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Mélenchon peut-il ruiner la France avant même d’arriver au pouvoir?

La victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt a rappelé que les élections se jouent aussi sur les marchés obligataires. À l’approche de la présidentielle française, une qualification de Jean-Luc Mélenchon pour le second tour provoquerait vraisemblablement une hausse brutale du coût de la dette. L’État, les entreprises et les acheteurs immobiliers en paieraient le prix avant même que le candidat insoumis ait eu le temps d’appliquer son programme.


La victoire spectaculaire de l’AfD aux élections régionales de Saxe-Anhalt, avec 44 % des voix, n’a pas seulement ébranlé le gouvernement de Friedrich Merz. Au lendemain du scrutin, le rendement des obligations allemandes à dix ans s’est tendu, se rapprochant de son plus haut niveau depuis quinze ans, autour de 3,4 %.

Leçon allemande

La réaction immédiate au résultat électoral est restée limitée, d’environ un point de base, soit 0,01 point de pourcentage. L’essentiel de la hausse enregistrée depuis juin quand le taux allemand à dix ans est passé d’environ 2,8 % à plus de 3,3 %, s’explique par le renchérissement de l’énergie et l’anticipation d’une politique plus restrictive de la Banque centrale européenne. Mais le succès de l’AfD a ajouté un risque politique à ces inquiétudes économiques. Il a surtout montré comment une élection peut modifier, avant même la formation d’un gouvernement, le prix auquel un État se finance.

Un « taux souverain » mesure le rendement exigé par les investisseurs pour prêter à un État. Lorsqu’ils estiment qu’un pays présente davantage de risques comme inflation, déficit incontrôlé, instabilité politique ou crainte de ne pas être remboursés dans la monnaie et selon les conditions prévues, ils réclament une rémunération plus élevée. Cette hausse ne s’applique pas instantanément à toute la dette existante. Les obligations déjà émises conservent leur coupon jusqu’à leur échéance. En revanche, leur cours baisse sur le marché secondaire afin que leur rendement s’aligne sur les nouveaux taux. Ainsi, une obligation de 100 euros assortie d’un coupon de 3 % se négociera en dessous de 100 euros si les taux augmentent, son nouveau prix dépendant notamment de sa durée résiduelle. Quant aux nouvelles émissions et aux emprunts arrivés à échéance qu’il faut renouveler, ils coûtent immédiatement plus cher. L’alourdissement de la charge de la dette se diffuse donc progressivement, puis s’accumule.

La France est particulièrement vulnérable à ce mécanisme. Sa dette publique dépasse désormais 116 % du PIB, tandis que son déficit reste supérieur à 5 % et que sa croissance demeure presque à l’arrêt. L’Agence France Trésor prévoit d’émettre en 2026 quelque 310 milliards d’euros de dette à moyen et long terme. À ce rythme, une hausse durable d’un point du coût des nouvelles émissions représente sur les seuls 310 milliards émis en un an 3,1 milliards d’euros d’intérêts annuels additionnels.  

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La charge de la dette française devrait déjà atteindre environ 65 milliards d’euros en 2026, en hausse de 25 % sur un an. La Banque de France estime en outre que, sans redressement supplémentaire, la dette pourrait approcher 122 % du PIB en 2028. La France aborde donc la prochaine présidentielle avec beaucoup moins de réserves que lors des scrutins précédents.  

La leçon allemande concerne directement la France. Les marchés n’attendront pas le résultat du second tour, encore moins l’installation du nouveau président, pour réagir. Ils ajusteront leurs positions au fur et à mesure que se précisera la probabilité d’une victoire de Jean-Luc Mélenchon.

Les banques centrales inquiètes

À l’automne 2026, le candidat insoumis est déjà donné en deuxième position dans plusieurs configurations testées pour la présidentielle. Ses propositions – notamment faire disparaître la part de la dette française détenue par la Banque de France – et son vocabulaire employé « les prendre et les foutre au feu », ont déjà retenu l’attention de ceux qui financent le pays. Le problème, pour les marchés, n’est d’ailleurs pas seulement cette proposition. C’est la combinaison entre l’effacement d’une partie de la dette, l’augmentation annoncée des dépenses, la confrontation probable avec les institutions européennes et la possibilité que la politique économique française soit financée par la création monétaire. Christine Lagarde a qualifié ce projet de financièrement dangereux et contraire aux traités européens. Le gouverneur de la Banque de France l’a jugé « illégal, dangereux et inutile ».

Certes, annuler les titres détenus par la Banque de France ne supprimerait pas directement les créances des investisseurs privés. Mais ceux-ci pourraient légitimement se demander pourquoi une dette déclarée sacrifiable aujourd’hui ne le deviendrait pas davantage demain. En matière financière, la confiance ne se divise pas en compartiments étanches.  

Imaginons qu’au début d’avril 2027, à quelques jours du premier tour du 18 avril, plusieurs sondages placent Jean-Luc Mélenchon en deuxième position, avec une avance nette sur les candidats du centre et de la droite. La première réaction serait probablement une vente d’obligations françaises. Leur prix baisserait et leur rendement augmenterait. L’écart entre le taux français et le Bund allemand – le spread, qui constitue la prime de risque exigée pour prêter à Paris plutôt qu’à Berlin – s’élargirait. Le mouvement pourrait être renforcé par les mécanismes automatiques des marchés.

Les gestionnaires internationaux réduiraient leur exposition à la France, certaines banques vendraient des titres pour diminuer leurs risques et enfin des fonds soumis à des limites de volatilité ou de notation seraient contraints d’alléger leurs positions. Les banques françaises, qui détiennent des obligations publiques et dépendent de la confiance accordée à la signature de l’État, seraient sanctionnées en Bourse. L’euro pourrait également reculer.

À ce stade, Mélenchon ne serait pourtant encore que candidat. Aucune mesure n’aurait été votée, aucun impôt créé, aucune dette annulée. Mais le prix du risque politique aurait déjà été incorporé dans les taux. Cette hausse se transmettrait à l’ensemble de l’économie. Les grandes entreprises empruntent généralement à partir d’un taux de référence auquel s’ajoute leur propre prime de risque. Lorsque l’État paie davantage, elles paient elles aussi davantage. Certains investissements seraient reportés, d’autres annulés. Les entreprises fragiles auraient plus de difficultés à refinancer leurs dettes. Les collectivités locales verraient le coût de leurs projets augmenter.

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Le choc toucherait également le logement. Les taux des crédits immobiliers ne sont pas mécaniquement indexés, au jour le jour, sur l’OAT française à dix ans. Ils dépendent aussi des taux directeurs de la BCE, du coût de refinancement des banques, de la concurrence commerciale et du risque propre à chaque emprunteur. Mais une hausse durable des taux souverains finit nécessairement par renchérir le crédit. Prenons pour exemple un emprunt de 250 000 euros sur vingt ans. À 3,5 %, la mensualité hors assurance avoisine 1 450 euros. À 4,5 %, elle dépasse 1 580 euros, soit environ 32 000 euros supplémentaires sur toute la durée du prêt. Pour conserver une mensualité de 1 450 euros, l’acheteur ne pourrait plus emprunter qu’environ 229 000 euros. Sa capacité d’achat baisserait donc de plus de 8 %. Les propriétaires ayant emprunté à taux fixe seraient protégés sur leurs mensualités. En revanche, ceux qui devraient vendre, les marchands de biens, les promoteurs et les investisseurs dépendant d’un refinancement seraient directement exposés. La crise obligataire deviendrait une crise immobilière avant de se transformer en ralentissement économique.

Imaginons maintenant que, le soir du 18 avril, Jean-Luc Mélenchon se qualifie effectivement pour le second tour. Tout dépendrait naturellement de son adversaire et des premiers sondages. Une qualification suivie d’une faible probabilité de victoire provoquerait une tension sérieuse mais peut-être temporaire. En revanche, si les enquêtes d’opinion annonçaient un second tour serré, le mouvement pourrait changer d’échelle.

Les investisseurs ne chercheraient plus seulement à être mieux rémunérés car certains chercheraient à sortir. Le spread français pourrait se creuser brutalement, les valeurs bancaires chuter et les adjudications de l’Agence France Trésor devenir plus chères. Les entreprises suspendraient certaines décisions en attendant le résultat. Les ménages reporteraient leurs achats. L’épargne se déplacerait vers des placements jugés plus sûrs ou vers des actifs situés hors de France.

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La BCE dispose d’instruments destinés à empêcher une fragmentation désordonnée de la zone euro. Mais leur utilisation est conditionnelle. La Banque centrale peut combattre une panique injustifiée ou un mauvais fonctionnement des marchés mais elle n’a pas vocation à garantir sans limite la dette d’un pays dont le futur gouvernement annoncerait précisément qu’il veut en effacer une partie.

Le paradoxe apparaîtrait alors dans toute sa force. Mélenchon promettrait de libérer la France de la contrainte des marchés, mais la perspective de son élection placerait le pays plus que jamais sous leur surveillance. Il prétendrait dégager des marges budgétaires mais l’augmentation des taux en détruirait avant même son arrivée à l’Élysée. Il annoncerait davantage de dépenses sociales or l’alourdissement de la charge de la dette obligerait à choisir entre plus d’impôts, plus de déficit et moins de dépenses utiles.

On peut contester l’importance accordée aux marchés financiers et rappeler, à juste titre, que les électeurs ne doivent pas recevoir leurs consignes des détenteurs d’obligations. Mais cette souveraineté politique ne supprime pas les réalités comptables. Un État qui dépense chaque année beaucoup plus qu’il ne prélève doit convaincre quelqu’un de lui prêter la différence. La France aura besoin de lever plusieurs centaines de milliards d’euros pendant la campagne présidentielle, après le premier tour et après le second. Les hôpitaux, les retraites et les traitements des fonctionnaires ne sont pas directement financés par une abstraction appelée « dette », c’est un déficit permanent qui oblige l’État à emprunter pour assurer l’ensemble de ses paiements. Rompre la confiance des créanciers, c’est donc augmenter le prix de chaque politique publique.

Jean-Luc Mélenchon n’aurait pas besoin de remporter l’élection pour causer des dégâts. Il lui suffirait de rendre sa victoire plausible. Il pourrait réussir un exploit politique inédit en commençant à ruiner la France avant même d’avoir conquis le pouvoir.

Ukraine: l’opération Vivaldi et le retour du brouillard de guerre

Si les drones et capteurs militaires variés ont rendu le champ de bataille largement transparent dans la guerre en Ukraine, cela ne signifie pas que les intentions de l’adversaire sont transparentes, analyse Gil Mihaely.


Depuis quatre ans, la guerre en Ukraine semblait avoir consacré deux formes de transparence, celle du champ de bataille, quadrillé par les drones, et celle de l’information, alimentée en permanence par les satellites et les réseaux sociaux. La contre-offensive menée par le 3ᵉ corps d’armée d’Andriy Biletsky autour de Lyman oblige à nuancer ces deux certitudes.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, s’est progressivement imposée la conclusion que le champ de bataille moderne serait devenu transparent. Les drones surveillent les routes, repèrent les concentrations de troupes et suivent les véhicules jusqu’à leurs positions. Les satellites photographient les bases et les dépôts. Les interceptions électroniques révèlent les mouvements des états-majors.

Dès qu’une unité importante se rassemble, elle s’expose aux drones FPV, à l’artillerie guidée et aux missiles. Dans ces conditions, les grandes colonnes blindées et les concentrations de forces caractéristiques des guerres du XXᵉ siècle semblaient condamnées. L’échec russe devant Kiev en 2022, puis les difficultés de la contre-offensive ukrainienne de 2023, avaient nourri cette conviction : il serait désormais presque impossible de préparer et d’exécuter une manœuvre importante sans être repéré, puis frappé.

Une seconde transparence paraissait tout aussi solidement établie. Les images satellitaires commerciales, les vidéos géolocalisées, les messages publiés par les soldats et l’activité des analystes en sources ouvertes – l’OSINT, Open Source INTelligence – permettraient de suivre presque en temps réel l’évolution du front. Les armées pourraient encore dissimuler leurs intentions, mais non leurs opérations pendant plusieurs semaines. Les cartes de DeepState, de l’Institute for the Study of War et de dizaines de comptes spécialisés semblaient avoir relégué le vieux « brouillard de guerre » au passé. L’opération Vivaldi, conduite dans le nord de l’oblast de Donetsk par le 3ᵉ corps d’armée ukrainien du général Andriy Biletsky, remet en cause ces deux certitudes.

La bataille du saillant de Lyman

Des Ukrainiens inspectent des véhicules russes abandonnés, région de Kharkiv, 7 mars 2022 © Marienko Andrew/AP/SIPA

Depuis plusieurs mois, les forces russes avaient constitué au nord de Lyman une vaste zone d’infiltration. Le front n’y formait plus une ligne continue, mais un enchevêtrement de positions, de petits groupes d’assaut et de zones grises. En progressant autour de Yarova, Serednie, Novoselivka, Oleksandrivka et Korovii Yar, les Russes menaçaient les approches de Lyman et, au-delà, l’ensemble formé par Sloviansk et Kramatorsk, la fameuse « ceinture fortifiée » qui protège encore le cœur du Donbass ukrainien.

Ce saillant, présentait pour les Russes l’avantage de rapprocher leurs unités de Lyman, mais aussi une faiblesse classique car plus une avancée forme une poche étroite, plus ses flancs et ses voies logistiques deviennent vulnérables. C’est cette vulnérabilité que le 3ᵉ corps d’armée de l’Ukraine commandé par le général Biletsky a exploitée.

L’opération, baptisée Vivaldi, aurait commencé dès le mois de mai 2026. Pendant près de quatre mois, les Ukrainiens ont attaqué les réseaux logistiques russes, réduit les poches d’infiltration reprenant progressivement les positions permettant de tenir le saillant. Mais ce n’est que le 15 septembre que Biletsky a officiellement reconnu l’existence de l’offensive.

Selon le bilan officiel communiqué par le 3ᵉ corps, les forces ukrainiennes ont nettoyé 75 kilomètres carrés de zones infiltrées et repris 10 kilomètres carrés supplémentaires. Serednie a été libérée, tandis que Novoselivka, Oleksandrivka, Yarova et les abords de Korovii Yar ont été débarrassés des groupes russes. Biletsky affirme également que l’opération a durement frappé les 20ᵉ et 25ᵉ armées russes.

L’un des résultats les plus importants aurait été obtenu contre la logistique russe. Les frappes ukrainiennes auraient détruit des dépôts et contraint les Russes à démonter une partie de leur dispositif d’approvisionnement en carburant, désormais repoussé jusque dans la région de Voronej. La ville de Voronej se trouve à environ 320 kilomètres à vol d’oiseau du front de Lyman, et probablement entre 400 et 450 kilomètres par la route, soit un trajet aller-retour de 800 à 900 kilomètres. Un camion-citerne ne peut donc guère effectuer plus d’une rotation tous les deux jours. À titre d’exemple, acheminer 500 mètres cubes de carburant par jour exigerait 25 livraisons quotidiennes par des citernes de 20 mètres cubes et une flotte d’au moins 50 camions. Il ne s’agissait donc pas seulement de reprendre des villages, mais de rendre le saillant progressivement intenable.

Une manœuvre reste possible

Vivaldi montre d’abord que la transparence du champ de bataille n’interdit pas toute manœuvre. Le 3ᵉ corps a réussi à coordonner, sur plusieurs mois et sur un secteur relativement étendu, des unités d’assaut, des moyens mécanisés, de l’artillerie, des drones et des capacités de guerre électronique. Il a concentré suffisamment de forces et de moyens pour reprendre l’initiative à deux armées russes et réduire un saillant menaçant.

Il faut néanmoins être précis. Les informations actuellement disponibles ne permettent pas d’affirmer que Biletsky a rassemblé une grande masse de blindés, puis lancé une percée mécanisée comparable aux offensives du XXᵉ siècle. Aucun ordre de bataille fiable ni aucun décompte des chars et véhicules ukrainiens engagés n’a encore été publié.

Sa véritable nouveauté est peut-être ailleurs. Les Ukrainiens ont réussi à produire une concentration des effets sans nécessairement créer une concentration durable et visible des plateformes. Les unités peuvent être dispersées, puis agir de manière coordonnée sur un secteur choisi. Les drones frappent les positions et les voies logistiques ? la guerre électronique dégrade les moyens d’observation adverses ? l’artillerie isole le champ de bataille ; de petits groupes d’assaut s’infiltrent et enfin les blindés interviennent ponctuellement pour transporter, protéger ou appuyer l’infanterie.

La masse n’a donc pas disparu, mais elle change de forme. Ce que l’on concentre n’est plus forcément une colonne de dizaines de chars stationnée à proximité du front. Ce sont des renseignements, des feux, des drones, des brouillages, des équipes d’assaut et des véhicules blindés réunis pendant une durée limitée autour d’un même objectif. Le champ de bataille reste transparent, mais cette transparence n’est ni permanente ni uniforme. Chaque camp cherche à aveugler l’autre, à détruire ses drones, à brouiller leurs fréquences et à créer localement une fenêtre pendant laquelle il peut agir. À l’image du combat aérien, l’enjeu n’est plus nécessairement de devenir invisible, mais de voir l’adversaire quelques minutes avant qu’il ne vous voie.

Quatre mois sous le radar de l’OSINT

La seconde leçon de Vivaldi est peut-être encore plus frappante. L’opération aurait duré près de quatre mois sans que son ampleur soit comprise par les médias et les observateurs extérieurs. Des combats avaient été signalés, certaines images étaient disponibles et les cartes faisaient apparaître des changements locaux. Pourtant, ces éléments n’avaient pas été assemblés en une image cohérente révélant l’existence d’une contre-offensive organisée à l’échelle d’un corps d’armée.

Le secret n’a donc pas consisté à rendre chaque mouvement invisible. Il a consisté à empêcher l’adversaire et les observateurs de comprendre ce que signifiaient les mouvements visibles.

C’est une distinction essentielle. L’OSINT permet souvent d’établir qu’une unité combat dans une zone, qu’un véhicule a été détruit ou qu’un village a changé de mains. Il peine davantage à déterminer l’intention du commandement, le calendrier de l’opération et le lien entre plusieurs actions apparemment distinctes. Des centaines de fragments d’information peuvent être publics sans que le plan qu’ils composent le soit.

Le 3ᵉ corps semble également avoir imposé une discipline de communication inhabituelle. Peu d’images ont été publiées pendant les phases critiques. Les unités engagées n’ont pas revendiqué immédiatement leurs avancées et le commandement a attendu que les gains soient consolidés avant de révéler l’existence de Vivaldi. C’est ce que les militaires appellent l’OpSec, contraction d’Operational Security, ou sécurité opérationnelle, cet ensemble des mesures destinées à empêcher l’adversaire de reconstituer un plan à partir d’informations apparemment anodines (photographies, vidéos, géolocalisations, mouvements d’unités ou messages de soldats). Cette discipline a d’autant mieux fonctionné que l’attention des observateurs restait fixée sur d’autres secteurs du front.

Biletsky continue d’ailleurs d’entretenir l’incertitude. En annonçant que Vivaldi comporte « quatre saisons » et que seule la première a été révélée, il laisse entendre que l’opération se poursuit ou qu’elle comprend plusieurs phases distinctes. Son appel au silence informationnel confirme que la communication publique fait désormais partie intégrante de la manœuvre.

Le brouillard n’avait jamais disparu

Vivaldi ne signifie pas que les drones sont devenus inutiles, que les blindés peuvent de nouveau circuler librement ou que l’OSINT est incapable de suivre une guerre. L’opération ne renverse pas les enseignements des quatre dernières années. Elle en révèle plutôt les limites.

La transparence tactique n’entraîne pas automatiquement la transparence opérationnelle. On peut voir un char sans comprendre pourquoi il est là. On peut géolocaliser une attaque sans savoir qu’elle constitue une phase d’un plan engagé trois mois auparavant. On peut observer chaque arbre sans distinguer la forêt.

La réussite de Biletsky ne consiste donc pas à avoir fait disparaître les capteurs adverses ni à avoir restauré les grandes concentrations blindées d’autrefois. Elle consiste à avoir retrouvé une liberté de manœuvre à l’intérieur même d’un champ de bataille saturé de capteurs. Son corps a dispersé ses moyens, concentré leurs effets et contrôlé la circulation de l’information assez longtemps pour surprendre aussi bien l’adversaire que les observateurs. Bref, un Vivaldi ne fait pas le Printemps !

Mbappé, encore hors-jeu…

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Vif émoi en Espagne, alors que la star du ballon Kylian Mbappé refuse d’enfiler un maillot avec un message de soutien à Ceuta, en proie à une invasion de migrants


Cette fois, c’est de lui-même, et non à l’insu de son plein gré, qu’il s’y met, hors jeu, Kylian Mbappé, le joueur iconique du Real Madrid et de l’équipe de France.

Mardi, alors qu’il avait été décidé que les joueurs du match Elche-Real porteraient un tee-shirt portant une inscription de soutien à Ceuta et à ses habitants, notre gaillard refusa de s’associer à la démarche. On sait qu’au cœur de l’été, Ceuta, cette enclave espagnole située au Maroc, a eu à faire face à une intrusion massive de migrants dont les conséquences pour la population ont été, et sont encore, pour le moins dommageables.

Lors de cet avant-match de mardi, il s’agissait donc tout simplement pour les joueurs de venir sur la pelouse vêtus du tee-shirt portant le message de soutien, assorti d’un « Nous sommes tous des Ceutiens », histoire de mieux affirmer leur solidarité aux habitants en galère, là-bas, dans cet îlot en pleine terre où ils se sentent quelque peu naufragés et oubliés.

Les mentions imprimées sur le maillot ne comportaient évidemment rien qui puisse s’assimiler à une condamnation de l’immigration ou à une quelconque stigmatisation des candidats à l’asile, probablement, du moins pour un certain nombre, eux aussi en galère et tentant, par ce passage en force, de s’en extraire.

Il n’était donc question que de compatir, d’adresser un message de bienveillance et de compréhension. De sympathie, pour tout dire. Rien de plus. Rien d’autre.

Mais pour son excellence Mbappé, et deux autres footeux du prestigieux Real, Vinicius Junior et Ibrahima Konaté, c’était déjà trop. Aussi le sieur Mbappé, avec une délicatesse qu’on n’a pas besoin de souligner ici, s’arrangea-t-il pour n’enfiler qu’à moitié le maillot criminel, de manière à ce que les mots de solidarité ne soient pas visibles, lisibles.

Ainsi, il avait sa conscience pour lui, comprenez-vous. Comme il l’avait eue lorsqu’il versa d’émouvantes larmes pour ce pauvre Nahel, « ce petit ange parti trop tôt », à la suite d’une équipée sauvage en bagnole, sans permis, agrémentée d’un refus d’obtempérer.

C’est que, voyez-vous, l’illustre Mbappé tient à montrer que sa personne ne se limite pas à deux pieds, deux jambes d’ailleurs particulièrement exceptionnelles de talent, reconnaissons-le. En sus, l’heureux possesseur de ces paires de pieds et de jambes entend montrer au vaste monde qu’il a, comme je l’ai dit, une conscience. Et conséquemment un cerveau. Aussi se donne-t-il beaucoup de mal pour avoir l’air de penser. D’où, entre autres foucades de même eau, la fronde, la révolte à deux balles de mardi.

Chez lui, le problème est que, à force de pratiquer son sport, il a fini par se doter d’un melon aussi gros que ces ballons dont il nous régale. Encore heureux qu’il ne soit pas une star de basket, sport où le ballon est encore plus gros. Pour un peu, si on s’abaissait à se laisser aller à de l’ironie facile, on lui conseillerait le ping-pong…

Barbès: il faut sauver le soldat Gibert!

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La disparition de la grande librairie Gibert dans ce quartier difficile de la capitale serait affligeante. Le groupe, en difficulté, licencie et pourrait vouloir se concentrer sur ses établissements du centre de Paris.


Il y a un peu plus de douze ans, une divine surprise avait atterri boulevard Barbès, à la Goutte-d’Or, dans le 18ᵉ arrondissement, au nord de Paris : une librairie-papeterie de 2 000 m² sur deux niveaux !

Il s’agissait de la fameuse maison Gibert Joseph, connue de tous les amoureux de l’écrit et de tous les chercheurs de livres d’occasion, permettant à la fois de mettre la main sur des ouvrages épuisés et de les acquérir pour un petit prix. Mais on y trouvait aussi de l’excellente papeterie, des rayons jeunesse aux maintes idées d’albums et de jeux, des DVD et des albums musicaux. Bref, un ensemble on ne peut plus réjouissant. Et, cerise sur le gâteau, dès l’entrée, un silence bienfaisant vous enveloppait tel un manteau d’apaisement, alors qu’il est devenu impossible d’entrer dans un restaurant, une boutique ou un endroit quelconque sans être immédiatement agressé par du bruit appelé de manière éhontée « musique ». Quand on habite ce quartier depuis si longtemps, une telle arrivée a été vécue comme un enchantement. J’y ai passé des heures à feuilleter, à commander, à trouver des pépites, aidée par un personnel particulièrement chaleureux et compétent.

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Liquidation judiciaire, personnel prévenu par la presse, fin du miracle : Gibert à Barbès va fermer ! C’était trop beau pour un quartier si défavorisé en matière de culture, pourtant si vantée par nos maires respectifs… Mais il est vrai que l’on préfère appeler « culture », aujourd’hui, tout ce qui va dans le sens du vent, mauvais dirait Verlaine, où, précisément, ce qui prévaut est le maximum de bruit. Ainsi, je me retrouve, d’un côté, à essayer de trouver avec les résidents de ce quartier, l’adjoint au maire chargé de la sécurité et les organisateurs du tournoi, une solution pour un événement considéré comme essentiel (à savoir l’ancienne CAN, Coupe d’Afrique des nations, rebaptisée la PAC, qui dure tout le mois de juin dans le square Polonceau et qui pose, entre autres, de très éprouvants problèmes de nuisances sonores) ; et, de l’autre côté, à désirer sauver cet endroit-cathédrale, unique dans le quartier par l’abondance de ses propositions (rencontres avec des auteurs comprises), par son silence si nécessaire pour choisir ses livres et parler avec les vendeurs, pour s’asseoir cinq minutes le temps de feuilleter une encyclopédie qu’on notera comme cadeau de Noël, pour faire sa liste de provisions comme on va au marché, car une librairie est un magasin nourrissant.

Outre sa disparition si affligeante et tellement en contradiction avec tous les discours vantant la culture à tour de bras, il y aura une défiguration supplémentaire d’un quartier qui n’avait vraiment pas besoin de cela. Pour faire place à quoi ? Un restaurant de burgers ? Ou une énième boutique d’informatique, de mobiles et de téléphonie en tout genre, alors que le boulevard en compte déjà par dizaines ? Gibert à Barbès, qui fermera à une date non précisée et qui est donc toujours ouvert, représente encore une exception culturelle qu’il serait souhaitable de défendre jusqu’au bout.

France Télévisions et le «génocide»

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Le problème n’est pas qu’Adèle Haenel puisse dénoncer Israël comme «génocidaire», mais que le service public laisse ces accusations graves sans contradiction journalistique et supprime stupidement le replay, permettant aux «antisionistes» de dénoncer la soi-disant intervention du lobby de qui vous savez.


La comédienne Adèle Haenel était donc invitée à La Grande Librairie la semaine dernière. À la fin de l’émission, Augustin Trapenard lui offre son « Droit dans les yeux », cette carte blanche face caméra qui permet à l’invité de dire ce qu’il a sur le cœur.

Haenel choisit Gaza et déclame, en militante hallucinée qu’elle semble devenue: « L’État d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. » Puis elle appelle à « sanctionner Israël » et à « libérer la Palestine ».

Vous pouvez répéter ?

Adèle Haenel peut bien penser ce qu’elle veut et dire ce qu’elle veut. Ce n’est certainement pas moi qui vais réclamer qu’on coupe le micro à ceux dont les opinions me déplaisent. Je trouve qu’on pratique déjà beaucoup trop cet exercice en France.

Mais enfin, en face d’elle, il y avait un journaliste, et ce journaliste ne lui a rien demandé. Génocide ? La France « complice » ? Complice comment ? Par ses livraisons d’armes ? Par sa participation aux opérations militaires de Tsahal ? Par son soutien diplomatique à Israël ? De quoi parle-t-on exactement ?

Il n’a rien demandé. Le public a écouté religieusement ces assertions puisées dans le lexique du Hamas et de ses idiots utiles, applaudi Haenel, et on est passé au générique.

A relire, Céline Pina: L’islamiste et le progressiste

Beaucoup plus que les opinions d’un astre dérivant, c’est bien cela qui provoque le malaise. Le mot génocide n’est pas un superlatif destiné à dire qu’une guerre est atroce et fait beaucoup de morts chez les civils. C’est une qualification juridique qui suppose notamment – rappelons-le pour la énième fois – une intention spécifique de destruction d’un groupe comme tel. Son application à l’affaire de Gaza fait l’objet d’une bataille juridique, historique et politique considérable et, à ce jour, aucune juridiction internationale – aucune – n’a condamné Israël pour génocide.

On peut toujours soutenir, malgré la faiblesse des preuves, qu’il s’agit d’un génocide, comme le font principalement les militants de la gauche radicale, mondialiste, anticoloniale, wokiste, etc., y compris bien sûr en infiltrant des ONG comme Amnesty International ou une commission d’enquête de l’ONU. Mais d’autres – juristes, historiens et spécialistes du génocide – contestent totalement cette qualification. Puisqu’il y a débat, il y avait donc de quoi poser une question.

France Télévisions s’est d’ailleurs aperçue du problème après coup. Le replay a été retiré, le groupe invoquant des saisines de l’Arcom et son obligation de respecter, sur les sujets controversés, une certaine diversité des points de vue. Étrange façon de faire du journalisme, tout de même. On ne pose pas la question quand l’invitée est là, puis on supprime l’émission quand elle est partie. Il fallait faire exactement l’inverse.

Effet Streisand

Comme on pouvait s’y attendre, l’affaire a immédiatement produit son petit supplément de poison. La députée LFI Ersilia Soudais a aussitôt expliqué sur les réseaux la disparition du replay par l’intervention de Caroline Yadan, autrement dit du « lobby ».

Le lobby. On ne saura pas lequel, qui aurait téléphoné, à qui, et pour demander quoi. Mais le mot suffit. Avec Israël, il possède même cet avantage formidable de rendre la preuve inutile. Un lobby agit dans l’ombre, son invisibilité même prouve son existence.

Nous voilà donc avec Israël génocidaire, la France complice et le lobby à la manœuvre. Tout cela dans un pays où les actes antisémites demeurent à un niveau historiquement élevé depuis le 7-Octobre. C’est là que les choses cessent d’être seulement ridicules car les mots finissent par fabriquer leur propre réalité. À force de répéter qu’Israël commet un génocide, ceux qui le défendent deviennent les défenseurs d’un génocide, et les juifs qui refusent de souscrire à cette accusation deviennent suspects de complaisance. Quant à la France, si elle est elle-même « complice », nous changeons de registre : elle devient partie prenante du crime.

A lire aussi, Charles Rojzman: À Venise, vingt-cinq minutes pour applaudir Israël coupable

On devrait peut-être y réfléchir à deux fois avant de jeter ce genre de mots dans la chaudière médiatique. Surtout lorsqu’au même moment notre bon ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, en réponse à l’interpellation d’une étudiante militante, explique tranquillement dans un amphi dopé par les effluves du palestinisme ambiant : « De tous les pays du monde, je n’en connais pas d’autres qui aient fait autant pour la cause palestinienne que la France depuis le 7-Octobre. »

Depuis le 7-Octobre, a-t-il dit ! Comme l’a écrit Raphaël Enthoven, il y avait pourtant quelques autres manières de dater l’intérêt de la France pour la cause palestinienne. Il a choisi celle-là. Le lendemain du massacre ? Non. Le jour même du méga-massacre antijuif. Comme si le 7-Octobre était devenu le point zéro d’une mobilisation dont il conviendrait de dresser fièrement le bilan. Cette phrase est honteuse. Et si M. Barrot n’en a pas pris la mesure, c’est presque pire.

Pendant ce temps, des artistes, des militants, des élus répètent que la France est complice d’un génocide. Ils ne sont évidemment responsables ni d’un attentat, ni du jihadisme, mais ces bonnes âmes alimentent, bon gré mal gré, parfois avec un chalumeau, un climat dont on connaît les ravages. L’antisémitisme n’a pas attendu Adèle Haenel, et le terrorisme islamiste non plus, mais il faut être singulièrement aveugle pour ne pas comprendre ce que peut produire, dans certaines têtes déjà travaillées par la haine, l’idée répétée à satiété que la France aide à exterminer un peuple. Car si la France est réellement complice d’un génocide, que devient-elle dans l’imaginaire du fanatique ? Un pays innocent, ou un pays coupable ?

Les mots ne comptent pas pour des prunes. C’est pourquoi le service public ne devrait pas se contenter de les enregistrer comme un magnétophone.

Il ne fallait pas censurer Adèle Haenel, il fallait lui poser des questions. C’était plus simple, et c’était surtout le métier du journaliste animateur. Mais qui sait encore ce qu’est vraiment le journalisme?

Lumières sur Vincent Bolloré…

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La lecture n’est pas un vice mais un bonheur. Publié récemment, le livre de Clément Lacombe et Camille Vigogne Le Coat sur Vincent Bolloré, La droite de Dieu. Vincent Bolloré, un milliardaire en mission, est le meilleur qui ait été écrit sur cette personnalité, sa psychologie, son emprise, son parcours. Et sur les raisons de sa domination sur un espace politique et médiatique qui, à quelques exceptions près, flatte, tremble et obtempère.

Intelligemment engagé

Non pas que tout, dans cet ouvrage, soit convaincant, même pour quelqu’un qui n’a jamais rencontré physiquement Vincent Bolloré. À la fois orienté et intelligemment engagé, il a cette qualité fondamentale de ne jamais faire preuve de dérision ni de moquerie : il prend totalement et toujours au sérieux Vincent Bolloré.

Ce qui est le moins acceptable est la description fouillée et précise de sa foi religieuse, des modalités qu’il affectionne et qui sont traditionnelles, conservatrices, ainsi que de ses choix politiques et de sa volonté de les voir incarnés par une personnalité conforme à ses désirs. Même sans discuter l’objectivité de la narration, on a envie de répondre : et alors ?

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Ce glissement permanent d’idées — qui sont ce qu’elles sont, mais qui ont le droit d’exister dans la pluralité intellectuelle française — vers un opprobre subtilement évoqué est, à la longue, choquant. Comme si l’on passait sans cesse d’une liberté pleinement exercée par Vincent Bolloré à une indécence dont il devrait avoir honte. Il semble que ce basculement, jamais maîtrisé par les deux auteurs, soit leur point faible.

En revanche — et c’est un apport fondamental —, on comprend bien mieux les motifs des comportements de Vincent Bolloré dans certaines circonstances médiatiques, politiques et judiciaires ! Des clés nous sont proposées qui expliquent pourquoi, après des événements intimes aussi bien que professionnels, la personnalité de Vincent Bolloré, certes toujours singulière, a pris un tour que beaucoup de ses soutiens, de ses fidèles, de ses admirateurs — j’en étais — n’ont plus approuvé. Officiellement, certes, il convenait de ne dire mot, mais, dans le secret, la lâcheté s’est lâchée !

Une puissance jamais entravée

Le livre montre que Vincent Bolloré a poussé au paroxysme sa passion et son désir de liberté, mais pour lui seul, sans considération pour les télescopages que sa personnalité puissante, autarcique, dominatrice pouvait engendrer entre l’image noble et honorable qu’on lui prêtait, ses étranges complaisances à l’égard d’autres attitudes et son indulgence envers les transgressions, probablement parce qu’il n’était pas homme à les juger et que, pour certaines d’entre elles, il n’était pas sans avoir envie de les accomplir.

Ce qui est venu faire contrepoids à cet univers ô combien profane, c’est la religion selon Vincent Bolloré. Il serait médiocre de se moquer de cet investissement sincère, authentique, dans le sacré, avec les personnalités, sulfureuses ou non, dont il a besoin, qui le rassurent et le conseillent, avec le souci et le respect de rites et d’ancrages que je peux comprendre mais qui ne sont sans doute pas suffisants pour chasser l’angoisse du futur, le mystère de la mort et de l’après, la conscience des fautes…

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La personnalité de Vincent Bolloré — homme de plaisir, homme de pouvoir, père aimant, écartelé entre la volupté d’une puissance jamais vraiment entravée et la hantise de n’être pas à la hauteur du seul jugement qui lui importera vraiment — exerce une fascination tout à fait compréhensible.

Il mène son existence, sur tous les plans, comme il l’entend, mais il devrait réfléchir à ce paradoxe qui tranche avec la vision qu’il aurait voulu donner de lui et qu’on aurait aimé pouvoir conserver : celle d’un homme libre, courageux, juste, capable d’apprécier autrui au-delà de ses préjugés, singulier au sein même des privilégiés de la vie et de la fortune.

Mais n’est-il pas devenu — le livre le met en évidence — un membre de la caste des puissants, quelle que soit leur moralité ? Si seulement les lumières de toutes sortes pouvaient, de grâce, l’éclairer…

280 pages

La droite de Dieu - Vincent Bolloré, un milliardaire en mission

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L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Biodiversité: le droit de réponse de Tatiana Giraud

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L’article de Thomas Lepeltier présente mon approche de la biodiversité comme « quasi religieuse », évoque une « valeur sacrée » accordée à celle-ci et me prête l’idéalisation d’un état passé de la nature.


Cette présentation ne correspond pas à ma démarche. Mes recherches, mes livres et mes enseignements, notamment au Collège de France, reposent sur la littérature scientifique et sur des données empiriques en écologie et en biologie évolutive. J’y présente explicitement la biodiversité comme dynamique et évolutive, et non comme un état naturel fixe ou idéal qu’il faudrait préserver à l’identique.

Je ne me réfère par ailleurs à aucun « âge d’or » de la nature. Les déclins que je présente sont établis à partir de séries temporelles quantitatives et datées : suivis de populations de vertébrés depuis 1970, mesures de biomasse d’insectes volants entre 1989 et 2016, suivi des oiseaux communs en France depuis plusieurs décennies, notamment. Ces dates constituent des points de départ de séries d’observations scientifiques ; elles ne désignent nullement des périodes que je considérerais comme idéales.

L’article affirme également que les questions de biodiversité devraient être abordées « en termes de coûts et de bénéfices », avant d’ajouter à mon sujet : « Ce que Tatiana Giraud ne fait jamais ». Il affirme également que, selon moi, « protéger la biodiversité est toujours une bonne chose ».

Ces affirmations ne correspondent pas davantage à mes positions publiques. J’aborde régulièrement les dimensions économiques et sociales de la préservation de la biodiversité, y compris ses coûts, ses bénéfices et leur répartition entre les différents acteurs. Je l’ai fait, par exemple, dans le podcast Chaleur humaine du Monde, diffusé en avril 2026, où j’ai notamment discuté des coûts et bénéfices de la préservation et de la restauration de la nature, de leurs conséquences possibles pour les agriculteurs et de la nécessité d’accompagner les transitions.

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L’article écrit par ailleurs : « Comment une chercheuse reconnue peut-elle oublier que l’humanité n’a jamais été aussi bien nourrie et en aussi bonne santé, en grande partie grâce aux progrès agricoles qu’elle dénonce ici ? » Cette formulation donne à penser que je nierais les bénéfices de l’agriculture ou que je serais indifférente à la nécessité de nourrir les populations humaines. Ce n’est pas ma position. Lorsque j’aborde les effets des pesticides sur la biodiversité, je m’appuie sur les travaux scientifiques qui en documentent les conséquences et je présente également les solutions alternatives dont l’efficacité est étayée scientifiquement. Discuter des impacts environnementaux de certaines pratiques agricoles ne revient ni à condamner l’agriculture dans son ensemble, ni à ignorer l’enjeu fondamental de la sécurité alimentaire, bien au contraire. La production agricole dépend en grande partie des services écosystémiques fournis par la biodiversité.

Enfin, l’emploi du terme « effondrement » pour décrire certaines évolutions de la biodiversité n’est pas l’expression d’une vision religieuse ou catastrophiste de la nature. Il renvoie, dans les cas que je présente, à des déclins quantifiés par la littérature scientifique, pouvant atteindre plusieurs dizaines de pour cent et, pour certaines populations ou certains groupes étudiés, 75% à 90% ou davantage en quelques décennies. On peut discuter le choix de ce terme ; on ne peut cependant présenter son emploi comme indépendant des données quantitatives auxquelles il se rapporte.

Mes prises de position sur la biodiversité peuvent naturellement être discutées et critiquées. Je souhaite simplement que les lecteurs puissent distinguer ces critiques des positions que je défends effectivement et de la démarche scientifique sur laquelle elles reposent.

Quand la gauche insultait les gilets jaunes

Alors que Marine Le Pen promet qu’elle baissera les taxes sur les carburants si elle est élue, le socialiste Faure dit qu’il sera «aux côtés» des Français s’ils se soulèvent contre la vie chère et qu’il «comprendra parfaitement» une nouvelle mobilisation de type «gilets jaunes». Le lfiste Manuel Bompard annonce de son côté qu’il soutiendra une mobilisation le 17 octobre, si celle-ci se confirme, y compris si elle provient d’on ne sait trop où sur les réseaux sociaux. Le communiste Roussel est encore plus explicite et appelle à «descendre dans la rue et à occuper les ronds-points.» Les gilets jaunes historiques, eux, sont plus sceptiques.


Un retour des gilets jaunes ? La date du 17 octobre s’est imposée sur les réseaux. Mais la gauche dénature déjà ce mouvement populaire en espérant se l’approprier. PC, PS, LFI : tous caressent l’idée d’une insurrection. Fabien Roussel (PC) appelle ainsi les Français « à se mobiliser, comme nous avons su le faire en 2018, avec les gilets jaunes sur les ronds-points ». À l’évidence, les sujets ne manquent pas pour alimenter une explosion sociale. À commencer par l’augmentation des prix des carburants : ils furent le détonateur, avec la taxe carbone, du 17 novembre 2018, qui allait mobiliser les foules dans la durée. « La trajectoire carbone, nous allons la tenir », déclarait alors le Premier ministre Édouard Philippe, incapable de mesurer la profondeur des exaspérations provinciales. Un même aveuglement perdure avec ce gouvernement qui exclut de baisser la moindre taxe sur l’essence. Cependant les gilets jaunes, salués aujourd’hui pour leur réactivité, ont de la mémoire. Pour les avoir accompagnés dès le premier jour, j’ai rendu compte à l’époque des insultes et des infamies qu’ont eu à supporter, de la part des progressistes parisiens, ces révoltés de la classe moyenne, avant que l’extrême gauche ne sabote par la violence le réveil des oubliés, sans leaders ni slogans.

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La diabolisation de cette révolte longtemps incomprise, qui rejetait partis et syndicats, fut la ligne du pouvoir oligarchique, des journalistes moutonniers, de la gauche populophobe. Édouard Philippe assurera avoir vu « l’anarchie, la pression et la violence ». Laurent Berger (CFDT) dénoncera « une forme de totalitarisme ». La CGT évoquera des « idées xénophobes, racistes, homophobes ». Précédemment, Jean-Luc Mélenchon avait qualifié de « nigauds » les bonnets rouges mobilisés en Bretagne contre l’écotaxe sur les poids lourds. Bernard-Henri Lévytweetera dès le 17 novembre : « Poujadisme des gilets jaunes. Échec d’un mouvement qu’on nous annonçait massif. Irresponsabilité des chaînes d’info, qui attisent et dramatisent. Soutien à Macron, à son combat contre les populistes et la fiscalité écolo ». Sur CNews, ma défense des gilets jaunes, que je voyais comme précurseurs d’une rupture attendue avec un système obsolète, fut d’abord un combat solitaire.

C’est pourquoi la colère populaire ne répondra pas aux invitations intéressées d’une gauche déracinée, qui ne comprend rien à la vie des « prolos » perdus de vue. Si les gilets jaunes ont échoué à ébranler le pouvoir macronien, la prochaine élection présidentielle reste l’opportunité historique qui permettrait de concrétiser une rupture avec un système qui demeure insensible aux détresses des plus faibles. Dans l’immédiat, ce sont les policiers qui, mobilisés hier, ont émis l’intention de lancer les « gilets bleus ». À coup sûr, l’extrême gauche ne s’y associera pas. En revanche, il n’est pas exclu que les parias se joignent un jour aux forces de l’ordre qui se disent pareillement exclues d’un régime n’ayant d’intérêt que pour les nouvelles minorités, dont certains militants désignent la police comme un ennemi et les autochtones comme ayant fait leur temps.

La révolution des oubliés

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Bâton de feu

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Causeur a le grand plaisir d’annoncer l’arrivée dans son équipe de Louis Sarkozy – n’oubliez pas ce prénom. L’auteur de Napoléon Bonaparte : L’Empire des livres (Passés composés) interviendra comme chroniqueur au long cours sur notre site et dans notre mensuel. Pour son premier reportage, Louis est parti en Louisiane, où il a rencontré Richard Lipsey, 87 ans, le plus grand marchand d’armes d’Amérique. Un monument de poudre et de bonnes manières.


À Bâton-Rouge, en Louisiane, l’extrême pauvreté et l’opulence se mêlent de rue en rue. En sortant d’un quartier pauvre, nous franchissons la grille neuve de Lipsey’s, le plus grand distributeur indépendant d’armes à feu des États-Unis. C’est une forteresse des temps modernes. Les grandes portes vitrées blindées s’ouvrent, et une aimable dame nous reçoit. Derrière elle s’élève un ours blanc empaillé, dressé sur ses pattes arrière, qui doit mesurer deux mètres cinquante. À ses pieds, une Gatling d’époque, cette mitrailleuse qui s’est notamment illustrée pendant la guerre hispano-américaine de 1898, pointe son canon sur l’entrée des visiteurs. Le ton est donné.

Southern gentleman

Nous avons rendez-vous avec Richard Lipsey, le bourreau d’ours et le président de la maison, icône du monde des armes à feu. Cela ne change rien au protocole : la réceptionniste nous demande nos pièces d’identité et nous prend en photo. Derrière la deuxième vitre blindée, elle nous annonce fièrement : « Même si Donald Trump venait, je lui demanderais son permis de conduire. »

On comprend pourquoi. L’entrepôt dans lequel nous entrons abrite en permanence entre 95 000 et 100 000 armes à feu. À l’arrière, les camions américains, ces mastodontes de cinquante-cinq tonnes à la calandre d’éléphant, s’accumulent le long des gigantesques quais de chargement et se succèdent chaque jour pour disséminer ces armes dans tout le pays.

À 87 ans, Richard est un fleuron de ce qu’on appelle encore, et de ce qui se fait de plus en plus rare, le southern gentleman. Chemise à carreaux à manches courtes rentrée dans un pantalon beige, montre noire et or, et ces baskets chics devenues indispensables à tout Américain d’importance qui veut à la fois tenir son rang et ne plus avoir mal aux genoux. Parce qu’il est du Sud et parce qu’il est de son temps, il parle lentement. Toutes les deux ou trois phrases, on a l’impression qu’il perd le fil de sa pensée. Mais ce n’est qu’une impression. Il incarne encore cette culture dont Tocqueville s’étonnait : en passant d’une rive de l’Ohio à l’autre, écrivait-il, on a le sentiment d’avoir changé de monde. Ici, tout va lentement. On prend son temps, parce qu’on a l’éternité avec soi.

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C’est aussi un homme à l’histoire légendaire. Jeune lieutenant de l’armée américaine, aide de camp du général commandant le district militaire de Washington, il est chargé de veiller sur la dépouille du président Kennedy pendant son autopsie, et c’est lui qui ferme le cercueil, devenant ainsi la dernière personne à avoir vu le visage du président.

Il nous raconte l’histoire de sa compagnie. Son père, revenu de la guerre dans les années 1940, propriétaire d’une petite société d’importation de fourrures, découvre deux immenses navires abandonnés par la marine américaine sur le fleuve Mississippi, ce géant sinueux, véritable colonne vertébrale du pays et du Sud. Son nom indien signifie « le père des fleuves », et il suffit de regarder la carte de ses affluents pour comprendre que le Mississippi est au Sud ce que le Nil est à l’Égypte.

Son père achète les navires et les vide aussitôt de tout ce qu’ils contiennent d’intéressant : compas, chaises, jumelles, lampes, puis transforme son magasin en surplus de l’armée et de la marine. C’est un succès. Quelques années plus tard, un ami parvient à le convaincre d’acheter une dizaine d’armes à feu. C’est le début du plus grand distributeur indépendant d’armes à feu du monde.

Un ancien monde

Il nous fait visiter ses locaux. Tout est neuf, brillant, moderne. Lui représente l’ancien monde. De sorte qu’on dirait qu’une faille s’est ouverte dans l’espace-temps. Cet immense entrepôt, qui regorge de mouvements et d’employés, est peuplé de robots automatisés clignotants qui sillonnent à une vitesse surprenante les autoroutes internes, transportant armes, lunettes, chargeurs et accessoires en tout genre d’un point à un autre. L’un de ces robots, clignotant en orange — ce qui indique qu’il est en train de livrer un paquet prioritaire —, lui heurte le bras pendant qu’il nous parle. Richard se retourne, donne une petite gifle au robot, incrédule, pointe le doigt sur son capteur et lui dit, avec son drawl sudiste : « Be careful now. » Bataille d’arrière-garde.

Malgré les tueries de masse, la bataille politique autour des armes à feu et un climat de plus en plus hostile, l’industrie cartonne. Richard, qui a laissé les rênes à sa fille Laurie, inaugurera l’an prochain de nouveaux locaux deux fois plus grands : un bâtiment administratif de trois étages, deux cents employés et un entrepôt encore plus immense. C’est elle qui commande désormais, et c’est à elle que l’on doit l’essor récent de la maison. Lui n’est plus que président d’honneur, guidant d’une main lente mais sûre, par l’expérience du passé.

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Richard Lipsey ne craint pas que son industrie soit un jour régulée par le politique. Chaque fois qu’une administration démocrate a essayé, les ventes ont explosé. Dès qu’une tuerie de masse survient, le réflexe américain est d’acheter le plus d’armes et de munitions possible, par crainte d’une nouvelle tentative politique de leur soustraire leur précieux bien. « Ici, même les gens de gauche vous disent : vous n’enlèverez mes armes que de mes mains froides et mortes. »

Sa collection personnelle d’armes à feu est l’une des plus impressionnantes du monde. Il en compte à peu près un millier, parmi les plus belles et les plus rares. La plupart sont gravées à son nom, offertes par les géants de la manufacture (Glock, Ruger, Browning, Smith & Wesson) et portent son chiffre fétiche, le numéro 14. Il se désole que sa fille, pourtant véritable génie du business, mère des armes à feu américaines, ne les collectionne pas. Ses petits-enfants non plus. Il les regarde d’un œil attristé, sachant sa fin proche et contemplant le déclin annoncé de cet ordre si difficilement bâti.

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Alors qu’il nous reconduit à la sortie, je suis frappé par ce qu’il incarne : un aristocrate sudiste de la première moitié du XXe siècle qui donne des leçons de politesse à l’intelligence artificielle. Les changements du monde depuis sa naissance donnent le vertige, et pourtant il nage sur les deux rives à la fois, avec grâce. Il montre aussi que, malgré ce qu’on peut lire ou entendre, les armes américaines ne sont pas un caprice constitutionnel arriéré, mais restent ancrées dans la fibre sociale et culturelle du pays : plus de quatorze millions d’armes y ont encore été vendues l’an dernier. L’industrie a réussi sa modernisation et adapte ses arguments pour affronter les défis politiques et commerciaux de demain. Malgré les robots, c’est l’ancien monde qui perdure à Bâton-Rouge.

Pigasse: j’y va, j’y va pas?

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Il voulait entrer dans la primaire socialiste: on lui a fermé la porte au nez. A la Fête de l’Humanité, Matthieu Pigasse s’est dit «prêt» avant de se plaindre d’être laissé en rade par Olivier Faure et ses camarades.


Matthieu Pigasse appartient à une minorité dont on ne dit pas assez, chez nous, en France, combien elle est mal traitée : le millionnaire rouge. Je pense qu’il conviendrait de créer une association de défense, une sorte d’ONG pour endiguer la discrimination dont ces quelques-uns, au premier rang desquels le sieur Pigasse, sont les innocentes victimes. Le siège de cette structure, si nécessaire, pourrait être situé dans l’île Moustique, une île des Caraïbes qui est une représentation assez exacte de ce que serait pour de bon le paradis sur terre. Pourquoi là plutôt qu’ailleurs ? Parce que M. Pigasse aurait plaisir à s’y replier pour se ressourcer et cautériser les blessures d’ego que lui infligent ceux qui devraient être ses amis, ses frères, et qui, en réalité, ne font rien qu’à le contrarier. Faut-il redire que le millionnaire Pigasse est de gauche. La gauche bien marquée. Quasi révolutionnaire, mélenchonisante, quoi.

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Voilà peu, à peine rentré d’une retraite monastique dans les délices de ladite île, et se retrouvant dans le concret de la vie du peuple à la fête de l’Humanité, il caressait publiquement le projet de se lancer dans la course folle de la primaire socialiste. On le sentait revivre, ainsi, près du peuple, au milieu des forçats de la faim, des damnés de la terre, lui qui venait de s’infliger les solitudes de l’esprit et de l’âme sous le ciel immense et face à la mer d’un bleu irréel de la Moustique. Dix-neuf jours de pénitence à près de 470 000 euros le séjour. Enfin, juste la location, parce que tout le reste, nourriture, menus plaisirs, est à ajouter, soit, aux dires de ceux qui s’y connaissent, sensiblement la même chose, c’est-à-dire qu’on avoisinerait au total quelque chose comme tout près d’un million pour le séminaire de méditation approfondie. On comprend qu’après une telle épreuve, la joie bon enfant de la fête de l’Huma fasse l’effet d’un bain de jouvence.

Dans l’euphorie de la fête, le voilà donc qui déclare : « Je suis prêt. » Prêt à candidater à la primaire et aux présidentielles, on l’aura compris. Il aurait bien sorti son gros chéquier et fait une offre d’achat du PS, mais on lui a expliqué que ça ne marchait pas comme ça. Le PS n’est pas à vendre, vu que, vendu, il l’est déjà depuis belle lurette à des bonimenteurs de rencontre de type Hollande et compagnie.

Il paraît que le chef du PS déliquescent, l’ébouriffant Olivier Faure, l’aurait fort incité à se porter candidat. Avant, selon une habitude dont il semble ne pas parvenir à se défaire, de girouetter une fois de plus et de disparaître hors de la vue du cousu d’or. Bref, du Pigasse aux primaires, on n’en voulait plus trop, sans doute considérait-on qu’en matière de Tartuffes, on avait d’ores et déjà largement de quoi faire chez les socialos post-mitterrandiens, fossoyeurs accomplis de Jaurès et consorts.

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Sieur Pigasse, de dépit, s’en retournera-t-il bouder sur sa très chère île ? Ou fera-t-il donner à plein, dans les campagnes, celle de la primaire rose et la présidentielle, la puissance de nuisance dont il dispose via ses médias d’une haute tenue déontologique que sont Radio Nova, les Inrockuptibles, Mediawan ? Ou encore continuera-t-il d’arrondir ses fins de mois en grenouillant dans les sombres opérations de restructuration des dettes vénézuélienne, grecque, irakienne, ukrainienne, ou la nationalisation du gaz bolivien ? Affaire à suivre, à n’en pas douter. La compassion que nous inspire cet homme si mal traité, ayant une si belle âme qu’il eût mérité d’échapper à la malédiction d’être si riche, est, bien évidemment, infinie.

Mélenchon peut-il ruiner la France avant même d’arriver au pouvoir?

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La présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde photographiée à Francfort, en Allemagne, le 23 juillet 2026 © IMAGO/Christoph Hardt/SIPA

La victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt a rappelé que les élections se jouent aussi sur les marchés obligataires. À l’approche de la présidentielle française, une qualification de Jean-Luc Mélenchon pour le second tour provoquerait vraisemblablement une hausse brutale du coût de la dette. L’État, les entreprises et les acheteurs immobiliers en paieraient le prix avant même que le candidat insoumis ait eu le temps d’appliquer son programme.


La victoire spectaculaire de l’AfD aux élections régionales de Saxe-Anhalt, avec 44 % des voix, n’a pas seulement ébranlé le gouvernement de Friedrich Merz. Au lendemain du scrutin, le rendement des obligations allemandes à dix ans s’est tendu, se rapprochant de son plus haut niveau depuis quinze ans, autour de 3,4 %.

Leçon allemande

La réaction immédiate au résultat électoral est restée limitée, d’environ un point de base, soit 0,01 point de pourcentage. L’essentiel de la hausse enregistrée depuis juin quand le taux allemand à dix ans est passé d’environ 2,8 % à plus de 3,3 %, s’explique par le renchérissement de l’énergie et l’anticipation d’une politique plus restrictive de la Banque centrale européenne. Mais le succès de l’AfD a ajouté un risque politique à ces inquiétudes économiques. Il a surtout montré comment une élection peut modifier, avant même la formation d’un gouvernement, le prix auquel un État se finance.

Un « taux souverain » mesure le rendement exigé par les investisseurs pour prêter à un État. Lorsqu’ils estiment qu’un pays présente davantage de risques comme inflation, déficit incontrôlé, instabilité politique ou crainte de ne pas être remboursés dans la monnaie et selon les conditions prévues, ils réclament une rémunération plus élevée. Cette hausse ne s’applique pas instantanément à toute la dette existante. Les obligations déjà émises conservent leur coupon jusqu’à leur échéance. En revanche, leur cours baisse sur le marché secondaire afin que leur rendement s’aligne sur les nouveaux taux. Ainsi, une obligation de 100 euros assortie d’un coupon de 3 % se négociera en dessous de 100 euros si les taux augmentent, son nouveau prix dépendant notamment de sa durée résiduelle. Quant aux nouvelles émissions et aux emprunts arrivés à échéance qu’il faut renouveler, ils coûtent immédiatement plus cher. L’alourdissement de la charge de la dette se diffuse donc progressivement, puis s’accumule.

La France est particulièrement vulnérable à ce mécanisme. Sa dette publique dépasse désormais 116 % du PIB, tandis que son déficit reste supérieur à 5 % et que sa croissance demeure presque à l’arrêt. L’Agence France Trésor prévoit d’émettre en 2026 quelque 310 milliards d’euros de dette à moyen et long terme. À ce rythme, une hausse durable d’un point du coût des nouvelles émissions représente sur les seuls 310 milliards émis en un an 3,1 milliards d’euros d’intérêts annuels additionnels.  

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La charge de la dette française devrait déjà atteindre environ 65 milliards d’euros en 2026, en hausse de 25 % sur un an. La Banque de France estime en outre que, sans redressement supplémentaire, la dette pourrait approcher 122 % du PIB en 2028. La France aborde donc la prochaine présidentielle avec beaucoup moins de réserves que lors des scrutins précédents.  

La leçon allemande concerne directement la France. Les marchés n’attendront pas le résultat du second tour, encore moins l’installation du nouveau président, pour réagir. Ils ajusteront leurs positions au fur et à mesure que se précisera la probabilité d’une victoire de Jean-Luc Mélenchon.

Les banques centrales inquiètes

À l’automne 2026, le candidat insoumis est déjà donné en deuxième position dans plusieurs configurations testées pour la présidentielle. Ses propositions – notamment faire disparaître la part de la dette française détenue par la Banque de France – et son vocabulaire employé « les prendre et les foutre au feu », ont déjà retenu l’attention de ceux qui financent le pays. Le problème, pour les marchés, n’est d’ailleurs pas seulement cette proposition. C’est la combinaison entre l’effacement d’une partie de la dette, l’augmentation annoncée des dépenses, la confrontation probable avec les institutions européennes et la possibilité que la politique économique française soit financée par la création monétaire. Christine Lagarde a qualifié ce projet de financièrement dangereux et contraire aux traités européens. Le gouverneur de la Banque de France l’a jugé « illégal, dangereux et inutile ».

Certes, annuler les titres détenus par la Banque de France ne supprimerait pas directement les créances des investisseurs privés. Mais ceux-ci pourraient légitimement se demander pourquoi une dette déclarée sacrifiable aujourd’hui ne le deviendrait pas davantage demain. En matière financière, la confiance ne se divise pas en compartiments étanches.  

Imaginons qu’au début d’avril 2027, à quelques jours du premier tour du 18 avril, plusieurs sondages placent Jean-Luc Mélenchon en deuxième position, avec une avance nette sur les candidats du centre et de la droite. La première réaction serait probablement une vente d’obligations françaises. Leur prix baisserait et leur rendement augmenterait. L’écart entre le taux français et le Bund allemand – le spread, qui constitue la prime de risque exigée pour prêter à Paris plutôt qu’à Berlin – s’élargirait. Le mouvement pourrait être renforcé par les mécanismes automatiques des marchés.

Les gestionnaires internationaux réduiraient leur exposition à la France, certaines banques vendraient des titres pour diminuer leurs risques et enfin des fonds soumis à des limites de volatilité ou de notation seraient contraints d’alléger leurs positions. Les banques françaises, qui détiennent des obligations publiques et dépendent de la confiance accordée à la signature de l’État, seraient sanctionnées en Bourse. L’euro pourrait également reculer.

À ce stade, Mélenchon ne serait pourtant encore que candidat. Aucune mesure n’aurait été votée, aucun impôt créé, aucune dette annulée. Mais le prix du risque politique aurait déjà été incorporé dans les taux. Cette hausse se transmettrait à l’ensemble de l’économie. Les grandes entreprises empruntent généralement à partir d’un taux de référence auquel s’ajoute leur propre prime de risque. Lorsque l’État paie davantage, elles paient elles aussi davantage. Certains investissements seraient reportés, d’autres annulés. Les entreprises fragiles auraient plus de difficultés à refinancer leurs dettes. Les collectivités locales verraient le coût de leurs projets augmenter.

Meilleurtaux.com

Le choc toucherait également le logement. Les taux des crédits immobiliers ne sont pas mécaniquement indexés, au jour le jour, sur l’OAT française à dix ans. Ils dépendent aussi des taux directeurs de la BCE, du coût de refinancement des banques, de la concurrence commerciale et du risque propre à chaque emprunteur. Mais une hausse durable des taux souverains finit nécessairement par renchérir le crédit. Prenons pour exemple un emprunt de 250 000 euros sur vingt ans. À 3,5 %, la mensualité hors assurance avoisine 1 450 euros. À 4,5 %, elle dépasse 1 580 euros, soit environ 32 000 euros supplémentaires sur toute la durée du prêt. Pour conserver une mensualité de 1 450 euros, l’acheteur ne pourrait plus emprunter qu’environ 229 000 euros. Sa capacité d’achat baisserait donc de plus de 8 %. Les propriétaires ayant emprunté à taux fixe seraient protégés sur leurs mensualités. En revanche, ceux qui devraient vendre, les marchands de biens, les promoteurs et les investisseurs dépendant d’un refinancement seraient directement exposés. La crise obligataire deviendrait une crise immobilière avant de se transformer en ralentissement économique.

Imaginons maintenant que, le soir du 18 avril, Jean-Luc Mélenchon se qualifie effectivement pour le second tour. Tout dépendrait naturellement de son adversaire et des premiers sondages. Une qualification suivie d’une faible probabilité de victoire provoquerait une tension sérieuse mais peut-être temporaire. En revanche, si les enquêtes d’opinion annonçaient un second tour serré, le mouvement pourrait changer d’échelle.

Les investisseurs ne chercheraient plus seulement à être mieux rémunérés car certains chercheraient à sortir. Le spread français pourrait se creuser brutalement, les valeurs bancaires chuter et les adjudications de l’Agence France Trésor devenir plus chères. Les entreprises suspendraient certaines décisions en attendant le résultat. Les ménages reporteraient leurs achats. L’épargne se déplacerait vers des placements jugés plus sûrs ou vers des actifs situés hors de France.

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La BCE dispose d’instruments destinés à empêcher une fragmentation désordonnée de la zone euro. Mais leur utilisation est conditionnelle. La Banque centrale peut combattre une panique injustifiée ou un mauvais fonctionnement des marchés mais elle n’a pas vocation à garantir sans limite la dette d’un pays dont le futur gouvernement annoncerait précisément qu’il veut en effacer une partie.

Le paradoxe apparaîtrait alors dans toute sa force. Mélenchon promettrait de libérer la France de la contrainte des marchés, mais la perspective de son élection placerait le pays plus que jamais sous leur surveillance. Il prétendrait dégager des marges budgétaires mais l’augmentation des taux en détruirait avant même son arrivée à l’Élysée. Il annoncerait davantage de dépenses sociales or l’alourdissement de la charge de la dette obligerait à choisir entre plus d’impôts, plus de déficit et moins de dépenses utiles.

On peut contester l’importance accordée aux marchés financiers et rappeler, à juste titre, que les électeurs ne doivent pas recevoir leurs consignes des détenteurs d’obligations. Mais cette souveraineté politique ne supprime pas les réalités comptables. Un État qui dépense chaque année beaucoup plus qu’il ne prélève doit convaincre quelqu’un de lui prêter la différence. La France aura besoin de lever plusieurs centaines de milliards d’euros pendant la campagne présidentielle, après le premier tour et après le second. Les hôpitaux, les retraites et les traitements des fonctionnaires ne sont pas directement financés par une abstraction appelée « dette », c’est un déficit permanent qui oblige l’État à emprunter pour assurer l’ensemble de ses paiements. Rompre la confiance des créanciers, c’est donc augmenter le prix de chaque politique publique.

Jean-Luc Mélenchon n’aurait pas besoin de remporter l’élection pour causer des dégâts. Il lui suffirait de rendre sa victoire plausible. Il pourrait réussir un exploit politique inédit en commençant à ruiner la France avant même d’avoir conquis le pouvoir.

Ukraine: l’opération Vivaldi et le retour du brouillard de guerre

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Sloviansk, est de l'Ukraine, 16 septembre 2026 © Cameron Jones-Manley/ZUMA/SIPA

Si les drones et capteurs militaires variés ont rendu le champ de bataille largement transparent dans la guerre en Ukraine, cela ne signifie pas que les intentions de l’adversaire sont transparentes, analyse Gil Mihaely.


Depuis quatre ans, la guerre en Ukraine semblait avoir consacré deux formes de transparence, celle du champ de bataille, quadrillé par les drones, et celle de l’information, alimentée en permanence par les satellites et les réseaux sociaux. La contre-offensive menée par le 3ᵉ corps d’armée d’Andriy Biletsky autour de Lyman oblige à nuancer ces deux certitudes.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, s’est progressivement imposée la conclusion que le champ de bataille moderne serait devenu transparent. Les drones surveillent les routes, repèrent les concentrations de troupes et suivent les véhicules jusqu’à leurs positions. Les satellites photographient les bases et les dépôts. Les interceptions électroniques révèlent les mouvements des états-majors.

Dès qu’une unité importante se rassemble, elle s’expose aux drones FPV, à l’artillerie guidée et aux missiles. Dans ces conditions, les grandes colonnes blindées et les concentrations de forces caractéristiques des guerres du XXᵉ siècle semblaient condamnées. L’échec russe devant Kiev en 2022, puis les difficultés de la contre-offensive ukrainienne de 2023, avaient nourri cette conviction : il serait désormais presque impossible de préparer et d’exécuter une manœuvre importante sans être repéré, puis frappé.

Une seconde transparence paraissait tout aussi solidement établie. Les images satellitaires commerciales, les vidéos géolocalisées, les messages publiés par les soldats et l’activité des analystes en sources ouvertes – l’OSINT, Open Source INTelligence – permettraient de suivre presque en temps réel l’évolution du front. Les armées pourraient encore dissimuler leurs intentions, mais non leurs opérations pendant plusieurs semaines. Les cartes de DeepState, de l’Institute for the Study of War et de dizaines de comptes spécialisés semblaient avoir relégué le vieux « brouillard de guerre » au passé. L’opération Vivaldi, conduite dans le nord de l’oblast de Donetsk par le 3ᵉ corps d’armée ukrainien du général Andriy Biletsky, remet en cause ces deux certitudes.

La bataille du saillant de Lyman

Des Ukrainiens inspectent des véhicules russes abandonnés, région de Kharkiv, 7 mars 2022 © Marienko Andrew/AP/SIPA

Depuis plusieurs mois, les forces russes avaient constitué au nord de Lyman une vaste zone d’infiltration. Le front n’y formait plus une ligne continue, mais un enchevêtrement de positions, de petits groupes d’assaut et de zones grises. En progressant autour de Yarova, Serednie, Novoselivka, Oleksandrivka et Korovii Yar, les Russes menaçaient les approches de Lyman et, au-delà, l’ensemble formé par Sloviansk et Kramatorsk, la fameuse « ceinture fortifiée » qui protège encore le cœur du Donbass ukrainien.

Ce saillant, présentait pour les Russes l’avantage de rapprocher leurs unités de Lyman, mais aussi une faiblesse classique car plus une avancée forme une poche étroite, plus ses flancs et ses voies logistiques deviennent vulnérables. C’est cette vulnérabilité que le 3ᵉ corps d’armée de l’Ukraine commandé par le général Biletsky a exploitée.

L’opération, baptisée Vivaldi, aurait commencé dès le mois de mai 2026. Pendant près de quatre mois, les Ukrainiens ont attaqué les réseaux logistiques russes, réduit les poches d’infiltration reprenant progressivement les positions permettant de tenir le saillant. Mais ce n’est que le 15 septembre que Biletsky a officiellement reconnu l’existence de l’offensive.

Selon le bilan officiel communiqué par le 3ᵉ corps, les forces ukrainiennes ont nettoyé 75 kilomètres carrés de zones infiltrées et repris 10 kilomètres carrés supplémentaires. Serednie a été libérée, tandis que Novoselivka, Oleksandrivka, Yarova et les abords de Korovii Yar ont été débarrassés des groupes russes. Biletsky affirme également que l’opération a durement frappé les 20ᵉ et 25ᵉ armées russes.

L’un des résultats les plus importants aurait été obtenu contre la logistique russe. Les frappes ukrainiennes auraient détruit des dépôts et contraint les Russes à démonter une partie de leur dispositif d’approvisionnement en carburant, désormais repoussé jusque dans la région de Voronej. La ville de Voronej se trouve à environ 320 kilomètres à vol d’oiseau du front de Lyman, et probablement entre 400 et 450 kilomètres par la route, soit un trajet aller-retour de 800 à 900 kilomètres. Un camion-citerne ne peut donc guère effectuer plus d’une rotation tous les deux jours. À titre d’exemple, acheminer 500 mètres cubes de carburant par jour exigerait 25 livraisons quotidiennes par des citernes de 20 mètres cubes et une flotte d’au moins 50 camions. Il ne s’agissait donc pas seulement de reprendre des villages, mais de rendre le saillant progressivement intenable.

Une manœuvre reste possible

Vivaldi montre d’abord que la transparence du champ de bataille n’interdit pas toute manœuvre. Le 3ᵉ corps a réussi à coordonner, sur plusieurs mois et sur un secteur relativement étendu, des unités d’assaut, des moyens mécanisés, de l’artillerie, des drones et des capacités de guerre électronique. Il a concentré suffisamment de forces et de moyens pour reprendre l’initiative à deux armées russes et réduire un saillant menaçant.

Il faut néanmoins être précis. Les informations actuellement disponibles ne permettent pas d’affirmer que Biletsky a rassemblé une grande masse de blindés, puis lancé une percée mécanisée comparable aux offensives du XXᵉ siècle. Aucun ordre de bataille fiable ni aucun décompte des chars et véhicules ukrainiens engagés n’a encore été publié.

Sa véritable nouveauté est peut-être ailleurs. Les Ukrainiens ont réussi à produire une concentration des effets sans nécessairement créer une concentration durable et visible des plateformes. Les unités peuvent être dispersées, puis agir de manière coordonnée sur un secteur choisi. Les drones frappent les positions et les voies logistiques ? la guerre électronique dégrade les moyens d’observation adverses ? l’artillerie isole le champ de bataille ; de petits groupes d’assaut s’infiltrent et enfin les blindés interviennent ponctuellement pour transporter, protéger ou appuyer l’infanterie.

La masse n’a donc pas disparu, mais elle change de forme. Ce que l’on concentre n’est plus forcément une colonne de dizaines de chars stationnée à proximité du front. Ce sont des renseignements, des feux, des drones, des brouillages, des équipes d’assaut et des véhicules blindés réunis pendant une durée limitée autour d’un même objectif. Le champ de bataille reste transparent, mais cette transparence n’est ni permanente ni uniforme. Chaque camp cherche à aveugler l’autre, à détruire ses drones, à brouiller leurs fréquences et à créer localement une fenêtre pendant laquelle il peut agir. À l’image du combat aérien, l’enjeu n’est plus nécessairement de devenir invisible, mais de voir l’adversaire quelques minutes avant qu’il ne vous voie.

Quatre mois sous le radar de l’OSINT

La seconde leçon de Vivaldi est peut-être encore plus frappante. L’opération aurait duré près de quatre mois sans que son ampleur soit comprise par les médias et les observateurs extérieurs. Des combats avaient été signalés, certaines images étaient disponibles et les cartes faisaient apparaître des changements locaux. Pourtant, ces éléments n’avaient pas été assemblés en une image cohérente révélant l’existence d’une contre-offensive organisée à l’échelle d’un corps d’armée.

Le secret n’a donc pas consisté à rendre chaque mouvement invisible. Il a consisté à empêcher l’adversaire et les observateurs de comprendre ce que signifiaient les mouvements visibles.

C’est une distinction essentielle. L’OSINT permet souvent d’établir qu’une unité combat dans une zone, qu’un véhicule a été détruit ou qu’un village a changé de mains. Il peine davantage à déterminer l’intention du commandement, le calendrier de l’opération et le lien entre plusieurs actions apparemment distinctes. Des centaines de fragments d’information peuvent être publics sans que le plan qu’ils composent le soit.

Le 3ᵉ corps semble également avoir imposé une discipline de communication inhabituelle. Peu d’images ont été publiées pendant les phases critiques. Les unités engagées n’ont pas revendiqué immédiatement leurs avancées et le commandement a attendu que les gains soient consolidés avant de révéler l’existence de Vivaldi. C’est ce que les militaires appellent l’OpSec, contraction d’Operational Security, ou sécurité opérationnelle, cet ensemble des mesures destinées à empêcher l’adversaire de reconstituer un plan à partir d’informations apparemment anodines (photographies, vidéos, géolocalisations, mouvements d’unités ou messages de soldats). Cette discipline a d’autant mieux fonctionné que l’attention des observateurs restait fixée sur d’autres secteurs du front.

Biletsky continue d’ailleurs d’entretenir l’incertitude. En annonçant que Vivaldi comporte « quatre saisons » et que seule la première a été révélée, il laisse entendre que l’opération se poursuit ou qu’elle comprend plusieurs phases distinctes. Son appel au silence informationnel confirme que la communication publique fait désormais partie intégrante de la manœuvre.

Le brouillard n’avait jamais disparu

Vivaldi ne signifie pas que les drones sont devenus inutiles, que les blindés peuvent de nouveau circuler librement ou que l’OSINT est incapable de suivre une guerre. L’opération ne renverse pas les enseignements des quatre dernières années. Elle en révèle plutôt les limites.

La transparence tactique n’entraîne pas automatiquement la transparence opérationnelle. On peut voir un char sans comprendre pourquoi il est là. On peut géolocaliser une attaque sans savoir qu’elle constitue une phase d’un plan engagé trois mois auparavant. On peut observer chaque arbre sans distinguer la forêt.

La réussite de Biletsky ne consiste donc pas à avoir fait disparaître les capteurs adverses ni à avoir restauré les grandes concentrations blindées d’autrefois. Elle consiste à avoir retrouvé une liberté de manœuvre à l’intérieur même d’un champ de bataille saturé de capteurs. Son corps a dispersé ses moyens, concentré leurs effets et contrôlé la circulation de l’information assez longtemps pour surprendre aussi bien l’adversaire que les observateurs. Bref, un Vivaldi ne fait pas le Printemps !

Mbappé, encore hors-jeu…

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Vif émoi en Espagne, alors que la star du ballon Kylian Mbappé refuse d’enfiler un maillot avec un message de soutien à Ceuta, en proie à une invasion de migrants


Cette fois, c’est de lui-même, et non à l’insu de son plein gré, qu’il s’y met, hors jeu, Kylian Mbappé, le joueur iconique du Real Madrid et de l’équipe de France.

Mardi, alors qu’il avait été décidé que les joueurs du match Elche-Real porteraient un tee-shirt portant une inscription de soutien à Ceuta et à ses habitants, notre gaillard refusa de s’associer à la démarche. On sait qu’au cœur de l’été, Ceuta, cette enclave espagnole située au Maroc, a eu à faire face à une intrusion massive de migrants dont les conséquences pour la population ont été, et sont encore, pour le moins dommageables.

Lors de cet avant-match de mardi, il s’agissait donc tout simplement pour les joueurs de venir sur la pelouse vêtus du tee-shirt portant le message de soutien, assorti d’un « Nous sommes tous des Ceutiens », histoire de mieux affirmer leur solidarité aux habitants en galère, là-bas, dans cet îlot en pleine terre où ils se sentent quelque peu naufragés et oubliés.

Les mentions imprimées sur le maillot ne comportaient évidemment rien qui puisse s’assimiler à une condamnation de l’immigration ou à une quelconque stigmatisation des candidats à l’asile, probablement, du moins pour un certain nombre, eux aussi en galère et tentant, par ce passage en force, de s’en extraire.

Il n’était donc question que de compatir, d’adresser un message de bienveillance et de compréhension. De sympathie, pour tout dire. Rien de plus. Rien d’autre.

Mais pour son excellence Mbappé, et deux autres footeux du prestigieux Real, Vinicius Junior et Ibrahima Konaté, c’était déjà trop. Aussi le sieur Mbappé, avec une délicatesse qu’on n’a pas besoin de souligner ici, s’arrangea-t-il pour n’enfiler qu’à moitié le maillot criminel, de manière à ce que les mots de solidarité ne soient pas visibles, lisibles.

Ainsi, il avait sa conscience pour lui, comprenez-vous. Comme il l’avait eue lorsqu’il versa d’émouvantes larmes pour ce pauvre Nahel, « ce petit ange parti trop tôt », à la suite d’une équipée sauvage en bagnole, sans permis, agrémentée d’un refus d’obtempérer.

C’est que, voyez-vous, l’illustre Mbappé tient à montrer que sa personne ne se limite pas à deux pieds, deux jambes d’ailleurs particulièrement exceptionnelles de talent, reconnaissons-le. En sus, l’heureux possesseur de ces paires de pieds et de jambes entend montrer au vaste monde qu’il a, comme je l’ai dit, une conscience. Et conséquemment un cerveau. Aussi se donne-t-il beaucoup de mal pour avoir l’air de penser. D’où, entre autres foucades de même eau, la fronde, la révolte à deux balles de mardi.

Chez lui, le problème est que, à force de pratiquer son sport, il a fini par se doter d’un melon aussi gros que ces ballons dont il nous régale. Encore heureux qu’il ne soit pas une star de basket, sport où le ballon est encore plus gros. Pour un peu, si on s’abaissait à se laisser aller à de l’ironie facile, on lui conseillerait le ping-pong…

Barbès: il faut sauver le soldat Gibert!

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La disparition de la grande librairie Gibert dans ce quartier difficile de la capitale serait affligeante. Le groupe, en difficulté, licencie et pourrait vouloir se concentrer sur ses établissements du centre de Paris.


Il y a un peu plus de douze ans, une divine surprise avait atterri boulevard Barbès, à la Goutte-d’Or, dans le 18ᵉ arrondissement, au nord de Paris : une librairie-papeterie de 2 000 m² sur deux niveaux !

Il s’agissait de la fameuse maison Gibert Joseph, connue de tous les amoureux de l’écrit et de tous les chercheurs de livres d’occasion, permettant à la fois de mettre la main sur des ouvrages épuisés et de les acquérir pour un petit prix. Mais on y trouvait aussi de l’excellente papeterie, des rayons jeunesse aux maintes idées d’albums et de jeux, des DVD et des albums musicaux. Bref, un ensemble on ne peut plus réjouissant. Et, cerise sur le gâteau, dès l’entrée, un silence bienfaisant vous enveloppait tel un manteau d’apaisement, alors qu’il est devenu impossible d’entrer dans un restaurant, une boutique ou un endroit quelconque sans être immédiatement agressé par du bruit appelé de manière éhontée « musique ». Quand on habite ce quartier depuis si longtemps, une telle arrivée a été vécue comme un enchantement. J’y ai passé des heures à feuilleter, à commander, à trouver des pépites, aidée par un personnel particulièrement chaleureux et compétent.

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Liquidation judiciaire, personnel prévenu par la presse, fin du miracle : Gibert à Barbès va fermer ! C’était trop beau pour un quartier si défavorisé en matière de culture, pourtant si vantée par nos maires respectifs… Mais il est vrai que l’on préfère appeler « culture », aujourd’hui, tout ce qui va dans le sens du vent, mauvais dirait Verlaine, où, précisément, ce qui prévaut est le maximum de bruit. Ainsi, je me retrouve, d’un côté, à essayer de trouver avec les résidents de ce quartier, l’adjoint au maire chargé de la sécurité et les organisateurs du tournoi, une solution pour un événement considéré comme essentiel (à savoir l’ancienne CAN, Coupe d’Afrique des nations, rebaptisée la PAC, qui dure tout le mois de juin dans le square Polonceau et qui pose, entre autres, de très éprouvants problèmes de nuisances sonores) ; et, de l’autre côté, à désirer sauver cet endroit-cathédrale, unique dans le quartier par l’abondance de ses propositions (rencontres avec des auteurs comprises), par son silence si nécessaire pour choisir ses livres et parler avec les vendeurs, pour s’asseoir cinq minutes le temps de feuilleter une encyclopédie qu’on notera comme cadeau de Noël, pour faire sa liste de provisions comme on va au marché, car une librairie est un magasin nourrissant.

Outre sa disparition si affligeante et tellement en contradiction avec tous les discours vantant la culture à tour de bras, il y aura une défiguration supplémentaire d’un quartier qui n’avait vraiment pas besoin de cela. Pour faire place à quoi ? Un restaurant de burgers ? Ou une énième boutique d’informatique, de mobiles et de téléphonie en tout genre, alors que le boulevard en compte déjà par dizaines ? Gibert à Barbès, qui fermera à une date non précisée et qui est donc toujours ouvert, représente encore une exception culturelle qu’il serait souhaitable de défendre jusqu’au bout.

France Télévisions et le «génocide»

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Le problème n’est pas qu’Adèle Haenel puisse dénoncer Israël comme «génocidaire», mais que le service public laisse ces accusations graves sans contradiction journalistique et supprime stupidement le replay, permettant aux «antisionistes» de dénoncer la soi-disant intervention du lobby de qui vous savez.


La comédienne Adèle Haenel était donc invitée à La Grande Librairie la semaine dernière. À la fin de l’émission, Augustin Trapenard lui offre son « Droit dans les yeux », cette carte blanche face caméra qui permet à l’invité de dire ce qu’il a sur le cœur.

Haenel choisit Gaza et déclame, en militante hallucinée qu’elle semble devenue: « L’État d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. » Puis elle appelle à « sanctionner Israël » et à « libérer la Palestine ».

Vous pouvez répéter ?

Adèle Haenel peut bien penser ce qu’elle veut et dire ce qu’elle veut. Ce n’est certainement pas moi qui vais réclamer qu’on coupe le micro à ceux dont les opinions me déplaisent. Je trouve qu’on pratique déjà beaucoup trop cet exercice en France.

Mais enfin, en face d’elle, il y avait un journaliste, et ce journaliste ne lui a rien demandé. Génocide ? La France « complice » ? Complice comment ? Par ses livraisons d’armes ? Par sa participation aux opérations militaires de Tsahal ? Par son soutien diplomatique à Israël ? De quoi parle-t-on exactement ?

Il n’a rien demandé. Le public a écouté religieusement ces assertions puisées dans le lexique du Hamas et de ses idiots utiles, applaudi Haenel, et on est passé au générique.

A relire, Céline Pina: L’islamiste et le progressiste

Beaucoup plus que les opinions d’un astre dérivant, c’est bien cela qui provoque le malaise. Le mot génocide n’est pas un superlatif destiné à dire qu’une guerre est atroce et fait beaucoup de morts chez les civils. C’est une qualification juridique qui suppose notamment – rappelons-le pour la énième fois – une intention spécifique de destruction d’un groupe comme tel. Son application à l’affaire de Gaza fait l’objet d’une bataille juridique, historique et politique considérable et, à ce jour, aucune juridiction internationale – aucune – n’a condamné Israël pour génocide.

On peut toujours soutenir, malgré la faiblesse des preuves, qu’il s’agit d’un génocide, comme le font principalement les militants de la gauche radicale, mondialiste, anticoloniale, wokiste, etc., y compris bien sûr en infiltrant des ONG comme Amnesty International ou une commission d’enquête de l’ONU. Mais d’autres – juristes, historiens et spécialistes du génocide – contestent totalement cette qualification. Puisqu’il y a débat, il y avait donc de quoi poser une question.

France Télévisions s’est d’ailleurs aperçue du problème après coup. Le replay a été retiré, le groupe invoquant des saisines de l’Arcom et son obligation de respecter, sur les sujets controversés, une certaine diversité des points de vue. Étrange façon de faire du journalisme, tout de même. On ne pose pas la question quand l’invitée est là, puis on supprime l’émission quand elle est partie. Il fallait faire exactement l’inverse.

Effet Streisand

Comme on pouvait s’y attendre, l’affaire a immédiatement produit son petit supplément de poison. La députée LFI Ersilia Soudais a aussitôt expliqué sur les réseaux la disparition du replay par l’intervention de Caroline Yadan, autrement dit du « lobby ».

Le lobby. On ne saura pas lequel, qui aurait téléphoné, à qui, et pour demander quoi. Mais le mot suffit. Avec Israël, il possède même cet avantage formidable de rendre la preuve inutile. Un lobby agit dans l’ombre, son invisibilité même prouve son existence.

Nous voilà donc avec Israël génocidaire, la France complice et le lobby à la manœuvre. Tout cela dans un pays où les actes antisémites demeurent à un niveau historiquement élevé depuis le 7-Octobre. C’est là que les choses cessent d’être seulement ridicules car les mots finissent par fabriquer leur propre réalité. À force de répéter qu’Israël commet un génocide, ceux qui le défendent deviennent les défenseurs d’un génocide, et les juifs qui refusent de souscrire à cette accusation deviennent suspects de complaisance. Quant à la France, si elle est elle-même « complice », nous changeons de registre : elle devient partie prenante du crime.

A lire aussi, Charles Rojzman: À Venise, vingt-cinq minutes pour applaudir Israël coupable

On devrait peut-être y réfléchir à deux fois avant de jeter ce genre de mots dans la chaudière médiatique. Surtout lorsqu’au même moment notre bon ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, en réponse à l’interpellation d’une étudiante militante, explique tranquillement dans un amphi dopé par les effluves du palestinisme ambiant : « De tous les pays du monde, je n’en connais pas d’autres qui aient fait autant pour la cause palestinienne que la France depuis le 7-Octobre. »

Depuis le 7-Octobre, a-t-il dit ! Comme l’a écrit Raphaël Enthoven, il y avait pourtant quelques autres manières de dater l’intérêt de la France pour la cause palestinienne. Il a choisi celle-là. Le lendemain du massacre ? Non. Le jour même du méga-massacre antijuif. Comme si le 7-Octobre était devenu le point zéro d’une mobilisation dont il conviendrait de dresser fièrement le bilan. Cette phrase est honteuse. Et si M. Barrot n’en a pas pris la mesure, c’est presque pire.

Pendant ce temps, des artistes, des militants, des élus répètent que la France est complice d’un génocide. Ils ne sont évidemment responsables ni d’un attentat, ni du jihadisme, mais ces bonnes âmes alimentent, bon gré mal gré, parfois avec un chalumeau, un climat dont on connaît les ravages. L’antisémitisme n’a pas attendu Adèle Haenel, et le terrorisme islamiste non plus, mais il faut être singulièrement aveugle pour ne pas comprendre ce que peut produire, dans certaines têtes déjà travaillées par la haine, l’idée répétée à satiété que la France aide à exterminer un peuple. Car si la France est réellement complice d’un génocide, que devient-elle dans l’imaginaire du fanatique ? Un pays innocent, ou un pays coupable ?

Les mots ne comptent pas pour des prunes. C’est pourquoi le service public ne devrait pas se contenter de les enregistrer comme un magnétophone.

Il ne fallait pas censurer Adèle Haenel, il fallait lui poser des questions. C’était plus simple, et c’était surtout le métier du journaliste animateur. Mais qui sait encore ce qu’est vraiment le journalisme?

Lumières sur Vincent Bolloré…

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L'homme d'affaires Vincent Bolloré photographié en 2016 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

La lecture n’est pas un vice mais un bonheur. Publié récemment, le livre de Clément Lacombe et Camille Vigogne Le Coat sur Vincent Bolloré, La droite de Dieu. Vincent Bolloré, un milliardaire en mission, est le meilleur qui ait été écrit sur cette personnalité, sa psychologie, son emprise, son parcours. Et sur les raisons de sa domination sur un espace politique et médiatique qui, à quelques exceptions près, flatte, tremble et obtempère.

Intelligemment engagé

Non pas que tout, dans cet ouvrage, soit convaincant, même pour quelqu’un qui n’a jamais rencontré physiquement Vincent Bolloré. À la fois orienté et intelligemment engagé, il a cette qualité fondamentale de ne jamais faire preuve de dérision ni de moquerie : il prend totalement et toujours au sérieux Vincent Bolloré.

Ce qui est le moins acceptable est la description fouillée et précise de sa foi religieuse, des modalités qu’il affectionne et qui sont traditionnelles, conservatrices, ainsi que de ses choix politiques et de sa volonté de les voir incarnés par une personnalité conforme à ses désirs. Même sans discuter l’objectivité de la narration, on a envie de répondre : et alors ?

A lire ensuite, Didier Desrimais: Rentrée des médias: et le PAF devint ZAD

Ce glissement permanent d’idées — qui sont ce qu’elles sont, mais qui ont le droit d’exister dans la pluralité intellectuelle française — vers un opprobre subtilement évoqué est, à la longue, choquant. Comme si l’on passait sans cesse d’une liberté pleinement exercée par Vincent Bolloré à une indécence dont il devrait avoir honte. Il semble que ce basculement, jamais maîtrisé par les deux auteurs, soit leur point faible.

En revanche — et c’est un apport fondamental —, on comprend bien mieux les motifs des comportements de Vincent Bolloré dans certaines circonstances médiatiques, politiques et judiciaires ! Des clés nous sont proposées qui expliquent pourquoi, après des événements intimes aussi bien que professionnels, la personnalité de Vincent Bolloré, certes toujours singulière, a pris un tour que beaucoup de ses soutiens, de ses fidèles, de ses admirateurs — j’en étais — n’ont plus approuvé. Officiellement, certes, il convenait de ne dire mot, mais, dans le secret, la lâcheté s’est lâchée !

Une puissance jamais entravée

Le livre montre que Vincent Bolloré a poussé au paroxysme sa passion et son désir de liberté, mais pour lui seul, sans considération pour les télescopages que sa personnalité puissante, autarcique, dominatrice pouvait engendrer entre l’image noble et honorable qu’on lui prêtait, ses étranges complaisances à l’égard d’autres attitudes et son indulgence envers les transgressions, probablement parce qu’il n’était pas homme à les juger et que, pour certaines d’entre elles, il n’était pas sans avoir envie de les accomplir.

Ce qui est venu faire contrepoids à cet univers ô combien profane, c’est la religion selon Vincent Bolloré. Il serait médiocre de se moquer de cet investissement sincère, authentique, dans le sacré, avec les personnalités, sulfureuses ou non, dont il a besoin, qui le rassurent et le conseillent, avec le souci et le respect de rites et d’ancrages que je peux comprendre mais qui ne sont sans doute pas suffisants pour chasser l’angoisse du futur, le mystère de la mort et de l’après, la conscience des fautes…

A lire aussi, Jean-Paul Lilienfeld: La gueule ouverte mais la main tendue

La personnalité de Vincent Bolloré — homme de plaisir, homme de pouvoir, père aimant, écartelé entre la volupté d’une puissance jamais vraiment entravée et la hantise de n’être pas à la hauteur du seul jugement qui lui importera vraiment — exerce une fascination tout à fait compréhensible.

Il mène son existence, sur tous les plans, comme il l’entend, mais il devrait réfléchir à ce paradoxe qui tranche avec la vision qu’il aurait voulu donner de lui et qu’on aurait aimé pouvoir conserver : celle d’un homme libre, courageux, juste, capable d’apprécier autrui au-delà de ses préjugés, singulier au sein même des privilégiés de la vie et de la fortune.

Mais n’est-il pas devenu — le livre le met en évidence — un membre de la caste des puissants, quelle que soit leur moralité ? Si seulement les lumières de toutes sortes pouvaient, de grâce, l’éclairer…

280 pages

La droite de Dieu - Vincent Bolloré, un milliardaire en mission

Prix: 20,00 €

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L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

Prix: 15,00 €

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Biodiversité: le droit de réponse de Tatiana Giraud

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L’article de Thomas Lepeltier présente mon approche de la biodiversité comme « quasi religieuse », évoque une « valeur sacrée » accordée à celle-ci et me prête l’idéalisation d’un état passé de la nature.


Cette présentation ne correspond pas à ma démarche. Mes recherches, mes livres et mes enseignements, notamment au Collège de France, reposent sur la littérature scientifique et sur des données empiriques en écologie et en biologie évolutive. J’y présente explicitement la biodiversité comme dynamique et évolutive, et non comme un état naturel fixe ou idéal qu’il faudrait préserver à l’identique.

Je ne me réfère par ailleurs à aucun « âge d’or » de la nature. Les déclins que je présente sont établis à partir de séries temporelles quantitatives et datées : suivis de populations de vertébrés depuis 1970, mesures de biomasse d’insectes volants entre 1989 et 2016, suivi des oiseaux communs en France depuis plusieurs décennies, notamment. Ces dates constituent des points de départ de séries d’observations scientifiques ; elles ne désignent nullement des périodes que je considérerais comme idéales.

L’article affirme également que les questions de biodiversité devraient être abordées « en termes de coûts et de bénéfices », avant d’ajouter à mon sujet : « Ce que Tatiana Giraud ne fait jamais ». Il affirme également que, selon moi, « protéger la biodiversité est toujours une bonne chose ».

Ces affirmations ne correspondent pas davantage à mes positions publiques. J’aborde régulièrement les dimensions économiques et sociales de la préservation de la biodiversité, y compris ses coûts, ses bénéfices et leur répartition entre les différents acteurs. Je l’ai fait, par exemple, dans le podcast Chaleur humaine du Monde, diffusé en avril 2026, où j’ai notamment discuté des coûts et bénéfices de la préservation et de la restauration de la nature, de leurs conséquences possibles pour les agriculteurs et de la nécessité d’accompagner les transitions.

A lire aussi: Petroline: un talon d’Achille de plus pour l’Arabie saoudite

L’article écrit par ailleurs : « Comment une chercheuse reconnue peut-elle oublier que l’humanité n’a jamais été aussi bien nourrie et en aussi bonne santé, en grande partie grâce aux progrès agricoles qu’elle dénonce ici ? » Cette formulation donne à penser que je nierais les bénéfices de l’agriculture ou que je serais indifférente à la nécessité de nourrir les populations humaines. Ce n’est pas ma position. Lorsque j’aborde les effets des pesticides sur la biodiversité, je m’appuie sur les travaux scientifiques qui en documentent les conséquences et je présente également les solutions alternatives dont l’efficacité est étayée scientifiquement. Discuter des impacts environnementaux de certaines pratiques agricoles ne revient ni à condamner l’agriculture dans son ensemble, ni à ignorer l’enjeu fondamental de la sécurité alimentaire, bien au contraire. La production agricole dépend en grande partie des services écosystémiques fournis par la biodiversité.

Enfin, l’emploi du terme « effondrement » pour décrire certaines évolutions de la biodiversité n’est pas l’expression d’une vision religieuse ou catastrophiste de la nature. Il renvoie, dans les cas que je présente, à des déclins quantifiés par la littérature scientifique, pouvant atteindre plusieurs dizaines de pour cent et, pour certaines populations ou certains groupes étudiés, 75% à 90% ou davantage en quelques décennies. On peut discuter le choix de ce terme ; on ne peut cependant présenter son emploi comme indépendant des données quantitatives auxquelles il se rapporte.

Mes prises de position sur la biodiversité peuvent naturellement être discutées et critiquées. Je souhaite simplement que les lecteurs puissent distinguer ces critiques des positions que je défends effectivement et de la démarche scientifique sur laquelle elles reposent.

Quand la gauche insultait les gilets jaunes

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Le leader de l'extrème gauche Jean-Luc Mélenchon rencontre des membres des "gilets jaunes" lors de la Marche pour le climat à Bordeaux, 8 décembre 2018 © AMEZ / ROBERT/SIPA

Alors que Marine Le Pen promet qu’elle baissera les taxes sur les carburants si elle est élue, le socialiste Faure dit qu’il sera «aux côtés» des Français s’ils se soulèvent contre la vie chère et qu’il «comprendra parfaitement» une nouvelle mobilisation de type «gilets jaunes». Le lfiste Manuel Bompard annonce de son côté qu’il soutiendra une mobilisation le 17 octobre, si celle-ci se confirme, y compris si elle provient d’on ne sait trop où sur les réseaux sociaux. Le communiste Roussel est encore plus explicite et appelle à «descendre dans la rue et à occuper les ronds-points.» Les gilets jaunes historiques, eux, sont plus sceptiques.


Un retour des gilets jaunes ? La date du 17 octobre s’est imposée sur les réseaux. Mais la gauche dénature déjà ce mouvement populaire en espérant se l’approprier. PC, PS, LFI : tous caressent l’idée d’une insurrection. Fabien Roussel (PC) appelle ainsi les Français « à se mobiliser, comme nous avons su le faire en 2018, avec les gilets jaunes sur les ronds-points ». À l’évidence, les sujets ne manquent pas pour alimenter une explosion sociale. À commencer par l’augmentation des prix des carburants : ils furent le détonateur, avec la taxe carbone, du 17 novembre 2018, qui allait mobiliser les foules dans la durée. « La trajectoire carbone, nous allons la tenir », déclarait alors le Premier ministre Édouard Philippe, incapable de mesurer la profondeur des exaspérations provinciales. Un même aveuglement perdure avec ce gouvernement qui exclut de baisser la moindre taxe sur l’essence. Cependant les gilets jaunes, salués aujourd’hui pour leur réactivité, ont de la mémoire. Pour les avoir accompagnés dès le premier jour, j’ai rendu compte à l’époque des insultes et des infamies qu’ont eu à supporter, de la part des progressistes parisiens, ces révoltés de la classe moyenne, avant que l’extrême gauche ne sabote par la violence le réveil des oubliés, sans leaders ni slogans.

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La diabolisation de cette révolte longtemps incomprise, qui rejetait partis et syndicats, fut la ligne du pouvoir oligarchique, des journalistes moutonniers, de la gauche populophobe. Édouard Philippe assurera avoir vu « l’anarchie, la pression et la violence ». Laurent Berger (CFDT) dénoncera « une forme de totalitarisme ». La CGT évoquera des « idées xénophobes, racistes, homophobes ». Précédemment, Jean-Luc Mélenchon avait qualifié de « nigauds » les bonnets rouges mobilisés en Bretagne contre l’écotaxe sur les poids lourds. Bernard-Henri Lévytweetera dès le 17 novembre : « Poujadisme des gilets jaunes. Échec d’un mouvement qu’on nous annonçait massif. Irresponsabilité des chaînes d’info, qui attisent et dramatisent. Soutien à Macron, à son combat contre les populistes et la fiscalité écolo ». Sur CNews, ma défense des gilets jaunes, que je voyais comme précurseurs d’une rupture attendue avec un système obsolète, fut d’abord un combat solitaire.

C’est pourquoi la colère populaire ne répondra pas aux invitations intéressées d’une gauche déracinée, qui ne comprend rien à la vie des « prolos » perdus de vue. Si les gilets jaunes ont échoué à ébranler le pouvoir macronien, la prochaine élection présidentielle reste l’opportunité historique qui permettrait de concrétiser une rupture avec un système qui demeure insensible aux détresses des plus faibles. Dans l’immédiat, ce sont les policiers qui, mobilisés hier, ont émis l’intention de lancer les « gilets bleus ». À coup sûr, l’extrême gauche ne s’y associera pas. En revanche, il n’est pas exclu que les parias se joignent un jour aux forces de l’ordre qui se disent pareillement exclues d’un régime n’ayant d’intérêt que pour les nouvelles minorités, dont certains militants désignent la police comme un ennemi et les autochtones comme ayant fait leur temps.

La révolution des oubliés

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Bâton de feu

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Louis Sarkozy en compagnie de Richard Lipsey (au centre), président de Lipsey’s LLC, et de Jeremy Stine (à droite), sénateur républicain de Louisiane, Bâton-Rouge, Etats-Unis. D.R.

Causeur a le grand plaisir d’annoncer l’arrivée dans son équipe de Louis Sarkozy – n’oubliez pas ce prénom. L’auteur de Napoléon Bonaparte : L’Empire des livres (Passés composés) interviendra comme chroniqueur au long cours sur notre site et dans notre mensuel. Pour son premier reportage, Louis est parti en Louisiane, où il a rencontré Richard Lipsey, 87 ans, le plus grand marchand d’armes d’Amérique. Un monument de poudre et de bonnes manières.


À Bâton-Rouge, en Louisiane, l’extrême pauvreté et l’opulence se mêlent de rue en rue. En sortant d’un quartier pauvre, nous franchissons la grille neuve de Lipsey’s, le plus grand distributeur indépendant d’armes à feu des États-Unis. C’est une forteresse des temps modernes. Les grandes portes vitrées blindées s’ouvrent, et une aimable dame nous reçoit. Derrière elle s’élève un ours blanc empaillé, dressé sur ses pattes arrière, qui doit mesurer deux mètres cinquante. À ses pieds, une Gatling d’époque, cette mitrailleuse qui s’est notamment illustrée pendant la guerre hispano-américaine de 1898, pointe son canon sur l’entrée des visiteurs. Le ton est donné.

Southern gentleman

Nous avons rendez-vous avec Richard Lipsey, le bourreau d’ours et le président de la maison, icône du monde des armes à feu. Cela ne change rien au protocole : la réceptionniste nous demande nos pièces d’identité et nous prend en photo. Derrière la deuxième vitre blindée, elle nous annonce fièrement : « Même si Donald Trump venait, je lui demanderais son permis de conduire. »

On comprend pourquoi. L’entrepôt dans lequel nous entrons abrite en permanence entre 95 000 et 100 000 armes à feu. À l’arrière, les camions américains, ces mastodontes de cinquante-cinq tonnes à la calandre d’éléphant, s’accumulent le long des gigantesques quais de chargement et se succèdent chaque jour pour disséminer ces armes dans tout le pays.

À 87 ans, Richard est un fleuron de ce qu’on appelle encore, et de ce qui se fait de plus en plus rare, le southern gentleman. Chemise à carreaux à manches courtes rentrée dans un pantalon beige, montre noire et or, et ces baskets chics devenues indispensables à tout Américain d’importance qui veut à la fois tenir son rang et ne plus avoir mal aux genoux. Parce qu’il est du Sud et parce qu’il est de son temps, il parle lentement. Toutes les deux ou trois phrases, on a l’impression qu’il perd le fil de sa pensée. Mais ce n’est qu’une impression. Il incarne encore cette culture dont Tocqueville s’étonnait : en passant d’une rive de l’Ohio à l’autre, écrivait-il, on a le sentiment d’avoir changé de monde. Ici, tout va lentement. On prend son temps, parce qu’on a l’éternité avec soi.

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C’est aussi un homme à l’histoire légendaire. Jeune lieutenant de l’armée américaine, aide de camp du général commandant le district militaire de Washington, il est chargé de veiller sur la dépouille du président Kennedy pendant son autopsie, et c’est lui qui ferme le cercueil, devenant ainsi la dernière personne à avoir vu le visage du président.

Il nous raconte l’histoire de sa compagnie. Son père, revenu de la guerre dans les années 1940, propriétaire d’une petite société d’importation de fourrures, découvre deux immenses navires abandonnés par la marine américaine sur le fleuve Mississippi, ce géant sinueux, véritable colonne vertébrale du pays et du Sud. Son nom indien signifie « le père des fleuves », et il suffit de regarder la carte de ses affluents pour comprendre que le Mississippi est au Sud ce que le Nil est à l’Égypte.

Son père achète les navires et les vide aussitôt de tout ce qu’ils contiennent d’intéressant : compas, chaises, jumelles, lampes, puis transforme son magasin en surplus de l’armée et de la marine. C’est un succès. Quelques années plus tard, un ami parvient à le convaincre d’acheter une dizaine d’armes à feu. C’est le début du plus grand distributeur indépendant d’armes à feu du monde.

Un ancien monde

Il nous fait visiter ses locaux. Tout est neuf, brillant, moderne. Lui représente l’ancien monde. De sorte qu’on dirait qu’une faille s’est ouverte dans l’espace-temps. Cet immense entrepôt, qui regorge de mouvements et d’employés, est peuplé de robots automatisés clignotants qui sillonnent à une vitesse surprenante les autoroutes internes, transportant armes, lunettes, chargeurs et accessoires en tout genre d’un point à un autre. L’un de ces robots, clignotant en orange — ce qui indique qu’il est en train de livrer un paquet prioritaire —, lui heurte le bras pendant qu’il nous parle. Richard se retourne, donne une petite gifle au robot, incrédule, pointe le doigt sur son capteur et lui dit, avec son drawl sudiste : « Be careful now. » Bataille d’arrière-garde.

Malgré les tueries de masse, la bataille politique autour des armes à feu et un climat de plus en plus hostile, l’industrie cartonne. Richard, qui a laissé les rênes à sa fille Laurie, inaugurera l’an prochain de nouveaux locaux deux fois plus grands : un bâtiment administratif de trois étages, deux cents employés et un entrepôt encore plus immense. C’est elle qui commande désormais, et c’est à elle que l’on doit l’essor récent de la maison. Lui n’est plus que président d’honneur, guidant d’une main lente mais sûre, par l’expérience du passé.

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Richard Lipsey ne craint pas que son industrie soit un jour régulée par le politique. Chaque fois qu’une administration démocrate a essayé, les ventes ont explosé. Dès qu’une tuerie de masse survient, le réflexe américain est d’acheter le plus d’armes et de munitions possible, par crainte d’une nouvelle tentative politique de leur soustraire leur précieux bien. « Ici, même les gens de gauche vous disent : vous n’enlèverez mes armes que de mes mains froides et mortes. »

Sa collection personnelle d’armes à feu est l’une des plus impressionnantes du monde. Il en compte à peu près un millier, parmi les plus belles et les plus rares. La plupart sont gravées à son nom, offertes par les géants de la manufacture (Glock, Ruger, Browning, Smith & Wesson) et portent son chiffre fétiche, le numéro 14. Il se désole que sa fille, pourtant véritable génie du business, mère des armes à feu américaines, ne les collectionne pas. Ses petits-enfants non plus. Il les regarde d’un œil attristé, sachant sa fin proche et contemplant le déclin annoncé de cet ordre si difficilement bâti.

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Alors qu’il nous reconduit à la sortie, je suis frappé par ce qu’il incarne : un aristocrate sudiste de la première moitié du XXe siècle qui donne des leçons de politesse à l’intelligence artificielle. Les changements du monde depuis sa naissance donnent le vertige, et pourtant il nage sur les deux rives à la fois, avec grâce. Il montre aussi que, malgré ce qu’on peut lire ou entendre, les armes américaines ne sont pas un caprice constitutionnel arriéré, mais restent ancrées dans la fibre sociale et culturelle du pays : plus de quatorze millions d’armes y ont encore été vendues l’an dernier. L’industrie a réussi sa modernisation et adapte ses arguments pour affronter les défis politiques et commerciaux de demain. Malgré les robots, c’est l’ancien monde qui perdure à Bâton-Rouge.

Pigasse: j’y va, j’y va pas?

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Matthieu Pigasse, homme d'affaires et banquier, à la Fête de l'Humanité, au cœur de la campagne politique pour l’élection présidentielle de 2027 © Arnaud César Vilette/SIPA

Il voulait entrer dans la primaire socialiste: on lui a fermé la porte au nez. A la Fête de l’Humanité, Matthieu Pigasse s’est dit «prêt» avant de se plaindre d’être laissé en rade par Olivier Faure et ses camarades.


Matthieu Pigasse appartient à une minorité dont on ne dit pas assez, chez nous, en France, combien elle est mal traitée : le millionnaire rouge. Je pense qu’il conviendrait de créer une association de défense, une sorte d’ONG pour endiguer la discrimination dont ces quelques-uns, au premier rang desquels le sieur Pigasse, sont les innocentes victimes. Le siège de cette structure, si nécessaire, pourrait être situé dans l’île Moustique, une île des Caraïbes qui est une représentation assez exacte de ce que serait pour de bon le paradis sur terre. Pourquoi là plutôt qu’ailleurs ? Parce que M. Pigasse aurait plaisir à s’y replier pour se ressourcer et cautériser les blessures d’ego que lui infligent ceux qui devraient être ses amis, ses frères, et qui, en réalité, ne font rien qu’à le contrarier. Faut-il redire que le millionnaire Pigasse est de gauche. La gauche bien marquée. Quasi révolutionnaire, mélenchonisante, quoi.

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Voilà peu, à peine rentré d’une retraite monastique dans les délices de ladite île, et se retrouvant dans le concret de la vie du peuple à la fête de l’Humanité, il caressait publiquement le projet de se lancer dans la course folle de la primaire socialiste. On le sentait revivre, ainsi, près du peuple, au milieu des forçats de la faim, des damnés de la terre, lui qui venait de s’infliger les solitudes de l’esprit et de l’âme sous le ciel immense et face à la mer d’un bleu irréel de la Moustique. Dix-neuf jours de pénitence à près de 470 000 euros le séjour. Enfin, juste la location, parce que tout le reste, nourriture, menus plaisirs, est à ajouter, soit, aux dires de ceux qui s’y connaissent, sensiblement la même chose, c’est-à-dire qu’on avoisinerait au total quelque chose comme tout près d’un million pour le séminaire de méditation approfondie. On comprend qu’après une telle épreuve, la joie bon enfant de la fête de l’Huma fasse l’effet d’un bain de jouvence.

Dans l’euphorie de la fête, le voilà donc qui déclare : « Je suis prêt. » Prêt à candidater à la primaire et aux présidentielles, on l’aura compris. Il aurait bien sorti son gros chéquier et fait une offre d’achat du PS, mais on lui a expliqué que ça ne marchait pas comme ça. Le PS n’est pas à vendre, vu que, vendu, il l’est déjà depuis belle lurette à des bonimenteurs de rencontre de type Hollande et compagnie.

Il paraît que le chef du PS déliquescent, l’ébouriffant Olivier Faure, l’aurait fort incité à se porter candidat. Avant, selon une habitude dont il semble ne pas parvenir à se défaire, de girouetter une fois de plus et de disparaître hors de la vue du cousu d’or. Bref, du Pigasse aux primaires, on n’en voulait plus trop, sans doute considérait-on qu’en matière de Tartuffes, on avait d’ores et déjà largement de quoi faire chez les socialos post-mitterrandiens, fossoyeurs accomplis de Jaurès et consorts.

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Sieur Pigasse, de dépit, s’en retournera-t-il bouder sur sa très chère île ? Ou fera-t-il donner à plein, dans les campagnes, celle de la primaire rose et la présidentielle, la puissance de nuisance dont il dispose via ses médias d’une haute tenue déontologique que sont Radio Nova, les Inrockuptibles, Mediawan ? Ou encore continuera-t-il d’arrondir ses fins de mois en grenouillant dans les sombres opérations de restructuration des dettes vénézuélienne, grecque, irakienne, ukrainienne, ou la nationalisation du gaz bolivien ? Affaire à suivre, à n’en pas douter. La compassion que nous inspire cet homme si mal traité, ayant une si belle âme qu’il eût mérité d’échapper à la malédiction d’être si riche, est, bien évidemment, infinie.