les chaînes culturelles et éducatives ?
Et n’oublions pas certains producteurs, comme Xavier Niel et Matthieu Pigasse qui n’ont pas fait mystère de leurs sympathies lors de leur audition. On y a appris que leur société, Mediawan, fabriquait environ 10 % de vos programmes externalisés. Un autre groupe, Banijay, pèse à peu près autant. Alors certes, il n’y a rien d’illégal. Mais ne s’écarte-t-on pas de l’esprit de la loi Léotard et des décrets Tasca, qui visent plutôt à favoriser un écosystème de sociétés indépendantes ?
Je ne savais pas que Charles Alloncle était anticapitaliste au point de regretter que des groupes privés de notre pays se constituent par rachat de petits acteurs et deviennent des leaders européens et même mondiaux. Si on faisait un peu de patriotisme économique et qu’on était un tout petit peu libéral, on se réjouirait que l’écosystème français des sociétés de production privées ait fait émerger deux champions, dont un, Banijay, dans lequel Vincent Bolloré est d’ailleurs actionnaire.
Donc, la concentration ne vous pose aucun problème ?
France Télévisions n’est pas l’acteur le plus concerné par ce phénomène. Alors que Mediawan et Banijay représentent chacun environ 10 % de nos achats de programmes, comme vous l’avez dit, leur part s’élève plutôt à 25 % sur TF1 et sur M6. Je rappelle que, par ailleurs, nous travaillons avec 800 sociétés de production extérieures de toutes tailles.
Mais justement, est-ce que vous ne vous honoreriez pas en les faisant travailler davantage, en organisant des concours comme en architecture pour permettre même aux plus petits de tenter leur chance ?
Si la méthode que vous suggérez marchait, je suppose que plein de chaînes dans le monde y auraient recours, or ce n’est pas le cas. Notre profession est basée sur la réactivité et l’immédiateté. Lancer un concours est une démarche trop lourde et longue compte tenu de nos contraintes. Cela dit, je reconnais volontiers que nous devons être plus transparents sur nos achats de programmes. En donnant à tous les producteurs, y compris les petits et les indépendants, un accès clair et lisible à nos procédures et décisions. Nous allons tout publier et mettre en ligne.

On en arrive à la consanguinité de votre milieu. On a découvert le cas de personnes qui quittent votre groupe et pantouflent dans les sociétés privées, où ils continuent à travailler avec vous, de l’autre côté. Il n’y a toujours rien d’illégal. Mais ça donne quand même le sentiment d’un microcosme. Quel est votre regard là-dessus ?
Le regard de la loi. Dès son arrivée à la tête de France Télévisions, Delphine Ernotte-Cunci a mis en place les procédures de contrôle pour mettre fin aux copinages. Sa démarche a été extrêmement efficace puisque Charles Alloncle, malgré des mois d’investigation, n’a rien trouvé qui soit illégal, ce qui ne l’a pas empêché de proférer des propos diffamatoires à ce sujet, mais il en a le droit puisqu’il est protégé par son statut de rapporteur de la commission d’enquête.
Au-delà des considérations juridiques, vous sentez-vous humainement à l’aise dans ce monde où règne un tel entre-soi ?
La télévision se fait avec des professionnels, qu’ils soient réalisateurs, scénaristes, producteurs. Comme dans tous les métiers artistiques, ils ne sont pas nombreux. Mais le renouveau et la surprise viennent souvent de ceux qu’on n’attend pas. Donc nous devons toujours nous réinventer.
Mais vous qui êtes un intellectuel, est-ce que vous n’êtes pas un peu gêné de travailler dans ce drôle de monde ?
Ce drôle de monde, c’est un poumon économique de notre pays. Un secteur qui fait vivre 300 000 personnes, plus que l’automobile, avec des retombées sur tous les territoires, y compris en outre-mer. Et puis, c’est le monde de l’exception culturelle. Vous savez, je suis franco-espagnol. Et je peux vous dire qu’au sud des Pyrénées, il est beaucoup plus dur de monter un projet de documentaire ou de cinéma quand on ne connaît personne. C’est pour ça que j’aime la France. Parce qu’on a des centaines de films qui sortent tous les ans grâce au CNC et à la télévision publique. Et grâce aux dingues qui après-guerre se sont dit : « On ne va pas finir tous américains ! » En fait, ce serait génial qu’un jour, les patriotes de ce pays se rendent compte que notre première richesse, c’est la culture.
Mais ce n’est que de la télé ! Est-ce vraiment de la culture ?
Longtemps je me suis posé la question. J’ai été élevé dans la critique de la télévision et de la vacuité du spectaculaire. Mais j’ai compris que la télévision permettait à beaucoup de gens de découvrir le monde. Et j’aime l’audiovisuel public, qui a une noble ambition universelle, c’est-à-dire populaire, au moment où tout le monde s’enferme dans son couloir particulier.




