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Et vous, vous savez qui est Jacques Bainville?


Et vous, vous savez qui est Jacques Bainville?
Un colloque autour de la figure de Jacques Bainville déchire l’Institut de France. Open AI.

Quatre-vingt-dix ans après sa mort, la grande plume de l’Action française fait encore des histoires…


Retour sur une polémique en trois actes.

Premier acte : le 9 octobre, un colloque consacré à Jacques Bainville se tient à l’Académie des sciences morales et politiques (ASMP) à l’initiative de l’historien Georges-Henri Soutou, professeur émérite à la Sorbonne et auteur d’une somme sur la géopolitique de l’Action française. Convergence opportune : Bainville fut membre de l’Académie française (la prestigieuse sœur aînée de l’ASMP) et du mouvement royaliste de Charles Maurras.

Deuxième acte : le neurobiologiste Antoine Triller, secrétaire perpétuel d’une autre branche de l’Institut de France — la deuxième division de l’Académie des sciences —, rend public son courroux : « L’Académie des sciences dénonce l’hommage rendu à cette figure de la droite extrême, antisémite et xénophobe. »

Troisième acte : le 27 octobre, en direct sur BFMTV, le député RN Julien Odoul cite la fameuse phrase de Bainville : « Le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation. » Réplique de son contradicteur, le socialiste Arthur Delaporte : « Vous savez qui est Jacques Bainville ? Arrêtez de citer Jacques Bainville. »

Ce n’est pas la première fois qu’un homme politique cite l’Académicien royaliste. En 2022, Gérald Darmanin avait lui-même repris cette définition bainvillienne du fait national qu’avait déjà popularisée Éric Zemmour bien avant son entrée en politique.

Historien, journaliste et essayiste français, Bainville fut le principal théoricien de la politique étrangère du mouvement royaliste. Compagnon de Charles Maurras et de Léon Daudet — dont on connaît l’antisémitisme —, Bainville était-il lui-même épargné par ce préjugé ? Pour l’historien Christophe Dickès (élève de Soutou), pas une ligne de l’œuvre de Bainville n’est antisémite. Laurent Joly, quant à lui, a exhumé quelques passages moins glorieux. En 1907 : « À sa seule impudeur, le Juif se révèle étranger parmi nous. » Et en 1927, à propos d’un poème d’Heinrich Heine : « Cette névrose juive qui, avec tout, avec les sentiments les plus sains, avec les idées les plus fortes et au besoin avec les éléments mêmes les plus étrangers au judaïsme, sait créer le trouble dans les esprits et dans les cœurs. » Deux passages qui font dire à Libération et écrire à plusieurs députés de La France insoumise et de la majorité : « Bainville, écrivain antisémite. » Que disent ces textes de l’ensemble d’une vie et d’une œuvre ? Reprenons le dossier.

En 1898, âgé de 19 ans, le jeune Bainville n’a pas encore rejoint l’Action française. Il séjourne en Allemagne où il suit l’affaire Dreyfus. Le 17 septembre 1898, après la découverte du faux d’Henry, il écrit à son correspondant Georges Guéneau : « Je suis maintenant, moi aussi, dreyfusard », et réclame la révision du procès, convaincu qu’une grave injustice a été commise. En septembre 1899, il s’indigne des mensonges de certains responsables militaires qui ont entretenu l’accusation contre Dreyfus. Dreyfusard, donc, il réprouve toutefois aussi les attaques de Zola contre l’armée. Barrès, puis Maurras, rencontré en avril 1900, le conduisent vers le nationalisme. D’après l’historien Henri Rollet, Jacques Bainville aurait encore défendu avec vigueur l’innocence de Dreyfus lors d’un dîner en 1912. Dans son Histoire de France, Bainville évoque le rappel des Juifs par Louis X le Hutin, ce qu’il met plutôt à l’actif du monarque. Dans Louis II de Bavière (1900), il traite avec mépris le pamphlétaire bavarois Johann Baptist Sigl, « le Drumont de Munich », « mangeur de Prussiens et de Juifs ». Le délicat Bainville goûtait peu aux vitupérations de certains voisins idéologiques. L’homme fréquentait d’autres milieux. « Bainville écrit trois ou quatre articles par jour », rappelle son biographe Dominique Decherf : non seulement pour l’Action française, mais aussi pour Candide, La Liberté, Le Capital… Ces collaborations lui ouvrent un autre monde que celui des Camelots du roi. Il fréquente assidûment Maurice de Rothschild. Le soir du 6 février 1934, il sort d’un dîner chez les Halphen, grande famille juive fréquentée par le Tout-Paris, et ne découvre l’émeute qu’en quittant les lambris haussmanniens. « Je dîne le soir avec les gens que l’Action française injurie le matin », plaisantait-il en homme d’esprit.

Une prescience du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale

Dans Les Conséquences politiques de la paix (1920), Bainville déploie son génie de l’anticipation. Analysant le traité de Versailles, il en résume avec génie les contradictions politiques : « Une paix trop douce pour ce qu’elle a de dur, et trop dure pour ce qu’elle a de doux. » Assez humiliante pour nourrir la revanche allemande ; trop peu contraignante pour l’empêcher. Il aurait volontiers refait de l’Allemagne un puzzle westphalien. L’ouvrage mérite d’être relu. Hitler commence à peine à échauffer sa voix dans des brasseries bavaroises que Bainville y envisage déjà l’annexion de l’Autriche, les revendications sur les Allemands de Tchécoslovaquie, la crise du corridor de Dantzig et un rapprochement germano-russe aux dépens de la Pologne, soit précisément l’enchaînement des événements qui conduiront à la Seconde Guerre mondiale. Il comprend aussi que la défaite de 1918 a paradoxalement resserré l’unité allemande et qu’une réaction autoritaire pourrait succéder aux désordres révolutionnaires et remettre en cause l’équilibre européen.

Bainville suit avec une brûlante inquiétude l’explosion électorale du Parti nazi quand Léon Blum se rassure de ses revers passagers en comparant Hitler au « général Boulanger allemand ». Il avait même envisagé en 1918-1919 de tirer parti des troubles révolutionnaires allemands pour affaiblir l’unité du Reich. À défaut d’avoir restauré le Roi-Soleil, Jacques Bainville aura été Madame Soleil. À croire qu’Hitler mena sa politique d’expansion avec un exemplaire des Conséquences politiques… sur les genoux. Il faut dire que celles-ci sont largement diffusées dans l’Allemagne nazie, comme preuve de l’hostilité de la France à l’Allemagne.

De Gaulle, Védrine, Chevènement…

Il reste alors, sur plusieurs milliers d’articles, ces trois citations accablantes. En la matière, la République possède aussi quelques archives. Jules Michelet, dans Le Peuple (1846), écrit : « Les Juifs, quoi qu’on dise, ont une patrie, la Bourse de Londres ; ils agissent partout, mais leur racine est au pays de l’or. » Ernest Renan, dans son Histoire générale et système comparé des langues sémitiques (1855), écrit : « Je suis donc le premier à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine. » Il existe une formule encore plus frappante de Jean Jaurès : « La banque cosmopolite [qui] livre aux frelons juifs le miel des abeilles françaises. » Qui songe aujourd’hui à réduire Michelet à ses préjugés antijuifs plutôt qu’à sa grande fresque républicaine de l’histoire nationale ? Qui prétend réduire Renan à ses préjugés raciaux plutôt qu’à sa conception élective de la nation ? Et qui résume Jaurès à des diatribes antijuives en effaçant son socialisme républicain, son pacifisme ou son combat pour Dreyfus ? Pourquoi réserver à Bainville ce traitement ?

Entré dans le nationalisme sans avoir jamais été convaincu par la culpabilité de Dreyfus, fréquentant les Rothschild tout en écrivant chez Maurras, germaniste et germanophobe, hostile au nazisme tout en ayant partagé jeune plusieurs préjugés, Bainville est simplement complexe, ce qu’on lui pardonne difficilement aujourd’hui. On ne saurait le balayer d’un simple haussement d’épaules. Il a été cité à plusieurs reprises par d’éminents ministres de gauche comme Jean-Pierre Chevènement et Hubert Védrine. De Gaulle aurait même confié au journaliste Roger Stéphane : « On ne peut pas faire la politique de Bainville et condamner Maurras à mort. » Beaucoup de jeunes lecteurs se sont initiés à l’histoire avec son Napoléon ou son Histoire de France au lycée. À Marigny, village de la Manche où repose Bainville avec son épouse, une stèle à sa mémoire rappelle « qu’il est des œuvres et des pensées qui se prolongent au-delà de la tombe ». Certaines troublent encore le repos des vivants.




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