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De « Jénine » à « Naza »: le cinéma est le premier brouillon de l’histoire

Israël: le ministre de la Culture Miki Zohar veut déchoir Yuval Abraham et Rachel Szor de leur nationalité


De « Jénine » à « Naza »: le cinéma est le premier brouillon de l’histoire
L'acteur et réalisateur arabe de citoyenneté israélienne Mohammed Bakri, photographié à Ramallah le 18 décembre 2002 © MUHAMMED MUHEISEN/AP/SIPA

Couronné à la Mostra de Venise, le documentaire israélien NAZA accuse l’armée israélienne d’avoir intégré la mort de civils dans la conduite de la guerre à Gaza. L’affaire rappelle celle de Jenin, Jenin, le film de Mohammad Bakri consacré à l’opération israélienne d’avril 2002. Vingt-trois ans après sa sortie, que reste-t-il de ce film, de ses accusations et de la bataille mémorielle qu’il a déclenchée ?


Il aura fallu moins de quatre jours pour que NAZA passe du statut de film presque inconnu à celui d’affaire d’État. Présenté le 10 septembre à la Mostra de Venise, le documentaire des Israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor a reçu une ovation de près de vingt-cinq minutes avant d’obtenir le prix spécial du jury. En Israël, la réaction fut exactement inverse. Benyamin Netanyahou a dénoncé une œuvre participant à l’« incitation antisémite » mondiale. Le chef d’état-major, Eyal Zamir, a demandé un examen juridique. Le ministre de la Culture, Miki Zohar, est allé jusqu’à réclamer que les réalisateurs soient privés de leur nationalité. Le film était devenu un événement politique avant même d’avoir été vu par la plupart de ceux qui le condamnaient ou le célébraient.

Accusation de l’intérieur

Son titre vient de l’acronyme hébreu nezek agavi, « dommage collatéral », qui désigne le nombre de civils susceptibles d’être tués lors d’une frappe. Produit par le Guardian et réalisé par deux des auteurs de No Other Land, Oscar du meilleur documentaire en 2025, NAZA rassemble les témoignages anonymisés de 24 soldats et membres du renseignement israélien sur la sélection des cibles à Gaza, l’emploi de l’intelligence artificielle et les pertes civiles acceptées.  

Selon certains témoins, des systèmes informatiques auraient désigné massivement des membres présumés du Hamas, parfois subalternes, frappés à leur domicile malgré une marge d’erreur de 15 % et la présence prévisible de dizaines, voire de centaines de civils. Prolongeant des enquêtes de +972 Magazine, Local Call et du Guardian, les réalisateurs dénoncent moins des exactions individuelles qu’un système bureaucratique de destruction. L’armée israélienne rejette des accusations qu’elle juge mensongères et décontextualisées, tandis que la Mostra assume la lecture accusatoire du film.

L’intérêt de NAZA tient à cette accusation portée de l’intérieur par des Israéliens ayant participé, directement ou indirectement, à la guerre. Le film plonge le spectateur dans la mécanique des frappes : une cible, un téléphone, un immeuble, une estimation des victimes civiles, puis une décision.

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Mais l’anonymat des témoins constitue aussi sa principale faiblesse. Le spectateur ignore leurs fonctions exactes, leur accès aux informations et les opérations concernées. Il dépend donc des vérifications du Guardian et du montage des réalisateurs, sans entendre les décideurs ni connaître les contraintes du moment. Nécessaire pour protéger les sources, cet anonymat impose de distinguer une enquête journalistique d’une procédure contradictoire ou d’un travail historique achevé.

Cette prudence a pourtant disparu à Venise, où l’ovation et les drapeaux palestiniens ont donné au film valeur de verdict. Inversement, le gouvernement israélien a davantage réagi à son effet politique qu’à ses accusations précises, dénonçant trahison et antisémitisme avant tout débat sur les faits. Cette polarisation rappelle fortement une affaire vieille de près d’un quart de siècle : celle de Jenin, Jenin.

Jénine, avril 2002

Au printemps 2002, la seconde Intifada est à son apogée. Les attentats-suicides se succèdent dans les villes israéliennes. Le 27 mars, soir de la Pâque juive, un kamikaze du Hamas se fait exploser dans l’hôtel Park de Netanya au milieu de familles réunies pour le Seder. Trente personnes sont tuées et environ 140 blessées.

Ariel Sharon lance alors l’opération « Rempart » pour reprendre les principales villes palestiniennes et démanteler les réseaux terroristes. Le camp de Jénine en est l’un des principaux bastions : le Hamas, le Jihad islamique et les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa y disposent de combattants, d’ateliers d’explosifs et de structures clandestines.

Début avril, l’armée israélienne pénètre dans ce dédale de ruelles et de bâtiments piégés, défendu par des tireurs embusqués. Elle privilégie d’abord l’infanterie afin de limiter l’usage de l’aviation et de l’artillerie. Après la mort de treize réservistes dans une embuscade le 9 avril, elle recourt davantage aux bulldozers blindés, rasant une partie du camp. Les secours peinent à atteindre les blessés et des habitants restent plusieurs jours sans eau, nourriture ni soins. Au total, 23 soldats israéliens sont tués.

Le bilan palestinien généralement retenu est de 52 morts : Human Rights Watch identifie au moins 22 civils et 27 combattants présumés, le statut des trois autres restant incertain. Comme Amnesty International, l’organisation ne trouve aucune preuve d’un massacre de masse, mais documente de possibles crimes de guerre : morts illégales, boucliers humains, entraves aux secours et destructions injustifiées.

En limitant l’accès des journalistes et des organisations humanitaires pendant les combats, Israël favorise cependant les rumeurs. Des responsables palestiniens évoquent 500 morts, des fosses communes et des civils exécutés. À leur entrée dans le camp, les journalistes découvrent des destructions considérables et une population traumatisée, mais ni les centaines de cadavres ni les fosses annoncées.

Le rapport du Secrétaire général de l’ONU ne confirme pas le massacre. Toutefois, le refus israélien d’accueillir la mission d’enquête initialement prévue entretient durablement le soupçon : l’absence de preuves peut dès lors être attribuée à l’obstruction d’Israël plutôt qu’à l’inexactitude de l’accusation.

La bataille réelle et la bataille mémorielle commencèrent ainsi presque simultanément. D’un côté, Israël décrivait un combat particulièrement meurtrier contre des groupes armés retranchés dans un camp piégé. De l’autre, le récit palestinien faisait de Jénine le symbole d’une population civile écrasée par une armée toute-puissante. Chacun pouvait s’appuyer sur une part de réalité. La résistance armée et la mort de 23 soldats israéliens, la destruction du camp, les civils tués et les souffrances infligées à ses habitants. C’est dans ce contexte que Mohammad Bakri tourne Jenin, Jenin.

Bakri n’est pas un cinéaste palestinien extérieur à la société israélienne. Né en Galilée en 1953, citoyen israélien, formé à l’université de Tel-Aviv, il est alors l’un des acteurs arabes les plus connus du pays. Il joue en arabe comme en hébreu, dans des productions palestiniennes et israéliennes. Son rôle dans Au-delà des murs, en 1984, lui avait valu une large reconnaissance en Israël.

Il occupe donc une position inconfortable. Palestinien par son identité nationale et sa mémoire familiale, mais profondément inséré dans le monde culturel israélien. Cette double appartenance lui vaut parfois la suspicion des deux camps. Certains Israéliens lui reprochent son engagement palestinien. Certains Palestiniens ses collaborations avec l’industrie culturelle israélienne.

Pendant l’opération « Rempart », Bakri participe à une manifestation non violente près d’un barrage. Un acteur qui se trouve à ses côtés est blessé par un tir israélien. Bouleversé, il décide de pénétrer à Jénine avec une caméra après les combats pour recueillir la parole des habitants. Le résultat est un film d’une durée d’un peu moins d’une heure, sans narrateur, ni enquête méthodique, ni voix israélienne. Bakri interroge des hommes, des femmes et des enfants au milieu des ruines.

Bakri revendique cette subjectivité. Il ne prétend pas offrir une reconstitution militaire de la bataille, mais ce qu’il appelle « la vérité palestinienne ». À ses yeux, les habitants de Jénine ont été privés de parole ; son rôle consiste à la leur rendre, non à opposer à chacun de leurs récits la version d’un porte-parole de Tsahal. C’est précisément là que naît le problème. Un témoignage peut être sincère sans être exact. La mémoire d’un événement traumatique mêle ce qui a été vécu, ce qui a été rapporté par d’autres et ce que le témoin a fini par croire. Le montage cinématographique donne pourtant à ces paroles la force d’une démonstration.

Dans le monde arabe et dans une partie des milieux militants occidentaux, Jenin, Jenin est accueilli comme le document qui brise le silence sur un massacre. Le film obtient le prix du meilleur film aux Journées cinématographiques de Carthage en 2002, puis un prix international du documentaire méditerranéen en 2003. Il est projeté dans des festivals, des universités, des associations et des salles militantes.

Son succès tient moins à ce qu’il démontre qu’à ce qu’il fait ressentir. Les ruines, les visages et les récits fournissent une forme visuelle à un événement déjà interprété. Le film ne crée pas la croyance dans le massacre de Jénine, il lui donne des images.

En Israël, la réception est explosive. Des soldats ayant combattu dans le camp estiment être collectivement accusés de meurtres, de vols et d’atrocités qu’ils n’ont pas commis. Des médecins militaires et des réservistes relèvent plusieurs affirmations jugées fausses ou impossibles. L’un des témoignages accuse notamment un soldat d’avoir volé l’argent d’un vieil homme. D’autres passages suggèrent des exécutions ou des destructions de nature criminelle sans apporter d’éléments permettant d’en identifier les auteurs ou d’en vérifier les circonstances. En décembre 2002, le Conseil israélien de contrôle des films interdit la projection commerciale de Jenin, Jenin, le qualifiant de propagande mensongère susceptible de porter atteinte au public. La décision place aussitôt Bakri dans la position du cinéaste censuré et renforce la diffusion internationale de son œuvre.

Bakri saisit la Cour suprême. En 2003, celle-ci annule l’interdiction. Les juges ne certifient nullement la véracité du documentaire. Ils considèrent au contraire que la présence de mensonges ne suffit pas à justifier la censure d’une œuvre politique. La juge Dalia Dorner défend une conception exigeante de la liberté d’expression : dans une société démocratique, le pouvoir ne doit pas protéger le public contre les idées ou les récits qu’il juge faux. Il appartient au spectateur, au débat public et à la critique de distinguer le vrai du faux. Le film peut donc être projeté, précisément parce que l’État n’a pas vocation à imposer une version officielle de l’histoire. Cette victoire juridique ne clôt pourtant pas l’affaire. Elle déplace le conflit de la censure vers la diffamation.

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Cinq réservistes ayant participé aux combats poursuivent Bakri. Ils affirment que le film souille leur réputation et celle de leurs camarades. En 2008, la justice reconnaît le caractère diffamatoire de certains passages, mais rejette leur plainte : aucun des cinq hommes n’étant personnellement identifiable dans le documentaire, ils ne peuvent agir au nom de l’ensemble des soldats ayant combattu à Jénine. La distinction est importante car le tribunal ne déclare pas le film exact, il juge que les plaignants ne sont pas individuellement visés.

L’affaire rebondit lorsqu’un officier de réserve, Nissim Magnagi, se reconnaît dans des images associées à l’accusation de vol formulée par un vieil habitant du camp. Présent à l’écran, il dispose cette fois d’un intérêt personnel à agir. En 2021, le tribunal de district de Lod lui donne raison. Il estime que l’accusation est fausse et diffamatoire, interdit la projection du film en Israël, ordonne la saisie des copies et condamne Bakri à verser 175 000 shekels de dommages et intérêts, auxquels s’ajoutent 50 000 shekels de frais de justice.

Bakri fait appel. En novembre 2022, la Cour suprême clôt une vingtaine d’années de bataille juridique en confirmant la décision. Elle le tient notamment responsable de plusieurs projections organisées entre 2010 et 2012 ainsi que de la mise en circulation du film sur YouTube.

Il existe donc deux arrêts apparemment contradictoires de la Cour suprême. En 2003, elle autorise le film au nom de la liberté d’expression tandis qu’en 2022, elle confirme son interdiction. Mais les procédures ne portent pas sur la même question. La première concernait le pouvoir administratif de censurer une œuvre avant ou indépendamment d’un préjudice individuel établi. La seconde concernait une accusation précise visant un homme identifiable, jugée mensongère et diffamatoire.

Mémoires figées

Les défenseurs de Bakri y voient néanmoins un acharnement judiciaire et une volonté de faire disparaître la mémoire palestinienne. Ses adversaires considèrent, au contraire, que la liberté artistique ne peut autoriser l’imputation d’un crime inventé à une personne réelle.

Bakri est mort en décembre 2025, à l’âge de 72 ans. Pour une partie du monde palestinien, il demeure celui qui a donné un visage et une voix aux habitants du camp. Pour beaucoup d’Israéliens, son nom reste associé à une calomnie ayant transformé une bataille meurtrière contre des groupes armés en massacre imaginaire. Sa disparition n’a pas réconcilié les mémoires. Elle les a figées.

Le temps permet aujourd’hui de séparer plusieurs niveaux de vérité. Il n’y a pas eu à Jénine de massacre de plusieurs centaines de civils. Les chiffres avancés pendant les combats étaient faux. Les enquêtes de l’ONU et des organisations de défense des droits de l’homme, pourtant très critiques envers Israël, n’ont découvert ni fosses communes ni campagne d’extermination. Les quelque 52 morts palestiniens comprenaient une proportion importante de combattants. La mort de 23 soldats israéliens confirme d’ailleurs l’intensité des affrontements.

Il y eut cependant des civils tués, des blessés privés de secours et des destructions massives. Des familles furent ensevelies sous les décombres de leur vie.

Jenin, Jenin transmet quelque chose de vrai. La souffrance, la peur, l’humiliation et la perception palestinienne de l’opération. Mais il les transforme parfois en affirmations factuelles non vérifiées. Or, dans une large partie du monde, le film n’a pas été regardé comme le témoignage subjectif d’une population vaincue, mais comme une enquête établissant ce qui s’était produit. L’émotion a comblé les lacunes de la démonstration.

La comparaison avec NAZA ne doit pas être forcée. Le film de Bakri recueillait exclusivement la parole des habitants d’un camp dévasté. Celui d’Abraham et Szor repose sur des témoins issus de l’armée et du renseignement israéliens, dont les affirmations prolongent plusieurs enquêtes journalistiques. Les réalisateurs ne filment pas seulement les conséquences de la guerre. Ils prétendent dévoiler son fonctionnement intérieur.

Mais les deux affaires mettent au jour le même mécanisme. Un film arrive au cœur d’une bataille politique et mémorielle. Parce qu’il donne à voir ce que beaucoup veulent révéler, il est immédiatement traité comme un jugement définitif. Ses récompenses internationales renforcent sa valeur morale, tandis que la réaction des autorités israéliennes semble confirmer qu’il dévoile une vérité que l’État voudrait cacher.

Yuval Abraham et Rachel Szor posent avec le Prix spécial du jury décerné à « Naza », lors du photocall des lauréats à la cérémonie de clôture de la 83e Mostra de Venise, le 12 septembre 2026 à Venise, en Italie © Gian Mattia D’Alberto/LaPresse/Shutterstock/SIPA

En répondant par les menaces et les accusations de trahison, le gouvernement israélien reproduit d’ailleurs l’erreur commise avec Jenin, Jenin. Il transforme une discussion sur la solidité des preuves en combat pour ou contre la liberté d’expression. Il offre aux réalisateurs une stature de dissidents et donne à l’étranger le sentiment que l’État refuse moins un récit mensonger qu’une vérité insupportable.

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L’expérience de Jénine devrait pourtant conduire à une autre attitude. Il faut permettre la projection, protéger les auteurs et examiner minutieusement chaque accusation. Qui sont les témoins ? Quelles fonctions occupaient-ils ? À quelles opérations ont-ils participé ? Les seuils de pertes civiles évoqués furent-ils théoriques ou effectivement appliqués ? Les systèmes algorithmiques désignaient-ils des cibles ou fournissaient-ils seulement des indications soumises à une validation humaine ? Les pratiques décrites furent-elles constantes, exceptionnelles ou propres à certaines phases de la guerre ?

Condamner le film sans répondre à ces questions revient à perdre la bataille avant de l’avoir livrée. Mais l’applaudir pendant vingt-cinq minutes ne dispense pas davantage de les poser. Jénine enseigne enfin que les corrections factuelles pèsent peu face à une image déjà installée. Le « massacre de Jénine » n’a pas eu lieu au sens où il fut annoncé en avril 2002. Pourtant, la formule, les ruines et le film ont survécu aux rapports qui l’ont démentie. À Gaza, où l’échelle des morts et des destructions est sans commune mesure, la bataille de la mémoire sera plus vaste encore.

NAZA en constitue probablement l’un des premiers monuments. Peut-être les accusations du film seront-elles largement confirmées. Peut-être seront-elles nuancées ou carrément réfutées. Mais son triomphe à Venise et la fureur qu’il a provoquée en Israël montrent que le processus est déjà engagé. Une mémoire mondiale de Gaza se forme alors que la guerre n’est pas terminée.

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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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