La France rejoint la liste des pays – dont le Canada, la Belgique, la Suisse et les Pays-Bas – qui ont légalisé l’euthanasie. Le 19 août, le président de la République a promulgué la loi sur l’aide à mourir qui pourrait entrer en vigueur en janvier 2027, mais est-il conscient du changement civilisationnel que représente cette promulgation? Tribune.
Comme on pouvait s’y attendre, le Conseil constitutionnel, sous la gouverne d’un ami du Président, valide la loi sur l’euthanasie. Qu’importe qu’une majorité des Français soit plus encline au développement des soins palliatifs qu’à franchir le nouveau seuil moral qu’on lui propose avec le suicide assisté. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché à éclairer l’opinion publique, à grands renforts de témoignages et de documentaires complaisants. La loi passera donc, avec ou sans le consentement du peuple. Pour apaiser ses craintes illégitimes, on lui a trouvé un rapporteur plus consensuel, Philippe Vigier, moins clivant que son prédécesseur, le socialiste Olivier Falorni. Il est écrit depuis longtemps que cette loi sera portée à l’actif du mandat qui s’achève, comme le « legs » généreux d’Emmanuel Macron aux générations futures. Faute de ressources spirituelles et humaines suffisantes pour nous aider à vivre, le vote solennel des députés, le 15 juillet, a donc fait entrer notre beau pays dans l’ère de « l’aide à mourir ».
Une défaite politique et morale
Sans doute peut-on y voir un nouvel indice de notre sécularisation. À l’heure où près de la moitié des Français se font majoritairement incinérer, au nom d’un double impératif économique et écologique, et où les prêtres manquent aux enterrements, ainsi que l’a noté Jérôme Fourquet, la mort a peu à peu perdu son caractère sacré. Comme l’a rappelé récemment Guillaume Cuchet, l’Église après Vatican II a pris ses distances avec la religion des morts, « considérant qu’elle avait d’autres priorités pastorales ». La nature ayant horreur du vide, l’État assume donc le relais. Le Léviathan prend en charge, tout frais compris, le passage du Styx et les fins dernières. Et, realpolitik oblige, Emmanuel Macron saura dérouler le tapis rouge au Souverain Pontife fin septembre, sans crainte qu’on lui fasse la leçon. La République française est, depuis 1905, forte d’une autonomie morale que nul ne saurait lui contester.
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Mais le despotisme démocratique a aussi sa part dans le processus législatif qui se déroule sous nos yeux. Abusant de la passivité du « troupeau industrieux et timide » que nous formons, « un pouvoir immense et tutélaire » se propose de nous ôter « le trouble de penser et la peine de vivre » (Tocqueville), au point de nous administrer l’extrême onction, naguère confiée à l’Église. Comment lui reprocher d’étendre à nouveau si généreusement nos libertés privées ?
À l’Élysée, prolongeant le geste de Ponce Pilate, on se lave les mains de cette nouvelle transgression, qu’on célèbre comme une avancée sociétale parachevant un débat démocratique exemplaire, en faisant fi de l’opposition sénatoriale et sans avoir eu à passer par les fourches caudines du référendum. Le « nœud démocratique » (Marcel Gauchet) peut bien subir une torsion supplémentaire. Rue Cadet et à l’ADMD, qui représentent à peine plus de 130 000 personnes, soit 0,2% de la population, la clientèle progressiste est satisfaite. Quant aux 68 millions de Français restants, on trouvera les mots pour les consoler de leur éventuel désarroi. Il fallait, vous en conviendrez, marcher dans le sens de l’Histoire et poursuivre l’extension infinie des droits individuels, fût-ce « en écrasant quelqu’un » (Victor Hugo, Les Contemplations, XIX).
Les demandes seront de plus en plus nombreuses, on s’en doute, comme au Canada, en Belgique ou aux Pays-Bas où l’euthanasie représente désormais 4 à 6% des décès et s’applique à de jeunes adultes en souffrance psychique. Affligé de la myopathie de Duchenne, qui atrophie son corps jour après jour, le digne et courageux Louis Bouffard n’aura qu’à bien se tenir. Les alertes répétées du jeune écrivain de 26 ans, engagé de toutes ses forces dans le combat contre l’euthanasie, seront restées lettre morte. Je peux pourtant témoigner, comme tous ceux qui l’ont rencontré, que sa terrible maladie n’a rien ôté à l’éminente dignité de son existence : paradoxalement, elle la révèle. Privé de sa mobilité, Louis est mille fois plus vivant que beaucoup d’entre nous, par sa force d’âme.
Une défaite spirituelle
Ainsi que le philosophe René Girard nous l’a appris, la compassion obligatoire pour quelques-uns peut parfois se changer en tyrannie pour le plus grand nombre : munie du masque laïc de la charité, la logique victimaire justifie les décisions les plus cruelles, dans une inversion diabolique. Comment les personnes en souffrance, éligibles à la future loi, ne choisiraient-elles pas, de façon libre et éclairée, de soulager une société trop occupée à son profit et à ses loisirs ? Au nom de quels obscurantismes les familles ne libéreraient-elles pas leurs captifs (enfants handicapés, conjoints dépressifs) de cette vallée de larmes ? Pourquoi s’encombrer plus longtemps du ministère de la consolation et du soulagement qui coûte tant à nos finances et semble aujourd’hui une relique désuète de la charité chrétienne ?
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On tuera donc contre la loi naturelle qui, depuis toujours, tente de prévenir l’instinct de mort tapi au fond du cœur de l’homme. On tuera malgré le serment d’Hippocrate qui, depuis le IVe siècle avant JC, fonde en Occident la confiance entre le médecin et son patient. On se tuera en dépit de la Bonne Nouvelle qui proclame que toute vie est un don de Dieu, même dans son état le plus misérable, et que toute croix offerte est source de grâce (Matthieu, V, 5).
Mais l’on fera tout cela avec la bonne conscience du mensonge orwellien par l’alchimie duquel la liberté se réalise dans le refus de la souffrance, l’égalité dans l’accès au suicide pour tous, la fraternité dans l’abandon des plus fragiles. « Loi de fraternité », en êtes-vous bien sûr, monsieur le Président ? George Orwell médite sans doute, depuis l’éternité où il se trouve, cette nouvelle avancée de sa novlangue, une main sur le cœur, dans l’autre la seringue.
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