James Talarico au Texas (notre photo), Abdul El-Sayed dans le Michigan, Vivek Ramaswamy et Jon Husted dans l’Ohio, Michele Tafoya dans le Minnesota, Susan Collins dans le Maine… Mais aussi le Kansas, l’Iowa, l’Alaska… Les candidats républicains sont en grande difficulté dans six des sept États capitaux, résume notre expert.
Le contrôle du Sénat est devenu l’enjeu numéro un des élections de mi-mandat aux États-Unis. Beaucoup tiennent pour acquis que la Chambre des représentants va basculer en faveur des Démocrates, mais pour le Sénat, les choses sont moins claires. Or, pour marquer leur victoire et asseoir leur contrôle sur l’appareil législatif, les Démocrates ont besoin de la majorité au Sénat également. Actuellement, la chambre « haute » du Congrès américain compte 53 élus républicains contre 47 démocrates (en réalité 45 Démocrates plus 2 Indépendants qui votent avec eux…). Les Démocrates ont besoin d’un gain net de quatre sièges pour parvenir à 51. En effet, en cas d’égalité 50-50, les Républicains garderaient leur majorité grâce au vote décisif de JD Vance qui, en tant que vice-président, est également président du Sénat.
Sur les 35 sièges de sénateurs à renouveler, plus d’une douzaine sont indécis. Dans un scénario très favorable (et très peu probable), les Républicains pourraient gagner cinq sièges. Dans un scénario très défavorable (et tout aussi peu probable), ils pourraient en perdre neuf.
Les Républicains ont déjà fait une croix sur la Caroline du Nord. Thom Tillis, le sénateur républicain sortant, se retire, et l’ancien gouverneur démocrate Roy Cooper est donné en tête avec huit à dix points d’avance pour lui succéder face au Républicain Michael Whatley, pourtant soutenu par Donald Trump.
Sept scrutins sous haute tension
Sur les scrutins indécis restants, sept sortent du lot. Il s’agit des élections au Texas, dans le Michigan, dans l’Ohio, au Kansas, dans l’Iowa, ainsi qu’en Alaska et dans le Maine. Sur ces sept sièges, six sont actuellement aux mains des Républicains. C’est là, sur ces sept scrutins capitaux, que l’élection et la majorité vont se jouer.
Pour les Républicains, la bataille la plus importante est celle du Texas. C’est un siège à ne pas perdre. Aucun Démocrate n’a été élu sénateur du Texas depuis près de quarante ans, le dernier étant Lloyd Bentsen en 1988. Une défaite républicaine y serait un séisme politique.
Le Républicain Ken Paxton, ex-garde des Sceaux (attorney general) de cet État, affronte le Démocrate James Talarico, représentant de 37 ans au sein de l’Assemblée d’État. Le sénateur républicain sortant John Cornyn briguait un nouveau mandat, mais il a perdu la primaire du parti face à Paxton, soutenu par Trump.
En 2020, John Cornyn avait été réélu avec huit points d’avance, et en 2024, Donald Trump a battu Kamala Harris de quatorze points lors de la présidentielle au Texas. Une victoire de M. Talarico serait donc une perte symbolique majeure pour les Républicains et un désaveu du président. Or, selon les sondages, cette victoire est possible : le scrutin est classé parmi les toss-ups (résultats incertains), avec les deux candidats à égalité, 49-49.
Les fractures de la droite texane
Comment les Républicains ont-ils pu se retrouver en pareille difficulté ? L’explication tient à la bataille interne entre l’establishment modéré, qui soutenait M. Cornyn lors de la primaire, et les partisans MAGA, qui se sont rangés derrière M. Paxton à la suite de Donald Trump. Or, si Paxton fait preuve d’une loyauté sans faille à l’égard du président, il manque d’assurance, voire de charisme. De plus, il a fait face à des accusations de fraude et de corruption, et a affronté une procédure d’impeachment en 2023. Résultat : les Républicains ont du mal à faire le plein des voix de leur propre camp.
Dans le même temps, l’attention et la sympathie dont James Talarico a bénéficié de la part des médias ont crédibilisé sa candidature — une véritable gageure quand on connaît le personnage.
M. Talarico est un enseignant doté d’une formation en théologie, qui cite régulièrement les Écritures et désigne sa foi chrétienne comme la source de son progressisme compassionnel. Il parle comme un prêcheur pour se concilier le vote des chrétiens de gauche. Il vient toutefois de l’aile la plus radicale du parti et a passé l’essentiel de la campagne à désavouer ses propres prises de position passées sur l’avortement, les questions de genre, l’éducation ou l’énergie, parce qu’elles étaient beaucoup trop extrêmes pour l’électorat qu’il courtise aujourd’hui.
Sur bien des points, Talarico se situe d’ailleurs à l’opposé de ce qui définit le Texas et les Texans.
L’affrontement de modèles culturels opposés
Le Texas est la capitale de l’industrie pétrolière aux États-Unis. Exploration, forages, production, raffinage : le pétrole fait la fortune de Houston et de l’ensemble de l’État depuis un siècle. Or, M. Talarico est un fervent défenseur de la transition énergétique et des énergies renouvelables, essentielles selon lui pour lutter contre le réchauffement climatique.
Le Texas est également l’État des cowboys et des ranchers, où l’industrie bovine occupe toujours une place de choix dans l’économie locale. Talarico, lui, est végétarien !
Enfin, le Texas est l’État de la testostérone : il y existe un culte de la masculinité et du machisme qui donne de l’urticaire aux féministes. Or, M. Talarico affiche un physique androgyne et une affection particulière pour les causes LGBTQ+ et transgenres.
Pour toutes ces raisons, Talarico devrait être loin à la traîne dans les sondages. Qu’il ne le soit pas illustre le nouvel élan des Démocrates au Texas. Le parti a bénéficié de l’afflux de nouvelles populations venues d’États progressistes tels que la Californie et New York. Ces électeurs démocrates ont fui une vie devenue trop difficile et trop chère — situation que leur propre vote progressiste a contribué à engager —, sans pour autant changer d’allégeance politique…
La bataille du Michigan et le choc idéologique
La deuxième bataille capitale est celle du Michigan. Là, il s’agit d’un siège à gagner pour les Républicains.
Le sénateur démocrate sortant Gary Peters ne se représente pas, et les Démocrates ont désigné Abdulrahman Mohamed el-Sayed pour lui succéder. Abdul el-Sayed est issu d’une famille du Moyen-Orient. Il est né aux États-Unis en 1984 de parents égyptiens, mais il a longtemps nié cette naissance, prétendant être un immigrant d’Afrique du Nord.
Abdul el-Sayed est un musulman sunnite qui met sa foi en avant comme une illustration de la liberté religieuse en vigueur aux États-Unis. S’il se dit fier d’être Américain, c’est exclusivement pour la liberté que la Constitution lui offre de pratiquer son culte. Car pour tout le reste, Abdulrahman Mohamed el-Sayed n’aime pas les États-Unis et critique sans cesse leur histoire et leur politique. Il estime que Washington est inféodé à Israël — qu’il désigne comme le « Satan de la Terre », responsable de tous les maux du monde, y compris des attentats du 11 septembre 2001 et de la tension avec la République islamique d’Iran. Bref, Abdul el-Sayed est un radical pro-palestinien et un antisioniste décomplexé qui veut instaurer le socialisme démocratique aux États-Unis. Il est marié et père de deux filles ; son épouse porte le hijab lorsqu’elle apparaît à ses côtés.
Le Michigan compte 2,5 % de musulmans, principalement sunnites, concentrés autour de Détroit et de la ville de Dearborn. C’est proportionnellement peu, mais suffisant pour influer sur la politique du fait de leur concentration territoriale. Les premiers sont arrivés entre 1900 et 1924, lors de l’effondrement de l’Empire ottoman, attirés par les emplois qu’offrait alors Détroit, capitale mondiale de l’industrie automobile. Les autres sont arrivés après 1965, quand les portes de l’immigration, fermées depuis 1924, se sont à nouveau ouvertes, chassés du Proche-Orient par les guerres et attirés au Michigan par la présence d’une communauté arabe. La famille d’el-Sayed fait partie de ces arrivants récents. Ils ont fui l’Égypte à une époque où l’organisation des Frères musulmans — dont ils faisaient partie et qui vise à instaurer une théocratie sous le joug de la charia — était combattue par les régimes laïques d’Abdel Nasser et d’Anouar el-Sadate.
Entre controverses et enjeux économiques
Les Frères musulmans sont toujours interdits en Égypte, et l’organisation est classée comme terroriste par les États-Unis. Aussi, l’engagement de ses proches (sa sœur et sa mère notamment), dont il a longtemps été fier, embarrasse aujourd’hui M. el-Sayed. À chaque interview, à chaque débat, il lui est demandé de désavouer publiquement cette organisation, ce qu’il fait avec de telles circonvolutions que personne ne croit à la sincérité de sa démarche…

Au-delà de cet engagement, el-Sayed prône l’immigration de masse, la taxation des riches et une couverture santé universelle — ce qui n’est pas forcément perçu comme une bonne idée dans le Michigan, où les syndicats de l’automobile ont obtenu, à une autre époque, une protection sociale très généreuse pour leurs adhérents.
Face à lui, les Républicains présentent Mike Rogers, ancien soldat de l’armée américaine, ancien agent du FBI et ex-représentant du Michigan au Congrès. M. Rogers bénéficie du soutien de Donald Trump.
Le Michigan est un État de la Rust Belt, jadis prospère mais victime depuis un demi-siècle de la crise de l’automobile et de la désindustrialisation. C’était un bastion démocrate dont les électeurs issus de la classe ouvrière, progressivement abandonnés par leurs élus de gauche, se sont tournés vers les Républicains.
Incertitudes dans le Midwest
Si M. el-Sayed est célébré par les Démocrates radicaux, de Barack Obama à Bernie Sanders, les électeurs du Michigan se méfient de lui et sa victoire reste très incertaine dans cet État devenu indécis (swing state), qui a voté pour Trump lors des présidentielles de 2016 et 2024. Plusieurs organisations juives affiliées au Parti démocrate ont d’ailleurs invité leurs membres à s’abstenir ou à voter pour le candidat républicain.
L’élection d’el-Sayed ferait de lui le premier sénateur musulman de l’histoire des États-Unis. Ce serait une avancée majeure dans l’entrisme dont les Frères musulmans sont capables, et un coup de sape supplémentaire contre les valeurs qui ont fait la grandeur du pays. L’espoir des conservateurs est que le bon sens l’emporte et que les électeurs du Michigan mesurent le risque d’élire un individu qui ne leur veut aucun bien.
Troisième champ de bataille crucial : l’Ohio. C’est l’État du vice-président JD Vance. Et c’est précisément le siège que Vance détenait depuis 2022 — et qu’il a dû céder lorsqu’il est devenu le VP de Trump — qu’il s’agit de pourvoir.
Donald Trump a remporté l’Ohio lors des trois derniers scrutins présidentiels, en 2016, 2020 et 2024, avec un score chaque fois plus élevé : 51 %, puis 53 %, et enfin 55 %. Mais cela ne garantit pas une victoire du candidat républicain, et les sondages donnent plutôt son adversaire démocrate en tête : l’ancien sénateur Sherrod Brown, élu de 2006 à 2024 et âgé de 73 ans.
Des équilibres locaux fragilisés
Le candidat républicain s’appelle Jon Husted. Il occupe déjà le siège de sénateur car il y a été désigné en janvier 2025 par le gouverneur républicain de l’Ohio, Mike DeWine, pour remplacer JD Vance jusqu’au prochain scrutin. C’est un conservateur républicain classique de 59 ans, pro-business et pro-famille, qui adhère à l’agenda MAGA et exerçait jusqu’alors comme lieutenant-gouverneur de l’État.
L’Ohio est un important État manufacturier qui a bénéficié de la politique de réindustrialisation initiée par Donald Trump à partir de janvier 2025. D’importants projets dans l’acier, la défense, les hautes technologies et l’intelligence artificielle y ont été engagés. Mais ce sont des investissements à long terme qui n’ont pas produit d’effets positifs immédiats au-delà de l’effet d’annonce, tandis que les tarifs douaniers et la hausse récente du prix des hydrocarbures ont exacerbé la question du coût de la vie.
Du coup, le siège de sénateur est en ballottage, tout comme celui de gouverneur. Vivek Ramaswamy, ex-candidat républicain à la présidentielle, tente de succéder à Mike DeWine, mais il est devancé dans les sondages par la challenger démocrate, Amy Acton, une femme médecin de 60 ans qui s’est attiré la sympathie des électeurs durant l’épidémie de Covid-19.
Donald Trump s’est engagé auprès des deux candidats républicains, et une double défaite serait un affront électoral ainsi qu’une tâche sur son bilan qui hâterait le crépuscule de son mandat.
Du Kansas à l’Iowa : le coût de la vie en question
Une autre défaite, au Kansas cette fois, serait dévastatrice pour les Républicains. Le Kansas n’a pas envoyé un seul Démocrate au Sénat depuis 1932 — presque un siècle ! Mais ce 3 novembre 2026, Adam Hamilton espère mettre fin à cette disette.
Hamilton est un pasteur, fondateur de l’Église de la Résurrection, le plus grand rassemblement de méthodistes unis (United Methodists) aux États-Unis. Il dirige ce que les Américains appellent une megachurch, dont il a fait un business très lucratif.
Bien qu’ayant reçu l’imprimatur du Parti démocrate, il se présente comme au-dessus des partis et s’adresse aux Indépendants ainsi qu’aux Républicains. Il siphonne les voix de son adversaire, le sénateur républicain sortant Roger Marshall, en surfant sur la question du coût de la vie — de l’essence à la viande de bœuf en passant par le prix des engrais — et en se posant comme le candidat capable de surmonter la polarisation politique américaine.
Le scénario est à peu près le même dans l’Iowa. Dans cet autre État du Midwest où l’agriculture est reine, la Républicaine Ashley Hinson affronte le Démocrate Josh Turek pour le siège laissé vacant par Joni Ernst, sénatrice républicaine depuis 2015.
Les cas particuliers de l’Alaska et du Maine
Au cours des dix dernières années, l’Iowa est devenu un bastion MAGA. Trump a remporté cet État avec treize points d’avance en 2024, et les Républicains y occupent presque tous les leviers du pouvoir. Pourtant, la question de l’inflation et les difficultés des fermiers locaux à vendre leur production à l’étranger — en raison des guerres commerciales engagées par le président — ont provoqué une baisse de sa popularité et une méfiance vis-à-vis des candidats républicains. L’Iowa est ainsi sous la menace d’une victoire démocrate.
Deux autres États font face à ce risque mais devraient néanmoins le surmonter : l’Alaska et le Maine. Géographiquement, ils se situent aux antipodes du pays, l’un à l’extrême nord-ouest, l’autre à la pointe nord-est.
En Alaska, Dan Sullivan, sénateur républicain sortant, postule un troisième mandat. En 2020, il avait été réélu avec treize points d’avance. En 2026, il se trouve au coude-à-coude avec Mary Peltola, la représentante démocrate qui brigue le siège. Pour compliquer les choses, un autre candidat nommé Dan Sullivan a réussi à faire avaliser sa candidature, de sorte qu’il y a deux « Sullivan » sur les bulletins de vote. Officiellement, ce « Sullivan bis » est sans affiliation ; en réalité, sa candidature a été orchestrée par l’équipe de campagne de Peltola pour semer la confusion chez les électeurs républicains. La manœuvre n’est pas illégale en soi, mais elle va clairement contre l’esprit du scrutin. Le gouverneur de l’Alaska a demandé l’ouverture d’une enquête, et le Département de la Justice américain a déjà fait savoir qu’en cas de défaite du sénateur sortant, le résultat de l’élection ne serait pas certifié.

Dans le Maine, Susan Collins, la sénatrice républicaine, brigue un sixième mandat historique. Élue pour la première fois en 1996 à l’âge de 44 ans, elle en a 74 aujourd’hui. C’est une Républicaine modérée, très critique envers Donald Trump. En 2021, après les événements du 6 janvier, elle avait d’ailleurs voté pour sa destitution (impeachment). Depuis 2025, elle a soutenu la politique de l’administration tout en gardant ses distances avec le président. D’ailleurs, M. Trump n’a pas fait campagne dans le Maine. Cette indépendance assumée lui est favorable dans un État qui compte beaucoup d’électeurs indépendants.
Vers un équilibre parlementaire préservé ?
Son adversaire, Troy Jackson, est un ancien bûcheron à l’allure débonnaire qui a fait campagne sur les thèmes chers aux Démocrates : assurance santé, droit à l’avortement, taxation des grosses fortunes, droits syndicaux, suppression de l’ICE (la police des frontières), etc. Dans le Maine, le populiste, c’est lui, face à une Susan Collins qui personnifie l’establishment. Il pourrait profiter de ce statut pour surfer sur la vague anti-sortants.
Au-delà de ces sept scrutins capitaux, un rayon de soleil pourrait venir pour les Républicains du Minnesota. Dans cet État du Nord « aux mille lacs » et bastion démocrate, la Républicaine Michele Tafoya pourrait créer une énorme surprise en remportant le siège face à Peggy Flanagan, l’actuelle lieutenant-gouverneure.
Le Minnesota, dont le gouverneur est Tim Walz (ancien candidat à la vice-présidence aux côtés de Kamala Harris), est confronté à un immense scandale politique lié au détournement de milliards de dollars d’aide sociale par certains membres de la communauté somalienne — des fonds dont une partie a terminé dans les poches de combattants d’Al-Shabaab et d’autres groupes terroristes en Somalie. Les dirigeants démocrates savaient et n’ont rien fait… Il est donc possible que les électeurs abandonnent leurs œillères idéologiques pour sanctionner ces abus et ceux qui les ont tolérés.
Au final, les candidats républicains sont en grande difficulté dans six des sept États capitaux. Sauf revirement historique, ils devraient néanmoins conserver leurs sièges en Alaska, au Kansas, dans le Maine et au Texas. Ils pourraient perdre ceux de l’Ohio et de l’Iowa, en plus de celui de la Caroline du Nord, mais ils pourraient aussi prendre deux sièges aux Démocrates : l’un dans le Michigan et l’autre dans le Minnesota.
Bilan mathématique : trois sièges perdus contre deux sièges gagnés, cela ne fait qu’un siège en moins au final. Avec 52 sièges pour les Républicains contre 48 pour les Démocrates, le parti de Donald Trump devrait conserver la majorité sénatoriale.
Cet article a d’abord été publié sur le blog de Gerald Olivier




