Henry Miller n’était pas seulement l’écrivain sulfureux de Tropique du Cancer. De Paris à Big Sur, il a surtout appris l’art de s’affranchir du bruit du monde, jusqu’à trouver dans le retrait une forme de liberté.
Sur les quais de Seine, Henry Miller n’a pas disparu. Il dort encore dans les caisses des bouquinistes, coincé entre Hemingway, Bukowski et quelques vieux exemplaires de Tropique du Cancer. Les jeunes s’en emparent pour son côté sulfureux. Les touristes américains aussi. Ils retrouvent là une image qu’on leur a beaucoup vendue : l’Américain à Paris, sans le sou, une chambre minuscule, quelques femmes, du vin, des cigarettes et une machine à écrire. Avec Hemingway, Miller reste l’un des grands locataires imaginaires du Paris des écrivains.
Le cliché tient debout. Miller a vraiment vécu comme ça, dans la dèche, les chambres minuscules, les femmes, les bouteilles, les manuscrits. Mais ce n’est que le décor. Le bonhomme derrière est autrement plus vaste. Il faut se rappeler aussi ce que ses livres ont fait à leur époque. Tropique du Cancer, publié à Paris en 1934, fut interdit aux États-Unis pendant près de trente ans. Sexus fut interdit en France en 1950. Quand Grove Press publia Tropique du Cancer aux États-Unis en 1961, les procès pour obscénité se multiplièrent. L’affaire alla jusqu’à la Cour suprême, qui trancha en 1964 en faveur du livre.
Un écrivain contre son époque
Aujourd’hui, on ne jugerait probablement plus Miller avec les mêmes mots. Ses livres passeraient devant d’autres tribunaux, moins soucieux de savoir si une scène est obscène que de savoir ce qu’elle dit des femmes, du désir, du consentement, du regard masculin. Certaines pages seraient découpées, commentées, replacées dans leur contexte, peut-être même présentées comme problématiques avant d’être lues. La vieille police des mœurs a changé de vocabulaire. Miller, lui, continue de raconter.
Dans Sexus, Plexus et Nexus, réunis sous le titre La Crucifixion en rose, il prend sa vie à bras-le-corps. June est là, les dettes aussi, les femmes, les chambres, les petits boulots, les humiliations, les obsessions sexuelles, la faim d’écrire. Il n’essaie pas de rendre le matériau plus propre qu’il ne l’était. Dans Nexus, il rejette violemment l’artifice pour revenir à l’essentiel : « Mais une toute petite voix m’objectait : il y a aussi la littérature. Au diable la littérature ! Le livre de ma vie, voilà ce que j’écrirai. » Miller veut descendre dans l’existence avant de la transformer en littérature. Il préfère le désordre aux belles constructions, la vie vécue aux vies exemplaires. C’est pourtant par la langue qu’il finit par s’échapper.
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On commence avec une chambre, une femme, une dette, un verre. Quelques pages plus loin, la phrase s’élargit. Elle parle du temps, de la mort, de Dieu, de la création, de la solitude. Miller peut passer du trivial au cosmique dans le même mouvement. Dès l’ouverture de Tropique du Cancer, il donne le ton de cette envolée fulgurante : « J’habite la Villa Seurat. Je n’ai pas un sou, pas de ressources, pas d’espoir. Je suis l’homme le plus heureux du monde. Il y a un an, il y a deux mois, je me croyais un artiste. Je n’y pense plus ; je suis. Tout ce qui était de la littérature s’est effondré loin de moi. Plus de livres à faire, grâce à Dieu… Ceci n’est pas un livre. C’est une libération, c’est une injure, une insulte, une profanation de la beauté, une saloperie ! »
Il y a chez lui quelque chose de Thomas Wolfe, cette grande respiration américaine qui cherche à contenir une existence entière dans une phrase. Bukowski, à qui on le compare souvent — et selon moi à tort —, lui, reste beaucoup plus près du comptoir. Même lorsqu’il devient lyrique, il garde les pieds sur terre, dans la poussière. Miller a davantage tendance à lever les yeux. C’est peut-être pour cela que les deux écrivains, souvent rangés dans la même bibliothèque, ne produisent pas le même effet. Bukowski donne des coups. Miller dérive, s’emporte, revient, repart encore.
La fuite vers le Pacifique
Et puis arrive Big Sur. Après Paris, après les années de bohème et de pauvreté, Miller trouve en Californie quelque chose qu’il n’avait pas trouvé dans les villes : de l’espace. Il regarde les arbres, les falaises, le Pacifique. Il découvre une existence où l’on peut rester plusieurs heures sans que personne ne demande ce qu’on fait. Dans Big Sur et les Oranges de Jérôme Bosch, il analyse cette volte-face avec une honnêteté désarmante : « Il semble que ce dont on ait le plus de mal à s’accommoder, soit la paix et le contentement. Tant qu’ils ont quelque chose contre quoi lutter, les gens semblent prêts à tous les courages et toutes les prouesses. Ôtez-leur la lutte, et les voilà comme des poissons hors de l’eau. »
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Toujours dans Big Sur, Miller pose un regard lucide et amer sur le destin des artistes et la fatalité des malentendus qui accompagnent toute œuvre livrée aux hommes : « Quelle déception vous attend ! Donnez-nous les pensées les plus puissantes, ébranlez le monde dans ses fondations… mais n’espérez pas échapper à votre calvaire ! Une fois que vous aurez lancé vos créations dans le monde, soyez sûrs qu’elles se retourneront contre vous. Vous serez uniques si vous ne vous laissez pas submerger et engloutir par les monstres que vous aurez engendrés. Le jour viendra sûrement où vous regarderez le monde comme s’il n’avait jamais reçu l’impact d’une seule pensée exaltante. Vous serez terrifiés et ahuris de voir comme les choses sont allées tout de travers, et comme vous et ceux que vous avez imités, ont été mal compris. Le monde que vous avez, sans le vouloir, contribué à faire, vous réclamera, non pour maître ou arbitre, mais pour victime. »
Ce retrait a quelque chose de très contemporain aujourd’hui. Miller vivait déjà avec cette obsession du monde moderne qui transforme tout en marchandise et l’homme en consommateur. Il avait connu New York, Paris, les journaux, les cafés, les conversations sans fin. À Big Sur, il se met à distance. L’actualité peut continuer sans lui. Les guerres peuvent éclater. Les marchés peuvent monter ou descendre. Les hommes peuvent courir après les dernières nouvelles. Miller a trouvé quelque chose de plus difficile : ne pas répondre.
Rimbaud, le frère d’armes
Pas le Rimbaud scolaire, celui des anthologies, des universitaires et des Clubs des sachants s’auto-proclamant « rimbaldiens ». Le Rimbaud auquel il consacre une étude passionnée dans Le Temps des assassins, un essai où la critique littéraire cède le pas à une véritable autofiction fraternelle. Miller ne se contente pas d’analyser le poète de Charleville : il s’identifie à lui jusqu’au vertige, voyant en Rimbaud son double spirituel et l’incarnation de la même révolte contre la camisole sociale.
Dans Le Temps des assassins, Miller formule clairement ce miroir absolu : « Je fus frappé immédiatement par les analogies entre sa vie et la mienne, mais plus encore par ce qu’on pourrait appeler les concordances de nos visions respectives […] Rimbaud est le héraut de la grande révolte. Il a senti le premier l’approche de cette crise de la civilisation où le monde moderne allait sombrer. Il a fui notre société avant qu’elle ne l’étouffe. »
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Rimbaud disparaît. Il cesse de se justifier. Il abandonne sa famille, les cercles littéraires, ses poèmes, et part vers une autre existence. Miller ne renonce pas à écrire. Mais à travers sa lecture du poète français, il théorise son propre retrait. Il renonce progressivement à faire de la littérature un milieu. Il reste écrivain, mais il se retire de la mêlée. Il préfère les arbres aux cénacles, le Pacifique aux conversations parisiennes, une existence choisie au spectacle d’une existence réussie.
Sur les quais de Seine, on continuera donc à acheter Miller pour les mêmes raisons : le sexe, Paris, la bohème, la légende de l’Américain fauché qui écrivait dans une chambre de bonne. Ce n’est pas faux. Mais le vieux bonhomme de Big Sur est ailleurs. Il a traversé le scandale, les procès, les femmes, l’alcool, la misère, la littérature, pour finir devant les arbres et l’océan. Il avait commencé par vouloir vivre davantage. Il a fini par comprendre qu’il fallait surtout vivre avec moins. Et, comme Rimbaud, il a choisi de s’éloigner du bruit des autres.
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