La justesse et le jeu impeccable de Léa Drucker sauvent le film de Charline Bourgeois-Tacquet, lui un peu juste. Une œuvre finalement assez convenue et décevante.

La Vie d’une femme, deuxième long-métrage de Charline Bourgeois-Tacquet, de facture très académique accumule les clichés scénaristiques sans jamais parvenir à leur donner une véritable profondeur, tandis que la mise en scène demeure désespérément appliquée et convenue.
La réalisatrice avait présenté son premier long-métrage, Les Amours d’Anaïs, à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes en 2021. Un film ennuyeux, malgré les interprétations talentueuses d’Anaïs Demoustier et de Valeria Bruni Tedeschi, qui abordait de manière maladroite la question de l’homosexualité. On pouvait espérer que ce deuxième film témoignerait d’une maturité nouvelle. Il n’en est malheureusement rien. La présence de La Vie d’une femme, en compétition officielle au Festival de Cannes, apparaît surprenante au regard de la banalité de son scénario et de la faiblesse de sa réalisation.
L’illusoire repos de la guerrière
Gabrielle, chirurgienne spécialisée dans la reconstruction faciale, chef de service d’âge mûr, sans famille ni enfant, a consacré son existence entière à son métier. C’est une femme de devoir, indépendante, entièrement absorbée par son travail, dont l’existence semble avoir été organisée pour ne laisser aucune place à l’imprévu. Elle incarne cette figure désormais familière de la femme qui a sacrifié sa vie personnelle à sa réussite professionnelle et qui découvre, lorsque le temps passe, les limites de cette liberté.
L’arrivée d’une jeune écrivaine venue observer son travail pour nourrir un futur roman va bouleverser cet équilibre. Entre les deux femmes naît une histoire d’amour qui constitue le véritable cœur du récit. Mais le film ne dépasse pas les conventions du genre. Leur rapprochement, leur désir, leurs hésitations et les conséquences de cette relation sont le fruit d’un scénario basé sur des fantasmes de la bourgeoisie intellectuelle. Pas de rencontre bouleversante entre deux êtres que tout sépare mais une histoire sentimentale banale, bâtie sur une idée préétablie.
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La jeune écrivaine Frida, interprétée par Mélanie Thierry, n’est d’ailleurs pas toujours très sympathique. Elle est vaniteuse, suffisante, et affiche une assurance intellectuelle agaçante, comme si son regard d’écrivaine lui donnait naturellement le droit d’observer, de juger et de pénétrer l’intimité de Gabrielle. Cette position de spectatrice d’autres vies que la sienne crée une distance qui rend impossible l’adhésion à son histoire avec Gabrielle. Le film accumule les clichés sur la femme moderne, la réussite professionnelle, la solitude, le désir tardif, le renoncement à la maternité et la nécessité de réinventer son existence. Tout cela nous est présenté comme une révélation alors que le cinéma a exploré ces thèmes avec infiniment plus de force et de subtilité. La Vie d’une femme semble finalement raconter l’illusoire repos de la guerrière : après avoir consacré toute sa vie à son métier, Gabrielle pourrait enfin s’autoriser à vivre pour elle-même.
Il manque au film une véritable audace cinématographique. Rien ne semble devoir échapper à la mécanique du récit. La mise en scène de Charline Bourgeois-Tacquet accompagne les personnages au lieu de les révéler, illustre les situations au lieu de les questionner. On aurait aimé davantage de risques, de silence, d’ambiguïté, de sensualité… La scène se déroulant en montagne, où Frida travaille, recueillant la parole de l’excellent écrivain italien Erri De Luca, belle plastiquement s’avère cependant être une ode bucolique d’une naïveté déconcertante.
Léa Drucker, une actrice de la justesse
Seule force du film : Léa Drucker. Très aimée du public comme de la critique, elle possède cette qualité rare : une justesse de jeu exceptionnelle, alliée à une authenticité qui donne constamment l’impression qu’elle ne joue pas, mais qu’elle vit ses personnages. Elle incarne Gabrielle avec subtilité sans jamais forcer le trait ni chercher à fabriquer artificiellement l’émotion.

Léa Drucker choisit des rôles humains et complexes et leur apporte une vérité immédiate. Une partie importante de sa filmographie aborde les maux et les grandes questions sociétales de notre époque avec un réalisme qui a séduit notamment un public et une critique de gauche, particulièrement sensibles à ses interprétations de femmes confrontées à la violence ou aux difficultés sociales : la mère victime de violences conjugales dans Jusqu’à la garde (2017), l’infirmière de L’Intérêt d’Adam (2025), ou encore l’enquêtrice de police de l’IGPN de Dossier 137 (2025). Sa reconnaissance est arrivée à sa maturité, à quarante ans, loin du bruit médiatique et de la surexposition qui accompagnent souvent les carrières contemporaines. Issue d’une famille célèbre — elle est la nièce de Michel Drucker —, elle a construit son parcours avec discrétion, imposant progressivement son talent par un travail rigoureux et une présence singulière.
Elle a obtenu à deux reprises le César de la meilleure actrice : en 2019 pour Jusqu’à la garde de Xavier Legrand, puis en 2026 pour Dossier 137 de Dominik Moll. Deux rôles très différents qui témoignent pourtant d’une même capacité à faire exister des femmes confrontées à des situations humaines et sociales extrêmement fortes.
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Elle possède cette capacité exceptionnelle à incarner la liberté, les contradictions et la complexité des femmes mûres. Elle peut être fragile sans être faible, déterminée sans être caricaturale, séduisante sans jamais avoir besoin de le démontrer. C’est particulièrement évident dans le splendide L’Été dernier (2023) de Catherine Breillat, où elle livre sans doute son interprétation la plus forte, d’une ambiguïté et d’une intensité extraordinaires. Elle y incarne une avocate réputée défendant les jeunes filles mineures abusées, maltraitées. Une œuvre crue et cruelle sur le désir physique et l’amour qui décrit la folie très consciente d’une femme redevenue adolescente quand arrive chez eux, le jeune fils que son mari avait conçu avec sa première épouse. Un portrait sans concession d’une femme qui sait ce qu’elle veut et qui sans sourciller atteint des sommets d’ignominie et d’abjection lorsque le désir la brule et qu’elle veut tout maîtriser, ne rien perdre. Catherine Breillat filme le désir qui brûle sous la glace, le feu qui dévore mais aussi les jeux de domination et de pouvoir. Elle se moque des jugements moraux et sociétaux des nouveaux puritains et montre femmes et hommes sans aucune retenue idéologique.
Léa Drucker était également remarquable dans l’étonnant Incroyable mais vrai (2022) de Quentin Dupieux, où son jeu, tout en retenue, révélait son extraordinaire capacité à rendre crédible l’invraisemblable.
Dans La Vie d’une femme, Léa Drucker est donc impeccable. Elle apporte au personnage de Gabrielle une gravité, une fragilité et une vérité que le scénario ne lui donne pas toujours. Face à elle, Mélanie Thierry est également excellente, même si son personnage d’écrivaine, peine davantage à susciter l’empathie. C’est finalement le paradoxe de ce film : il prétend raconter une femme qui cherche à reprendre possession de sa vie, mais c’est son actrice principale qui, par la seule force de son jeu, parvient véritablement à lui donner une existence. Le talent de Léa Drucker sauve ainsi, en partie, une œuvre qui manque singulièrement de souffle, d’aspérités et d’audace.
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Sortie dans les salles de cinéma le 9 septembre 2026
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