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Harvard: la filière antisémitisme

À Harvard, le combat de Shabbos Kestenbaum est devenu une bataille judiciaire et politique


Harvard: la filière antisémitisme
Shabbos Kestenbaum, diplômé de Harvard en 2024 et figure de la lutte contre l’antisémitisme sur le campus. © Courtesy Shabbos Kestenbaum

L’antisémitisme est devenu le nouveau pôle d’excellence de Harvard. Mais Shabbos Kestenbaum, graduate en études religieuses, a fait front : malgré les menaces et les intimidations, il s’est battu pour dénoncer l’ostracisme des juifs sur le campus. Une aventure qui l’a fait passer du Parti démocrate au trumpisme.


Depuis sa fondation en 1636, l’université Harvard a vu s’asseoir sur ses bancs pas moins de huit présidents des États-Unis, 18 médaillés Fields et 160 prix Nobel. Mais ces trois dernières années, c’est un banal élève en théologie aux lunettes d’écaille et à la kippa noire qui a sans aucun doute été l’étudiant le plus célèbre de l’établissement.

Son nom : Shabbos Kestenbaum. Son fait d’armes : avoir lutté, aussi bien sur le campus qu’auprès de la justice, contre l’antisémitisme en vigueur dans les rangs de la doyenne des institutions académiques américaines.

Tout prédisposait pourtant le jeune homme, originaire de Teaneck, dans le New Jersey, à mener une autre vie. Sixième d’une fratrie de sept, Kestenbaum est le fils d’un marchand de livres rares, propriétaire d’une maison de vente aux enchères spécialisée dans les ouvrages anciens hébraïques. « J’ai grandi dans une maison où chaque mur était tapissé de bibliothèques de volumes des XVIIe et XVIIIe siècles », confie-t-il à Causeur.

Au cours de son adolescence, Kestenbaum fréquente la yeshiva de Riverdale, dans le quartier du Bronx à New York, avant d’étudier durant deux ans la théologie à Jérusalem. Dès cette époque, il conçoit cette discipline « non seulement comme étude de Dieu, mais aussi comme anthropologie, épistémologie et histoire ».

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Pour parachever son cursus, il s’inscrit en 2022 en master à Harvard, l’une des formations les plus prestigieuses au monde dans le domaine religieux. Électeur démocrate convaincu, il est alors l’heureux possesseur d’une affiche électorale de collection, mentionnant le nom de Barack Obama… en hébreu – « Probablement la seule dans tout l’État de New York », sourit-il. Quelques semestres à Harvard vont changer son point de vue sur la gauche américaine.

À peine arrivé à l’université, Kestenbaum découvre l’hostilité qui y règne envers les juifs. « On me demande toujours à quoi ressemblait Harvard avant le 7-Octobre, mais la vérité, c’est qu’il y avait déjà de l’antisémitisme », cingle-t-il. Depuis une décennie en effet, le campus est plongé dans une atmosphère irrespirable.

Au fil des années, les actions coups de poing accusant les juifs sionistes d’être des « racistes », « colons », ou encore des « suprémacistes blancs » se sont multipliées. En 2021, le centre communautaire juif Hillel a été vandalisé, par deux fois. En 2023, un professeur de l’école d’administration publique, Marshall Ganz, a reproché à trois étudiants israéliens de qualifier leur pays de « démocratie juive libérale ». Fait troublant, alors qu’une enquête interne établit par la suite que l’enseignant a eu un comportement offensant pour ses étudiants à raison de leurs origines, aucune sanction n’est prononcée contre lui. Dans un tel contexte, pas étonnant que la proportion d’étudiants juifs à Harvard ait baissé de plus de moitié entre 2013 et 2023, passant d’environ 25 % des effectifs à moins de 10 %.

Le 7-Octobre, révélateur d’un malaise ancien

Arrive le 7 octobre 2023. Pour Kestenbaum, c’est moins l’opération terroriste que la réaction que celle-ci a déclenchée sur le campus qui est stupéfiante : « Le vrai sujet, pour moi, c’est le 8 octobre », résume-t-il. Au moment même du massacre, le jeune homme se trouve au centre Habad, où il fête Sim’hat Torah. En bon juif orthodoxe, Kestenbaum ne touche pas à son téléphone et ignore tout de l’attaque. Jusqu’à ce que les rumeurs circulent, s’amplifient et le poussent à rompre le shabbat pour s’enquérir de sa famille en Israël. Pendant qu’il cherche à savoir si les siens sont en vie, 34 associations étudiantes rédigent déjà une « déclaration d’urgence » imputant « au régime israélien » l’entière responsabilité du massacre : « Ces étudiants qui se présentent en déclinant leurs pronoms de genre, qui posent un genou à terre pour Black Lives Matter, sont sortis du lit pour blâmer les juifs du plus grand massacre depuis la Shoah », s’indigne-t-il encore.

Sans entraîner aucune réaction de la part de la direction de l’université… Au contraire, un mois plus tard, en novembre 2023, lorsque des étudiants propalestiniens occupent University Hall, le bâtiment historique d’Harvard situé au cœur du campus, en violation flagrante du règlement, le doyen Rakesh Khurana et son confrère Salmaan Keshavjee viennent carrément leur apporter des burritos et des bonbons.

Mais Kestenbaum n’est pas au bout de ses peines. Le jour où il dispose dans le hall de la faculté de théologie une série de visuels en hommage aux otages du Hamas, il devient lui-même une cible. Sur une photo du bébé Kfir Bibas qu’il a placardée, quelqu’un a rajouté à la main : « Sa tête est encore là, où sont les preuves ? » Et sur celle de Noa Argamani, festivalière de Nova : « Les juifs sont les meilleurs amis de Jeffrey Epstein ! »

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L’auteur de ces infâmes inscriptions est un employé de l’université, fier de son geste. Dans sa fuite en avant, il publie une vidéo, où, devant une photo de Kestenbaum et une machette à la main, il se flatte de combattre la « mafia sioniste ». « Malgré mes dizaines de courriels et d’appels pour alerter la direction Harvard sur mes craintes quant à ma sécurité, l’université ne m’a jamais répondu, raconte l’étudiant. J’ai dû embaucher un garde du corps armé pour me protéger. » Des mois plus tard, l’homme finira enfin à la porte.

Kestenbaum n’est pas le seul à être visé en tant que juif sur le campus. Une de ses camarades israéliennes est sommée par un professeur de quitter la salle de classe parce que sa « nationalité met les autres mal à l’aise ». Un étudiant se fait cracher dessus parce qu’il porte la kippa. Un autre est molesté lors d’un « die-in » pro-palestinien. Parmi ses agresseurs figure une personnalité du campus du nom d’Ibrahim Bharmal. Assistant d’enseignement à la faculté de droit, il est l’éditeur de la fameuse Harvard Law Review. Il n’écopera d’aucune sanction disciplinaire de la part de l’université. Pire encore, il recevra quelque temps après une bourse de 65 000 dollars afin de pouvoir effectuer un stage au Conseil des relations américano-islamiques (CAIR), dont les liens avec les Frères musulmans sont documentés.

Assez vite, certains journalistes et hommes politiques s’émeuvent des insultes et violences antisémites signalées à Harvard. Mais alors que la direction de l’établissement n’a jamais répugné, au cours de son histoire, à réglementer la parole de ses étudiants, dès lors qu’il s’agit de juifs, elle se réfugie dans une lecture absolutiste du premier amendement de la Constitution américaine !

Quand Harvard tolère l’intolérable

Le 5 décembre 2023, Claudine Gay, présidente de l’université, est auditionnée à ce sujet par une commission d’enquête du Congrès. « Appeler au génocide des juifs viole-t-il le code de conduite de l’université ? » lui demande une élue. La réponse de l’universitaire est restée tristement célèbre : « Cela dépend du contexte. »

Des paroles non seulement scandaleuses sur un plan moral, mais aussi fautives d’un point de vue strictement juridique, analyse Kestenbaum : « Les appels au génocide des juifs violent bel et bien le code de conduite d’Harvard, puisque l’université a déjà sanctionné des étudiants pour des propos qu’elle jugeait haineux. »

Un drapeau palestinien brandi lors de la cérémonie de remise des diplômes de Harvard, Cambridge (Massachusetts), 23 mai 2024. © Charles Krupa/AP/SIPA

Au lendemain de la déclaration accablante de Gay, le jeune homme ressent un soulagement. « Pendant des mois, on m’a répondu que j’exagérais quand je dénonçais le traitement différent des étudiants juifs à Harvard, se rappelle-t-il. Mais quand la présidente de votre propre université admet qu’on peut appeler au génocide des juifs, cela vous donne raison. Le lendemain, j’ai dit à la presse : “Ne m’écoutez pas, écoutez notre présidente !” » Gay démissionnera un mois plus tard, rattrapée par des accusations de plagiat. Mais son passage devant le Congrès aura agi comme un détonateur.

De la plainte contre Harvard à la croisade de Trump

Désormais sûr de son fait, Kestenbaum passe à la vitesse supérieure. En janvier 2024, il décide de porter plainte contre l’université pour discrimination. « Ce que je reproche à Harvard, ce n’est pas le libéralisme, mais l’illibéralisme, c’est de dicter aux étudiants ce qu’il faut penser, et non pas comment penser », explique-t-il pour justifier son action, à laquelle la direction répond par un mémorandum d’anthologie, dans lequel les griefs de la partie civile sont qualifiés de « parole politique » et d’« irrémédiablement sans objet ». Heureusement, le tribunal rejettera ce piteux argumentaire.

« La plainte que j’ai déposée est la première de l’histoire américaine ayant ouvert la voie d’un procès pour violations de droits civiques contre des juifs sur un campus », se réjouit aujourd’hui Kestenbaum. Las, ledit procès n’aura pas lieu. Le 15 mai 2025, le jeune homme signe un accord transactionnel confidentiel avec Harvard mettant fin à ses poursuites judiciaires. Il explique ses raisons : l’université avait notamment envoyé une assignation de mille pages à sa yeshiva et exigé l’historique complet des messages WhatsApp des étudiants juifs, jusqu’à ses propres SMS échangés avec ses parents. « J’ai fini par comprendre que cela touchait d’autres que moi, justifie-t-il. S’en prendre à moi, soit ; mais à des gens non impliqués, c’était injuste. »

Aucun jugement n’a donc été prononcé dans ce dossier. Cependant, une brèche a été ouverte. L’affaire « Kestenbaum contre Harvard » a depuis été citée comme précédent dans une demi-douzaine de procédures intentées par des étudiants juifs contre d’autres universités. « Ces étudiants ne demandent pas un traitement spécial, ils demandent un traitement égal, remarque Kestenbaum. Quel terrible constat pour l’enseignement supérieur américain qu’il leur faille se rendre devant un tribunal pour obtenir justice. »

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En mars, l’administration a toutefois repris le dossier en main. Le ministère américain de la Justice a porté plainte contre Harvard devant le tribunal fédéral du Massachusetts. « Chose promise, chose due », s’est réjoui Kestenbaum à l’annonce de cette décision bienvenue car, à l’en croire, le départ de Claudine Gay, si nécessaire qu’il ait été, n’a pas suffi à faire disparaître l’antisémitisme du campus. « Rendez-vous compte que cette université, qui n’hésite pas à désinviter des conférenciers jugés transphobes, à exclure douze étudiants qui avaient posté des mèmes sexistes dans un groupe WhatsApp privé ou à imposer une formation obligatoire sur les dangers de la grossophobie et du racisme, a validé en mars 2025 l’invitation de Mohammed El-Kurd par le comité de solidarité avec la Palestine », déplore Kestenbaum. Connu pour avoir déclaré en 2024 que « tous les sionistes doivent périr », El-Kurd est fiché comme antisémite pas l’Anti-Defamation League, la principale association juive progressiste des États-Unis. 

Mais revenons aux poursuites que l’administration Trump a déclenché contre Harvard. La requête émane de Harmeet Dhillon, procureure générale adjointe des États-Unis en charge des Droits civiques. Dans sa plainte, elle vise en particulier les 2,6 milliards de dollars de subventions fédérales accordés à l’établissement, principalement en provenance du ministère de la Santé.

La démarche s’est toutefois heurtée à un revers le 13 août : le juge fédéral Richard Stearns a rejeté la plainte, estimant que les faits invoqués, datant pour l’essentiel de l’année 2023-2024, étaient trop anciens pour caractériser une violation « en cours » des droits civiques. Un raisonnement qui laisse Kestenbaum perplexe, venant du magistrat qui avait lui-même conclu dans son affaire que Harvard avait « failli envers ses étudiants juifs », fait-il remarquer : « C’est comme plaider : oui, Votre Honneur, mon client a bien tué ces quatre personnes, mais il n’a tué personne depuis, alors ne l’envoyez pas en prison ! » Simple « contretemps », veut-il croire : Dhillon a d’ores et déjà fait savoir qu’elle contestait la décision.

De Bernie Sanders à Donald Trump

Quel itinéraire politique que celui de Kestenbaum ! Lui qui soutenait Bernie Sanders et huait Hillary Clinton, trop centriste à son goût, lors de la convention démocrate de 2016, a prononcé huit ans plus tard un discours en faveur du candidat Trump lors de la dernière convention républicaine.

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Le jeune homme travaille aujourd’hui pour PragerU, l’une des principales organisations conservatrices œuvrant à la diffusion des valeurs américaines auprès de la jeunesse. Il y anime deux émissions, l’une politique, l’autre théologique, et est devenu, en parallèle, une figure récurrente des auditions parlementaires américaines.

Désormais, il dénonce régulièrement la « haine » de l’extrême gauche contre les juifs, les Blancs et l’Amérique. Car au-delà d’Harvard, Shabbos Kestenbaum pose un diagnostic général : « Il est désolant de voir l’Occident, et particulièrement ses gouvernements en Europe de l’Ouest, trahir les principes fondateurs de leurs nations au profit d’un islamisme tiers-mondiste. » Seulement, il n’existe pas de tribunaux pour juger cette trahison à soi-même.

Septembre 2026 - #148

Article extrait du Magazine Causeur




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