Le chanteur et comédien est présumé innocent. Les accusations de viols ou de violences, pour certaines remontant à plusieurs décennies, s’accumulent contre lui.
Il est hors de question de me prononcer sur la culpabilité ou l’innocence de Patrick Bruel, d’autant plus qu’il conteste l’ensemble des accusations, invoquant le consentement des plaignantes pour les faits qui lui sont reprochés, et que, sur le plan judiciaire, nous n’en sommes encore qu’aux prémices, avec la centralisation de toutes les procédures au parquet de Nanterre.
Comme l’avocate de Daniela Elstner, on est en droit d’espérer que ce parquet se montrera à la hauteur de celui de Paris, dont les diligences ont permis de traiter avec efficacité une affaire au retentissement artistique et médiatique considérable, touchant un chanteur et acteur au succès immense.
On peut éprouver quelque inquiétude lorsqu’on considère qu’un classement sans suite global a été prononcé en 2020 par le parquet de Nanterre, alors même que huit plaintes l’avaient déjà saisi et qu’elles présentaient, peu ou prou, des similitudes dont on aurait pu penser qu’elles appelleraient une autre réaction. D’autant plus que ce parquet avait alors une pratique consistant à ne pas examiner individuellement les agissements dénoncés, avec pour conséquence de les fondre tous dans une même décision de classement.
Une présomption authentique ou artificielle
Rien n’est plus délicat à appréhender que la présomption d’innocence. Je me souviens du très grand avocat, tellement regretté, Hervé Temime, qui considérait qu’elle n’existait pas réellement car, selon lui, dès lors qu’une enquête était ouverte et qu’une procédure était engagée, elle disparaissait sous le rouleau compresseur de la police et de la justice.
On n’est pas obligé d’aller aussi loin que cette provocation stimulante pour appréhender la difficulté assez fréquente, née du hiatus entre une présomption d’innocence invoquée en théorie et une certitude inverse sur une probable culpabilité.
Cette contradiction n’a rien à voir avec le ridicule extrême de ces médias, souvent TF1, qui, confrontés à un flagrant délit ou à un crime flagrant, avec parfois l’aveu de l’auteur, se réfugient pourtant, comme de bons élèves, derrière une présomption d’innocence artificielle.
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Avec Patrick Bruel, on est soumis à une vigilance complexe qui doit, en effet, concilier deux constats : d’un côté, on ne sait rigoureusement rien, sur le plan judiciaire, de son éventuelle implication ni de sa culpabilité dans l’ensemble de ces affaires ; de l’autre, ce qu’on en apprend médiatiquement ne rend pas absurde ce sentiment ordinaire selon lequel il n’y a pas de fumée sans feu et que la multiplicité comme la grande similitude des pratiques transgressives alléguées finissent par laisser peu de place au doute. Comme si, en quelque sorte, le nombre faisait loi.
Impératif d’interrogation
Ce n’est pas de l’hypocrisie que cette exigence imposant de tenir les deux bouts de la chaîne : d’un côté, la présomption d’innocence ; de l’autre, le droit de penser ce que l’on veut de la matérialité des faits, de leurs modalités et des dénégations opposées.
En revenant au propos d’Hervé Temime, et pour répondre à ce qu’il peut avoir de lucide autant que de préoccupant, il me semble qu’au-delà des journalistes, ce sont surtout les magistrats qu’il interpelle. Car, pour eux plus que pour quiconque, la présomption d’innocence doit constituer un impératif absolu.
Avant même que la condamnation ne soit prononcée et que les voies de recours ne soient épuisées, il est capital que les juges et les procureurs laissent toujours subsister cet espace de doute, d’incertitude, d’hésitation et d’interrogation qui pourrait se résumer ainsi lorsque le mis en cause, à quelque stade procédural que ce soit, nie les faits : « Et s’il disait vrai ? »




