Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine : Feliza Bursztyn

« Il connaissait bien ce regard […], mais ce qu’il y vit à cet instant était nouveau, à croire que ces yeux tentaient de lui faire comprendre une réalité qu’ils n’avaient jamais exprimée. Puis Feliza les ferma, ses mains lâchèrent le menu, le sang déserta son visage, et elle tomba sur le sol dans un bruit sec et discret. » Comme il faut bien vivre, il faut aussi mourir. Mais le peut-on, « de tristesse » ? Question non tout à fait résolue par le romancier colombien Juan Gabriel Vásquez, épigone déclaré de Gabriel Garcia Márquez. Pour l’heure, le compatriote du feu écrivain star s’est penché sur le destin de cette artiste qui, à l’âge de 49 ans, trépassait d’une crise cardiaque sous les yeux de son vieil ami « Gabo », au cours d’un dîner chez Dominique, adresse fameuse de gastronomie russe. A la date fatidique, le recueil d’articles de l’auteur de Cent ans de solitude, réunis sous le titre Notas de prensa (Notes de presse), marquait : « La sculptrice colombienne Feliza Bursztyn, exilée en France, est morte de tristesse à 22h15, le vendredi 8 janvier, dans un restaurant parisien. »
Une vie en éclats
Moins biographie romancée que roman biographique, le narrateur en est un journaliste qui, plus de quarante ans après son décès, se remet sur la trace de cette sculptrice légendaire, émule de Zadkine et de César, et dont, jeune, il a connu le dernier mari, Pablo Leyda : le livre lui est dédié. Feliza Bursztyn n’a rien d’un personnage fictif ; elle eut son heure de célébrité ; sa page Wikipédia est même assez fournie. On trouve des œuvres d’elle à la Tate, au musée national de Colombie, à Bogota…
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L’ouvrage remonte ainsi le temps jusqu’aux origines de cette « famille de juifs polonais […] passée sous le rouleau compresseur du XXe siècle » — Isaac, le grand-père, pendu par les nazis, tandis que les parents ont jeté l’ancre, un peu par hasard, à Barranquilla. C’est donc en Colombie qu’en 1933 la mère accouche de Felisa — l’artiste elle-même, en référence au mot espagnol « feliz » (heureux), changera l’orthographe de son prénom. Enfance bourgeoise dans leur pays d’accueil ; installation aux États-Unis, Bogota étant devenue une ville dangereuse ; en 1951, premier mariage, à 18 ans, avec un certain Larry Fleischer — d’où le titre Les noms de Feliza. Retour à Bogota, scènes de ménage : « le couple Fleischer se décomposait sous leurs propres yeux, comme un chien renversé sur la route, mais les filles emplissaient la maison de leur présence blonde et bruyante »… D’un coup, elle abandonne enfants et mari pour, scandale, suivre le poète Jorge Gaitán Durán, un goy. Son père la déclare morte.
« A vingt-trois ans à peine […] elle avait eu le temps de se marier, d’avoir trois filles, de se séparer et de mourir une première fois. » Feliza tombe amoureuse de Jorge, aventurier, poète, essayiste (il travaille sur Sade), qui a traversé l’Union soviétique jusqu’à la Mongolie et la Chine — « il faut partir, il faut toujours partir », lui dit-il. L’amant érudit lui fera découvrir Paris. Puis Ibiza — deux mois au paradis. A Bogota, un léger parfum de scandale accompagne cette liaison. Jorge meurt au-dessus de la Guadeloupe, dans un accident d’avion sur le vol Air France à destination de Bogota : « ils croyaient tous deux, tels des anges dans l’erreur, que leur destin commun était le bonheur ».
L’art, l’exil et les amants
Dans des allers-retours d’une époque à une autre, dont le fil conducteur reste Pablo Leyda, le dernier époux survivant, le roman remonte le temps dans une complexité narrative virtuose, charriant, dans leur épaisseur et leurs remous, les ciels changeants des années : de la rue de Bièvre où, à un jet de pierre de chez Mitterrand, elle eut un vaste atelier, à Bogota, sa ville matricielle, en passant par ses innombrables itinérances ; Israël, dont l’ambassade l’invitera à exposer à Jérusalem et d’où elle apprendra, par une des dernières missives de Jorge, la mort de son propre père : « ces deux décès si rapprochés furent comme une ancre mal fixée la laissant soudainement partir à la dérive, libérée par ses défunts ». Et de retourner en Israël, pour « boucler la boucle » familiale. Nouvelle vie à Tel-Aviv. Le récit est émaillé d’extraits d’interviews de la sculptrice avant-gardiste, nyctalope incendiaire qui triture la ferraille, voire la motorise dans des échafaudages cinétiques, baptise une de ses expositions Les Hystériques, et dont les réponses provocatrices font le miel fielleux des journaux de Bogota… A Cuba, elle rencontre Fidel Castro, « une des personnalités les plus fascinantes que j’aie connue », confessera Feliza, dans un entretien. Sur un mur, elle a punaisé un portrait de Guevara. En note de la page 195 du livre, où l’on voit l’artiste, au cours de ce même entretien, asséner, dans un rapprochement prêtant à confusion : « On vient de tuer le Che, comme Camilo » — allusion à la fin brutale de Camilo Cienfuegos, le 28 octobre 1959, dans un accident d’avion —, Juan Gabriel Vásquez se contente d’évoquer les « circonstances non élucidées [de la mort du premier compagnon de lutte du futur dictateur cubain] car, écrit-il, on n’a jamais retrouvé l’appareil ». Certes. Mais il aurait fallu préciser que, si le comandante argentin fut exécuté sur ordre de la CIA, il est avéré, aujourd’hui, que le fieffé Fidel a bel et bien commandité l’assassinat de Camilo, dont l’aura lui faisait de l’ombre. Passons.
Les aveuglements d’une passionaria
Au passage, par la voix de son narrateur, Juan Gabriel Vásquez confesse : « ces détails apparemment stupides ou superflus étaient la seule méthode pour m’approcher de mon objectif final : soulever leur poids mort avec ma sensibilité ou, si je puis dire, les percevoir par l’âme ». Autant dire que son empathie pour Feliza le porte volontiers à épouser les errements politiques les plus discutables de son héroïne, idéologue à la fois candide, idéaliste et véhémente, partageant avec Pablo « un pacifisme inquiétant et obstiné » plein d’aveuglement, ce qui la conduira d’ailleurs, sous l’accusation d’être un agent de liaison entre les fonctionnaires cubains et le M-19, à subir perquisition et interrogatoire musclés, à l’époque même où « Gabriel Garcia Márquez, le Colombien le plus célèbre de tous les temps, venait de quitter le pays pour échapper à une arrestation » en vertu de ses liens personnels avec le tyran Castro. Elle-même préférera filer doux à Mexico, trouvant refuge chez les « Gabo ». De l’artiste à la santé précaire à force de souder de la tôle sans protection, et qui avait dû porter un harnais à la suite d’un grave accident de voiture, Gabo plaisantait : « Elle sort déjà assez de gros mots avec un demi-poumon, alors imagine s’il était entier ».
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La passionaria, par provocation, chantait pourtant en chœur « Hasta siempre comandante », de Carlos Puebla, le barde propagandiste, dont la deuxième strophe énonce sans rire « Aqui se queda la clara, la entranable transparencia » (ici reste la claire, l’intime transparence), immarcescible vertu du régime castriste, comme chacun sait. Après ça, on s’étonne que Feliza ait été inquiétée par les autorités colombiennes ! Quoi qu’il en soit, rapporte Pablo rétrospectivement, ses relations l’ont tirée d’affaire : « Gabo a passé des coups de fil. Je ne sais plus si c’est Régis Debray, le conseiller de Mitterrand pour ce qui touchait à l’Amérique latine, qu’il a appelé en premier, ou Mitterrand, qui a ensuite confié le dossier à Debray. En tout cas, miraculeusement, il a soudain été question d’octroyer une bourse à Feliza. » Les assiduités auprès des caciques de la gauche servent toujours. Mais trop tard : en ce soir d’hiver 1982, sans avoir pu déguster une bouchée de son bortsch, elle s’affaisse et tombe « sur le sol dans un bruit sec et discret », pour ne plus jamais se relever.
On le voit, celle qui « était comme chez elle à New-York, ses filles [vivant] aux États-Unis, sa mère et sa sœur aussi » n’est pas précisément un artiste maudit. Ce tombeau de Feliza Bursztyn en forme de roman foisonnant trace, non sans brio, un portrait d’elle pas si hagiographique que ça, et qui sonne plutôt ambigu : cette femme tête-à-claques, au bout du compte, n’inspire pas au lecteur de Juan Gabriel Vásquez une sympathie sans mélange.
A lire : Les Noms de Feliza, roman de Juan Gabriel Vásquez, 301 p., Seuil, sortie le 21 août 2026.
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