Aux Etats-Unis, des polémiques ont entouré la commémoration des 25 ans des dramatiques attentats islamistes.

Quelques mois après l’attentat du World Trade Center de 2001, un livre grand format, illustré de nombreuses photographies, publié par Life Magazine, est devenu le meilleur bestseller dans la catégorie « non-fiction » aux États-Unis. Intitulé One Nation – une référence aux paroles du Serment d’allégeance au drapeau : « une nation unie sous l’autorité de Dieu », adopté en 1942, au plus fort de la Deuxième guerre mondiale – il commémorait à la fois le trauma que la nation américaine venait de vivre et la résilience dont elle a fait preuve face à la tragédie et à la menace islamiste. Dans le Wall Street Journal hier matin, l’écrivain Bob Greene a rappelé cette publication tout en regrettant le manque d’unité qui est venu dominer la vie américaine depuis. La 25e commémoration du 11 septembre peut-elle restaurer ce sens d’unité qui semble tellement manquer à l’heure actuelle où le pays est engagé dans une nouvelle guerre au Moyen Orient ; où ses citoyens souffrent de difficultés économiques ; et où ses gouvernants et élus se préparent à des élections de mi-mandat en novembre qui verront s’affronter les deux extrêmes : celui des ultras du mouvement MAGA et celui des Socialistes démocrates d’Amérique, aile radicale du Parti démocrate ?
Devoir de mémoire versus devoir de controverses
Assistant à la cérémonie au Pentagone en Virginie, le président Trump a fait l’éloge de l’esprit d’unité qui a prévalu après l’attentat de 2001. Pourtant, la commémoration du 11 septembre a elle-même suscité des controverses cette année. Les médias de gauche ont tout essayé pour mettre en doute le récit de Trump au sujet de son rapport aux événements tragiques et à la cérémonie d’hommage. Le président a polémiqué avec le New York Magazine au sujet de sa présence au non, accompagné par une centaine de ses ouvriers du bâtiment, sur le site de Ground Zero le lendemain de l’attaque. Il a prétendu que, le 12 septembre, il avait dû être évacué par deux pompiers qui craignaient la chute d’un autre tour : One Liberty Plaza. Le journal a qualifié cette histoire de « mensonge bizarre » sans citer aucune preuve de son absence, mais seulement une prétendue absence de preuves de sa présence.
Trump a polémiqué aussi avec le New York Times qui a attribué sa décision d’assister hier, non à la cérémonie new-yorkaise, mais à celle du Pentagone, à sa frustration de ne pas pouvoir faire de discours sur le site du World Trade Center. En effet, aucun participant ne peut prendre la parole lors de la commémoration à Ground Zero, coutume adoptée en 2012. Trump a riposté en déclarant qu’il connaissait et respectait cette coutume. Il faut ajouter qu’il avait déjà privilégié le Pentagone pour la cérémonie de l’année dernière. En même temps, avec des élections cruciales imminentes, Trump est évidemment en campagne. J. D. Vance était pourtant présent à New York aux côtés des autres présidents en vie, de Bush à Biden.
Un autre homme politique a été au centre de controverses encore plus âpres. Zohran Mamdani, le maire démocrate de New York, a fait l’objet de critiques de la part de ceux qui croyaient qu’il n’avait pas sa place à la cérémonie, moins parce qu’il est musulman que pour ses accointances avec des militants propalestiniens dont certaines déclarations avaient semblé justifier le terrorisme. Trois mois avant la commémoration, les médias ont ressorti – non pour la première fois – un livre écrit par le père du maire, Mahmood Mamdani. Ce musulman né en Inde a vécu au Ouganda avant d’émigrer aux États-Unis où il est devenu professeur à l’université de Columbia, spécialisé dans l’anthropologie du colonialisme et du post-colonialisme. Son volume, Good Muslim, Bad Muslim. America, the Cold War, and the Roots of Terror, publié trois ans après l’attentat de New York, semble faire l’apologie des pires actions terroristes. On y lit notamment: « Les attentats suicides à la bombe doivent être compris comme une dimension de la violence politique moderne, plutôt que stigmatisés comme un signe de barbarie ». Tel père, tel fils, affirment ceux pour qui Mamdani est nécessairement aux antipodes de l’esprit d’unité du 11-septembre. Effectivement, le maire de New York ne craint pas de fréquenter le militant Hasan Piker qui, en 2019, a déclaré que l’Amérique méritait l’attaque des Tours jumelles. Piker lui-même a pris ses distances avec cette formule depuis, et Mamdani l’a condamnée de manière explicite, mais pour certains le doute est trop fort.
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C’est dans ce contexte qu’un homme ayant perdu son épouse dans l’attentat, Giovanni Galante, avait lancé une pétition avant la commémoration appelant à la « désinvitation » de Mamdani. Car, selon le préambule de la pétition, l’événement devait être « centré sur la mémoire, l’unité et le rejet sans équivoque de cette violence et de cet extrémisme qui ont caractérisé le 11 septembre ». Plus de 100 000 personnes avaient signé le document. Celui qui était le gouverneur de l’État de New York en 2001, le Républicain George Pataki, ainsi que celui qui était le maire de la ville, Rudy Giuliani, avaient exhorté Mamdani à ne pas assister à la cérémonie.
Cependant, de son côté, Mamdani a travaillé ces dernières semaines à renforcer sa légitimité en tant que maire d’une ville martyrisée. Il a visité des casernes de pompiers où les équipes avaient perdu des collègues dans la conflagration et il a inauguré différentes formes d’hommage aux victimes. Vendredi 4 septembre, il a signé un décret officiel désignant la date du 11 septembre un « Jour de mémoire et de cérémonie ». Petit – ou grand – bémol, après la signature du document, il a fait passer le stylo utilisé à son conseil juridique principal, Ramzi Kassem, l’avocat d’Ahmed al-Darbi, un membre d’al-Qaïda, et de Mahmoud Khalil, de double nationalité algérienne et palestinienne, un des leaders du mouvement propalestinien à l’université de Columbia, arrêté par ICE en 2025.
Mamdani lui-même a jeté de l’huile sur le feu en créant la controverse avec ses prédécesseurs. Le 8 septembre, la mairie a publié plus de 170 000 documents réputés perdus par les services administratifs de New York. Ces documents montreraient que les autorités auraient caché aux citoyens les dangers persistants de la pollution de l’air par la destruction des deux tours. Selon le maire actuel, ceux qui l’ont devancé « ont menti ». Pourtant, il n’est pas clair que ces documents aient été délibérément cachés, et les autorités ont créé un fonds pour indemniser les personnes ayant été exposées à des toxines, fonds qui, depuis 2011, a versé 16,9 milliards de dollars à ces victimes.
Pourtant, malgré tout, Mamdani et Giuliani se sont quand même serré la main hier sur la grande place. Ils ont sauvé les apparences. Peut-être qu’il reste une lueur d’espoir pour l’esprit d’unité.
Le bilan des 25 ans
La réaction des États-Unis à l’attaque, la Global War on Terror (la « Guerre contre le terrorisme »), a été un succès dans la mesure où aucun autre attentat islamiste d’une échelle comparable n’a eu lieu sur le sol américain. Le pire incident est arrivé en 2019 quand un officier de l’armée de l’air saoudienne a tué trois Américains sur une base navale. Dans la suite du 11 septembre, une possible expansion mondiale d’Al-Qaïda a été entravée, bien que l’État islamique et d’autres organisations terroristes en aient pris la relève. Oussama ben Laden, le leader charismatique derrière l’attentat, a enfin été exécuté en 2011. Et pendant ce temps, une possible persécution des musulmans aux États-Unis, à laquelle certaines violences au lendemain du 11 septembre semblaient être le prélude, a été évitée.
Pourtant, l’atrocité de 2001 a mis fin au monde unipolaire dominé par les États-Unis qui a suivi la fin de la Guerre froide. Dans la nouvelle guerre, celle contre le terrorisme, les Américains ont déployé toute leur puissance et pourtant leur position hégémonique a été progressivement affaiblie. La guerre en Afghanistan, l’arrière-base d’Al-Qaïda, était justifiée mais elle a duré trop longtemps. Elle a poursuivi un but trop ambitieux en cherchant, par des moyens inadaptés, à transformer la culture d’un pays qui n’était nullement prêt au changement. En revanche, la guerre en Irak n’était pas justifiée, car Saddam Hussein n’avait rien à voir avec le 11 septembre et ne possédait pas d’armes de destruction massive, mais au moins elle était plus courte. Ces deux guerres ont coûté huit billions de dollars aux Américains, dont le budget national n’est plus en équilibre depuis 2001. L’endettement astronomique du pays représente une menace majeure pour son pouvoir économique. En même temps, la guerre contre le terrorisme a nécessité la création d’un véritable État sécuritaire. Les activités du nouveau département de la Sécurité intérieure qui espionne ses propres citoyens, la prison de Guantánamo, l’incarcération de suspects sans procès et le recours à la torture ont sérieusement écorné l’image des États-Unis comme un défenseur de la liberté et des droits humains. Sur le plan géopolitique, la réaction au 11 septembre a renforcé une obsession américaine avec le Moyen Orient, aux dépens de sa politique par rapport à l’Asie et la zone du Pacifique. Cette obsession a constitué – et constitue encore – une distraction coûteuse en termes stratégiques à une époque où la Chine n’a cessé d’accroître sa propre puissance et étendre son influence. Donald Trump, qui a été élu en 2024 en critiquant les « guerres sans fin » du passé, a suivi ce tropisme en lançant sa propre guerre contre l’Iran. Ce conflit a drainé vers le Moyen Orient les forces militaires et les ressources que l’Amérique avait consacrées à son effort pour contenir la Chine et renforcer ses alliés à l’Est, comme le Japon ou la Corée du Sud. Devant le Pentagone hier, Trump a fait le lien entre la campagne qui a suivi le 11 septembre et sa lutte actuelle contre l’Iran. Les deux font preuve d’un même esprit de combattivité, mais peut-être aussi d’une même myopie stratégique.
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Ce qui est arrivé à New York en 2001 n’était pas la conséquence d’un manque d’analyse des menaces mais d’une incapacité à prendre les mesures nécessaires à temps. De nombreux attentats au cours des années 1990, y compris une première attaque du World Trade Center par véhicule piégé en 1993, montraient clairement la source et la nature des dangers. Il ne faudrait surtout pas que le phénomène se répète aujourd’hui. En 2001, les ennemis de l’Amérique et de l’Occident ont certes détourné des avions, mais leurs armes de bas niveau étaient tout sauf sophistiquées : des cutters. Aujourd’hui, ces ennemis ont accès à des armes plus sophistiquées qui leur permettent de frapper à distance sans même se déplacer : des drones ou des cyberattaques, ces dernières rendues encore plus destructrices par l’intelligence artificielle. La grande leçon de septembre 2001, c’est que, tout en menant les conflits actuels, il faut anticiper les prochains conflits.
Reliques
Hier, la cérémonie a eu lieu à New York avec toute la dignité requise. 2753 chaises vides – une pour chaque victime directe de l’attentat – ont été disposées dans Bryant Park. Sur la grande place à New York, les présidents Bush, Clinton, Obama et Biden ont écouté en silence la lecture des noms de toutes les victimes du 11 septembre, lecture solennelle entrecoupée de moments de recueillement et de tintements de cloche. Cette année, pour la première fois, un moment supplémentaire a été réservé pour les victimes de maladies et de blessures provoquées par l’attentat. Le nombre de ces victimes est aujourd’hui trois fois celui des victimes directes. Partout aux États-Unis, d’autres cérémonies de commémoration ont eu lieu et d’autres encore à l’étranger, au palais de Buckingham, par exemple, ou à Milan.
Les suites du 11 septembre continuent. Des familles de 10 000 victimes préparent un procès contre l’Arabie saoudite qu’elles accusent d’avoir financé l’attentat. La première phase débutera en octobre. En même temps, l’Amérique abrite en son sein une vipère qui cherche à la mordre de l’intérieur : les propagandistes décoloniaux, anti-américains et « antisionistes », souvent financés par des États pétroliers du Moyen Orient, qui sévissent dans les universités et même dans un certain nombre d’écoles. L’attitude au 11 septembre de ces militants est pour le moins ambigüe.

Un autre livre sur le 11 septembre vient de paraître. Ce nouveau volume, Scattered Steel. The Afterlife of the World Trade Center, de Samuel et Max Holleran (Three Hills), parle du sort de l’acier récupéré dans les ruines de Ground Zero. La plus grande partie a été recyclée ; une certaine quantité a été préservée pour des besoins de l’enquête criminelle ; et moins de 1% a été transformé dans des reliques commémoratives. Ces morceaux d’acier tordu, fondu, noirci, ont été transportés partout aux États-Unis et même à l’étranger, pour finir exposés devant des casernes de pompiers, devant des gares ou dans des parcs. Leur installation a souvent été inaugurée par des cérémonies civiques. Cette présence qui hante le paysage urbain ou suburbain est une relique d’une tragédie mais aussi un avertissement. Ces vestiges sont des symboles de l’esprit d’unité que nous ne devons pas perdre. Ils nous rappellent l’importance fondamentale de ce que c’est qu’une nation, de toutes nos nations, et de l’alliance des nations occidentales.




