Depuis la réélection de Donald Trump il y a deux ans, l’ICE a été au premier plan de l’actualité, avec des scènes d’interventions spectaculaires dans les grandes villes du pays. Problème: les résultats ne concordent pas avec les promesses présidentielles.
Le 29 septembre, en pleine campagne pour l’élection de mid-term, le vice-président américain JD Vance est invité dans l’émission en ligne The Vince Show, animée par Vince Coglianese, un podcasteur crédité de 20 millions d’auditeurs. « Venir aux États-Unis de manière clandestine est un crime, et nous le traitons comme tel », lance-t-il à son hôte qui l’interroge sur la police intérieure de l’immigration, l’Immigration and Customs Enforcement (ICE).
La police controversée n’atteint pas les objectifs fixés
C’est notamment en s’engageant à mettre en place « le plus vaste programme d’expulsion de l’histoire américaine » que Donald Trump s’est fait réélire président il y a deux ans. Une promesse de nature à plaire non seulement à sa base MAGA, mais aussi aux électeurs Républicains plus modérés et même aux indépendants. Arrivés à mi-mandat, un constat s’impose: on est loin, très loin du million d’expulsions prévues. En juillet, l’ICE rapportait qu’elle avait effectué seulement 356 000 expulsions au cours des douze mois écoulés. Soit presque deux fois moins que le chiffre obtenu en 2012, sous la présidence de Barack Obama, qui avait alors reconduit 650 000 immigrés à la frontière.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est en effet le Démocrate Obama qui, jusqu’à maintenant, détient le record d’expulsions réalisées par un locataire de la Maison-Blanche. Sous son administration, la moyenne des reconduites à la frontière de clandestins s’est située à environ 350 000 par an.
Si les résultats de l’ICE peuvent paraître satisfaisants aux yeux des partisans les plus résolus de Trump, ils sont en réalité dérisoires par rapport aux moyens colossaux qui lui ont été accordés. En 2025, le Congrès a voté 75 milliards de dollars de fonds supplémentaires, venant s’ajouter à son budget annuel de 10 milliards de dollars. Un montant censé financer l’expansion de l’agence jusqu’en 2029, notamment l’accroissement de ses capacités de détention, de son personnel et de ses achats.
Parmi les dépenses engagées grâce à cette rallonge, on peut citer un contrat d’un milliard de dollars avec la société Palantir pour la mise en place d’un outil numérique attribuant, à l’appui des données de la sécurité sociale (Medicaid), un « score de confiance » à chaque personne susceptible d’être expulsée; mais aussi une commande d’un montant de 140 millions de dollars à Lenco Industries, un constructeur de véhicules blindés; ou bien encore 20 millions de dollars versés à l’entreprise Compliant Technologies pour l’achat de gants à décharge électrique.
Comment expliquer que les résultats n’aient pas été au rendez-vous ? Tout d’abord, il y a l’obstacle de l’État de droit. Même en augmentant le nombre d’arrestations, les détenus doivent en effet passer devant un tribunal avant d’être expulsés (provenant majoritairement du Mexique, du Guatemala et du Honduras, ils sont pour la plupart renvoyés dans leurs pays d’origine. Une minorité se retrouve toutefois dans des pays tiers partenaires des États-Unis, comme le Salvador, le Soudan ou le Rwanda, où des centres de détention ont été créés aux frais de Washington). En juillet, plus de 65 000 personnes arrêtées par l’ICE attendaient ainsi d’être présentées à un juge. Sur le budget de l’ICE, 60 %, des dépenses sont allouées aux frais de détention provisoire qui découlent de cet embouteillage.
Bavures
Mais un autre problème a ralenti l’ICE : ses bavures. Celles-ci ne pouvaient que se produire au regard de la méthode principale employée, celle du « surge » (renfort massif), consistant en un déploiement bref et intense d’agents dans une ville « sanctuaire », suivi d’un transfert vers une autre. La période la plus intense de ces interventions se situe entre juin 2025 et le début de l’année 2026. Une ambiance de guerre civile s’est alors installée, particulièrement au début des opérations, quand Donald Trump a eu recours à la Garde nationale pour ramener l’ordre dans les villes contestant le plus la présence de l’ICE, en particulier Los Angeles, Chicago et Portland.
À Minneapolis, où près de 2 000 agents fédéraux ont été déployés, Renée Good, une citoyenne américaine, a ainsi été abattue le 7 janvier 2026 au volant de sa voiture par un agent de l’ICE. Le gouvernement a affirmé qu’elle avait utilisé son véhicule comme une arme contre les agents. Le gouverneur Tim Walz, qui dit avoir vu les images, tout comme le maire Jacob Frey, contestent cette version, et des témoins assurent que Renée Good cherchait en réalité à s’éloigner des policiers.
Moins de trois semaines plus tard, le 24 janvier, Alex Pretti, infirmier en soins intensifs dans un hôpital pour anciens combattants, est tué par un agent de la Border Patrol lors d’une autre opération. Le gouvernement affirme qu’il s’est approché des agents armé d’un pistolet et leur a violemment résisté. Le chef de la police de la ville a indiqué qu’Alex Pretti possédait légalement son arme et n’avait aucun casier. Des images semblent montrer le jeune maîtrisé par plusieurs agents avant de recevoir les coups de feu.
La cause de ces bavures tient moins à la nature de la mission de l’ICE en tant que telle qu’à la rapidité avec laquelle l’administration Trump a fait grossir l’agence. Pour atteindre les objectifs de recrutement, l’ICE a supprimé l’âge minimum de 21 ans pour le ramener à 18 ans, et a aboli la limite d’âge supérieure qui se situait auparavant entre 37 et 40 ans. En août 2025, un agent de l’ICE chargé de superviser les enquêtes de moralité a déposé un signalement, affirmant que l’agence avait recruté un grand nombre d’employés sans effectuer les vérifications de base, en violation des règles fédérales. Ce défaut d’encadrement peut expliquer en partie le manque de professionnalisme de la part de certains agents de l’ICE.
Résultat de ces bavures, l’ICE poursuit ses missions depuis cet été de manière plus discrète. Il est important de souligner que ce n’est pas le principe de l’expulsion des immigrés illégaux qui est rejeté par les Américains : 61 % d’entre eux y sont favorables selon une enquête de Reuters-Ipsos datant de février. Ce sont plutôt les méthodes employées qui font polémique. Selon un sondage Fox News mené du 11 au 14 septembre, 53 % de la population estime que l’application des lois migratoires par l’administration Trump est allée trop loin. Cette division se reflète dans le paysage médiatique.
Ainsi chez les pro-Républicains, le commentateur Jesse Watters qualifie de « formidables » les centres de détention de l’ICE, et le site The Federalist invite l’ICE à ne pas céder à la politique d’« apaisement ». Chez les pro-Démocrates en revanche, la journaliste Rachel Maddow, de la chaîne d’information continue MSNBC, décrit l’ICE comme une « police secrète », une expression reprise par la gouverneure du Maine, Janet Mills.
Mais la critique ne vient pas que de la gauche. Un éditorial du Wall Street Journal, journal conservateur, a récemment appelé à ce que l’ICE cesse de « tirer sur des gens dans la rue ou arrêter des gamins de cinq ans », faisant référence à Liam Conejo Ramos, un garçon équatorien placé en détention aux côtés de son père, Adrian Conejo Arias, au centre de détention pour familles de Dilley, au Texas.
Si le clivage est avant tout partisan, il traverse aussi l’électorat pivot. Selon un sondage Fox News, 60 % des indépendants jugent l’application des lois migratoires excessive, et leur approbation de la politique d’immigration du président est passée de 37 % en mars 2025 à 23 % en février. Enfin, d’après l’institut Emerson, 82 % des électeurs noirs et 55 % des Hispaniques jugent la présence de l’ICE plus nuisible qu’utile. Donald Trump pourrait perdre lors des midterms l’avantage qu’il avait gagné au cours de la présidentielle au sein de ces populations. Il a lui-même concédé, après Minneapolis, qu’il faudrait peut-être « un peu plus de douceur ».




