Le second tour que les sondages nous prédisent s’annonce comme le grand naufrage des sachants…
Les grandes nations ont, elles aussi, leurs moments de fatigue. À en croire certains sondages, la France pourrait offrir au monde, au printemps 2027, une affiche opposant Mélenchon à Le Pen. Après Montesquieu, Voltaire, Hugo, Jaurès, Clemenceau et de Gaulle, l’histoire devait bien nous réserver une surprise de ce genre.
Certes, rien n’est joué puisqu’il reste six mois pour nous épargner cette annus horribilis. La perspective d’un tel duel devrait pourtant troubler le sommeil de ceux qui gouvernent la France depuis un demi-siècle. Il aura fallu beaucoup d’intelligence, de diplômes et de persévérance pour conduire un pays aussi riche de son histoire, de sa culture et de ses talents à cette désolation.
En 1927, Julien Benda dénonçait la trahison des clercs, ces intellectuels qui sacrifiaient leur vocation aux passions politiques. Un siècle plus tard, la trahison a gagné nos élites, celles qui prétendent administrer le pays et fabriquer l’opinion. Elles ont tout eu : le pouvoir, les moyens de l’exercer et cette conviction, acquise sur les bancs des meilleures écoles de la République, de savoir mieux que le peuple ce qui est bon pour lui.
Qu’est-ce qu’une nation ?
La gauche porte dans ce désastre une responsabilité particulière, parce qu’elle a trahi ce qui faisait jadis sa grandeur : sa familiarité avec le peuple français. Jaurès était internationaliste et patriote. Il ne voyait aucune contradiction entre la justice sociale et l’amour de la France, dont il connaissait l’histoire et partageait les fidélités. Il savait qu’un peuple ne se réduit pas à une population occupant un territoire, qu’il existe entre les générations une continuité sans laquelle la nation finit par ressembler à une administration chargée de gérer des individus.
Cette idée est devenue suspecte à une partie de la gauche pour qui le mot « patrie » sent le nationalisme et l’attachement à une culture commune l’exclusion de l’Autre. Le peuple lui-même a quelque chose d’embarrassant puisqu’il persiste à aimer son village, son clocher, les paysages de son enfance et manifeste, à l’heure de la mobilité triomphante, cette stupide tendance à vouloir vivre là où il est né.
Inadaptés
Cette conversion culturelle s’est accompagnée d’une réconciliation énamourée avec le capitalisme mondial. Les héritiers de ceux qui dénonçaient l’exploitation ont découvert les vertus de la libre circulation des marchandises et des hommes. Les usines ont fermé, les villes industrielles se sont éteintes à petit feu, les familles ont perdu ce qui donnait un sens à leur existence. Il fallait s’adapter, disait-on, expression assez cynique dans la bouche de ceux qui n’ont jamais eu à le faire.
On pouvait désormais célébrer toutes les identités, toutes les mémoires, toutes les traditions, à condition de ne pas trop s’attarder sur celles de la France. Son histoire est devenue l’interminable procès de sa domination, sa culture un héritage embarrassant. On a voulu accueillir de nouveaux Français venus de partout, notamment du « Sud global », sans prendre grand soin de leur expliquer ce qu’ils étaient invités à rejoindre. Il est vrai qu’on ne savait plus très bien soi-même ce que cela pouvait être.
L’historien américain Christopher Lasch avait décrit cette sécession des élites, devenues plus proches de leurs semblables à l’étranger que de leurs compatriotes. Certains de nos dirigeants se sentent chez eux à Bruxelles, Londres ou New York, et découvrent avec stupeur les résultats électoraux de ces provinces françaises dont ils ne connaissent que les gares TGV.
Sacrifices
La droite n’a pas été en reste. Elle a conservé les drapeaux, les cérémonies et les citations du Général, donnant un peu de solennité à l’abandon de ce qu’elle défendait. Elle parlait de souveraineté mais en réduisait les moyens, célébrait notre industrie pendant que les usines fermaient, promettait l’autorité de l’État et s’étonnait qu’on ne lui obéisse plus. Il restait les commémorations, où la France officielle continuait de faire bonne figure.
Les chefs d’entreprise avaient découvert que ce pays coûtait trop cher. Ses ouvriers, ses protections sociales, ses contraintes pesaient lourd dans les comptes. On a donc délocalisé avec la satisfaction du devoir accompli, en expliquant urbi et orbi que la compétitivité exigeait des sacrifices.
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L’État poursuivait son travail de rationalisation : on fermait une maternité, une gare, un tribunal, une classe, et il se trouvait un haut fonctionnaire pour démontrer, chiffres à l’appui, que cette disparition constituait un progrès du service public. Si les habitants avaient du mal à s’en réjouir, c’était une affaire de pédagogie.
L’école elle-même, cette formidable machine républicaine qui avait permis à des générations d’enfants modestes de s’approprier la langue française, une histoire et une culture, a trop souvent renoncé à transmettre. On a oublié qu’un enfant ne devient pas libre parce qu’on le prive d’héritage, et qu’il faut avoir reçu quelque chose pour pouvoir ensuite le contester.
Je ne suis pas complotiste, mais…
Tout cela ne procède d’aucun complot car nos élites n’ont jamais montré une intelligence collective suffisante pour qu’on puisse leur prêter ce dessein. Il y eut du conformisme, des intérêts bien compris et cette inclination des classes dirigeantes à prendre leurs préférences pour des nécessités historiques. On a défait le pays avec la meilleure conscience du monde, ce qui est une manière assez française de travailler au malheur public.
Le résultat est devant nous. Le Rassemblement national prospère, non sans démagogie économique et sociale, sur le ressentiment d’une France qui ne se reconnaît plus dans ceux qui prétendent la représenter. Mélenchon exploite, avec un goût prononcé pour la brutalité politique, les colères et les fractures d’une société dont il attend davantage de la confrontation que de la réconciliation. Deux populismes d’essence autoritaire qui trouvent dans nos divisions leur raison d’être. On peut craindre que la France ne survive pas en très bonne santé à tant de sollicitude.
Voilà ce que cinquante ans de gouvernements « raisonnables » risquent de nous laisser en héritage. On entend déjà les cris d’orfraie : comment les Français peuvent-ils se montrer aussi ingrats envers ceux qui ont tant fait pour leur bonheur ? Comment peuvent-ils préférer les extrêmes à ces femmes et ces hommes compétents, diplômés, expérimentés, qui ont consacré leur existence à leur expliquer le monde ?
Retournons la question : qu’ont-ils fait de ce pays pour que tant de gens en viennent à préférer les candidats des extrêmes ? Il faut avoir sacrément perdu le sens des réalités pour croire qu’un peuple se révolte contre ses dirigeants dans le seul but de leur faire de la peine.
Si ce duel redouté se produit, on peut déjà deviner la suite. D’aucuns appelleront au barrage républicain, les grandes consciences se mobiliseront, les artistes signeront des pétitions et les responsables de ce demi-siècle de renoncements nous expliqueront, la main sur le cœur, que la République est en danger. Espérons seulement qu’ils auront la décence de ne pas se présenter comme les innocentes victimes de leur propre bilan. Encore que, même au soir du désastre, on peut compter sur eux pour nous expliquer que tout est de notre faute.
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