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LVMH commence à vendre

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Pendant trente ans, la stratégie de LVMH a reposé sur un principe simple : acheter, intégrer, développer, répéter. Bernard Arnault a bâti l’empire en faisant de l’accumulation une doctrine. On ne vend pas. On absorbe. L’analyse d’Adrien Comes.


En mai 2026, LVMH a vendu Marc Jacobs.

Le groupe a cédé la marque à WHP Global et G-III Apparel Group, une joint-venture spécialisée dans la gestion de licences dont le portefeuille comprend déjà Vera Wang, rag & bone et G-STAR. Les conditions financières n’ont pas été divulguées, mais Modaes évalue la valorisation cherchée par LVMH à environ un milliard de dollars. C’est la première cession d’une maison de mode appartenant au cœur historique du groupe depuis des années.

LVMH avait pris une participation majoritaire dans Marc Jacobs en 1997, soit vingt-neuf ans de détention. La marque rejoint aujourd’hui un opérateur dont le modèle est précisément l’inverse du luxe tel qu’Arnault l’a toujours théorisé : non pas la création et le contrôle intégral, mais la licence et l’optimisation de catalogue.

Ce n’est pas une transaction anodine. C’est un signal.

Au premier semestre 2026, LVMH affiche un chiffre d’affaires de 38,6 milliards d’euros, en croissance organique de 2 %, et un résultat net de 5,7 milliards, stable par rapport à l’année précédente. La marge opérationnelle se maintient à 22,5 %. Les chiffres sont corrects. Ils ne sont pas brillants. La division Mode et Maroquinerie enregistre un chiffre d’affaires de 18,1 milliards d’euros, en baisse de 1 % en données publiées. Le titre LVMH accuse un recul de 20,79 % sur six mois, traduisant une défiance durable des investisseurs à l’égard d’un modèle dont la promesse decroissance continue paraît désormais moins évidente.

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Simultanément, LVMH a annoncé la cession de ses activités DFS en Grande Chine à China Tourism Group Duty Free, ainsi que des accords pour céder des concessions aéroportuaires DFS à Los Angeles, San Francisco et Okinawa. Le duty free asiatique, longtemps présenté comme un accès privilégié à la clientèle chinoise en déplacement, devient un actif dont le groupe se sépare au moment précis où cette clientèle reprend de la vigueur. Ce n’est pas une coïncidence : c’est un arbitrage. LVMH choisit ses batailles.

Le modèle congloméral fonctionne quand toutes les pièces progressent simultanément. Quand les flux se tarissent sur certaines marques ou certains canaux, les actifs qui ne justifient plus leur place dans le portefeuille deviennent des poids. Marc Jacobs, malgré sa créativité reconnue et sa présence internationale, n’a visiblement plus la rentabilité structurelle qui justifie l’exigence d’un groupe coté en bourse. Le départ vers WHP Global, spécialiste de la valorisation de marques par la licence, dit clairement ce qu’il veut dire : la marque vaut son nom plus que ses opérations.

Ce mouvement de rationalisation n’est pas une faute. C’est une adaptation. Mais il contredit frontalement le récit dominant qu’Arnault a construit pendant trois décennies : celui d’un groupe dont la force réside précisément dans sa capacité à porter des dizaines de maisons ensemble, à les croiser, à les faire bénéficier de synergies de distribution et de savoir-faire partagés. Vendre une marque, c’est admettre que ces synergies ont des limites. Que certaines maisons coûtent plus qu’elles ne rapportent à l’ensemble.

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Pendant ce temps, Hermès publie trimestre après trimestre des résultats qui font figure d’anomalie dans le secteur : croissance à deux chiffres, marge opérationnelle autour de 40 %, pas de cession, pas d’acquisition spectaculaire, pas de réorientation stratégique. La maison fait ce qu’elle a toujours fait, avec les mêmes artisans, dans les mêmes ateliers, selon les mêmes arbitrages. Elle n’a pas de Marc Jacobs à vendre parce qu’elle n’en a jamais acheté.

La question que pose la cession de Marc Jacobs n’est pas celle de la santé financière de LVMH, qui reste le premier groupe de luxe mondial par le chiffre d’affaires et une machine à marges impressionnante. Elle est plus profonde : jusqu’où le modèle de l’accumulation est-il compatible avec l’exigence de rentabilité que la cotation impose ? Arnault a longtemps répondu que la taille était une force. Il commence à répondre autrement.

Un conglomérat qui achète dit qu’il croit à la croissance par le volume. Un conglomérat qui vend dit qu’il croit à la croissance par la sélection. LVMH est en train de changer de réponse.

Sources :

— LVMH, communiqué de résultats du premier semestre 2026, 27 juillet 2026. www.lvmh.fr

— WHP Global / PRNewswire, communiqué d’acquisition Marc Jacobs, 14 mai 2026. www.prnewswire.com

— Modaes Global, « LVMH Sells Marc Jacobs to WHP », 15 mai 2026. www.modaes.com

— XTB, analyse des résultats semestriels LVMH 2026, juillet 2026. www.xtb.com

Testings de SOS Racisme : la méthodologie à la plage

Cet été, SOS Racisme a testé des plages privées et des boîtes de nuit de la côte méditerranéenne. Verdict médiatique : 17 % des premières et près d’un tiers des secondes discrimineraient les clients noirs ou arabes. Huit plaintes ont suivi. Mais lorsqu’on examine la sélection des établissements, les conditions des tests et jusqu’au calcul des pourcentages, le beau laboratoire antiraciste perd soudain de son lustre.


Il fait chaud, la Côte d’Azur est pleine et SOS Racisme part à la plage. Pas exactement pour bronzer. Les 24, 25 et 26 juillet, des groupes perçus comme noirs, arabes ou blancs se présentent successivement sur des plages privées et dans des établissements de nuit de Montpellier, Palavas-les-Flots, La Grande-Motte, Marseille, Aix-en-Provence, Nice et Antibes. SOS Racisme annonce ensuite que plus d’un « testing probant » sur six dans les plages et près d’un sur trois dans les établissements de nuit révèle une discrimination. [1]

Les exemples produisent leur effet. À Montpellier, un groupe noir se voit répondre qu’une discothèque est complète ; des groupes arabe puis blanc entrent ensuite. À Nice, un groupe noir se voit annoncer 200 euros, tandis que le groupe blanc entre au tarif ordinaire de 15 euros. Huit plaintes pénales ont depuis été déposées auprès des parquets de Nice, Montpellier et Marseille. [2] Ces observations établissent incontestablement une différence de traitement. Elles n’en établissent pas encore nécessairement la cause. Exiger d’un groupe une table à 200 euros là où un autre entre pour 15 peut parfaitement constituer le véhicule d’une discrimination raciale. Cela peut aussi être la manière détournée dont un physionomiste écarte un client ou un groupe qu’il juge indésirable pour une tout autre raison. Le procédé n’en devient pas plus élégant ; sa causalité, elle, reste à établir. L’observation appelle donc une explication. Elle ne la contient pas.

À La Grande-Motte, le détail est particulièrement instructif. Dans son communiqué du 28 juillet, SOS Racisme indique que les groupes perçus comme noirs et blancs ont tous deux obtenu des transats au premier rang ; seul le groupe perçu comme arabe a été relégué au troisième. Le résultat n’oppose donc pas simplement des clients « racisés » à un groupe blanc : deux groupes racisés connaissent eux-mêmes des traitements différents. [1] Le 17 août, lorsque l’association annonce ses plaintes, le groupe noir disparaît du récit. Il ne reste plus que le groupe arabe, auquel on aurait indiqué que les transats de première ligne étaient indisponibles, puis le groupe blanc, auquel « ces mêmes transats » sont proposés quelques minutes plus tard. [2]

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Les deux présentations sont compatibles factuellement. La seconde est simplement beaucoup plus conforme au récit binaire que le testing est censé illustrer. Le sujet commence ici : comment passe-t-on d’une différence de traitement à l’identification de sa cause, puis à un chiffre capable de faire écrire qu’« une boîte sur trois » discrimine ? Entre les deux se trouve un objet peu télégénique : la méthode.

Une vraie méthode, donc de vraies exigences

Le testing n’est nullement une invention fantaisiste de SOS Racisme. Les expériences de terrain de ce type sont utilisées depuis longtemps en économie et en sciences sociales : comparer des situations aussi semblables que possible et ne faire varier que la caractéristique dont on veut mesurer l’effet. Justement.

En 2011, Romain Aeberhardt, Denis Fougère et Roland Rathelot consacraient dans Économie et Statistique un commentaire entier aux possibilités et aux limites de ces méthodes. Son titre pourrait presque servir au présent article : « Les méthodes de testing permettent-elles d’identifier et de mesurer l’ampleur des discriminations ? » [3] SOS Racisme assure de son côté que les groupes utilisés en boîte de nuit sont de composition similaire, appartiennent à la même tranche d’âge et sont habillés conformément aux standards des établissements. Son site présente le profil test et le profil blanc de contrôle comme accomplissant la même action « dans les mêmes conditions ». [4] Sur le papier, très bien.

Une boîte de nuit n’est pas une paillasse

Une porte de discothèque possède pourtant cette fâcheuse particularité de se trouver dans le monde réel. Le physionomiste apprécie en quelques secondes l’âge apparent, la tenue, la manière de parler, l’attitude, l’éventuelle alcoolisation, la composition du groupe, ce qui s’est passé dans la file, la connaissance ou non de l’établissement, les réservations, l’affluence et la clientèle déjà présente. Même en donnant exactement les mêmes consignes aux testeurs, standardiser ce qu’ils font ne standardise pas nécessairement ce que le physionomiste en perçoit. Il peut avoir observé un groupe pendant trente secondes et ne découvrir le suivant qu’une fois celui-ci arrivé devant lui.

Son attention peut avoir été accaparée par un habitué, un collègue ou un incident. Une situation objectivement semblable peut donc fournir au décideur des informations différentes. Et la situation elle-même peut changer entre deux passages. Trois clients viennent de quitter l’établissement : le physionomiste sait qu’il peut désormais faire entrer trois personnes sans dépasser sa jauge ; ceux qui attendent dehors n’en savent rien. À l’inverse, si rien n’a changé, l’explication devient évidemment beaucoup moins convaincante.

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Encore faut-il que le protocole permette de le documenter. Aeberhardt, Fougère et Rathelot pointent une difficulté voisine avec les testings faisant intervenir de vrais acteurs. Un acteur noir ne pouvant évidemment pas devenir l’acteur blanc du test suivant, de légères différences de dynamisme, d’élocution ou d’enthousiasme restent attachées aux individus. Elles deviennent systématiques plutôt qu’aléatoires ; le signe et l’ampleur du biais sont alors difficilement prévisibles. Leur solution : multiplier le nombre d’acteurs. [3] Pour conclure qu’une seule variable explique un résultat, encore faut-il avoir sérieusement neutralisé les autres. Le physionomiste gère une salle ; SOS Racisme teste une hypothèse. Avant d’attribuer le résultat à la seconde, le protocole doit montrer qu’il ne s’explique pas par les contraintes de la première.

Combien d’éprouvettes dans le laboratoire ?

Une difficulté supplémentaire concerne donc les testeurs eux-mêmes. Elle ne permet nullement d’affirmer qu’ils ont biaisé le résultat : nous n’en savons rien. Elle impose simplement de demander quelles précautions ont été prises pour éviter que les particularités d’un petit nombre de personnes restent systématiquement attachées aux groupes comparés. La question est d’autant plus légitime que Le Parisien précise que les participants de la campagne 2026 étaient tous des bénévoles de SOS Racisme. [5] Combien de testeurs distincts ont incarné chacune des trois catégories ? Les trinômes ont-ils changé d’un établissement à l’autre ? L’ordre des passages a-t-il été alterné ou randomisé ? Le protocole rendu public par SOS Racisme ne le précise pas. [4]

La littérature académique montre pourtant jusqu’où peut aller la précaution. Dans une expérience publiée en 2021 dans The Economic Journal — portant sur les décisions de chauffeurs de bus australiens, et non sur les discothèques — Redzo Mujcic et Paul Frijters ont mobilisé 29 testeurs entraînés, répartis entre quatre groupes, avec un script réduit à une phrase, des consignes portant sur le comportement non verbal et des contrôles aléatoires. Les testeurs savaient participer à une expérience universitaire, mais n’avaient pas été informés de la question de recherche précise. Les auteurs présentent justement la connaissance de l’objectif de l’étude comme une critique classique des audits réalisés avec des acteurs. [6]

Ils reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes qu’il est impossible de savoir avec certitude si certains participants n’ont pas deviné l’hypothèse. Autrement dit, ce biais est possible ; cela ne signifie pas qu’il a effectivement joué dans les testings de SOS Racisme, encore moins dans quel sens. La question sérieuse est donc plus modeste : quelles mesures ont été prises pour le contenir ? Dans ce laboratoire particulier, les éprouvettes ne sont pas suspectées d’avoir triché. On aimerait simplement savoir combien il y en avait et si elles ont tourné.

Choisir d’abord les suspects

La constitution de l’échantillon pose une autre question. Lors de sa campagne estivale de 2023, SOS Racisme expliquait ouvertement à Brut sélectionner des établissements à partir de plusieurs sources : signalements recueillis par sa permanence juridique, repérage effectué par les comités locaux et avis Google faisant état de problèmes. [7a] La campagne 2026 semble conserver au moins une partie de cette logique : interrogé par TF1 Info, le directeur général de SOS Racisme, Grégory Abelli, indiquait que la permanence juridique de l’association avait permis de recueillir plusieurs signalements concernant ces pratiques. [7b]

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C’est parfaitement rationnel si l’objectif consiste à détecter des cas et à constituer éventuellement des dossiers judiciaires. La police ne perquisitionne pas davantage des logements tirés au sort dans l’annuaire. Mais dès lors que des signalements préalables participent à la sélection, la représentativité devient une question centrale si la proportion obtenue est ensuite reçue comme une estimation de fréquence. Une enquête ciblée peut parfaitement répondre à : « Trouve-t-on des discriminations parmi des établissements dont certains ont déjà suscité des soupçons ? » Elle ne répond pas, à elle seule, à : « Quelle proportion des boîtes de nuit discrimine ? » La nuance tient en une ligne. Elle disparaît très bien dans un titre.

Le mystère du dénominateur

Et puis il y a l’arithmétique. Au total, la campagne porte sur 23 plages privées et 17 établissements de nuit. Franceinfo indiquait le 28 juillet que quatre plages privées et quatre établissements de nuit avaient fait l’objet d’un constat de discrimination. [8]

Pour les plages :
4 / 23 = 17,4 %.

Voilà les 17 % annoncés.

Pour les établissements de nuit :
4 / 17 = 23,5 %.

Pas 30 %.

SOS Racisme emploie cependant une formule légèrement différente, et beaucoup plus intéressante : « près d’un testing probant sur trois ». [1] Pour obtenir environ 30 % avec quatre cas, il faudrait un dénominateur voisin de treize.

Sauf élément du rapport complet qui nous échappe, les deux pourcentages publics ne se reconstituent donc pas sur une base présentée de la même manière : pour les plages, le calcul retombe immédiatement sur l’ensemble des 23 établissements ; pour les boîtes, les quatre cas rapportés à 17 établissements donnent 23,5 %. Combien de testings de boîtes ont été considérés comme « probants » ? Certains ont-ils été écartés ? Selon quels critères ? Ou le numérateur utilisé par l’association diffère-t-il de celui rapporté par Franceinfo ? Le communiqué ne permet pas de trancher. Le dénominateur : cet empêcheur de raconter des histoires en rond.

Détecter n’est pas mesurer

Le plus embarrassant est peut-être que la littérature scientifique avait déjà posé exactement la question il y a quinze ans : détecter une discrimination est-il la même chose qu’en mesurer l’ampleur ? Aeberhardt, Fougère et Rathelot répondent clairement non. Sous certaines conditions, un testing permet de tester l’existence d’un processus discriminatoire. Mais en mesurer l’ampleur suppose notamment que les situations soumises au test soient représentatives du marché dont on prétend parler. [3]

Les auteurs reprennent également une distinction formulée par James Heckman : le testing mesure d’abord une discrimination potentielle, celle qui surviendrait si le groupe étudié se comportait comme les chercheurs ont imaginé qu’il se comporte. Or cette mesure peut différer sensiblement de la discrimination réellement subie dans le marché considéré. [3] Ils recommandent enfin de calibrer ex ante le protocole par un calcul de puissance statistique. Une puissance de 80 % est généralement présentée comme le minimum exigible ; la taille nécessaire de l’échantillon dépend notamment de l’effet recherché et du plan expérimental. [3]

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Quel calcul de puissance a donc été retenu ici ? Avec combien d’établissements de nuit effectivement « probants » ? Combien de testeurs ? Combien de répétitions ? La question est d’autant moins théorique que SOS Racisme fournit lui-même un argument en faveur de la réplication : l’association reconnaît que des plages de Nice et d’Antibes testées deux jours de suite n’ont pas reproduit les mêmes comportements d’un jour à l’autre. [1] Cela ne démontre nullement que la discrimination constatée un jour n’existait pas : un salarié peut discriminer ponctuellement et deux salariés agir différemment. Cela montre en revanche que le comportement observé varie avec le contexte. Plus le résultat est variable, plus il faut d’observations pour en estimer la fréquence. Un passage peut documenter un fait. Il suffit beaucoup moins à établir une pratique stable.

Beaucoup de casquettes pour une seule association

SOS Racisme ne prétend d’ailleurs pas être un laboratoire neutre. Son propre site distingue le testing à visée judiciaire du testing à « visée politique », destiné au plaidoyer, à la sensibilisation et à l’interpellation médiatique et politique. L’association qualifie elle-même le testing d’« acte politique ». [4] C’est son droit. Mais cela réclame d’autant plus de transparence lorsque le même dispositif se pare ensuite du vocabulaire de l’objectivation scientifique. Le laboratoire a ceci de particulier que le chercheur, l’accusation, le service de communication et le bénéficiaire institutionnel du résultat occupent ici le même bureau.

L’association choisit les terrains, organise les tests, qualifie leurs résultats, les communique aux médias, porte plainte et réclame ensuite davantage de formation, de sensibilisation, de poursuites, de sanctions et d’intervention publique. Son communiqué du 28 juillet formule précisément plusieurs de ces demandes. [1] Rien de tout cela ne démontre que ses conclusions soient fausses. Cela signifie simplement qu’elles devraient être particulièrement vérifiables. Richard Martineau résumait le conflit d’incitations avec moins de précautions en 2017 : demander à un militant antiraciste si son pays est raciste revient, selon lui, à demander à un vendeur d’assurances si vous avez besoin d’une assurance. [9] La formule est méchante. Le problème d’incitation qu’elle décrit l’est beaucoup moins.

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SOS Racisme ne manque jamais de racisme. C’est une chance : c’est précisément ce qu’il est chargé de trouver. La plaisanterie devient moins légère lorsqu’une partie de cette activité bénéficie de fonds publics. Une convention pluriannuelle conclue avec l’État pour 2022-2024 prévoyait ainsi une subvention de 230 000 euros par an à SOS Racisme pour soutenir ses actions de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT+. [10] Il n’y a rien d’anormal à financer publiquement la lutte contre les discriminations. Mais lorsqu’une organisation produit des chiffres destinés à orienter le débat et l’action publique, demander le protocole qui les produit n’est pas lui faire un procès politique. C’est le minimum.

Ce que la justice valide — et ce qu’elle ne valide pas

SOS Racisme rappelle volontiers que le testing est reconnu par le droit. C’est exact. La Cour de cassation a admis dès le 11 juin 2002 que les juges ne pouvaient écarter les éléments produits lors d’une opération de testing au seul motif de leur mode d’obtention ; leur valeur probante doit être appréciée contradictoirement. [11] Puis l’article 225-3-1 du Code pénal a consacré le principe en 2006 : le fait qu’une personne sollicite un bien ou un service dans le but de démontrer une discrimination n’empêche pas la constitution du délit, « dès lors que la preuve de ce comportement est établie ». [12] Les derniers mots ont leur importance.

Le droit valide le procédé. Il ne transforme pas automatiquement toute différence observée en discrimination établie, encore moins un échantillon réduit en estimation statistique de tout un secteur. SOS Racisme avance de son côté une objection sérieuse : la réponse pénale serait très faible. La contribution du ministère de la Justice au rapport 2025 de la CNCDH recense seulement huit condamnations pour une infraction de discrimination à caractère raciste en 2024. [13] L’association ajoute que plusieurs plaintes fondées sur des testings, malgré des vidéos, témoignages et autres éléments matériels, ont été classées sans suite ces dernières années. [2]

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Deux lectures sont possibles. La première est celle de SOS Racisme : les discriminations seraient insuffisamment poursuivies et sanctionnées. La seconde est que certains dossiers jugés probants par ceux qui les ont constitués ne franchissent pas le seuil probatoire des parquets. Sans examiner les procédures une par une, impossible de trancher. C’est précisément pourquoi il faut distinguer l’accusation, la preuve et la mesure.

Prendre le racisme au sérieux

Les discriminations existent. C’est précisément pourquoi leur qualification mérite mieux qu’un raccourci causal. Une différence de traitement peut constituer un indice puissant. Elle ne dispense pas d’établir ce qui l’a produite. À affaiblir cette exigence, on ne risque pas seulement de qualifier à tort une situation : on risque également d’amoindrir la force des accusations lorsqu’elles sont, elles, solidement établies. SOS Racisme veut « objectiver » les discriminations. Prenons l’association au mot.

Qu’elle publie le protocole complet, le mode de sélection des établissements, le nombre de testeurs par catégorie, leur rotation, l’ordre des passages, les éventuelles répétitions, le calcul de puissance, le nombre de tests jugés non probants et les données permettant de reconstruire ses pourcentages. Sollicitée la veille sur plusieurs de ces points méthodologiques, SOS Racisme ne nous avait pas répondu au moment où nous adressions cet article à la rédaction. Car une expérience sérieuse ne se distingue pas d’une démonstration militante parce qu’elle possède des groupes témoins, des caméras et des pourcentages. Elle s’en distingue par une propriété beaucoup moins confortable : elle doit être construite de manière à pouvoir donner tort à celui qui l’a conçue.


[1] SOS Racisme, « Un testing de SOS Racisme révèle la persistance des discriminations dans les plages privées et les établissements de nuit », 28 juillet 2026. Le communiqué donne les 23 plages privées, décrit les cas de La Grande-Motte, Montpellier, Marseille et Nice, emploie les expressions « plus d’un testing probant sur six » et « près d’un testing probant sur trois », reconnaît la non-reproduction de certains comportements d’un jour à l’autre et formule plusieurs demandes aux pouvoirs publics.

[2] SOS Racisme, « Discriminations dans les établissements de loisirs : SOS Racisme dépose huit plaintes pénales après sa campagne nationale de testings », 17 août 2026. Cinq plaintes ont été adressées à Nice, deux à Montpellier et une à Marseille. Le communiqué précise le contenu annoncé des dossiers probatoires et présente une seconde version synthétique du cas de La Grande-Motte.

[3] Romain Aeberhardt, Denis Fougère et Roland Rathelot, « Commentaire : les méthodes de testing permettent-elles d’identifier et de mesurer l’ampleur des discriminations ? », Économie et Statistique, n° 447, 2011, pp. 97-101. Voir notamment les développements sur les différences comportementales systématiques entre acteurs, la « discrimination potentielle » au sens de Heckman, la représentativité des situations testées et le calcul de puissance ex ante.

[4] SOS Racisme, « Les testings », présentation officielle de la méthode. L’association distingue un testing à « visée judiciaire » et un testing à « visée politique », destiné notamment au plaidoyer et à l’interpellation des pouvoirs publics, et qualifie le testing d’« acte politique ». Elle expose également le principe de comparaison entre profil test et profil blanc de contrôle.

[5] Le Parisien, « SOS Racisme dépose huit plaintes contre des plages privées et établissements de nuit pour discrimination », 15 août 2026. Le journal décrit trois groupes successifs et précise que tous leurs membres sont des bénévoles de SOS Racisme ; il reprend également les 23 plages et 17 discothèques testées.

[6] Redzo Mujcic et Paul Frijters, « The Colour of a Free Ride », The Economic Journal, vol. 131, n° 634, 2021, pp. 970-999. L’expérience porte sur 1 552 interactions avec des chauffeurs de bus australiens et mobilise 29 testeurs entraînés, un script très court et des contrôles comportementaux. Les auteurs indiquent expressément que les testeurs ne connaissaient pas la question de recherche précise et discutent la connaissance de l’objectif comme une limite classique des audits avec acteurs.

[7a] Brut, « Avec SOS Racisme pendant leur testing estival », 25 juillet 2023. Anaëlle Gunslay, chargée de mission de SOS Racisme, y explique que le choix des établissements s’appuie notamment sur les signalements reçus par la permanence juridique, le repérage des comités locaux et les avis Google. Le reportage montre également le briefing des groupes avant les passages.

[7b] Mehdi Telli, TF1info, « Un tiers des boîtes de nuit et une plage privée sur six de la côte méditerranéenne épinglées par SOS Racisme », 28 juillet 2026. Grégory Abelli, directeur général de l’association, indique que la permanence juridique de SOS Racisme avait recueilli plusieurs signalements concernant ce type de pratiques.

[8] Franceinfo, « Un rapport publié par SOS Racisme révèle que 17 % des plages privées et 30 % des établissements de nuit testés ont pratiqué des discriminations », 28 juillet 2026. L’article indique que 40 établissements ont été testés — 23 plages privées et 17 établissements de nuit — et que quatre établissements de chaque catégorie ont fait l’objet d’un constat de discrimination. Les 23 plages et 17 discothèques sont par ailleurs confirmées par Le Parisien.

[9] Richard Martineau, « Racistes ! Racistes ! Racistes ! », Le Journal de Montréal, 27 juin 2017. La chronique ouvre sur la comparaison entre le militant antiraciste interrogé sur le racisme et le vendeur d’assurances interrogé sur le besoin d’assurance.

[10] Gouvernement français, « Une première convention pluriannuelle avec SOS Racisme », 19 juillet 2022. La convention d’objectifs 2022-2024 prévoit une subvention annuelle de l’État de 230 000 euros, soit 690 000 euros sur trois ans.

[11] Cour de cassation, chambre criminelle, 11 juin 2002. Dans plusieurs affaires concernant des testings à l’entrée de discothèques, la Cour rappelle que les moyens de preuve ne peuvent être écartés au seul motif qu’ils auraient été obtenus de manière illicite ou déloyale et qu’il appartient aux juges d’en apprécier contradictoirement la valeur probante.

[12] Code pénal, article 225-3-1, créé par l’article 45 de la loi n° 2006-396 du 31 mars 2006 pour l’égalité des chances. Le texte consacre la possibilité de solliciter un bien ou un service afin de démontrer l’existence d’un comportement discriminatoire, sous réserve que la preuve de ce comportement soit établie.

[13] Ministère de la Justice, contribution au rapport 2025 de la CNCDH sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, publiée en 2026. Le document recense huit condamnations pour une infraction de discrimination à caractère raciste en 2024.

Tristesse de Feliza

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Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine : Feliza Bursztyn


« Il connaissait bien ce regard […], mais ce qu’il y vit à cet instant était nouveau, à croire que ces yeux tentaient de lui faire comprendre une réalité qu’ils n’avaient jamais exprimée. Puis Feliza les ferma, ses mains lâchèrent le menu, le sang déserta son visage, et elle tomba sur le sol dans un bruit sec et discret. » Comme il faut bien vivre, il faut aussi mourir. Mais le peut-on, « de tristesse » ? Question non tout à fait résolue par le romancier colombien Juan Gabriel Vásquez, épigone déclaré de Gabriel Garcia Márquez. Pour l’heure, le compatriote du feu écrivain star s’est penché sur le destin de cette artiste qui, à l’âge de 49 ans, trépassait d’une crise cardiaque sous les yeux de son vieil ami « Gabo », au cours d’un dîner chez Dominique, adresse fameuse de gastronomie russe. A la date fatidique, le recueil d’articles de l’auteur de Cent ans de solitude, réunis sous le titre Notas de prensa (Notes de presse), marquait : « La sculptrice colombienne Feliza Bursztyn, exilée en France, est morte de tristesse à 22h15, le vendredi 8 janvier, dans un restaurant parisien. »

Une vie en éclats 

Moins biographie romancée que roman biographique, le narrateur en est un journaliste qui, plus de quarante ans après son décès, se remet sur la trace de cette sculptrice légendaire, émule de Zadkine et de César, et dont, jeune, il a connu le dernier mari, Pablo Leyda : le livre lui est dédié. Feliza Bursztyn n’a rien d’un personnage fictif ; elle eut son heure de célébrité ; sa page Wikipédia est même assez fournie. On trouve des œuvres d’elle à la Tate, au musée national de Colombie, à Bogota…

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L’ouvrage remonte ainsi le temps jusqu’aux origines de cette « famille de juifs polonais […] passée sous le rouleau compresseur du XXe siècle » — Isaac, le grand-père, pendu par les nazis, tandis que les parents ont jeté l’ancre, un peu par hasard, à Barranquilla. C’est donc en Colombie qu’en 1933 la mère accouche de Felisa — l’artiste elle-même, en référence au mot espagnol « feliz » (heureux), changera l’orthographe de son prénom. Enfance bourgeoise dans leur pays d’accueil ; installation aux États-Unis, Bogota étant devenue une ville dangereuse ; en 1951, premier mariage, à 18 ans, avec un certain Larry Fleischer — d’où le titre Les noms de Feliza. Retour à Bogota, scènes de ménage : « le couple Fleischer se décomposait sous leurs propres yeux, comme un chien renversé sur la route, mais les filles emplissaient la maison de leur présence blonde et bruyante »… D’un coup, elle abandonne enfants et mari pour, scandale, suivre le poète Jorge Gaitán Durán, un goy. Son père la déclare morte.

« A vingt-trois ans à peine […] elle avait eu le temps de se marier, d’avoir trois filles, de se séparer et de mourir une première fois. » Feliza tombe amoureuse de Jorge, aventurier, poète, essayiste (il travaille sur Sade), qui a traversé l’Union soviétique jusqu’à la Mongolie et la Chine — « il faut partir, il faut toujours partir », lui dit-il. L’amant érudit lui fera découvrir Paris. Puis Ibiza — deux mois au paradis. A Bogota, un léger parfum de scandale accompagne cette liaison. Jorge meurt au-dessus de la Guadeloupe, dans un accident d’avion sur le vol Air France à destination de Bogota : « ils croyaient tous deux, tels des anges dans l’erreur, que leur destin commun était le bonheur ».

L’art, l’exil et les amants 

Dans des allers-retours d’une époque à une autre, dont le fil conducteur reste Pablo Leyda, le dernier époux survivant, le roman remonte le temps dans une complexité narrative virtuose, charriant, dans leur épaisseur et leurs remous, les ciels changeants des années : de la rue de Bièvre où, à un jet de pierre de chez Mitterrand, elle eut un vaste atelier, à Bogota, sa ville matricielle, en passant par ses innombrables itinérances ; Israël, dont l’ambassade l’invitera à exposer à Jérusalem et d’où elle apprendra, par une des dernières missives de Jorge, la mort de son propre père : « ces deux décès si rapprochés furent comme une ancre mal fixée la laissant soudainement partir à la dérive, libérée par ses défunts ». Et de retourner en Israël, pour « boucler la boucle » familiale. Nouvelle vie à Tel-Aviv. Le récit est émaillé d’extraits d’interviews de la sculptrice avant-gardiste, nyctalope incendiaire qui triture la ferraille, voire la motorise dans des échafaudages cinétiques, baptise une de ses expositions Les Hystériques, et dont les réponses provocatrices font le miel fielleux des journaux de Bogota… A Cuba, elle rencontre Fidel Castro, « une des personnalités les plus fascinantes que j’aie connue », confessera Feliza, dans un entretien. Sur un mur, elle a punaisé un portrait de Guevara. En note de la page 195 du livre, où l’on voit l’artiste, au cours de ce même entretien, asséner, dans un rapprochement prêtant à confusion : « On vient de tuer le Che, comme Camilo » — allusion à la fin brutale de Camilo Cienfuegos, le 28 octobre 1959, dans un accident d’avion —, Juan Gabriel Vásquez se contente d’évoquer les « circonstances non élucidées [de la mort du premier compagnon de lutte du futur dictateur cubain] car, écrit-il, on n’a jamais retrouvé l’appareil ». Certes. Mais il aurait fallu préciser que, si le comandante argentin fut exécuté sur ordre de la CIA, il est avéré, aujourd’hui, que le fieffé Fidel a bel et bien commandité l’assassinat de Camilo, dont l’aura lui faisait de l’ombre. Passons.

Les aveuglements d’une passionaria 

Au passage, par la voix de son narrateur, Juan Gabriel Vásquez confesse : « ces détails apparemment stupides ou superflus étaient la seule méthode pour m’approcher de mon objectif final : soulever leur poids mort avec ma sensibilité ou, si je puis dire, les percevoir par l’âme ». Autant dire que son empathie pour Feliza le porte volontiers à épouser les errements politiques les plus discutables de son héroïne, idéologue à la fois candide, idéaliste et véhémente, partageant avec Pablo « un pacifisme inquiétant et obstiné » plein d’aveuglement, ce qui la conduira d’ailleurs, sous l’accusation d’être un agent de liaison entre les fonctionnaires cubains et le M-19, à subir perquisition et interrogatoire musclés, à l’époque même où « Gabriel Garcia Márquez, le Colombien le plus célèbre de tous les temps, venait de quitter le pays pour échapper à une arrestation » en vertu de ses liens personnels avec le tyran Castro. Elle-même préférera filer doux à Mexico, trouvant refuge chez les « Gabo ». De l’artiste à la santé précaire à force de souder de la tôle sans protection, et qui avait dû porter un harnais à la suite d’un grave accident de voiture, Gabo plaisantait : « Elle sort déjà assez de gros mots avec un demi-poumon, alors imagine s’il était entier ».

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La passionaria, par provocation, chantait pourtant en chœur « Hasta siempre comandante », de Carlos Puebla, le barde propagandiste, dont la deuxième strophe énonce sans rire « Aqui se queda la clara, la entranable transparencia » (ici reste la claire, l’intime transparence), immarcescible vertu du régime castriste, comme chacun sait. Après ça, on s’étonne que Feliza ait été inquiétée par les autorités colombiennes ! Quoi qu’il en soit, rapporte Pablo rétrospectivement, ses relations l’ont tirée d’affaire : « Gabo a passé des coups de fil. Je ne sais plus si c’est Régis Debray, le conseiller de Mitterrand pour ce qui touchait à l’Amérique latine, qu’il a appelé en premier, ou Mitterrand, qui a ensuite confié le dossier à Debray. En tout cas, miraculeusement, il a soudain été question d’octroyer une bourse à Feliza. » Les assiduités auprès des caciques de la gauche servent toujours. Mais trop tard : en ce soir d’hiver 1982, sans avoir pu déguster une bouchée de son bortsch, elle s’affaisse et tombe « sur le sol dans un bruit sec et discret », pour ne plus jamais se relever.

On le voit, celle qui « était comme chez elle à New-York, ses filles [vivant] aux États-Unis, sa mère et sa sœur aussi » n’est pas précisément un artiste maudit. Ce tombeau de Feliza Bursztyn en forme de roman foisonnant trace, non sans brio, un portrait d’elle pas si hagiographique que ça, et qui sonne plutôt ambigu : cette femme tête-à-claques, au bout du compte, n’inspire pas au lecteur de Juan Gabriel Vásquez une sympathie sans mélange.       

A lire : Les Noms de Feliza, roman de Juan Gabriel Vásquez, 301 p., Seuil, sortie le 21 août 2026.

Les Noms de Feliza

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« Boulette russe » : le roman de la « connerie » ?

Le nouveau roman de Christian Rol raconte les tribulations vaudevillesques d’Arsène (pas Lupin) en Russie. Le héros, censé mener une enquête en lien avec la guerre actuelle, est la victime à répétition de kompromat et tombe dans les situations les plus loufoques. Entre cartographie des milieux pro-russes français et autodérision.


Avec sa couverture rouge comme un cosaque un lendemain de cuite, Boulette russe est un ouvrage qui nous sort tout droit des rotatives d’Autremencourt où les éditions Lorisse, fondées par Michel-Georges Micberth, ont bien voulu l’imprimer. L’auteur, Christian Rol, prend le prétexte du roman pour nous faire découvrir les coulisses de la sphère russophile de France, en rupture complète avec la ligne officielle des gouvernements occidentaux. 

Mon pays m’a fait mal

Depuis le XVIIIème siècle, la Russie exerce une fascination chez nombre d’écrivains français, qui ont voulu y voir une patrie de secours. Aragon a chanté les louanges de la Guépéou, Custine et Gide ont perdu leur enthousiasme en cours de voyage, Céline en est revenu sans plus d’illusions qu’au début de son excursion. Diderot puis Maistre y ont trouvé des protecteurs, le premier contre l’absolutisme, le second contre le jacobinisme. Le narrateur de Christian Rol, lui, s’est jeté dans les bras de la Russie surtout par déception de ce qu’est devenue la France. « Mon pays m’a fait mal », pourrait-il dire volontiers. Le premier charme de la Russie tient précisément à ce qu’elle ne serait pas encore devenue la France (« La France, nous en étions d’autant plus orphelins qu’elle était devenue une synthèse abjecte de ce que le monde moderne et orwellien peut engendrer de pire »). Ici, « pas de boomers sur trottinettes ou patins à roulettes, ni de vélos électriques, ni de singes hurleurs ou bobos arrogants ». Et le personnage principal, Arsène, a suffisamment de points communs avec l’auteur, comme le fait d’avoir écrit un livre sur Maxime Brunerie, pour que le texte paraisse largement autobiographique – dans une proportion que le lecteur doit s’amuser à imaginer – et fidèle aux opinions géopolitiquement incorrectes de ce dernier. On peut dire sans peine que l’auteur y joue son propre Rol.

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LCI, LSD et kompromats

Le roman donne lieu à quelques scènes drolatiques, qui dérideront les auditeurs les plus zélés de LCI. On comprend que le tropisme russe du narrateur doit aussi beaucoup à quelques mésaventures rencontrées avec une Ukrainienne moralement douteuse, qui, non contente d’avoir vidé les comptes du protagoniste, a fini par mettre en vente toutes ses fringues sur Vinted, au point de le laisser littéralement en slip à la sortie de la douche. Et, pour s’extraire d’une situation aussi peu confortable, voilà le héros obligé d’appeler les pompiers. Les effets du LSD (Lénine, Staline, Douguine ?) pris accidentellement par Arsène constituent un autre épisode cocasse. L’ouvrage ne manque pas d’autodérision, et l’on comprend en le lisant que pour se retrouver au centre des barbouzeries entre Est et Ouest, il faut soit faire partie des très bons, soit des très mauvais. Arsène est plutôt de ces derniers, parvenant à se faire coincer dans des kompromatsdes deux côtés du rideau de fer. À ce jeu, les poupées russes sont aussi douées que leurs homologues ukrainiennes ; sous cet angle au moins, l’existence d’une frontière entre les deux pays peut paraître artificielle. On comprend aussi qu’une bonne dose de n’importe quoi dans son existence n’est pas un mauvais carburant pour l’écriture. 

« À votre âge, c’est de la connerie »

Boulette russe finit ainsi par dresser une véritable cartographie des milieux pro-russes de France. Ce que le narrateur rechigne à balancer aux renseignements français au sujet du groupe des amitiés France-Donbass, il le livre sans pression au lecteur de Boulette russe.  De vrais acteurs de la guerre du Donbass apparaissent sous leur vrai nom et sont interviewés. On croise alors des militants humanitaires et pacifistes habillés en treillis (mais après tout, John Lennon avait lancé la mode), des anarchistes ou des nationalistes radicaux, des dandys à particules devenus guerriers, quelques jeunes Bretons ou Normands qui ont donné du temps ou un bras à la Russie éternelle. On y croise aussi ceux du camp d’en face, ceux qui se sont engagés pour l’Ukraine, ceux que le narrateur appelle « les fonds de cuve de la fachosphère ». Chez les uns comme chez les autres, un point commun au moins : l’engagement militaire doit beaucoup à l’ennui. Un peu à la manière du film Voyage au bout de l’enfer, où les personnages basculent en un clignement d’œil de la scène du mariage aux geôles encerclées de barbelés du Vietnam, Arsène se téléporte en quelques pages des salons cossus de la bourgeoisie pro-russe de Versailles aux oflags de Donetsk. 

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Comment tombe-t-on dans de telles aventures ? Un membre des renseignements français propose une explication : «Vous êtes un con… Vous présentez le profil idéal : sans une flèche, donc vulnérable. Idéaliste, donc naïf. À votre âge, ce n’est plus de la noblesse d’âme, c’est de la connerie. Comme vous êtes un dilettante et que vous feriez tout pour qu’on parle de vos livres, vous vous lancez dans des trucs très sérieux qui vous dépassent, en vous disant que les affaires d’État, c’est uniquement dans les films, et que les conséquences, c’est pour les autres. Sauf que, à force de fréquenter les voyous, les tueurs, les mercenaires et les espions de puissances ennemies, les flics marrons, vous êtes dans la nasse ». Le narrateur précise alors : « Le pire, c’est qu’il avait raison ».

Michael Connelly : la clé de l’énigme…

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Michael Connelly n’est pas seulement un maître du roman policier : avec Harry Bosch, il a fait de l’enquête criminelle une véritable littérature. Philippe Bilger raconte ici son plaisir intact à retrouver cet immense romancier américain.


Durant les vacances, tout en écrivant le Petit Traité de la parole pour les éditions Guy Trédaniel, sous l’égide amicale du directeur de collection Mathias Leboeuf, je me suis replongé dans les romans de Michael Connelly (MC), après avoir dressé la liste de ceux que je pensais ne pas avoir lus et qui figuraient parmi les premiers qu’il avait publiés, avec notamment son fabuleux héros, Harry Bosch, à la fois complexe, déchiré, libre et formidable enquêteur.

Il y a eu L’Arbre de fer, L’Oiseau des ténèbres, Deuil interdit et Wonderland Avenue. La passion qu’on met à les lire, avec une intense curiosité anticipée et la certitude que, peu ou prou, on trouvera à la fin le même bonheur, le même enthousiasme, ce mélange d’admiration et d’étonnement devant le tour de force répété de cet ancien journaliste devenu un grand romancier, ne se dément jamais.

J’insiste sur cet adjectif « grand » parce que MC a réglé une fois pour toutes la distinction artificielle entre la littérature élevée et la littérature populaire, si on veut bien admettre que les critères essentiels ne tiennent pas seulement à la qualité du style et à la sophistication du récit, mais aussi à la fascination qu’on éprouve face à une intrigue à la fois mystérieuse et subtile, à l’extraordinaire talent narratif de l’auteur, à l’incroyable mouvement d’une histoire dont on sait qu’elle sera riche en rebondissements et en coups de théâtre, à la puissance romanesque de l’affrontement constant entre le Bien et le Mal, la lumière et les ténèbres, ainsi qu’aux interrogations philosophiques accessibles qui accompagnent le déroulement de l’action et font de ces livres bien plus que des romans policiers ordinaires.

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Sur le plan technique, outre l’avantage intellectuel offert par une fiction qui ne quitte jamais le personnage principal sans s’égarer dans des digressions inutiles, l’art de MC présente cette particularité, tellement efficace, de ne jamais écrire une phrase sans action, de multiplier les données factuelles, d’abonder en éléments signifiants, sans le moindre temps mort, avec un rythme à bride abattue dont la conclusion ne laisse jamais le lecteur déçu.

Je ne mépriserai jamais l’éloge d’un livre dont on affirmerait qu’on n’a pas pu le lâcher, mais les romans de MC sont bien plus que cela : un univers professionnel, un monde politique fait d’ambitions, de jalousies, de frustrations et aussi d’amour — nostalgique d’une épouse toujours désirée, d’un père pour sa fille —, une atmosphère de mystères, de culpabilité et d’innocence.

Une vision infiniment pessimiste de la condition humaine, rachetée, compensée, non pas par la transcendance (tout chez Bosch, notamment son passé d’enfant abandonné, la guerre du Vietnam et les tunnels, l’éloigne de ce sentiment), mais par l’indéracinable volonté d’Harry de faire place nette là où le destin l’a placé, contre les horreurs du crime et la malfaisance de ceux qui ont affaire à lui.

Nulle envie de m’excuser de mon enthousiasme ni de me justifier pour ce billet qui loue MC et ses livres, mais j’ai été touché que, récemment, deux personnalités que, dans des genres différents, j’apprécie — Nicolas Demorand et Philippe Lançon — partagent ma dilection pour Michael Connelly.

On annonce un prochain livre. Vite, vite !

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Henry Miller, l’art de foutre le camp

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Henry Miller n’était pas seulement l’écrivain sulfureux de Tropique du Cancer. De Paris à Big Sur, il a surtout appris l’art de s’affranchir du bruit du monde, jusqu’à trouver dans le retrait une forme de liberté.


Sur les quais de Seine, Henry Miller n’a pas disparu. Il dort encore dans les caisses des bouquinistes, coincé entre Hemingway, Bukowski et quelques vieux exemplaires de Tropique du Cancer. Les jeunes s’en emparent pour son côté sulfureux. Les touristes américains aussi. Ils retrouvent là une image qu’on leur a beaucoup vendue : l’Américain à Paris, sans le sou, une chambre minuscule, quelques femmes, du vin, des cigarettes et une machine à écrire. Avec Hemingway, Miller reste l’un des grands locataires imaginaires du Paris des écrivains.

Le cliché tient debout. Miller a vraiment vécu comme ça, dans la dèche, les chambres minuscules, les femmes, les bouteilles, les manuscrits. Mais ce n’est que le décor. Le bonhomme derrière est autrement plus vaste. Il faut se rappeler aussi ce que ses livres ont fait à leur époque. Tropique du Cancer, publié à Paris en 1934, fut interdit aux États-Unis pendant près de trente ans. Sexus fut interdit en France en 1950. Quand Grove Press publia Tropique du Cancer aux États-Unis en 1961, les procès pour obscénité se multiplièrent. L’affaire alla jusqu’à la Cour suprême, qui trancha en 1964 en faveur du livre.

Un écrivain contre son époque

Aujourd’hui, on ne jugerait probablement plus Miller avec les mêmes mots. Ses livres passeraient devant d’autres tribunaux, moins soucieux de savoir si une scène est obscène que de savoir ce qu’elle dit des femmes, du désir, du consentement, du regard masculin. Certaines pages seraient découpées, commentées, replacées dans leur contexte, peut-être même présentées comme problématiques avant d’être lues. La vieille police des mœurs a changé de vocabulaire. Miller, lui, continue de raconter.

Dans Sexus, Plexus et Nexus, réunis sous le titre La Crucifixion en rose, il prend sa vie à bras-le-corps. June est là, les dettes aussi, les femmes, les chambres, les petits boulots, les humiliations, les obsessions sexuelles, la faim d’écrire. Il n’essaie pas de rendre le matériau plus propre qu’il ne l’était. Dans Nexus, il rejette violemment l’artifice pour revenir à l’essentiel : « Mais une toute petite voix m’objectait : il y a aussi la littérature. Au diable la littérature ! Le livre de ma vie, voilà ce que j’écrirai. » Miller veut descendre dans l’existence avant de la transformer en littérature. Il préfère le désordre aux belles constructions, la vie vécue aux vies exemplaires. C’est pourtant par la langue qu’il finit par s’échapper.

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On commence avec une chambre, une femme, une dette, un verre. Quelques pages plus loin, la phrase s’élargit. Elle parle du temps, de la mort, de Dieu, de la création, de la solitude. Miller peut passer du trivial au cosmique dans le même mouvement. Dès l’ouverture de Tropique du Cancer, il donne le ton de cette envolée fulgurante : « J’habite la Villa Seurat. Je n’ai pas un sou, pas de ressources, pas d’espoir. Je suis l’homme le plus heureux du monde. Il y a un an, il y a deux mois, je me croyais un artiste. Je n’y pense plus ; je suis. Tout ce qui était de la littérature s’est effondré loin de moi. Plus de livres à faire, grâce à Dieu… Ceci n’est pas un livre. C’est une libération, c’est une injure, une insulte, une profanation de la beauté, une saloperie ! »

Il y a chez lui quelque chose de Thomas Wolfe, cette grande respiration américaine qui cherche à contenir une existence entière dans une phrase. Bukowski, à qui on le compare souvent — et selon moi à tort —, lui, reste beaucoup plus près du comptoir. Même lorsqu’il devient lyrique, il garde les pieds sur terre, dans la poussière. Miller a davantage tendance à lever les yeux. C’est peut-être pour cela que les deux écrivains, souvent rangés dans la même bibliothèque, ne produisent pas le même effet. Bukowski donne des coups. Miller dérive, s’emporte, revient, repart encore.

La fuite vers le Pacifique 

Et puis arrive Big Sur. Après Paris, après les années de bohème et de pauvreté, Miller trouve en Californie quelque chose qu’il n’avait pas trouvé dans les villes : de l’espace. Il regarde les arbres, les falaises, le Pacifique. Il découvre une existence où l’on peut rester plusieurs heures sans que personne ne demande ce qu’on fait. Dans Big Sur et les Oranges de Jérôme Bosch, il analyse cette volte-face avec une honnêteté désarmante : « Il semble que ce dont on ait le plus de mal à s’accommoder, soit la paix et le contentement. Tant qu’ils ont quelque chose contre quoi lutter, les gens semblent prêts à tous les courages et toutes les prouesses. Ôtez-leur la lutte, et les voilà comme des poissons hors de l’eau. »

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Toujours dans Big Sur, Miller pose un regard lucide et amer sur le destin des artistes et la fatalité des malentendus qui accompagnent toute œuvre livrée aux hommes : « Quelle déception vous attend ! Donnez-nous les pensées les plus puissantes, ébranlez le monde dans ses fondations… mais n’espérez pas échapper à votre calvaire ! Une fois que vous aurez lancé vos créations dans le monde, soyez sûrs qu’elles se retourneront contre vous. Vous serez uniques si vous ne vous laissez pas submerger et engloutir par les monstres que vous aurez engendrés. Le jour viendra sûrement où vous regarderez le monde comme s’il n’avait jamais reçu l’impact d’une seule pensée exaltante. Vous serez terrifiés et ahuris de voir comme les choses sont allées tout de travers, et comme vous et ceux que vous avez imités, ont été mal compris. Le monde que vous avez, sans le vouloir, contribué à faire, vous réclamera, non pour maître ou arbitre, mais pour victime. »

Ce retrait a quelque chose de très contemporain aujourd’hui. Miller vivait déjà avec cette obsession du monde moderne qui transforme tout en marchandise et l’homme en consommateur. Il avait connu New York, Paris, les journaux, les cafés, les conversations sans fin. À Big Sur, il se met à distance. L’actualité peut continuer sans lui. Les guerres peuvent éclater. Les marchés peuvent monter ou descendre. Les hommes peuvent courir après les dernières nouvelles. Miller a trouvé quelque chose de plus difficile : ne pas répondre.

Rimbaud, le frère d’armes

Pas le Rimbaud scolaire, celui des anthologies, des universitaires et des Clubs des sachants s’auto-proclamant « rimbaldiens ». Le Rimbaud auquel il consacre une étude passionnée dans Le Temps des assassins, un essai où la critique littéraire cède le pas à une véritable autofiction fraternelle. Miller ne se contente pas d’analyser le poète de Charleville : il s’identifie à lui jusqu’au vertige, voyant en Rimbaud son double spirituel et l’incarnation de la même révolte contre la camisole sociale.

Dans Le Temps des assassins, Miller formule clairement ce miroir absolu : « Je fus frappé immédiatement par les analogies entre sa vie et la mienne, mais plus encore par ce qu’on pourrait appeler les concordances de nos visions respectives […] Rimbaud est le héraut de la grande révolte. Il a senti le premier l’approche de cette crise de la civilisation où le monde moderne allait sombrer. Il a fui notre société avant qu’elle ne l’étouffe. »

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Rimbaud disparaît. Il cesse de se justifier. Il abandonne sa famille, les cercles littéraires, ses poèmes, et part vers une autre existence. Miller ne renonce pas à écrire. Mais à travers sa lecture du poète français, il théorise son propre retrait. Il renonce progressivement à faire de la littérature un milieu. Il reste écrivain, mais il se retire de la mêlée. Il préfère les arbres aux cénacles, le Pacifique aux conversations parisiennes, une existence choisie au spectacle d’une existence réussie.

Sur les quais de Seine, on continuera donc à acheter Miller pour les mêmes raisons : le sexe, Paris, la bohème, la légende de l’Américain fauché qui écrivait dans une chambre de bonne. Ce n’est pas faux. Mais le vieux bonhomme de Big Sur est ailleurs. Il a traversé le scandale, les procès, les femmes, l’alcool, la misère, la littérature, pour finir devant les arbres et l’océan. Il avait commencé par vouloir vivre davantage. Il a fini par comprendre qu’il fallait surtout vivre avec moins. Et, comme Rimbaud, il a choisi de s’éloigner du bruit des autres.

Cocorico ! Nous sommes (quasiment) champions du monde de la dépense publique !

Notre pays est un des champions d’Europe en matière de dépenses publiques. Ce serait moins grave si les Français en avaient pour leur argent en termes de services publics. Mais dans tous les domaines – santé, école, enseignement supérieur, justice, transition énergétique… – il y a une gabegie déplorable. La France peut-elle éviter une intervention du FMI? L’analyse, chiffres à l’appui, d’André-Victor Robert.


C’est maintenant bien connu : au sein de l’Union européenne et même au sein de l’OCDE, c’est en France et en Finlande que les dépenses publiques sont les plus élevées, en pourcentage du PIB : 57,3 et 57,7 % du PIB respectivement, en 2024. Pour l’UE à 27 pays, la moyenne est à 49,1 %. Et en matière de prélèvements obligatoires, c’est-à-dire en matière d’impôts et de cotisations sociales, c’est avec le Danemark et non plus la Finlande que nous faisons la course en tête. Le niveau élevé des dépenses publiques conduit Franz-Olivier Giesbert, dans son dernier opus[1], à se demander si la France n’est pas devenue un pays communiste. L’interrogation n’est pas illégitime a priori : 57 % de dépenses publiques, cela signifie que l’État pèse davantage dans la décision d’affectation du produit de l’activité économique que les entreprises et les ménages réunis. 

Certes les dépenses de protection sociale expliquent-elles une part importante des écarts en matière de dépenses publiques entre la France et les autres pays développés. Dans certains pays comme aux États-Unis, l’assurance maladie relève d’entreprises privées. En matière de retraites, le dosage entre régimes par répartition et régimes par capitalisation varie de manière assez sensible entre pays, y compris au sein du continent européen. Le poids de l’enseignement privé varie aussi d’un pays à un autre. Pour autant qu’on considèrerait comme « inévitable » une socialisation des dépenses d’éducation, de santé ou d’assurance-retraite dès lors qu’un pays a atteint un niveau minimal de développement, les comparaisons internationales en matière de dépenses publiques doivent en conséquence être maniées avec précaution. 

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La question est alors celle de l’efficacité comparée du secteur public et du secteur privé pour rendre le service attendu, et la comparaison n’est pas toujours au détriment du secteur public : le poids des dépenses de santé dans le PIB, publiques et privées, est ainsi aux États-Unis bien supérieur à ce qu’il est en Europe de l’ouest, sans que la supériorité du modèle américain, en matière sanitaire, ne saute aux yeux : l’espérance de vie n’est pas plus élevée chez l’oncle Sam qu’elle ne l’est en Europe occidentale, elle est en outre en baisse pour certaines franges de la population comme les hommes blancs. Des régimes de retraite par répartition, plutôt que par capitalisation, peuvent aussi se justifier au motif que des assureurs privés sont susceptibles de faire faillite, ce qui expose les épargnants à un risque de perte en capital aux conséquences humaines potentiellement dramatiques, un risque que seule la collectivité serait en mesure de mutualiser correctement.  

Telle est l’argumentation – non dénuée de fondements — habituellement développée par les partisans de dépenses publiques élevées, en particulier par ceux qui souhaitent cautionner l’exception française en la matière. Mais dans ce cas, pourquoi s’arrêter en si bon chemin, pourquoi ne pas aller jusqu’à 80 ou 90 % comme certains pays communistes ?

Et bien, justement, si l’on en croit le FMI, les dépenses publiques représentent seulement 32,9 % du PIB en République populaire de Chine, 19,1 % au Vietnam, 27,1 % au Nicaragua sandiniste, 17,6 % au Venezuela – peut-être conviendrait-il d’informer M. Mélenchon que ce dernier pays qu’il a pris pour modèle est en réalité un enfer néo-libéral ! En réalité, le poids de l’État dans les décisions de dépense et d’affectation de la production n’atteint nulle part un niveau aussi élevé que dans l’Union européenne de Mme von der Leyen et de ses affidés.

Pour autant, avec toutes les dépenses publiques qui sont mises à leur charge par le biais des impôts, les Français en ont-ils pour leur argent ? Au sein de l’Europe, c’est en France certes que la dépense publique est la plus élevée, mais c’est en France aussi que le niveau de satisfaction vis-à-vis des services publics est le plus faible – à l’exception notable de l’Italie et de l’Espagne, si l’on croit les résultats de l’Eurobaromètre. 

En matière d’éducation par exemple, la France accomplit le triple et triste exploit de dépenser davantage – en % du PIB – que la moyenne européenne, tout en sombrant dans les profondeurs des classements internationaux et en payant ses enseignants au lance-pierre : à expérience et niveau d’enseignement comparables, les enseignants français sont en effet à peine mieux rémunérés que leurs homologues italiens ou portugais, un peu moins bien payés que leurs homologues espagnols, et nettement moins bien rémunérés que leurs collègues allemands, suisses, néerlandais ou scandinaves. 

On peut dresser un constat similaire dans bien d’autres domaines, par exemple en matière de santé ou encore de sécurité intérieure : dans ces deux domaines nous dépensons davantage que la moyenne européenne, alors que les niveaux de rémunération des infirmières, policiers et gardiens de prison dans les pays voisins du nôtre font pâlir d’envie leurs homologues français. Et dans ces deux domaines également les résultats de la France sont déplorables si l’on en juge par exemple par le taux de mortalité infantile, comme le révèle le récent rapport de l’Inspection générale des affaires sociales sur ce sujet, ou le taux d’homicides et de tentatives d’homicides – seules la Suède, la Finlande et la Belgique font pire que la France en la matière. 

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La situation financière de la France est déplorable, c’est le résultat cumulé de plusieurs décennies de gabegie. Il n’y a plus de marge pour augmenter les impôts, et si elle veut échapper à la tutelle du FMI, la France a tout intérêt à maîtriser strictement ses dépenses dans les plus brefs délais. L’effort à accomplir est une réduction pérenne des dépenses publiques annuelles de l’ordre de 120 à 150 Md€, ce qui représente environ quatre points de PIB.

L’argent public est mal dépensé et l’on peut légitimement s’interroger sur certaines priorités implicites ou explicites de nos responsables politiques. Une fraction importante des élèves entrant en classe de sixième est incapable d’effectuer une multiplication ou une division, mais bientôt, grâce aux enseignements sur la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS), ils seront incollables sur la transsexualité ou l’anulingus ! L’actualité récente a aussi mis en lumière l’exemple des services de gendarmerie et de justice d’un département du sud-ouest de la France manifestement plus empressés de mater les agriculteurs de la Coordination rurale aux revendications somme toute légitimes que de mettre hors d’état de nuire des pédophiles récidivistes.

On pourrait évoquer aussi le cas des aides au logement (AL et APL), versées aux ménages pour les aider à se loger, qui représentent en France un pourcentage du PIB plus élevé que partout ailleurs en Europe. La brochure du ministère du logement qui en détaille le mode de calcul comporte pas moins de 80 pages : en maîtriser toutes les subtilités est évidemment hors de portée du profane mais aussi de tout parlementaire normalement constitué, qui a à connaître d’une foultitude d’autres sujets. Au motif de traiter finement toutes les situations possibles et imaginables dans toute leur diversité, tout semble se passer comme si l’administration s’efforçait, par le biais d’une sophistication toujours plus poussée de la réglementation, de justifier sa propre existence ainsi que les moyens financiers et humains placés sous son contrôle. 

Si l’on veut réduire la dépense publique sans porter atteinte au socle des fonctions régaliennes ni à la protection sociale dont bénéficient les citoyens français, deux voies – complémentaires – devront être empruntées : la première consistera à recentrer chaque département ministériel sur ce que devraient être ses priorités, et à s’assurer que chaque euro est dépensé de manière efficiente. 

Avec plus d’un étudiant sur deux qui quitte l’université sans avoir obtenu sa licence, le secteur de l’enseignement supérieur constitue un bon exemple de secteur où l’argent est mal dépensé. L’instauration d’une sélection à l’entrée à l’université constituerait à n’en pas douter un premier pas vers une meilleure utilisation de l’argent public dans ce secteur. On pourrait aussi imaginer réduire en partie les crédits dans les filières et disciplines offrant peu de perspectives professionnelles et présentant peu d’enjeux pour l’économie française, pour les réorienter vers les filières à plus fort enjeu, notamment les sciences de l’ingénieur et les disciplines scientifiques. L’instauration de la sélection à l’université sera d’autant mieux acceptée que l’on fera en parallèle l’effort de recentrer sur l’enseignement secondaire – au bénéfice de filières professionnelles et techniques – les crédits à l’apprentissage, plutôt que d’arroser l’enseignement supérieur comme c’est le cas à présent. On pourrait aussi évoquer, comme sources d’inefficience dans le secteur public, le personnel administratif pléthorique dans les hôpitaux ou dans l’éducation nationale. 

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La seconde voie consistera à s’attaquer aux gros volumes de dépenses dont l’utilité est contestable, soit qu’elles ne relèvent pas du socle régalien ou de la protection sociale, soit que bien qu’en relevant, elles ne permettent pas d’atteindre les objectifs qui leur sont assignés à un coût raisonnable. En la matière ce ne sont pas les exemples de dépenses inutiles ou peu utiles qui manquent : les dizaines de milliards consacrés chaque année à l’énergie éolienne ou photovoltaïque ou encore à la voiture électrique, pour un impact quasi-nul sur les émissions de CO2 ; l’aide au développement au bénéfice de pays qui ne sont plus sous-développés (comme la Chine) ou qui passent leur temps à dénigrer la France (comme l’Algérie) ; la fraude aux prestations sociales ; les aides sociales non contributives versées aux étrangers qui n’ont plus les moyens d’assurer leur subsistance sur le sol français en travaillant ; les subventions aux associations pro-immigrationnistes… Il ne serait pas illégitime aussi de s’interroger sur les plus de quinze milliards de contribution nette que nous versons chaque année à l’UE.

La tâche s’annonce certes politiquement difficile, mais nous n’avons plus le choix qu’entre le sursaut ou le chaos. Le chaos n’est du reste pas forcément le scénario le plus probable, car la situation dans laquelle nous nous trouvons est avant tout le résultat d’une perte de bon sens et d’une déresponsabilisation des décideurs publics : commençons par arrêter de marcher sur la tête, et tout ira mieux. 


[1] F.-O.  Giesbert, La France est-elle un pays communiste ? (Plon, 2026).

La France au bord de l'abîme: Les chiffres officiels et les comparaisons internationales

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Euthanasie : l’étrange défaite politique, morale et spirituelle

La France rejoint la liste des pays – dont le Canada, la Belgique, la Suisse et les Pays-Bas – qui ont légalisé l’euthanasie. Le 19 août, le président de la République a promulgué la loi sur l’aide à mourir qui pourrait entrer en vigueur en janvier 2027, mais est-il conscient du changement civilisationnel que représente cette promulgation? Tribune.


Comme on pouvait s’y attendre, le Conseil constitutionnel, sous la gouverne d’un ami du Président, valide la loi sur l’euthanasie. Qu’importe qu’une majorité des Français soit plus encline au développement des soins palliatifs qu’à franchir le nouveau seuil moral qu’on lui propose avec le suicide assisté. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché à éclairer l’opinion publique, à grands renforts de témoignages et de documentaires complaisants. La loi passera donc, avec ou sans le consentement du peuple. Pour apaiser ses craintes illégitimes, on lui a trouvé un rapporteur plus consensuel, Philippe Vigier, moins clivant que son prédécesseur, le socialiste Olivier Falorni. Il est écrit depuis longtemps que cette loi sera portée à l’actif du mandat qui s’achève, comme le « legs » généreux d’Emmanuel Macron aux générations futures. Faute de ressources spirituelles et humaines suffisantes pour nous aider à vivre, le vote solennel des députés, le 15 juillet, a donc fait entrer notre beau pays dans l’ère de « l’aide à mourir ». 

Une défaite politique et morale

Sans doute peut-on y voir un nouvel indice de notre sécularisation. À l’heure où près de la moitié des Français se font majoritairement incinérer, au nom d’un double impératif économique et écologique, et où les prêtres manquent aux enterrements, ainsi que l’a noté Jérôme Fourquet, la mort a peu à peu perdu son caractère sacré. Comme l’a rappelé récemment Guillaume Cuchet, l’Église après Vatican II a pris ses distances avec la religion des morts, « considérant qu’elle avait d’autres priorités pastorales ». La nature ayant horreur du vide, l’État assume donc le relais. Le Léviathan prend en charge, tout frais compris, le passage du Styx et les fins dernières. Et, realpolitik oblige, Emmanuel Macron saura dérouler le tapis rouge au Souverain Pontife fin septembre, sans crainte qu’on lui fasse la leçon. La République française est, depuis 1905, forte d’une autonomie morale que nul ne saurait lui contester. 

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Mais le despotisme démocratique a aussi sa part dans le processus législatif qui se déroule sous nos yeux. Abusant de la passivité du « troupeau industrieux et timide » que nous formons, « un pouvoir immense et tutélaire » se propose de nous ôter « le trouble de penser et la peine de vivre » (Tocqueville), au point de nous administrer l’extrême onction, naguère confiée à l’Église. Comment lui reprocher d’étendre à nouveau si généreusement nos libertés privées ? 

À l’Élysée, prolongeant le geste de Ponce Pilate, on se lave les mains de cette nouvelle transgression, qu’on célèbre comme une avancée sociétale parachevant un débat démocratique exemplaire, en faisant fi de l’opposition sénatoriale et sans avoir eu à passer par les fourches caudines du référendum. Le « nœud démocratique » (Marcel Gauchet) peut bien subir une torsion supplémentaire. Rue Cadet et à l’ADMD, qui représentent à peine plus de 130 000 personnes, soit 0,2% de la population, la clientèle progressiste est satisfaite. Quant aux 68 millions de Français restants, on trouvera les mots pour les consoler de leur éventuel désarroi. Il fallait, vous en conviendrez, marcher dans le sens de l’Histoire et poursuivre l’extension infinie des droits individuels, fût-ce « en écrasant quelqu’un » (Victor Hugo, Les Contemplations, XIX).

Les demandes seront de plus en plus nombreuses, on s’en doute, comme au Canada, en Belgique ou aux Pays-Bas où l’euthanasie représente désormais 4 à 6% des décès et s’applique à de jeunes adultes en souffrance psychique. Affligé de la myopathie de Duchenne, qui atrophie son corps jour après jour, le digne et courageux Louis Bouffard n’aura qu’à bien se tenir. Les alertes répétées du jeune écrivain de 26 ans, engagé de toutes ses forces dans le combat contre l’euthanasie, seront restées lettre morte. Je peux pourtant témoigner, comme tous ceux qui l’ont rencontré, que sa terrible maladie n’a rien ôté à l’éminente dignité de son existence : paradoxalement, elle la révèle. Privé de sa mobilité, Louis est mille fois plus vivant que beaucoup d’entre nous, par sa force d’âme.

Une défaite spirituelle

Ainsi que le philosophe René Girard nous l’a appris, la compassion obligatoire pour quelques-uns peut parfois se changer en tyrannie pour le plus grand nombre : munie du masque laïc de la charité, la logique victimaire justifie les décisions les plus cruelles, dans une inversion diabolique. Comment les personnes en souffrance, éligibles à la future loi, ne choisiraient-elles pas, de façon libre et éclairée, de soulager une société trop occupée à son profit et à ses loisirs ? Au nom de quels obscurantismes les familles ne libéreraient-elles pas leurs captifs (enfants handicapés, conjoints dépressifs) de cette vallée de larmes ? Pourquoi s’encombrer plus longtemps du ministère de la consolation et du soulagement qui coûte tant à nos finances et semble aujourd’hui une relique désuète de la charité chrétienne ?

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On tuera donc contre la loi naturelle qui, depuis toujours, tente de prévenir l’instinct de mort tapi au fond du cœur de l’homme. On tuera malgré le serment d’Hippocrate qui, depuis le IVe siècle avant JC, fonde en Occident la confiance entre le médecin et son patient. On se tuera en dépit de la Bonne Nouvelle qui proclame que toute vie est un don de Dieu, même dans son état le plus misérable, et que toute croix offerte est source de grâce (Matthieu, V, 5). 

Mais l’on fera tout cela avec la bonne conscience du mensonge orwellien par l’alchimie duquel la liberté se réalise dans le refus de la souffrance, l’égalité dans l’accès au suicide pour tous, la fraternité dans l’abandon des plus fragiles. « Loi de fraternité », en êtes-vous bien sûr, monsieur le Président ? George Orwell médite sans doute, depuis l’éternité où il se trouve, cette nouvelle avancée de sa novlangue, une main sur le cœur, dans l’autre la seringue. 

Svastika, nein ! Faucille et marteau : da !

Dans quelle mesure est-il légitime de comparer le nazisme et les régimes communistes du XXI siècle? Bien que les points de convergence soient évidents, la juxtaposition est toujours problématique. Tout le monde condamne le nazisme, et à juste titre, mais le communisme et ses symboles gardent une forme de respectabilité dans certains milieux. Tribune.


Besançon, lundi 3 août. Deux visiteurs du musée de la Résistance et de la Déportation font le salut hitlérien devant un drapeau du IIIe Reich. Aussitôt, garde à vue immédiate. Indignation nationale matérialisée par un vertueux article dans Libération.

Tout cela est bien mérité, et il serait parfaitement hors de propos de questionner la nécessité de sanctionner ce geste. 

Mais posons-nous la question de savoir ce qui se serait produit si les deux zigotos avaient brandi un petit drapeau frappé de la faucille et du marteau en criant leur nostalgie du Goulag au Musée national Picasso à Paris devant le portrait de Staline[1]?

Rien. Absolument rien. Pas de garde à vue, pas d’article, pas même un haussement de sourcil du gardien de salle.

Cette asymétrie n’est-elle pas surprenante ?

Que dit la loi ?

L’article R.645-1 du Code pénal punit d’une contravention de 5e classe le fait de porter ou d’exhiber en public « un uniforme, un insigne ou un emblème rappelant ceux que portaient les organisations reconnues criminelles par le tribunal de Nuremberg ». Le texte est précis : il ne cible que le national-socialisme et ses organisations affiliées. Rien, dans notre arsenal pénal, ne vise la faucille et le marteau, l’étoile rouge soviétique, ou le portrait encadré du camarade Staline.

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Par conséquent, en France, on peut acheter en toute légalité un drapeau reproduisant fidèlement l’emblème de l’URSS voire un portrait de Iossif Vissarionovitch Djougachvili. Le site qui le vend[2] parle sans rire de rendre hommage à Staline, « Icône politique du XXe siècle ».

On peut donc impunément brandir le drapeau soviétique au défilé du 1er mai, l’accrocher à la tribune de la Fête de l’Huma ou l’arborer à son balcon et le vendre par lot de dix avec tarif dégressif dans les fédérations du PCF. 

Essayez la même opération marketing avec une croix gammée. Je vous laisse imaginer le temps qu’il vous faudra pour finir au gnouf.

L’argument classique pour justifier cette différence de traitement est que s’il y a eu un tribunal de Nuremberg pour juger le nazisme, il n’y en a jamais eu pour juger le communisme. C’est hélas exact. Mais le problème est justement là.

Aucune cour internationale n’a jamais jugé les crimes du Goulag, l’Holodomor ukrainien, les purges staliniennes ou les dizaines de millions de morts du Grand Bond en avant chinois.

Pourtant un   précédent existe : les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens ont bien condamné, entre 2010 et 2018, plusieurs dirigeants khmers rouges, jusqu’à la qualification de génocide en 2018. L’exception cambodgienne interpelle donc sur le silence assourdissant envers Moscou et Pékin.

La leçon polonaise :

Il existe pourtant un pays qui a osé avoir ce courage. 

La loi polonaise sur l’Institut de la mémoire nationale interdit conjointement la propagation publique des symboles nazis et communistes[3]. Là, faucille et marteau sont logés à la même enseigne pénale que le svastika.

Les Polonais ont simplement regardé leur propre passé en face : l’occupation nazie suivie du joug soviétique. Ils en ont tiré la conclusion qu’un totalitarisme reste un totalitarisme, quels qu’en soient les oripeaux. Et quel que soit le drapeau sous lequel il envoie ses opposants au goulag ou konzentrationlager.

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La France, elle, se vautre dans une confortable asymétrie. Condamner rétrospectivement le nazisme ne mange pas de pain. En revanche, oser toucher au folklore soviétique du PCF, parti drapé d’une respectabilité parlementaire et supplétif occasionnel de la macronie serait malvenu.

Pourquoi diantre l’exhibition d’un symbole renvoyant à un système ayant produit au bas mot une bonne vingtaine de millions de morts continue de bénéficier d’une immunité pénale totale, alors que l’exhibition d’un symbole renvoyant à un autre système totalitaire expose à une amende voire à une garde à vue.

Poser cette question ne vise pas à relativiser le nazisme. C’est bien à rebours une façon de refuser de relativiser le communisme. L’idée n’est certes pas nouvelle[4], mais l’article de Libé lui donne une nouvelle jeunesse.

Ne serait-il pas grand temps de tirer les leçons de ce constat ?
Il n’est pas question d’exhumer les momies de Lénine et de Mao pour les détruire comme ont pu le faire les révolutionnaires de 1793[5] avec les dépouilles des rois de France.

Le but serait de se doter du même épouvantail que celui qui rend depuis 1945 le combat contre l’extrême droite si redoutablement efficace.

En effet, Nuremberg a servi, non seulement à châtier les coupables, mais aussi à fabriquer un outil politique d’une efficacité remarquable dont la durabilité force l’admiration. 

À chaque élection présidentielle, on regarde avec autant d’amusement que de lassitude comment les fréquentations sulfureuses du père de Marine Le Pen sont agitées comme un vieil épouvantail, avec toujours autant de succès. Les prochaines présidentielles approchant, on voit à nouveau l’épouvantail ressortir de la naphtaline : Le front National a-t-il été vraiment créé par d’ancien Waffen SS?

L’extrême gauche, elle, n’a jamais eu à affronter un épouvantail comparable. Il n’y a eu aucun Nuremberg, aucun tribunal, aucune mémoire imposée par la loi. 

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Le résultat est qu’aujourd’hui un adolescent peut arborer fièrement un T-shirt à l’effigie du Che sans que quiconque ne songe à s’en émouvoir.

Et pourtant, El Chanco[6] a personnellement supervisé des exécutions sommaires à la prison de la Cabaña.

Un « Nuremberg du communisme » ne changerait rien au passé et ne ressuscitera pas les morts du Goulag. On ne pourrait pas ressortir la potence pour les génocidaires communistes. En revanche, il donnerait aux générations futures l’équivalent de ce que la mémoire du nazisme leur a offert : un réflexe. 

Un réflexe qui se déclencherait à la vue d’un marteau ou d’une faucille afin d’éviter que l’on ait à compter de nouveaux cadavres.


[1] Rappelons que ce musée conserve et expose parfois un dessin de Pablo Picasso intitulé, « Staline à ta santé ».

[2] communist-universe.com

[3] Article 256, §§2 à 4 du Code pénal polonais (Kodeks karny), modifié en 2009, qui interdit la propagation publique de « symboles fascistes, communistes ou autres symboles totalitaires », sauf usage artistique, éducatif, de collection ou académique.

[4]Jean-François Revel : La Grande Parade (Plon, 2000), « Communisme-Nazisme : la comparaison interdite ».

[5] Jean-Marie Le Gall, Le mythe de Saint-Denis : entre renaissance et révolution, Champ Vallon, 2007, p. 476. L’historiographie évoque la nécessité d’effacer les « cendres impures » des « tyrans ».

[6] Tel était un des surnoms du Che : le Porc. Peu flatteur, mais préférable à « El carnicerito de la Cabaña », le boucher de la Cabaña.

Vive l’Irlande et à bas les mauvais conseillers

Le Conseil constitutionnel vient de censurer l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans, parce qu’elle porterait une « atteinte disproportionnée » à la liberté d’expression. Mais la décision des Sages est-elle si sage que ça ? La France ne devrait-elle plutôt s’inspirer d’une certaine ville irlandaise ? Tribune.


Le Conseil constitutionnel a donc estimé que l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans était une mauvaise idée ! Qu’elle portait atteinte à la liberté d’expression ! La liberté d’expression de qui ? De ceux qui envahissent la toile pour y déverser des inepties ? Des influenceuses qui se suicident en direct et d’autres qui disent comment s’y prendre pour arriver au même résultat ? Des influenceurs variés et multiples ; ce nouveau métier de narcisses impudents qui permet de faire de l’argent ? On ne voit pas en quoi, d’ailleurs, protéger des enfants contre tous ces méfaits pourrait porter atteinte à la liberté d’expression de ces « envahisseurs » puisque ce ne sont pas eux qu’on empêche de s’exprimer, et qu’ils auront encore un large public à leur disposition. Alors, la liberté d’expression des mineurs ? Lesquels peuvent en harceler d’autres en toute impunité, car le harcèlement, qui est devenu une vraie plaie, touche précisément ces mineurs qui ne peuvent se défendre. 

La liberté d’expression, me dira-t-on, fait partie des droits de l’Homme. Absolument. Mais quand on est mineur, on n’est précisément pas arrivé à l’âge d’Homme. Les droits de l’Homme sont pour les adultes ; ce qui ne signifie en aucun cas qu’un mineur n’aurait pas le droit de s’exprimer, mais qu’en revanche, ses droits ne sont pas les mêmes que ceux de ses parents. Autrement, il peut aussi voter à quatre ans ; certains le réclament… Une fois de plus, on refuse de penser la génération et on met tout le monde dans le même sac. On refuse par conséquent de protéger l’enfance sous couvert d’un droit à la liberté d’expression fallacieux. Il est tout de même ahurissant de constater à quel point l’enfance est menacée ; les faits divers abondent dans ce sens, et des gens prétendument sages, du haut de leur chaire planante, enfilent des perles à coup de phrases toutes faites, comme des réflexes de Pavlov, sans voir un instant que la fameuse liberté d’expression ne peut pas jouer de la même manière selon qu’on est adulte ou qu’on est enfant. Je leur rappelle également qu’il fut et qu’il est toujours un temps où certains films sont interdits aux moins de 16 ou 18 ans ; même si aujourd’hui, on dit « déconseillé »…

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Nos sages devraient se faire naturaliser irlandais ; cela leur remettrait les idées en place ! Dans une petite ville côtière de ce pays aux falaises fabuleuses, huit écoles primaires se sont mises d’accord avec les parents pour interdire le smartphone, non seulement à l’école, mais à la maison aussi. Ainsi, ils ont résolu l’argument selon lequel on ne pouvait priver un enfant de ce bidule, car à l’école, il se retrouverait isolé, marginalisé, discriminé, et ne pourrait partager avec ses camarades toutes les péripéties que la Toile d’araignée vous offre. La société civile a réussi à mettre en place une chose simple, nette, efficace. Ce qui permettra à ces heureux élus, les gamins qui ont cette chance, de construire un monde commun autour d’autre chose que ce qui, sous prétexte de vous connecter à la terre entière, vous isole et vous réduit à peau de chagrin, et vous expose aux méfaits déjà cités.

J’en entends déjà qui ruent dans les brancards : mais, pauvres gosses, comment feront-ils ensuite quand ils se retrouveront avec des smartphones plus tard ? Ils ne sauront pas faire ! Il faut leur apprendre à s’en servir intelligemment et pas les priver ! Ah, comme ce « s’en servir intelligemment » aura pu lui hérisser le poil ! Car ils n’auront aucun mal à s’en servir, soyez sans crainte ! Les gosses de dix ans s’y mettent en un clin d’œil et n’ont pas besoin qu’on leur apprenne.

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Oui, mais, me dira-t-on, s’en servir intelligemment, ça veut dire ne pas en être esclave. Sans aucun doute, mais pour ne pas être esclave de la toile, il faut avoir précisément eu une autre formation, d’autres intérêts, d’autres supports. Et c’est parce que j’ai bénéficié de cette autre formation que je ne passe pas ma vie devant ! 

Dernier point : est-ce parce que c’est le président Emmanuel Macron qui a fait cette proposition qu’elle est rejetée ? Dans ce cas, nous aurions affaire à une politique politicienne de très bas étage.

Faut-il vraiment apprendre à des soi-disant « sages » qu’interdire peut être le meilleur moyen de protéger ? Ont-ils à ce point peur d’être des adultes et d’en assumer la responsabilité ? Sont-ils si âgés que le discernement leur fait défaut ?

Cela s’appelle le Conseil constitutionnel et cela laisse pantois.

LVMH commence à vendre

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Boutique de Louis Vuitton à Nanjing, province de Jiangsu, Chine. 30/7/2026. FEATURECHINA/Newscom/SIPA

Pendant trente ans, la stratégie de LVMH a reposé sur un principe simple : acheter, intégrer, développer, répéter. Bernard Arnault a bâti l’empire en faisant de l’accumulation une doctrine. On ne vend pas. On absorbe. L’analyse d’Adrien Comes.


En mai 2026, LVMH a vendu Marc Jacobs.

Le groupe a cédé la marque à WHP Global et G-III Apparel Group, une joint-venture spécialisée dans la gestion de licences dont le portefeuille comprend déjà Vera Wang, rag & bone et G-STAR. Les conditions financières n’ont pas été divulguées, mais Modaes évalue la valorisation cherchée par LVMH à environ un milliard de dollars. C’est la première cession d’une maison de mode appartenant au cœur historique du groupe depuis des années.

LVMH avait pris une participation majoritaire dans Marc Jacobs en 1997, soit vingt-neuf ans de détention. La marque rejoint aujourd’hui un opérateur dont le modèle est précisément l’inverse du luxe tel qu’Arnault l’a toujours théorisé : non pas la création et le contrôle intégral, mais la licence et l’optimisation de catalogue.

Ce n’est pas une transaction anodine. C’est un signal.

Au premier semestre 2026, LVMH affiche un chiffre d’affaires de 38,6 milliards d’euros, en croissance organique de 2 %, et un résultat net de 5,7 milliards, stable par rapport à l’année précédente. La marge opérationnelle se maintient à 22,5 %. Les chiffres sont corrects. Ils ne sont pas brillants. La division Mode et Maroquinerie enregistre un chiffre d’affaires de 18,1 milliards d’euros, en baisse de 1 % en données publiées. Le titre LVMH accuse un recul de 20,79 % sur six mois, traduisant une défiance durable des investisseurs à l’égard d’un modèle dont la promesse decroissance continue paraît désormais moins évidente.

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Simultanément, LVMH a annoncé la cession de ses activités DFS en Grande Chine à China Tourism Group Duty Free, ainsi que des accords pour céder des concessions aéroportuaires DFS à Los Angeles, San Francisco et Okinawa. Le duty free asiatique, longtemps présenté comme un accès privilégié à la clientèle chinoise en déplacement, devient un actif dont le groupe se sépare au moment précis où cette clientèle reprend de la vigueur. Ce n’est pas une coïncidence : c’est un arbitrage. LVMH choisit ses batailles.

Le modèle congloméral fonctionne quand toutes les pièces progressent simultanément. Quand les flux se tarissent sur certaines marques ou certains canaux, les actifs qui ne justifient plus leur place dans le portefeuille deviennent des poids. Marc Jacobs, malgré sa créativité reconnue et sa présence internationale, n’a visiblement plus la rentabilité structurelle qui justifie l’exigence d’un groupe coté en bourse. Le départ vers WHP Global, spécialiste de la valorisation de marques par la licence, dit clairement ce qu’il veut dire : la marque vaut son nom plus que ses opérations.

Ce mouvement de rationalisation n’est pas une faute. C’est une adaptation. Mais il contredit frontalement le récit dominant qu’Arnault a construit pendant trois décennies : celui d’un groupe dont la force réside précisément dans sa capacité à porter des dizaines de maisons ensemble, à les croiser, à les faire bénéficier de synergies de distribution et de savoir-faire partagés. Vendre une marque, c’est admettre que ces synergies ont des limites. Que certaines maisons coûtent plus qu’elles ne rapportent à l’ensemble.

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Pendant ce temps, Hermès publie trimestre après trimestre des résultats qui font figure d’anomalie dans le secteur : croissance à deux chiffres, marge opérationnelle autour de 40 %, pas de cession, pas d’acquisition spectaculaire, pas de réorientation stratégique. La maison fait ce qu’elle a toujours fait, avec les mêmes artisans, dans les mêmes ateliers, selon les mêmes arbitrages. Elle n’a pas de Marc Jacobs à vendre parce qu’elle n’en a jamais acheté.

La question que pose la cession de Marc Jacobs n’est pas celle de la santé financière de LVMH, qui reste le premier groupe de luxe mondial par le chiffre d’affaires et une machine à marges impressionnante. Elle est plus profonde : jusqu’où le modèle de l’accumulation est-il compatible avec l’exigence de rentabilité que la cotation impose ? Arnault a longtemps répondu que la taille était une force. Il commence à répondre autrement.

Un conglomérat qui achète dit qu’il croit à la croissance par le volume. Un conglomérat qui vend dit qu’il croit à la croissance par la sélection. LVMH est en train de changer de réponse.

Sources :

— LVMH, communiqué de résultats du premier semestre 2026, 27 juillet 2026. www.lvmh.fr

— WHP Global / PRNewswire, communiqué d’acquisition Marc Jacobs, 14 mai 2026. www.prnewswire.com

— Modaes Global, « LVMH Sells Marc Jacobs to WHP », 15 mai 2026. www.modaes.com

— XTB, analyse des résultats semestriels LVMH 2026, juillet 2026. www.xtb.com

Testings de SOS Racisme : la méthodologie à la plage

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Touristes sur la Promenade des Anglais à Nice. © Syspeo/SIPA

Cet été, SOS Racisme a testé des plages privées et des boîtes de nuit de la côte méditerranéenne. Verdict médiatique : 17 % des premières et près d’un tiers des secondes discrimineraient les clients noirs ou arabes. Huit plaintes ont suivi. Mais lorsqu’on examine la sélection des établissements, les conditions des tests et jusqu’au calcul des pourcentages, le beau laboratoire antiraciste perd soudain de son lustre.


Il fait chaud, la Côte d’Azur est pleine et SOS Racisme part à la plage. Pas exactement pour bronzer. Les 24, 25 et 26 juillet, des groupes perçus comme noirs, arabes ou blancs se présentent successivement sur des plages privées et dans des établissements de nuit de Montpellier, Palavas-les-Flots, La Grande-Motte, Marseille, Aix-en-Provence, Nice et Antibes. SOS Racisme annonce ensuite que plus d’un « testing probant » sur six dans les plages et près d’un sur trois dans les établissements de nuit révèle une discrimination. [1]

Les exemples produisent leur effet. À Montpellier, un groupe noir se voit répondre qu’une discothèque est complète ; des groupes arabe puis blanc entrent ensuite. À Nice, un groupe noir se voit annoncer 200 euros, tandis que le groupe blanc entre au tarif ordinaire de 15 euros. Huit plaintes pénales ont depuis été déposées auprès des parquets de Nice, Montpellier et Marseille. [2] Ces observations établissent incontestablement une différence de traitement. Elles n’en établissent pas encore nécessairement la cause. Exiger d’un groupe une table à 200 euros là où un autre entre pour 15 peut parfaitement constituer le véhicule d’une discrimination raciale. Cela peut aussi être la manière détournée dont un physionomiste écarte un client ou un groupe qu’il juge indésirable pour une tout autre raison. Le procédé n’en devient pas plus élégant ; sa causalité, elle, reste à établir. L’observation appelle donc une explication. Elle ne la contient pas.

À La Grande-Motte, le détail est particulièrement instructif. Dans son communiqué du 28 juillet, SOS Racisme indique que les groupes perçus comme noirs et blancs ont tous deux obtenu des transats au premier rang ; seul le groupe perçu comme arabe a été relégué au troisième. Le résultat n’oppose donc pas simplement des clients « racisés » à un groupe blanc : deux groupes racisés connaissent eux-mêmes des traitements différents. [1] Le 17 août, lorsque l’association annonce ses plaintes, le groupe noir disparaît du récit. Il ne reste plus que le groupe arabe, auquel on aurait indiqué que les transats de première ligne étaient indisponibles, puis le groupe blanc, auquel « ces mêmes transats » sont proposés quelques minutes plus tard. [2]

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Les deux présentations sont compatibles factuellement. La seconde est simplement beaucoup plus conforme au récit binaire que le testing est censé illustrer. Le sujet commence ici : comment passe-t-on d’une différence de traitement à l’identification de sa cause, puis à un chiffre capable de faire écrire qu’« une boîte sur trois » discrimine ? Entre les deux se trouve un objet peu télégénique : la méthode.

Une vraie méthode, donc de vraies exigences

Le testing n’est nullement une invention fantaisiste de SOS Racisme. Les expériences de terrain de ce type sont utilisées depuis longtemps en économie et en sciences sociales : comparer des situations aussi semblables que possible et ne faire varier que la caractéristique dont on veut mesurer l’effet. Justement.

En 2011, Romain Aeberhardt, Denis Fougère et Roland Rathelot consacraient dans Économie et Statistique un commentaire entier aux possibilités et aux limites de ces méthodes. Son titre pourrait presque servir au présent article : « Les méthodes de testing permettent-elles d’identifier et de mesurer l’ampleur des discriminations ? » [3] SOS Racisme assure de son côté que les groupes utilisés en boîte de nuit sont de composition similaire, appartiennent à la même tranche d’âge et sont habillés conformément aux standards des établissements. Son site présente le profil test et le profil blanc de contrôle comme accomplissant la même action « dans les mêmes conditions ». [4] Sur le papier, très bien.

Une boîte de nuit n’est pas une paillasse

Une porte de discothèque possède pourtant cette fâcheuse particularité de se trouver dans le monde réel. Le physionomiste apprécie en quelques secondes l’âge apparent, la tenue, la manière de parler, l’attitude, l’éventuelle alcoolisation, la composition du groupe, ce qui s’est passé dans la file, la connaissance ou non de l’établissement, les réservations, l’affluence et la clientèle déjà présente. Même en donnant exactement les mêmes consignes aux testeurs, standardiser ce qu’ils font ne standardise pas nécessairement ce que le physionomiste en perçoit. Il peut avoir observé un groupe pendant trente secondes et ne découvrir le suivant qu’une fois celui-ci arrivé devant lui.

Son attention peut avoir été accaparée par un habitué, un collègue ou un incident. Une situation objectivement semblable peut donc fournir au décideur des informations différentes. Et la situation elle-même peut changer entre deux passages. Trois clients viennent de quitter l’établissement : le physionomiste sait qu’il peut désormais faire entrer trois personnes sans dépasser sa jauge ; ceux qui attendent dehors n’en savent rien. À l’inverse, si rien n’a changé, l’explication devient évidemment beaucoup moins convaincante.

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Encore faut-il que le protocole permette de le documenter. Aeberhardt, Fougère et Rathelot pointent une difficulté voisine avec les testings faisant intervenir de vrais acteurs. Un acteur noir ne pouvant évidemment pas devenir l’acteur blanc du test suivant, de légères différences de dynamisme, d’élocution ou d’enthousiasme restent attachées aux individus. Elles deviennent systématiques plutôt qu’aléatoires ; le signe et l’ampleur du biais sont alors difficilement prévisibles. Leur solution : multiplier le nombre d’acteurs. [3] Pour conclure qu’une seule variable explique un résultat, encore faut-il avoir sérieusement neutralisé les autres. Le physionomiste gère une salle ; SOS Racisme teste une hypothèse. Avant d’attribuer le résultat à la seconde, le protocole doit montrer qu’il ne s’explique pas par les contraintes de la première.

Combien d’éprouvettes dans le laboratoire ?

Une difficulté supplémentaire concerne donc les testeurs eux-mêmes. Elle ne permet nullement d’affirmer qu’ils ont biaisé le résultat : nous n’en savons rien. Elle impose simplement de demander quelles précautions ont été prises pour éviter que les particularités d’un petit nombre de personnes restent systématiquement attachées aux groupes comparés. La question est d’autant plus légitime que Le Parisien précise que les participants de la campagne 2026 étaient tous des bénévoles de SOS Racisme. [5] Combien de testeurs distincts ont incarné chacune des trois catégories ? Les trinômes ont-ils changé d’un établissement à l’autre ? L’ordre des passages a-t-il été alterné ou randomisé ? Le protocole rendu public par SOS Racisme ne le précise pas. [4]

La littérature académique montre pourtant jusqu’où peut aller la précaution. Dans une expérience publiée en 2021 dans The Economic Journal — portant sur les décisions de chauffeurs de bus australiens, et non sur les discothèques — Redzo Mujcic et Paul Frijters ont mobilisé 29 testeurs entraînés, répartis entre quatre groupes, avec un script réduit à une phrase, des consignes portant sur le comportement non verbal et des contrôles aléatoires. Les testeurs savaient participer à une expérience universitaire, mais n’avaient pas été informés de la question de recherche précise. Les auteurs présentent justement la connaissance de l’objectif de l’étude comme une critique classique des audits réalisés avec des acteurs. [6]

Ils reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes qu’il est impossible de savoir avec certitude si certains participants n’ont pas deviné l’hypothèse. Autrement dit, ce biais est possible ; cela ne signifie pas qu’il a effectivement joué dans les testings de SOS Racisme, encore moins dans quel sens. La question sérieuse est donc plus modeste : quelles mesures ont été prises pour le contenir ? Dans ce laboratoire particulier, les éprouvettes ne sont pas suspectées d’avoir triché. On aimerait simplement savoir combien il y en avait et si elles ont tourné.

Choisir d’abord les suspects

La constitution de l’échantillon pose une autre question. Lors de sa campagne estivale de 2023, SOS Racisme expliquait ouvertement à Brut sélectionner des établissements à partir de plusieurs sources : signalements recueillis par sa permanence juridique, repérage effectué par les comités locaux et avis Google faisant état de problèmes. [7a] La campagne 2026 semble conserver au moins une partie de cette logique : interrogé par TF1 Info, le directeur général de SOS Racisme, Grégory Abelli, indiquait que la permanence juridique de l’association avait permis de recueillir plusieurs signalements concernant ces pratiques. [7b]

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C’est parfaitement rationnel si l’objectif consiste à détecter des cas et à constituer éventuellement des dossiers judiciaires. La police ne perquisitionne pas davantage des logements tirés au sort dans l’annuaire. Mais dès lors que des signalements préalables participent à la sélection, la représentativité devient une question centrale si la proportion obtenue est ensuite reçue comme une estimation de fréquence. Une enquête ciblée peut parfaitement répondre à : « Trouve-t-on des discriminations parmi des établissements dont certains ont déjà suscité des soupçons ? » Elle ne répond pas, à elle seule, à : « Quelle proportion des boîtes de nuit discrimine ? » La nuance tient en une ligne. Elle disparaît très bien dans un titre.

Le mystère du dénominateur

Et puis il y a l’arithmétique. Au total, la campagne porte sur 23 plages privées et 17 établissements de nuit. Franceinfo indiquait le 28 juillet que quatre plages privées et quatre établissements de nuit avaient fait l’objet d’un constat de discrimination. [8]

Pour les plages :
4 / 23 = 17,4 %.

Voilà les 17 % annoncés.

Pour les établissements de nuit :
4 / 17 = 23,5 %.

Pas 30 %.

SOS Racisme emploie cependant une formule légèrement différente, et beaucoup plus intéressante : « près d’un testing probant sur trois ». [1] Pour obtenir environ 30 % avec quatre cas, il faudrait un dénominateur voisin de treize.

Sauf élément du rapport complet qui nous échappe, les deux pourcentages publics ne se reconstituent donc pas sur une base présentée de la même manière : pour les plages, le calcul retombe immédiatement sur l’ensemble des 23 établissements ; pour les boîtes, les quatre cas rapportés à 17 établissements donnent 23,5 %. Combien de testings de boîtes ont été considérés comme « probants » ? Certains ont-ils été écartés ? Selon quels critères ? Ou le numérateur utilisé par l’association diffère-t-il de celui rapporté par Franceinfo ? Le communiqué ne permet pas de trancher. Le dénominateur : cet empêcheur de raconter des histoires en rond.

Détecter n’est pas mesurer

Le plus embarrassant est peut-être que la littérature scientifique avait déjà posé exactement la question il y a quinze ans : détecter une discrimination est-il la même chose qu’en mesurer l’ampleur ? Aeberhardt, Fougère et Rathelot répondent clairement non. Sous certaines conditions, un testing permet de tester l’existence d’un processus discriminatoire. Mais en mesurer l’ampleur suppose notamment que les situations soumises au test soient représentatives du marché dont on prétend parler. [3]

Les auteurs reprennent également une distinction formulée par James Heckman : le testing mesure d’abord une discrimination potentielle, celle qui surviendrait si le groupe étudié se comportait comme les chercheurs ont imaginé qu’il se comporte. Or cette mesure peut différer sensiblement de la discrimination réellement subie dans le marché considéré. [3] Ils recommandent enfin de calibrer ex ante le protocole par un calcul de puissance statistique. Une puissance de 80 % est généralement présentée comme le minimum exigible ; la taille nécessaire de l’échantillon dépend notamment de l’effet recherché et du plan expérimental. [3]

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Quel calcul de puissance a donc été retenu ici ? Avec combien d’établissements de nuit effectivement « probants » ? Combien de testeurs ? Combien de répétitions ? La question est d’autant moins théorique que SOS Racisme fournit lui-même un argument en faveur de la réplication : l’association reconnaît que des plages de Nice et d’Antibes testées deux jours de suite n’ont pas reproduit les mêmes comportements d’un jour à l’autre. [1] Cela ne démontre nullement que la discrimination constatée un jour n’existait pas : un salarié peut discriminer ponctuellement et deux salariés agir différemment. Cela montre en revanche que le comportement observé varie avec le contexte. Plus le résultat est variable, plus il faut d’observations pour en estimer la fréquence. Un passage peut documenter un fait. Il suffit beaucoup moins à établir une pratique stable.

Beaucoup de casquettes pour une seule association

SOS Racisme ne prétend d’ailleurs pas être un laboratoire neutre. Son propre site distingue le testing à visée judiciaire du testing à « visée politique », destiné au plaidoyer, à la sensibilisation et à l’interpellation médiatique et politique. L’association qualifie elle-même le testing d’« acte politique ». [4] C’est son droit. Mais cela réclame d’autant plus de transparence lorsque le même dispositif se pare ensuite du vocabulaire de l’objectivation scientifique. Le laboratoire a ceci de particulier que le chercheur, l’accusation, le service de communication et le bénéficiaire institutionnel du résultat occupent ici le même bureau.

L’association choisit les terrains, organise les tests, qualifie leurs résultats, les communique aux médias, porte plainte et réclame ensuite davantage de formation, de sensibilisation, de poursuites, de sanctions et d’intervention publique. Son communiqué du 28 juillet formule précisément plusieurs de ces demandes. [1] Rien de tout cela ne démontre que ses conclusions soient fausses. Cela signifie simplement qu’elles devraient être particulièrement vérifiables. Richard Martineau résumait le conflit d’incitations avec moins de précautions en 2017 : demander à un militant antiraciste si son pays est raciste revient, selon lui, à demander à un vendeur d’assurances si vous avez besoin d’une assurance. [9] La formule est méchante. Le problème d’incitation qu’elle décrit l’est beaucoup moins.

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SOS Racisme ne manque jamais de racisme. C’est une chance : c’est précisément ce qu’il est chargé de trouver. La plaisanterie devient moins légère lorsqu’une partie de cette activité bénéficie de fonds publics. Une convention pluriannuelle conclue avec l’État pour 2022-2024 prévoyait ainsi une subvention de 230 000 euros par an à SOS Racisme pour soutenir ses actions de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT+. [10] Il n’y a rien d’anormal à financer publiquement la lutte contre les discriminations. Mais lorsqu’une organisation produit des chiffres destinés à orienter le débat et l’action publique, demander le protocole qui les produit n’est pas lui faire un procès politique. C’est le minimum.

Ce que la justice valide — et ce qu’elle ne valide pas

SOS Racisme rappelle volontiers que le testing est reconnu par le droit. C’est exact. La Cour de cassation a admis dès le 11 juin 2002 que les juges ne pouvaient écarter les éléments produits lors d’une opération de testing au seul motif de leur mode d’obtention ; leur valeur probante doit être appréciée contradictoirement. [11] Puis l’article 225-3-1 du Code pénal a consacré le principe en 2006 : le fait qu’une personne sollicite un bien ou un service dans le but de démontrer une discrimination n’empêche pas la constitution du délit, « dès lors que la preuve de ce comportement est établie ». [12] Les derniers mots ont leur importance.

Le droit valide le procédé. Il ne transforme pas automatiquement toute différence observée en discrimination établie, encore moins un échantillon réduit en estimation statistique de tout un secteur. SOS Racisme avance de son côté une objection sérieuse : la réponse pénale serait très faible. La contribution du ministère de la Justice au rapport 2025 de la CNCDH recense seulement huit condamnations pour une infraction de discrimination à caractère raciste en 2024. [13] L’association ajoute que plusieurs plaintes fondées sur des testings, malgré des vidéos, témoignages et autres éléments matériels, ont été classées sans suite ces dernières années. [2]

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Deux lectures sont possibles. La première est celle de SOS Racisme : les discriminations seraient insuffisamment poursuivies et sanctionnées. La seconde est que certains dossiers jugés probants par ceux qui les ont constitués ne franchissent pas le seuil probatoire des parquets. Sans examiner les procédures une par une, impossible de trancher. C’est précisément pourquoi il faut distinguer l’accusation, la preuve et la mesure.

Prendre le racisme au sérieux

Les discriminations existent. C’est précisément pourquoi leur qualification mérite mieux qu’un raccourci causal. Une différence de traitement peut constituer un indice puissant. Elle ne dispense pas d’établir ce qui l’a produite. À affaiblir cette exigence, on ne risque pas seulement de qualifier à tort une situation : on risque également d’amoindrir la force des accusations lorsqu’elles sont, elles, solidement établies. SOS Racisme veut « objectiver » les discriminations. Prenons l’association au mot.

Qu’elle publie le protocole complet, le mode de sélection des établissements, le nombre de testeurs par catégorie, leur rotation, l’ordre des passages, les éventuelles répétitions, le calcul de puissance, le nombre de tests jugés non probants et les données permettant de reconstruire ses pourcentages. Sollicitée la veille sur plusieurs de ces points méthodologiques, SOS Racisme ne nous avait pas répondu au moment où nous adressions cet article à la rédaction. Car une expérience sérieuse ne se distingue pas d’une démonstration militante parce qu’elle possède des groupes témoins, des caméras et des pourcentages. Elle s’en distingue par une propriété beaucoup moins confortable : elle doit être construite de manière à pouvoir donner tort à celui qui l’a conçue.


[1] SOS Racisme, « Un testing de SOS Racisme révèle la persistance des discriminations dans les plages privées et les établissements de nuit », 28 juillet 2026. Le communiqué donne les 23 plages privées, décrit les cas de La Grande-Motte, Montpellier, Marseille et Nice, emploie les expressions « plus d’un testing probant sur six » et « près d’un testing probant sur trois », reconnaît la non-reproduction de certains comportements d’un jour à l’autre et formule plusieurs demandes aux pouvoirs publics.

[2] SOS Racisme, « Discriminations dans les établissements de loisirs : SOS Racisme dépose huit plaintes pénales après sa campagne nationale de testings », 17 août 2026. Cinq plaintes ont été adressées à Nice, deux à Montpellier et une à Marseille. Le communiqué précise le contenu annoncé des dossiers probatoires et présente une seconde version synthétique du cas de La Grande-Motte.

[3] Romain Aeberhardt, Denis Fougère et Roland Rathelot, « Commentaire : les méthodes de testing permettent-elles d’identifier et de mesurer l’ampleur des discriminations ? », Économie et Statistique, n° 447, 2011, pp. 97-101. Voir notamment les développements sur les différences comportementales systématiques entre acteurs, la « discrimination potentielle » au sens de Heckman, la représentativité des situations testées et le calcul de puissance ex ante.

[4] SOS Racisme, « Les testings », présentation officielle de la méthode. L’association distingue un testing à « visée judiciaire » et un testing à « visée politique », destiné notamment au plaidoyer et à l’interpellation des pouvoirs publics, et qualifie le testing d’« acte politique ». Elle expose également le principe de comparaison entre profil test et profil blanc de contrôle.

[5] Le Parisien, « SOS Racisme dépose huit plaintes contre des plages privées et établissements de nuit pour discrimination », 15 août 2026. Le journal décrit trois groupes successifs et précise que tous leurs membres sont des bénévoles de SOS Racisme ; il reprend également les 23 plages et 17 discothèques testées.

[6] Redzo Mujcic et Paul Frijters, « The Colour of a Free Ride », The Economic Journal, vol. 131, n° 634, 2021, pp. 970-999. L’expérience porte sur 1 552 interactions avec des chauffeurs de bus australiens et mobilise 29 testeurs entraînés, un script très court et des contrôles comportementaux. Les auteurs indiquent expressément que les testeurs ne connaissaient pas la question de recherche précise et discutent la connaissance de l’objectif comme une limite classique des audits avec acteurs.

[7a] Brut, « Avec SOS Racisme pendant leur testing estival », 25 juillet 2023. Anaëlle Gunslay, chargée de mission de SOS Racisme, y explique que le choix des établissements s’appuie notamment sur les signalements reçus par la permanence juridique, le repérage des comités locaux et les avis Google. Le reportage montre également le briefing des groupes avant les passages.

[7b] Mehdi Telli, TF1info, « Un tiers des boîtes de nuit et une plage privée sur six de la côte méditerranéenne épinglées par SOS Racisme », 28 juillet 2026. Grégory Abelli, directeur général de l’association, indique que la permanence juridique de SOS Racisme avait recueilli plusieurs signalements concernant ce type de pratiques.

[8] Franceinfo, « Un rapport publié par SOS Racisme révèle que 17 % des plages privées et 30 % des établissements de nuit testés ont pratiqué des discriminations », 28 juillet 2026. L’article indique que 40 établissements ont été testés — 23 plages privées et 17 établissements de nuit — et que quatre établissements de chaque catégorie ont fait l’objet d’un constat de discrimination. Les 23 plages et 17 discothèques sont par ailleurs confirmées par Le Parisien.

[9] Richard Martineau, « Racistes ! Racistes ! Racistes ! », Le Journal de Montréal, 27 juin 2017. La chronique ouvre sur la comparaison entre le militant antiraciste interrogé sur le racisme et le vendeur d’assurances interrogé sur le besoin d’assurance.

[10] Gouvernement français, « Une première convention pluriannuelle avec SOS Racisme », 19 juillet 2022. La convention d’objectifs 2022-2024 prévoit une subvention annuelle de l’État de 230 000 euros, soit 690 000 euros sur trois ans.

[11] Cour de cassation, chambre criminelle, 11 juin 2002. Dans plusieurs affaires concernant des testings à l’entrée de discothèques, la Cour rappelle que les moyens de preuve ne peuvent être écartés au seul motif qu’ils auraient été obtenus de manière illicite ou déloyale et qu’il appartient aux juges d’en apprécier contradictoirement la valeur probante.

[12] Code pénal, article 225-3-1, créé par l’article 45 de la loi n° 2006-396 du 31 mars 2006 pour l’égalité des chances. Le texte consacre la possibilité de solliciter un bien ou un service afin de démontrer l’existence d’un comportement discriminatoire, sous réserve que la preuve de ce comportement soit établie.

[13] Ministère de la Justice, contribution au rapport 2025 de la CNCDH sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, publiée en 2026. Le document recense huit condamnations pour une infraction de discrimination à caractère raciste en 2024.

Tristesse de Feliza

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Feliza Bursztyn

Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine : Feliza Bursztyn


« Il connaissait bien ce regard […], mais ce qu’il y vit à cet instant était nouveau, à croire que ces yeux tentaient de lui faire comprendre une réalité qu’ils n’avaient jamais exprimée. Puis Feliza les ferma, ses mains lâchèrent le menu, le sang déserta son visage, et elle tomba sur le sol dans un bruit sec et discret. » Comme il faut bien vivre, il faut aussi mourir. Mais le peut-on, « de tristesse » ? Question non tout à fait résolue par le romancier colombien Juan Gabriel Vásquez, épigone déclaré de Gabriel Garcia Márquez. Pour l’heure, le compatriote du feu écrivain star s’est penché sur le destin de cette artiste qui, à l’âge de 49 ans, trépassait d’une crise cardiaque sous les yeux de son vieil ami « Gabo », au cours d’un dîner chez Dominique, adresse fameuse de gastronomie russe. A la date fatidique, le recueil d’articles de l’auteur de Cent ans de solitude, réunis sous le titre Notas de prensa (Notes de presse), marquait : « La sculptrice colombienne Feliza Bursztyn, exilée en France, est morte de tristesse à 22h15, le vendredi 8 janvier, dans un restaurant parisien. »

Une vie en éclats 

Moins biographie romancée que roman biographique, le narrateur en est un journaliste qui, plus de quarante ans après son décès, se remet sur la trace de cette sculptrice légendaire, émule de Zadkine et de César, et dont, jeune, il a connu le dernier mari, Pablo Leyda : le livre lui est dédié. Feliza Bursztyn n’a rien d’un personnage fictif ; elle eut son heure de célébrité ; sa page Wikipédia est même assez fournie. On trouve des œuvres d’elle à la Tate, au musée national de Colombie, à Bogota…

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L’ouvrage remonte ainsi le temps jusqu’aux origines de cette « famille de juifs polonais […] passée sous le rouleau compresseur du XXe siècle » — Isaac, le grand-père, pendu par les nazis, tandis que les parents ont jeté l’ancre, un peu par hasard, à Barranquilla. C’est donc en Colombie qu’en 1933 la mère accouche de Felisa — l’artiste elle-même, en référence au mot espagnol « feliz » (heureux), changera l’orthographe de son prénom. Enfance bourgeoise dans leur pays d’accueil ; installation aux États-Unis, Bogota étant devenue une ville dangereuse ; en 1951, premier mariage, à 18 ans, avec un certain Larry Fleischer — d’où le titre Les noms de Feliza. Retour à Bogota, scènes de ménage : « le couple Fleischer se décomposait sous leurs propres yeux, comme un chien renversé sur la route, mais les filles emplissaient la maison de leur présence blonde et bruyante »… D’un coup, elle abandonne enfants et mari pour, scandale, suivre le poète Jorge Gaitán Durán, un goy. Son père la déclare morte.

« A vingt-trois ans à peine […] elle avait eu le temps de se marier, d’avoir trois filles, de se séparer et de mourir une première fois. » Feliza tombe amoureuse de Jorge, aventurier, poète, essayiste (il travaille sur Sade), qui a traversé l’Union soviétique jusqu’à la Mongolie et la Chine — « il faut partir, il faut toujours partir », lui dit-il. L’amant érudit lui fera découvrir Paris. Puis Ibiza — deux mois au paradis. A Bogota, un léger parfum de scandale accompagne cette liaison. Jorge meurt au-dessus de la Guadeloupe, dans un accident d’avion sur le vol Air France à destination de Bogota : « ils croyaient tous deux, tels des anges dans l’erreur, que leur destin commun était le bonheur ».

L’art, l’exil et les amants 

Dans des allers-retours d’une époque à une autre, dont le fil conducteur reste Pablo Leyda, le dernier époux survivant, le roman remonte le temps dans une complexité narrative virtuose, charriant, dans leur épaisseur et leurs remous, les ciels changeants des années : de la rue de Bièvre où, à un jet de pierre de chez Mitterrand, elle eut un vaste atelier, à Bogota, sa ville matricielle, en passant par ses innombrables itinérances ; Israël, dont l’ambassade l’invitera à exposer à Jérusalem et d’où elle apprendra, par une des dernières missives de Jorge, la mort de son propre père : « ces deux décès si rapprochés furent comme une ancre mal fixée la laissant soudainement partir à la dérive, libérée par ses défunts ». Et de retourner en Israël, pour « boucler la boucle » familiale. Nouvelle vie à Tel-Aviv. Le récit est émaillé d’extraits d’interviews de la sculptrice avant-gardiste, nyctalope incendiaire qui triture la ferraille, voire la motorise dans des échafaudages cinétiques, baptise une de ses expositions Les Hystériques, et dont les réponses provocatrices font le miel fielleux des journaux de Bogota… A Cuba, elle rencontre Fidel Castro, « une des personnalités les plus fascinantes que j’aie connue », confessera Feliza, dans un entretien. Sur un mur, elle a punaisé un portrait de Guevara. En note de la page 195 du livre, où l’on voit l’artiste, au cours de ce même entretien, asséner, dans un rapprochement prêtant à confusion : « On vient de tuer le Che, comme Camilo » — allusion à la fin brutale de Camilo Cienfuegos, le 28 octobre 1959, dans un accident d’avion —, Juan Gabriel Vásquez se contente d’évoquer les « circonstances non élucidées [de la mort du premier compagnon de lutte du futur dictateur cubain] car, écrit-il, on n’a jamais retrouvé l’appareil ». Certes. Mais il aurait fallu préciser que, si le comandante argentin fut exécuté sur ordre de la CIA, il est avéré, aujourd’hui, que le fieffé Fidel a bel et bien commandité l’assassinat de Camilo, dont l’aura lui faisait de l’ombre. Passons.

Les aveuglements d’une passionaria 

Au passage, par la voix de son narrateur, Juan Gabriel Vásquez confesse : « ces détails apparemment stupides ou superflus étaient la seule méthode pour m’approcher de mon objectif final : soulever leur poids mort avec ma sensibilité ou, si je puis dire, les percevoir par l’âme ». Autant dire que son empathie pour Feliza le porte volontiers à épouser les errements politiques les plus discutables de son héroïne, idéologue à la fois candide, idéaliste et véhémente, partageant avec Pablo « un pacifisme inquiétant et obstiné » plein d’aveuglement, ce qui la conduira d’ailleurs, sous l’accusation d’être un agent de liaison entre les fonctionnaires cubains et le M-19, à subir perquisition et interrogatoire musclés, à l’époque même où « Gabriel Garcia Márquez, le Colombien le plus célèbre de tous les temps, venait de quitter le pays pour échapper à une arrestation » en vertu de ses liens personnels avec le tyran Castro. Elle-même préférera filer doux à Mexico, trouvant refuge chez les « Gabo ». De l’artiste à la santé précaire à force de souder de la tôle sans protection, et qui avait dû porter un harnais à la suite d’un grave accident de voiture, Gabo plaisantait : « Elle sort déjà assez de gros mots avec un demi-poumon, alors imagine s’il était entier ».

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La passionaria, par provocation, chantait pourtant en chœur « Hasta siempre comandante », de Carlos Puebla, le barde propagandiste, dont la deuxième strophe énonce sans rire « Aqui se queda la clara, la entranable transparencia » (ici reste la claire, l’intime transparence), immarcescible vertu du régime castriste, comme chacun sait. Après ça, on s’étonne que Feliza ait été inquiétée par les autorités colombiennes ! Quoi qu’il en soit, rapporte Pablo rétrospectivement, ses relations l’ont tirée d’affaire : « Gabo a passé des coups de fil. Je ne sais plus si c’est Régis Debray, le conseiller de Mitterrand pour ce qui touchait à l’Amérique latine, qu’il a appelé en premier, ou Mitterrand, qui a ensuite confié le dossier à Debray. En tout cas, miraculeusement, il a soudain été question d’octroyer une bourse à Feliza. » Les assiduités auprès des caciques de la gauche servent toujours. Mais trop tard : en ce soir d’hiver 1982, sans avoir pu déguster une bouchée de son bortsch, elle s’affaisse et tombe « sur le sol dans un bruit sec et discret », pour ne plus jamais se relever.

On le voit, celle qui « était comme chez elle à New-York, ses filles [vivant] aux États-Unis, sa mère et sa sœur aussi » n’est pas précisément un artiste maudit. Ce tombeau de Feliza Bursztyn en forme de roman foisonnant trace, non sans brio, un portrait d’elle pas si hagiographique que ça, et qui sonne plutôt ambigu : cette femme tête-à-claques, au bout du compte, n’inspire pas au lecteur de Juan Gabriel Vásquez une sympathie sans mélange.       

A lire : Les Noms de Feliza, roman de Juan Gabriel Vásquez, 301 p., Seuil, sortie le 21 août 2026.

Les Noms de Feliza

Prix: 23,50 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 10,97 €

« Boulette russe » : le roman de la « connerie » ?

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Portrait d'un cosaque. Tableau appartenant a la collection Pianta. 14/09/2004. SIDLER/SIPA

Le nouveau roman de Christian Rol raconte les tribulations vaudevillesques d’Arsène (pas Lupin) en Russie. Le héros, censé mener une enquête en lien avec la guerre actuelle, est la victime à répétition de kompromat et tombe dans les situations les plus loufoques. Entre cartographie des milieux pro-russes français et autodérision.


Avec sa couverture rouge comme un cosaque un lendemain de cuite, Boulette russe est un ouvrage qui nous sort tout droit des rotatives d’Autremencourt où les éditions Lorisse, fondées par Michel-Georges Micberth, ont bien voulu l’imprimer. L’auteur, Christian Rol, prend le prétexte du roman pour nous faire découvrir les coulisses de la sphère russophile de France, en rupture complète avec la ligne officielle des gouvernements occidentaux. 

Mon pays m’a fait mal

Depuis le XVIIIème siècle, la Russie exerce une fascination chez nombre d’écrivains français, qui ont voulu y voir une patrie de secours. Aragon a chanté les louanges de la Guépéou, Custine et Gide ont perdu leur enthousiasme en cours de voyage, Céline en est revenu sans plus d’illusions qu’au début de son excursion. Diderot puis Maistre y ont trouvé des protecteurs, le premier contre l’absolutisme, le second contre le jacobinisme. Le narrateur de Christian Rol, lui, s’est jeté dans les bras de la Russie surtout par déception de ce qu’est devenue la France. « Mon pays m’a fait mal », pourrait-il dire volontiers. Le premier charme de la Russie tient précisément à ce qu’elle ne serait pas encore devenue la France (« La France, nous en étions d’autant plus orphelins qu’elle était devenue une synthèse abjecte de ce que le monde moderne et orwellien peut engendrer de pire »). Ici, « pas de boomers sur trottinettes ou patins à roulettes, ni de vélos électriques, ni de singes hurleurs ou bobos arrogants ». Et le personnage principal, Arsène, a suffisamment de points communs avec l’auteur, comme le fait d’avoir écrit un livre sur Maxime Brunerie, pour que le texte paraisse largement autobiographique – dans une proportion que le lecteur doit s’amuser à imaginer – et fidèle aux opinions géopolitiquement incorrectes de ce dernier. On peut dire sans peine que l’auteur y joue son propre Rol.

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LCI, LSD et kompromats

Le roman donne lieu à quelques scènes drolatiques, qui dérideront les auditeurs les plus zélés de LCI. On comprend que le tropisme russe du narrateur doit aussi beaucoup à quelques mésaventures rencontrées avec une Ukrainienne moralement douteuse, qui, non contente d’avoir vidé les comptes du protagoniste, a fini par mettre en vente toutes ses fringues sur Vinted, au point de le laisser littéralement en slip à la sortie de la douche. Et, pour s’extraire d’une situation aussi peu confortable, voilà le héros obligé d’appeler les pompiers. Les effets du LSD (Lénine, Staline, Douguine ?) pris accidentellement par Arsène constituent un autre épisode cocasse. L’ouvrage ne manque pas d’autodérision, et l’on comprend en le lisant que pour se retrouver au centre des barbouzeries entre Est et Ouest, il faut soit faire partie des très bons, soit des très mauvais. Arsène est plutôt de ces derniers, parvenant à se faire coincer dans des kompromatsdes deux côtés du rideau de fer. À ce jeu, les poupées russes sont aussi douées que leurs homologues ukrainiennes ; sous cet angle au moins, l’existence d’une frontière entre les deux pays peut paraître artificielle. On comprend aussi qu’une bonne dose de n’importe quoi dans son existence n’est pas un mauvais carburant pour l’écriture. 

« À votre âge, c’est de la connerie »

Boulette russe finit ainsi par dresser une véritable cartographie des milieux pro-russes de France. Ce que le narrateur rechigne à balancer aux renseignements français au sujet du groupe des amitiés France-Donbass, il le livre sans pression au lecteur de Boulette russe.  De vrais acteurs de la guerre du Donbass apparaissent sous leur vrai nom et sont interviewés. On croise alors des militants humanitaires et pacifistes habillés en treillis (mais après tout, John Lennon avait lancé la mode), des anarchistes ou des nationalistes radicaux, des dandys à particules devenus guerriers, quelques jeunes Bretons ou Normands qui ont donné du temps ou un bras à la Russie éternelle. On y croise aussi ceux du camp d’en face, ceux qui se sont engagés pour l’Ukraine, ceux que le narrateur appelle « les fonds de cuve de la fachosphère ». Chez les uns comme chez les autres, un point commun au moins : l’engagement militaire doit beaucoup à l’ennui. Un peu à la manière du film Voyage au bout de l’enfer, où les personnages basculent en un clignement d’œil de la scène du mariage aux geôles encerclées de barbelés du Vietnam, Arsène se téléporte en quelques pages des salons cossus de la bourgeoisie pro-russe de Versailles aux oflags de Donetsk. 

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Comment tombe-t-on dans de telles aventures ? Un membre des renseignements français propose une explication : «Vous êtes un con… Vous présentez le profil idéal : sans une flèche, donc vulnérable. Idéaliste, donc naïf. À votre âge, ce n’est plus de la noblesse d’âme, c’est de la connerie. Comme vous êtes un dilettante et que vous feriez tout pour qu’on parle de vos livres, vous vous lancez dans des trucs très sérieux qui vous dépassent, en vous disant que les affaires d’État, c’est uniquement dans les films, et que les conséquences, c’est pour les autres. Sauf que, à force de fréquenter les voyous, les tueurs, les mercenaires et les espions de puissances ennemies, les flics marrons, vous êtes dans la nasse ». Le narrateur précise alors : « Le pire, c’est qu’il avait raison ».

Michael Connelly : la clé de l’énigme…

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L'auteur Michael Connelly s'exprime sur scène lors du Tampa Bay Times Festival of Reading au Palladium de St. Petersburg, en Floride, aux Etats-Unis, le 11 novembre 2023. © Tampa Bay Times/TNS/Sipa USA/SIPA

Michael Connelly n’est pas seulement un maître du roman policier : avec Harry Bosch, il a fait de l’enquête criminelle une véritable littérature. Philippe Bilger raconte ici son plaisir intact à retrouver cet immense romancier américain.


Durant les vacances, tout en écrivant le Petit Traité de la parole pour les éditions Guy Trédaniel, sous l’égide amicale du directeur de collection Mathias Leboeuf, je me suis replongé dans les romans de Michael Connelly (MC), après avoir dressé la liste de ceux que je pensais ne pas avoir lus et qui figuraient parmi les premiers qu’il avait publiés, avec notamment son fabuleux héros, Harry Bosch, à la fois complexe, déchiré, libre et formidable enquêteur.

Il y a eu L’Arbre de fer, L’Oiseau des ténèbres, Deuil interdit et Wonderland Avenue. La passion qu’on met à les lire, avec une intense curiosité anticipée et la certitude que, peu ou prou, on trouvera à la fin le même bonheur, le même enthousiasme, ce mélange d’admiration et d’étonnement devant le tour de force répété de cet ancien journaliste devenu un grand romancier, ne se dément jamais.

J’insiste sur cet adjectif « grand » parce que MC a réglé une fois pour toutes la distinction artificielle entre la littérature élevée et la littérature populaire, si on veut bien admettre que les critères essentiels ne tiennent pas seulement à la qualité du style et à la sophistication du récit, mais aussi à la fascination qu’on éprouve face à une intrigue à la fois mystérieuse et subtile, à l’extraordinaire talent narratif de l’auteur, à l’incroyable mouvement d’une histoire dont on sait qu’elle sera riche en rebondissements et en coups de théâtre, à la puissance romanesque de l’affrontement constant entre le Bien et le Mal, la lumière et les ténèbres, ainsi qu’aux interrogations philosophiques accessibles qui accompagnent le déroulement de l’action et font de ces livres bien plus que des romans policiers ordinaires.

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Sur le plan technique, outre l’avantage intellectuel offert par une fiction qui ne quitte jamais le personnage principal sans s’égarer dans des digressions inutiles, l’art de MC présente cette particularité, tellement efficace, de ne jamais écrire une phrase sans action, de multiplier les données factuelles, d’abonder en éléments signifiants, sans le moindre temps mort, avec un rythme à bride abattue dont la conclusion ne laisse jamais le lecteur déçu.

Je ne mépriserai jamais l’éloge d’un livre dont on affirmerait qu’on n’a pas pu le lâcher, mais les romans de MC sont bien plus que cela : un univers professionnel, un monde politique fait d’ambitions, de jalousies, de frustrations et aussi d’amour — nostalgique d’une épouse toujours désirée, d’un père pour sa fille —, une atmosphère de mystères, de culpabilité et d’innocence.

Une vision infiniment pessimiste de la condition humaine, rachetée, compensée, non pas par la transcendance (tout chez Bosch, notamment son passé d’enfant abandonné, la guerre du Vietnam et les tunnels, l’éloigne de ce sentiment), mais par l’indéracinable volonté d’Harry de faire place nette là où le destin l’a placé, contre les horreurs du crime et la malfaisance de ceux qui ont affaire à lui.

Nulle envie de m’excuser de mon enthousiasme ni de me justifier pour ce billet qui loue MC et ses livres, mais j’ai été touché que, récemment, deux personnalités que, dans des genres différents, j’apprécie — Nicolas Demorand et Philippe Lançon — partagent ma dilection pour Michael Connelly.

On annonce un prochain livre. Vite, vite !

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Henry Miller, l’art de foutre le camp

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Henry Miller en 1959. Wikimedia Commons

Henry Miller n’était pas seulement l’écrivain sulfureux de Tropique du Cancer. De Paris à Big Sur, il a surtout appris l’art de s’affranchir du bruit du monde, jusqu’à trouver dans le retrait une forme de liberté.


Sur les quais de Seine, Henry Miller n’a pas disparu. Il dort encore dans les caisses des bouquinistes, coincé entre Hemingway, Bukowski et quelques vieux exemplaires de Tropique du Cancer. Les jeunes s’en emparent pour son côté sulfureux. Les touristes américains aussi. Ils retrouvent là une image qu’on leur a beaucoup vendue : l’Américain à Paris, sans le sou, une chambre minuscule, quelques femmes, du vin, des cigarettes et une machine à écrire. Avec Hemingway, Miller reste l’un des grands locataires imaginaires du Paris des écrivains.

Le cliché tient debout. Miller a vraiment vécu comme ça, dans la dèche, les chambres minuscules, les femmes, les bouteilles, les manuscrits. Mais ce n’est que le décor. Le bonhomme derrière est autrement plus vaste. Il faut se rappeler aussi ce que ses livres ont fait à leur époque. Tropique du Cancer, publié à Paris en 1934, fut interdit aux États-Unis pendant près de trente ans. Sexus fut interdit en France en 1950. Quand Grove Press publia Tropique du Cancer aux États-Unis en 1961, les procès pour obscénité se multiplièrent. L’affaire alla jusqu’à la Cour suprême, qui trancha en 1964 en faveur du livre.

Un écrivain contre son époque

Aujourd’hui, on ne jugerait probablement plus Miller avec les mêmes mots. Ses livres passeraient devant d’autres tribunaux, moins soucieux de savoir si une scène est obscène que de savoir ce qu’elle dit des femmes, du désir, du consentement, du regard masculin. Certaines pages seraient découpées, commentées, replacées dans leur contexte, peut-être même présentées comme problématiques avant d’être lues. La vieille police des mœurs a changé de vocabulaire. Miller, lui, continue de raconter.

Dans Sexus, Plexus et Nexus, réunis sous le titre La Crucifixion en rose, il prend sa vie à bras-le-corps. June est là, les dettes aussi, les femmes, les chambres, les petits boulots, les humiliations, les obsessions sexuelles, la faim d’écrire. Il n’essaie pas de rendre le matériau plus propre qu’il ne l’était. Dans Nexus, il rejette violemment l’artifice pour revenir à l’essentiel : « Mais une toute petite voix m’objectait : il y a aussi la littérature. Au diable la littérature ! Le livre de ma vie, voilà ce que j’écrirai. » Miller veut descendre dans l’existence avant de la transformer en littérature. Il préfère le désordre aux belles constructions, la vie vécue aux vies exemplaires. C’est pourtant par la langue qu’il finit par s’échapper.

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On commence avec une chambre, une femme, une dette, un verre. Quelques pages plus loin, la phrase s’élargit. Elle parle du temps, de la mort, de Dieu, de la création, de la solitude. Miller peut passer du trivial au cosmique dans le même mouvement. Dès l’ouverture de Tropique du Cancer, il donne le ton de cette envolée fulgurante : « J’habite la Villa Seurat. Je n’ai pas un sou, pas de ressources, pas d’espoir. Je suis l’homme le plus heureux du monde. Il y a un an, il y a deux mois, je me croyais un artiste. Je n’y pense plus ; je suis. Tout ce qui était de la littérature s’est effondré loin de moi. Plus de livres à faire, grâce à Dieu… Ceci n’est pas un livre. C’est une libération, c’est une injure, une insulte, une profanation de la beauté, une saloperie ! »

Il y a chez lui quelque chose de Thomas Wolfe, cette grande respiration américaine qui cherche à contenir une existence entière dans une phrase. Bukowski, à qui on le compare souvent — et selon moi à tort —, lui, reste beaucoup plus près du comptoir. Même lorsqu’il devient lyrique, il garde les pieds sur terre, dans la poussière. Miller a davantage tendance à lever les yeux. C’est peut-être pour cela que les deux écrivains, souvent rangés dans la même bibliothèque, ne produisent pas le même effet. Bukowski donne des coups. Miller dérive, s’emporte, revient, repart encore.

La fuite vers le Pacifique 

Et puis arrive Big Sur. Après Paris, après les années de bohème et de pauvreté, Miller trouve en Californie quelque chose qu’il n’avait pas trouvé dans les villes : de l’espace. Il regarde les arbres, les falaises, le Pacifique. Il découvre une existence où l’on peut rester plusieurs heures sans que personne ne demande ce qu’on fait. Dans Big Sur et les Oranges de Jérôme Bosch, il analyse cette volte-face avec une honnêteté désarmante : « Il semble que ce dont on ait le plus de mal à s’accommoder, soit la paix et le contentement. Tant qu’ils ont quelque chose contre quoi lutter, les gens semblent prêts à tous les courages et toutes les prouesses. Ôtez-leur la lutte, et les voilà comme des poissons hors de l’eau. »

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Toujours dans Big Sur, Miller pose un regard lucide et amer sur le destin des artistes et la fatalité des malentendus qui accompagnent toute œuvre livrée aux hommes : « Quelle déception vous attend ! Donnez-nous les pensées les plus puissantes, ébranlez le monde dans ses fondations… mais n’espérez pas échapper à votre calvaire ! Une fois que vous aurez lancé vos créations dans le monde, soyez sûrs qu’elles se retourneront contre vous. Vous serez uniques si vous ne vous laissez pas submerger et engloutir par les monstres que vous aurez engendrés. Le jour viendra sûrement où vous regarderez le monde comme s’il n’avait jamais reçu l’impact d’une seule pensée exaltante. Vous serez terrifiés et ahuris de voir comme les choses sont allées tout de travers, et comme vous et ceux que vous avez imités, ont été mal compris. Le monde que vous avez, sans le vouloir, contribué à faire, vous réclamera, non pour maître ou arbitre, mais pour victime. »

Ce retrait a quelque chose de très contemporain aujourd’hui. Miller vivait déjà avec cette obsession du monde moderne qui transforme tout en marchandise et l’homme en consommateur. Il avait connu New York, Paris, les journaux, les cafés, les conversations sans fin. À Big Sur, il se met à distance. L’actualité peut continuer sans lui. Les guerres peuvent éclater. Les marchés peuvent monter ou descendre. Les hommes peuvent courir après les dernières nouvelles. Miller a trouvé quelque chose de plus difficile : ne pas répondre.

Rimbaud, le frère d’armes

Pas le Rimbaud scolaire, celui des anthologies, des universitaires et des Clubs des sachants s’auto-proclamant « rimbaldiens ». Le Rimbaud auquel il consacre une étude passionnée dans Le Temps des assassins, un essai où la critique littéraire cède le pas à une véritable autofiction fraternelle. Miller ne se contente pas d’analyser le poète de Charleville : il s’identifie à lui jusqu’au vertige, voyant en Rimbaud son double spirituel et l’incarnation de la même révolte contre la camisole sociale.

Dans Le Temps des assassins, Miller formule clairement ce miroir absolu : « Je fus frappé immédiatement par les analogies entre sa vie et la mienne, mais plus encore par ce qu’on pourrait appeler les concordances de nos visions respectives […] Rimbaud est le héraut de la grande révolte. Il a senti le premier l’approche de cette crise de la civilisation où le monde moderne allait sombrer. Il a fui notre société avant qu’elle ne l’étouffe. »

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Rimbaud disparaît. Il cesse de se justifier. Il abandonne sa famille, les cercles littéraires, ses poèmes, et part vers une autre existence. Miller ne renonce pas à écrire. Mais à travers sa lecture du poète français, il théorise son propre retrait. Il renonce progressivement à faire de la littérature un milieu. Il reste écrivain, mais il se retire de la mêlée. Il préfère les arbres aux cénacles, le Pacifique aux conversations parisiennes, une existence choisie au spectacle d’une existence réussie.

Sur les quais de Seine, on continuera donc à acheter Miller pour les mêmes raisons : le sexe, Paris, la bohème, la légende de l’Américain fauché qui écrivait dans une chambre de bonne. Ce n’est pas faux. Mais le vieux bonhomme de Big Sur est ailleurs. Il a traversé le scandale, les procès, les femmes, l’alcool, la misère, la littérature, pour finir devant les arbres et l’océan. Il avait commencé par vouloir vivre davantage. Il a fini par comprendre qu’il fallait surtout vivre avec moins. Et, comme Rimbaud, il a choisi de s’éloigner du bruit des autres.

Cocorico ! Nous sommes (quasiment) champions du monde de la dépense publique !

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Ministere de l'economie et des finances. Minsistere de l'action et des comptes publics. Bercy.//MASTAR_10031/1907280846/Credit:Mario FOURMY/SIPA/1907280848

Notre pays est un des champions d’Europe en matière de dépenses publiques. Ce serait moins grave si les Français en avaient pour leur argent en termes de services publics. Mais dans tous les domaines – santé, école, enseignement supérieur, justice, transition énergétique… – il y a une gabegie déplorable. La France peut-elle éviter une intervention du FMI? L’analyse, chiffres à l’appui, d’André-Victor Robert.


C’est maintenant bien connu : au sein de l’Union européenne et même au sein de l’OCDE, c’est en France et en Finlande que les dépenses publiques sont les plus élevées, en pourcentage du PIB : 57,3 et 57,7 % du PIB respectivement, en 2024. Pour l’UE à 27 pays, la moyenne est à 49,1 %. Et en matière de prélèvements obligatoires, c’est-à-dire en matière d’impôts et de cotisations sociales, c’est avec le Danemark et non plus la Finlande que nous faisons la course en tête. Le niveau élevé des dépenses publiques conduit Franz-Olivier Giesbert, dans son dernier opus[1], à se demander si la France n’est pas devenue un pays communiste. L’interrogation n’est pas illégitime a priori : 57 % de dépenses publiques, cela signifie que l’État pèse davantage dans la décision d’affectation du produit de l’activité économique que les entreprises et les ménages réunis. 

Certes les dépenses de protection sociale expliquent-elles une part importante des écarts en matière de dépenses publiques entre la France et les autres pays développés. Dans certains pays comme aux États-Unis, l’assurance maladie relève d’entreprises privées. En matière de retraites, le dosage entre régimes par répartition et régimes par capitalisation varie de manière assez sensible entre pays, y compris au sein du continent européen. Le poids de l’enseignement privé varie aussi d’un pays à un autre. Pour autant qu’on considèrerait comme « inévitable » une socialisation des dépenses d’éducation, de santé ou d’assurance-retraite dès lors qu’un pays a atteint un niveau minimal de développement, les comparaisons internationales en matière de dépenses publiques doivent en conséquence être maniées avec précaution. 

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La question est alors celle de l’efficacité comparée du secteur public et du secteur privé pour rendre le service attendu, et la comparaison n’est pas toujours au détriment du secteur public : le poids des dépenses de santé dans le PIB, publiques et privées, est ainsi aux États-Unis bien supérieur à ce qu’il est en Europe de l’ouest, sans que la supériorité du modèle américain, en matière sanitaire, ne saute aux yeux : l’espérance de vie n’est pas plus élevée chez l’oncle Sam qu’elle ne l’est en Europe occidentale, elle est en outre en baisse pour certaines franges de la population comme les hommes blancs. Des régimes de retraite par répartition, plutôt que par capitalisation, peuvent aussi se justifier au motif que des assureurs privés sont susceptibles de faire faillite, ce qui expose les épargnants à un risque de perte en capital aux conséquences humaines potentiellement dramatiques, un risque que seule la collectivité serait en mesure de mutualiser correctement.  

Telle est l’argumentation – non dénuée de fondements — habituellement développée par les partisans de dépenses publiques élevées, en particulier par ceux qui souhaitent cautionner l’exception française en la matière. Mais dans ce cas, pourquoi s’arrêter en si bon chemin, pourquoi ne pas aller jusqu’à 80 ou 90 % comme certains pays communistes ?

Et bien, justement, si l’on en croit le FMI, les dépenses publiques représentent seulement 32,9 % du PIB en République populaire de Chine, 19,1 % au Vietnam, 27,1 % au Nicaragua sandiniste, 17,6 % au Venezuela – peut-être conviendrait-il d’informer M. Mélenchon que ce dernier pays qu’il a pris pour modèle est en réalité un enfer néo-libéral ! En réalité, le poids de l’État dans les décisions de dépense et d’affectation de la production n’atteint nulle part un niveau aussi élevé que dans l’Union européenne de Mme von der Leyen et de ses affidés.

Pour autant, avec toutes les dépenses publiques qui sont mises à leur charge par le biais des impôts, les Français en ont-ils pour leur argent ? Au sein de l’Europe, c’est en France certes que la dépense publique est la plus élevée, mais c’est en France aussi que le niveau de satisfaction vis-à-vis des services publics est le plus faible – à l’exception notable de l’Italie et de l’Espagne, si l’on croit les résultats de l’Eurobaromètre. 

En matière d’éducation par exemple, la France accomplit le triple et triste exploit de dépenser davantage – en % du PIB – que la moyenne européenne, tout en sombrant dans les profondeurs des classements internationaux et en payant ses enseignants au lance-pierre : à expérience et niveau d’enseignement comparables, les enseignants français sont en effet à peine mieux rémunérés que leurs homologues italiens ou portugais, un peu moins bien payés que leurs homologues espagnols, et nettement moins bien rémunérés que leurs collègues allemands, suisses, néerlandais ou scandinaves. 

On peut dresser un constat similaire dans bien d’autres domaines, par exemple en matière de santé ou encore de sécurité intérieure : dans ces deux domaines nous dépensons davantage que la moyenne européenne, alors que les niveaux de rémunération des infirmières, policiers et gardiens de prison dans les pays voisins du nôtre font pâlir d’envie leurs homologues français. Et dans ces deux domaines également les résultats de la France sont déplorables si l’on en juge par exemple par le taux de mortalité infantile, comme le révèle le récent rapport de l’Inspection générale des affaires sociales sur ce sujet, ou le taux d’homicides et de tentatives d’homicides – seules la Suède, la Finlande et la Belgique font pire que la France en la matière. 

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La situation financière de la France est déplorable, c’est le résultat cumulé de plusieurs décennies de gabegie. Il n’y a plus de marge pour augmenter les impôts, et si elle veut échapper à la tutelle du FMI, la France a tout intérêt à maîtriser strictement ses dépenses dans les plus brefs délais. L’effort à accomplir est une réduction pérenne des dépenses publiques annuelles de l’ordre de 120 à 150 Md€, ce qui représente environ quatre points de PIB.

L’argent public est mal dépensé et l’on peut légitimement s’interroger sur certaines priorités implicites ou explicites de nos responsables politiques. Une fraction importante des élèves entrant en classe de sixième est incapable d’effectuer une multiplication ou une division, mais bientôt, grâce aux enseignements sur la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS), ils seront incollables sur la transsexualité ou l’anulingus ! L’actualité récente a aussi mis en lumière l’exemple des services de gendarmerie et de justice d’un département du sud-ouest de la France manifestement plus empressés de mater les agriculteurs de la Coordination rurale aux revendications somme toute légitimes que de mettre hors d’état de nuire des pédophiles récidivistes.

On pourrait évoquer aussi le cas des aides au logement (AL et APL), versées aux ménages pour les aider à se loger, qui représentent en France un pourcentage du PIB plus élevé que partout ailleurs en Europe. La brochure du ministère du logement qui en détaille le mode de calcul comporte pas moins de 80 pages : en maîtriser toutes les subtilités est évidemment hors de portée du profane mais aussi de tout parlementaire normalement constitué, qui a à connaître d’une foultitude d’autres sujets. Au motif de traiter finement toutes les situations possibles et imaginables dans toute leur diversité, tout semble se passer comme si l’administration s’efforçait, par le biais d’une sophistication toujours plus poussée de la réglementation, de justifier sa propre existence ainsi que les moyens financiers et humains placés sous son contrôle. 

Si l’on veut réduire la dépense publique sans porter atteinte au socle des fonctions régaliennes ni à la protection sociale dont bénéficient les citoyens français, deux voies – complémentaires – devront être empruntées : la première consistera à recentrer chaque département ministériel sur ce que devraient être ses priorités, et à s’assurer que chaque euro est dépensé de manière efficiente. 

Avec plus d’un étudiant sur deux qui quitte l’université sans avoir obtenu sa licence, le secteur de l’enseignement supérieur constitue un bon exemple de secteur où l’argent est mal dépensé. L’instauration d’une sélection à l’entrée à l’université constituerait à n’en pas douter un premier pas vers une meilleure utilisation de l’argent public dans ce secteur. On pourrait aussi imaginer réduire en partie les crédits dans les filières et disciplines offrant peu de perspectives professionnelles et présentant peu d’enjeux pour l’économie française, pour les réorienter vers les filières à plus fort enjeu, notamment les sciences de l’ingénieur et les disciplines scientifiques. L’instauration de la sélection à l’université sera d’autant mieux acceptée que l’on fera en parallèle l’effort de recentrer sur l’enseignement secondaire – au bénéfice de filières professionnelles et techniques – les crédits à l’apprentissage, plutôt que d’arroser l’enseignement supérieur comme c’est le cas à présent. On pourrait aussi évoquer, comme sources d’inefficience dans le secteur public, le personnel administratif pléthorique dans les hôpitaux ou dans l’éducation nationale. 

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La seconde voie consistera à s’attaquer aux gros volumes de dépenses dont l’utilité est contestable, soit qu’elles ne relèvent pas du socle régalien ou de la protection sociale, soit que bien qu’en relevant, elles ne permettent pas d’atteindre les objectifs qui leur sont assignés à un coût raisonnable. En la matière ce ne sont pas les exemples de dépenses inutiles ou peu utiles qui manquent : les dizaines de milliards consacrés chaque année à l’énergie éolienne ou photovoltaïque ou encore à la voiture électrique, pour un impact quasi-nul sur les émissions de CO2 ; l’aide au développement au bénéfice de pays qui ne sont plus sous-développés (comme la Chine) ou qui passent leur temps à dénigrer la France (comme l’Algérie) ; la fraude aux prestations sociales ; les aides sociales non contributives versées aux étrangers qui n’ont plus les moyens d’assurer leur subsistance sur le sol français en travaillant ; les subventions aux associations pro-immigrationnistes… Il ne serait pas illégitime aussi de s’interroger sur les plus de quinze milliards de contribution nette que nous versons chaque année à l’UE.

La tâche s’annonce certes politiquement difficile, mais nous n’avons plus le choix qu’entre le sursaut ou le chaos. Le chaos n’est du reste pas forcément le scénario le plus probable, car la situation dans laquelle nous nous trouvons est avant tout le résultat d’une perte de bon sens et d’une déresponsabilisation des décideurs publics : commençons par arrêter de marcher sur la tête, et tout ira mieux. 


[1] F.-O.  Giesbert, La France est-elle un pays communiste ? (Plon, 2026).

La France au bord de l'abîme: Les chiffres officiels et les comparaisons internationales

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Euthanasie : l’étrange défaite politique, morale et spirituelle

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euthanasie hollande ps

La France rejoint la liste des pays – dont le Canada, la Belgique, la Suisse et les Pays-Bas – qui ont légalisé l’euthanasie. Le 19 août, le président de la République a promulgué la loi sur l’aide à mourir qui pourrait entrer en vigueur en janvier 2027, mais est-il conscient du changement civilisationnel que représente cette promulgation? Tribune.


Comme on pouvait s’y attendre, le Conseil constitutionnel, sous la gouverne d’un ami du Président, valide la loi sur l’euthanasie. Qu’importe qu’une majorité des Français soit plus encline au développement des soins palliatifs qu’à franchir le nouveau seuil moral qu’on lui propose avec le suicide assisté. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché à éclairer l’opinion publique, à grands renforts de témoignages et de documentaires complaisants. La loi passera donc, avec ou sans le consentement du peuple. Pour apaiser ses craintes illégitimes, on lui a trouvé un rapporteur plus consensuel, Philippe Vigier, moins clivant que son prédécesseur, le socialiste Olivier Falorni. Il est écrit depuis longtemps que cette loi sera portée à l’actif du mandat qui s’achève, comme le « legs » généreux d’Emmanuel Macron aux générations futures. Faute de ressources spirituelles et humaines suffisantes pour nous aider à vivre, le vote solennel des députés, le 15 juillet, a donc fait entrer notre beau pays dans l’ère de « l’aide à mourir ». 

Une défaite politique et morale

Sans doute peut-on y voir un nouvel indice de notre sécularisation. À l’heure où près de la moitié des Français se font majoritairement incinérer, au nom d’un double impératif économique et écologique, et où les prêtres manquent aux enterrements, ainsi que l’a noté Jérôme Fourquet, la mort a peu à peu perdu son caractère sacré. Comme l’a rappelé récemment Guillaume Cuchet, l’Église après Vatican II a pris ses distances avec la religion des morts, « considérant qu’elle avait d’autres priorités pastorales ». La nature ayant horreur du vide, l’État assume donc le relais. Le Léviathan prend en charge, tout frais compris, le passage du Styx et les fins dernières. Et, realpolitik oblige, Emmanuel Macron saura dérouler le tapis rouge au Souverain Pontife fin septembre, sans crainte qu’on lui fasse la leçon. La République française est, depuis 1905, forte d’une autonomie morale que nul ne saurait lui contester. 

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Mais le despotisme démocratique a aussi sa part dans le processus législatif qui se déroule sous nos yeux. Abusant de la passivité du « troupeau industrieux et timide » que nous formons, « un pouvoir immense et tutélaire » se propose de nous ôter « le trouble de penser et la peine de vivre » (Tocqueville), au point de nous administrer l’extrême onction, naguère confiée à l’Église. Comment lui reprocher d’étendre à nouveau si généreusement nos libertés privées ? 

À l’Élysée, prolongeant le geste de Ponce Pilate, on se lave les mains de cette nouvelle transgression, qu’on célèbre comme une avancée sociétale parachevant un débat démocratique exemplaire, en faisant fi de l’opposition sénatoriale et sans avoir eu à passer par les fourches caudines du référendum. Le « nœud démocratique » (Marcel Gauchet) peut bien subir une torsion supplémentaire. Rue Cadet et à l’ADMD, qui représentent à peine plus de 130 000 personnes, soit 0,2% de la population, la clientèle progressiste est satisfaite. Quant aux 68 millions de Français restants, on trouvera les mots pour les consoler de leur éventuel désarroi. Il fallait, vous en conviendrez, marcher dans le sens de l’Histoire et poursuivre l’extension infinie des droits individuels, fût-ce « en écrasant quelqu’un » (Victor Hugo, Les Contemplations, XIX).

Les demandes seront de plus en plus nombreuses, on s’en doute, comme au Canada, en Belgique ou aux Pays-Bas où l’euthanasie représente désormais 4 à 6% des décès et s’applique à de jeunes adultes en souffrance psychique. Affligé de la myopathie de Duchenne, qui atrophie son corps jour après jour, le digne et courageux Louis Bouffard n’aura qu’à bien se tenir. Les alertes répétées du jeune écrivain de 26 ans, engagé de toutes ses forces dans le combat contre l’euthanasie, seront restées lettre morte. Je peux pourtant témoigner, comme tous ceux qui l’ont rencontré, que sa terrible maladie n’a rien ôté à l’éminente dignité de son existence : paradoxalement, elle la révèle. Privé de sa mobilité, Louis est mille fois plus vivant que beaucoup d’entre nous, par sa force d’âme.

Une défaite spirituelle

Ainsi que le philosophe René Girard nous l’a appris, la compassion obligatoire pour quelques-uns peut parfois se changer en tyrannie pour le plus grand nombre : munie du masque laïc de la charité, la logique victimaire justifie les décisions les plus cruelles, dans une inversion diabolique. Comment les personnes en souffrance, éligibles à la future loi, ne choisiraient-elles pas, de façon libre et éclairée, de soulager une société trop occupée à son profit et à ses loisirs ? Au nom de quels obscurantismes les familles ne libéreraient-elles pas leurs captifs (enfants handicapés, conjoints dépressifs) de cette vallée de larmes ? Pourquoi s’encombrer plus longtemps du ministère de la consolation et du soulagement qui coûte tant à nos finances et semble aujourd’hui une relique désuète de la charité chrétienne ?

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On tuera donc contre la loi naturelle qui, depuis toujours, tente de prévenir l’instinct de mort tapi au fond du cœur de l’homme. On tuera malgré le serment d’Hippocrate qui, depuis le IVe siècle avant JC, fonde en Occident la confiance entre le médecin et son patient. On se tuera en dépit de la Bonne Nouvelle qui proclame que toute vie est un don de Dieu, même dans son état le plus misérable, et que toute croix offerte est source de grâce (Matthieu, V, 5). 

Mais l’on fera tout cela avec la bonne conscience du mensonge orwellien par l’alchimie duquel la liberté se réalise dans le refus de la souffrance, l’égalité dans l’accès au suicide pour tous, la fraternité dans l’abandon des plus fragiles. « Loi de fraternité », en êtes-vous bien sûr, monsieur le Président ? George Orwell médite sans doute, depuis l’éternité où il se trouve, cette nouvelle avancée de sa novlangue, une main sur le cœur, dans l’autre la seringue. 

Svastika, nein ! Faucille et marteau : da !

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Drapeau soviétique brandi par des manifestants pro-russes, Porte de Brandebourg, Berlin, Allemagne. 20/06/2026. Michael Kuenne/PRESSCOV/Sipa USA/SIPA

Dans quelle mesure est-il légitime de comparer le nazisme et les régimes communistes du XXI siècle? Bien que les points de convergence soient évidents, la juxtaposition est toujours problématique. Tout le monde condamne le nazisme, et à juste titre, mais le communisme et ses symboles gardent une forme de respectabilité dans certains milieux. Tribune.


Besançon, lundi 3 août. Deux visiteurs du musée de la Résistance et de la Déportation font le salut hitlérien devant un drapeau du IIIe Reich. Aussitôt, garde à vue immédiate. Indignation nationale matérialisée par un vertueux article dans Libération.

Tout cela est bien mérité, et il serait parfaitement hors de propos de questionner la nécessité de sanctionner ce geste. 

Mais posons-nous la question de savoir ce qui se serait produit si les deux zigotos avaient brandi un petit drapeau frappé de la faucille et du marteau en criant leur nostalgie du Goulag au Musée national Picasso à Paris devant le portrait de Staline[1]?

Rien. Absolument rien. Pas de garde à vue, pas d’article, pas même un haussement de sourcil du gardien de salle.

Cette asymétrie n’est-elle pas surprenante ?

Que dit la loi ?

L’article R.645-1 du Code pénal punit d’une contravention de 5e classe le fait de porter ou d’exhiber en public « un uniforme, un insigne ou un emblème rappelant ceux que portaient les organisations reconnues criminelles par le tribunal de Nuremberg ». Le texte est précis : il ne cible que le national-socialisme et ses organisations affiliées. Rien, dans notre arsenal pénal, ne vise la faucille et le marteau, l’étoile rouge soviétique, ou le portrait encadré du camarade Staline.

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Par conséquent, en France, on peut acheter en toute légalité un drapeau reproduisant fidèlement l’emblème de l’URSS voire un portrait de Iossif Vissarionovitch Djougachvili. Le site qui le vend[2] parle sans rire de rendre hommage à Staline, « Icône politique du XXe siècle ».

On peut donc impunément brandir le drapeau soviétique au défilé du 1er mai, l’accrocher à la tribune de la Fête de l’Huma ou l’arborer à son balcon et le vendre par lot de dix avec tarif dégressif dans les fédérations du PCF. 

Essayez la même opération marketing avec une croix gammée. Je vous laisse imaginer le temps qu’il vous faudra pour finir au gnouf.

L’argument classique pour justifier cette différence de traitement est que s’il y a eu un tribunal de Nuremberg pour juger le nazisme, il n’y en a jamais eu pour juger le communisme. C’est hélas exact. Mais le problème est justement là.

Aucune cour internationale n’a jamais jugé les crimes du Goulag, l’Holodomor ukrainien, les purges staliniennes ou les dizaines de millions de morts du Grand Bond en avant chinois.

Pourtant un   précédent existe : les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens ont bien condamné, entre 2010 et 2018, plusieurs dirigeants khmers rouges, jusqu’à la qualification de génocide en 2018. L’exception cambodgienne interpelle donc sur le silence assourdissant envers Moscou et Pékin.

La leçon polonaise :

Il existe pourtant un pays qui a osé avoir ce courage. 

La loi polonaise sur l’Institut de la mémoire nationale interdit conjointement la propagation publique des symboles nazis et communistes[3]. Là, faucille et marteau sont logés à la même enseigne pénale que le svastika.

Les Polonais ont simplement regardé leur propre passé en face : l’occupation nazie suivie du joug soviétique. Ils en ont tiré la conclusion qu’un totalitarisme reste un totalitarisme, quels qu’en soient les oripeaux. Et quel que soit le drapeau sous lequel il envoie ses opposants au goulag ou konzentrationlager.

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La France, elle, se vautre dans une confortable asymétrie. Condamner rétrospectivement le nazisme ne mange pas de pain. En revanche, oser toucher au folklore soviétique du PCF, parti drapé d’une respectabilité parlementaire et supplétif occasionnel de la macronie serait malvenu.

Pourquoi diantre l’exhibition d’un symbole renvoyant à un système ayant produit au bas mot une bonne vingtaine de millions de morts continue de bénéficier d’une immunité pénale totale, alors que l’exhibition d’un symbole renvoyant à un autre système totalitaire expose à une amende voire à une garde à vue.

Poser cette question ne vise pas à relativiser le nazisme. C’est bien à rebours une façon de refuser de relativiser le communisme. L’idée n’est certes pas nouvelle[4], mais l’article de Libé lui donne une nouvelle jeunesse.

Ne serait-il pas grand temps de tirer les leçons de ce constat ?
Il n’est pas question d’exhumer les momies de Lénine et de Mao pour les détruire comme ont pu le faire les révolutionnaires de 1793[5] avec les dépouilles des rois de France.

Le but serait de se doter du même épouvantail que celui qui rend depuis 1945 le combat contre l’extrême droite si redoutablement efficace.

En effet, Nuremberg a servi, non seulement à châtier les coupables, mais aussi à fabriquer un outil politique d’une efficacité remarquable dont la durabilité force l’admiration. 

À chaque élection présidentielle, on regarde avec autant d’amusement que de lassitude comment les fréquentations sulfureuses du père de Marine Le Pen sont agitées comme un vieil épouvantail, avec toujours autant de succès. Les prochaines présidentielles approchant, on voit à nouveau l’épouvantail ressortir de la naphtaline : Le front National a-t-il été vraiment créé par d’ancien Waffen SS?

L’extrême gauche, elle, n’a jamais eu à affronter un épouvantail comparable. Il n’y a eu aucun Nuremberg, aucun tribunal, aucune mémoire imposée par la loi. 

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Le résultat est qu’aujourd’hui un adolescent peut arborer fièrement un T-shirt à l’effigie du Che sans que quiconque ne songe à s’en émouvoir.

Et pourtant, El Chanco[6] a personnellement supervisé des exécutions sommaires à la prison de la Cabaña.

Un « Nuremberg du communisme » ne changerait rien au passé et ne ressuscitera pas les morts du Goulag. On ne pourrait pas ressortir la potence pour les génocidaires communistes. En revanche, il donnerait aux générations futures l’équivalent de ce que la mémoire du nazisme leur a offert : un réflexe. 

Un réflexe qui se déclencherait à la vue d’un marteau ou d’une faucille afin d’éviter que l’on ait à compter de nouveaux cadavres.


[1] Rappelons que ce musée conserve et expose parfois un dessin de Pablo Picasso intitulé, « Staline à ta santé ».

[2] communist-universe.com

[3] Article 256, §§2 à 4 du Code pénal polonais (Kodeks karny), modifié en 2009, qui interdit la propagation publique de « symboles fascistes, communistes ou autres symboles totalitaires », sauf usage artistique, éducatif, de collection ou académique.

[4]Jean-François Revel : La Grande Parade (Plon, 2000), « Communisme-Nazisme : la comparaison interdite ».

[5] Jean-Marie Le Gall, Le mythe de Saint-Denis : entre renaissance et révolution, Champ Vallon, 2007, p. 476. L’historiographie évoque la nécessité d’effacer les « cendres impures » des « tyrans ».

[6] Tel était un des surnoms du Che : le Porc. Peu flatteur, mais préférable à « El carnicerito de la Cabaña », le boucher de la Cabaña.

Vive l’Irlande et à bas les mauvais conseillers

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Conseil Constitutionnel, Paris, mars 2017 © Witt/SIPA Numéro de reportage : 00800792_000018

Le Conseil constitutionnel vient de censurer l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans, parce qu’elle porterait une « atteinte disproportionnée » à la liberté d’expression. Mais la décision des Sages est-elle si sage que ça ? La France ne devrait-elle plutôt s’inspirer d’une certaine ville irlandaise ? Tribune.


Le Conseil constitutionnel a donc estimé que l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans était une mauvaise idée ! Qu’elle portait atteinte à la liberté d’expression ! La liberté d’expression de qui ? De ceux qui envahissent la toile pour y déverser des inepties ? Des influenceuses qui se suicident en direct et d’autres qui disent comment s’y prendre pour arriver au même résultat ? Des influenceurs variés et multiples ; ce nouveau métier de narcisses impudents qui permet de faire de l’argent ? On ne voit pas en quoi, d’ailleurs, protéger des enfants contre tous ces méfaits pourrait porter atteinte à la liberté d’expression de ces « envahisseurs » puisque ce ne sont pas eux qu’on empêche de s’exprimer, et qu’ils auront encore un large public à leur disposition. Alors, la liberté d’expression des mineurs ? Lesquels peuvent en harceler d’autres en toute impunité, car le harcèlement, qui est devenu une vraie plaie, touche précisément ces mineurs qui ne peuvent se défendre. 

La liberté d’expression, me dira-t-on, fait partie des droits de l’Homme. Absolument. Mais quand on est mineur, on n’est précisément pas arrivé à l’âge d’Homme. Les droits de l’Homme sont pour les adultes ; ce qui ne signifie en aucun cas qu’un mineur n’aurait pas le droit de s’exprimer, mais qu’en revanche, ses droits ne sont pas les mêmes que ceux de ses parents. Autrement, il peut aussi voter à quatre ans ; certains le réclament… Une fois de plus, on refuse de penser la génération et on met tout le monde dans le même sac. On refuse par conséquent de protéger l’enfance sous couvert d’un droit à la liberté d’expression fallacieux. Il est tout de même ahurissant de constater à quel point l’enfance est menacée ; les faits divers abondent dans ce sens, et des gens prétendument sages, du haut de leur chaire planante, enfilent des perles à coup de phrases toutes faites, comme des réflexes de Pavlov, sans voir un instant que la fameuse liberté d’expression ne peut pas jouer de la même manière selon qu’on est adulte ou qu’on est enfant. Je leur rappelle également qu’il fut et qu’il est toujours un temps où certains films sont interdits aux moins de 16 ou 18 ans ; même si aujourd’hui, on dit « déconseillé »…

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Nos sages devraient se faire naturaliser irlandais ; cela leur remettrait les idées en place ! Dans une petite ville côtière de ce pays aux falaises fabuleuses, huit écoles primaires se sont mises d’accord avec les parents pour interdire le smartphone, non seulement à l’école, mais à la maison aussi. Ainsi, ils ont résolu l’argument selon lequel on ne pouvait priver un enfant de ce bidule, car à l’école, il se retrouverait isolé, marginalisé, discriminé, et ne pourrait partager avec ses camarades toutes les péripéties que la Toile d’araignée vous offre. La société civile a réussi à mettre en place une chose simple, nette, efficace. Ce qui permettra à ces heureux élus, les gamins qui ont cette chance, de construire un monde commun autour d’autre chose que ce qui, sous prétexte de vous connecter à la terre entière, vous isole et vous réduit à peau de chagrin, et vous expose aux méfaits déjà cités.

J’en entends déjà qui ruent dans les brancards : mais, pauvres gosses, comment feront-ils ensuite quand ils se retrouveront avec des smartphones plus tard ? Ils ne sauront pas faire ! Il faut leur apprendre à s’en servir intelligemment et pas les priver ! Ah, comme ce « s’en servir intelligemment » aura pu lui hérisser le poil ! Car ils n’auront aucun mal à s’en servir, soyez sans crainte ! Les gosses de dix ans s’y mettent en un clin d’œil et n’ont pas besoin qu’on leur apprenne.

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Oui, mais, me dira-t-on, s’en servir intelligemment, ça veut dire ne pas en être esclave. Sans aucun doute, mais pour ne pas être esclave de la toile, il faut avoir précisément eu une autre formation, d’autres intérêts, d’autres supports. Et c’est parce que j’ai bénéficié de cette autre formation que je ne passe pas ma vie devant ! 

Dernier point : est-ce parce que c’est le président Emmanuel Macron qui a fait cette proposition qu’elle est rejetée ? Dans ce cas, nous aurions affaire à une politique politicienne de très bas étage.

Faut-il vraiment apprendre à des soi-disant « sages » qu’interdire peut être le meilleur moyen de protéger ? Ont-ils à ce point peur d’être des adultes et d’en assumer la responsabilité ? Sont-ils si âgés que le discernement leur fait défaut ?

Cela s’appelle le Conseil constitutionnel et cela laisse pantois.