Le nouveau roman de Christian Rol raconte les tribulations vaudevillesques d’Arsène (pas Lupin) en Russie. Le héros, censé mener une enquête en lien avec la guerre actuelle, est la victime à répétition de kompromat et tombe dans les situations les plus loufoques. Entre cartographie des milieux pro-russes français et autodérision.

Avec sa couverture rouge comme un cosaque un lendemain de cuite, Boulette russe est un ouvrage qui nous sort tout droit des rotatives d’Autremencourt où les éditions Lorisse, fondées par Michel-Georges Micberth, ont bien voulu l’imprimer. L’auteur, Christian Rol, prend le prétexte du roman pour nous faire découvrir les coulisses de la sphère russophile de France, en rupture complète avec la ligne officielle des gouvernements occidentaux.
Mon pays m’a fait mal
Depuis le XVIIIème siècle, la Russie exerce une fascination chez nombre d’écrivains français, qui ont voulu y voir une patrie de secours. Aragon a chanté les louanges de la Guépéou, Custine et Gide ont perdu leur enthousiasme en cours de voyage, Céline en est revenu sans plus d’illusions qu’au début de son excursion. Diderot puis Maistre y ont trouvé des protecteurs, le premier contre l’absolutisme, le second contre le jacobinisme. Le narrateur de Christian Rol, lui, s’est jeté dans les bras de la Russie surtout par déception de ce qu’est devenue la France. « Mon pays m’a fait mal », pourrait-il dire volontiers. Le premier charme de la Russie tient précisément à ce qu’elle ne serait pas encore devenue la France (« La France, nous en étions d’autant plus orphelins qu’elle était devenue une synthèse abjecte de ce que le monde moderne et orwellien peut engendrer de pire »). Ici, « pas de boomers sur trottinettes ou patins à roulettes, ni de vélos électriques, ni de singes hurleurs ou bobos arrogants ». Et le personnage principal, Arsène, a suffisamment de points communs avec l’auteur, comme le fait d’avoir écrit un livre sur Maxime Brunerie, pour que le texte paraisse largement autobiographique – dans une proportion que le lecteur doit s’amuser à imaginer – et fidèle aux opinions géopolitiquement incorrectes de ce dernier. On peut dire sans peine que l’auteur y joue son propre Rol.
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LCI, LSD et kompromats
Le roman donne lieu à quelques scènes drolatiques, qui dérideront les auditeurs les plus zélés de LCI. On comprend que le tropisme russe du narrateur doit aussi beaucoup à quelques mésaventures rencontrées avec une Ukrainienne moralement douteuse, qui, non contente d’avoir vidé les comptes du protagoniste, a fini par mettre en vente toutes ses fringues sur Vinted, au point de le laisser littéralement en slip à la sortie de la douche. Et, pour s’extraire d’une situation aussi peu confortable, voilà le héros obligé d’appeler les pompiers. Les effets du LSD (Lénine, Staline, Douguine ?) pris accidentellement par Arsène constituent un autre épisode cocasse. L’ouvrage ne manque pas d’autodérision, et l’on comprend en le lisant que pour se retrouver au centre des barbouzeries entre Est et Ouest, il faut soit faire partie des très bons, soit des très mauvais. Arsène est plutôt de ces derniers, parvenant à se faire coincer dans des kompromatsdes deux côtés du rideau de fer. À ce jeu, les poupées russes sont aussi douées que leurs homologues ukrainiennes ; sous cet angle au moins, l’existence d’une frontière entre les deux pays peut paraître artificielle. On comprend aussi qu’une bonne dose de n’importe quoi dans son existence n’est pas un mauvais carburant pour l’écriture.
« À votre âge, c’est de la connerie »
Boulette russe finit ainsi par dresser une véritable cartographie des milieux pro-russes de France. Ce que le narrateur rechigne à balancer aux renseignements français au sujet du groupe des amitiés France-Donbass, il le livre sans pression au lecteur de Boulette russe. De vrais acteurs de la guerre du Donbass apparaissent sous leur vrai nom et sont interviewés. On croise alors des militants humanitaires et pacifistes habillés en treillis (mais après tout, John Lennon avait lancé la mode), des anarchistes ou des nationalistes radicaux, des dandys à particules devenus guerriers, quelques jeunes Bretons ou Normands qui ont donné du temps ou un bras à la Russie éternelle. On y croise aussi ceux du camp d’en face, ceux qui se sont engagés pour l’Ukraine, ceux que le narrateur appelle « les fonds de cuve de la fachosphère ». Chez les uns comme chez les autres, un point commun au moins : l’engagement militaire doit beaucoup à l’ennui. Un peu à la manière du film Voyage au bout de l’enfer, où les personnages basculent en un clignement d’œil de la scène du mariage aux geôles encerclées de barbelés du Vietnam, Arsène se téléporte en quelques pages des salons cossus de la bourgeoisie pro-russe de Versailles aux oflags de Donetsk.
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Comment tombe-t-on dans de telles aventures ? Un membre des renseignements français propose une explication : «Vous êtes un con… Vous présentez le profil idéal : sans une flèche, donc vulnérable. Idéaliste, donc naïf. À votre âge, ce n’est plus de la noblesse d’âme, c’est de la connerie. Comme vous êtes un dilettante et que vous feriez tout pour qu’on parle de vos livres, vous vous lancez dans des trucs très sérieux qui vous dépassent, en vous disant que les affaires d’État, c’est uniquement dans les films, et que les conséquences, c’est pour les autres. Sauf que, à force de fréquenter les voyous, les tueurs, les mercenaires et les espions de puissances ennemies, les flics marrons, vous êtes dans la nasse ». Le narrateur précise alors : « Le pire, c’est qu’il avait raison ».
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