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La France en kit et le grand incendie administré

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Alors que fonctionnaires et lycéens manifestent contre les économies budgétaires, la France semble chaque jour un peu plus difficile à administrer. Anne Frémaux voit dans la crise actuelle moins un accident qu’un terreau idéal pour ceux qui rêvent de «réinventer» la France. Voici sa tribune.


Il y a dans l’air de ce pays une pesanteur singulière, un mélange d’asphyxie et d’attente qui ne trompe pas les observateurs des grandes mutations historiques. La France ressemble aujourd’hui à ces édifices dont on ne distingue plus les fondations, rongés de l’intérieur par un affaissement à la fois politique, économique, institutionnel et moral.

On ne gouverne plus une nation historique, on assemble une France en kit : un pays découpé en pièces détachées, externalisé, livré avec sa notice absconse et ses boulons manquants, où chaque service public est transformé en module précaire que le citoyen est sommé de monter lui-même à coups d’applications et de formulaires. Les structures d’autrefois ont cédé la place à une quincaillerie administrative et marchande, où les services publics craquent de toutes parts, où la machine tourne à vide en broyant les derniers vestiges du bon sens et où une fatigue infinie s’est emparée du corps social.

Pourtant, ce qui frappe le plus, ce n’est même plus la colère, cette fameuse colère française, volcanique et brouillonne. C’est pire : l’atonie, le découragement, une forme de résignation hautaine où les citoyens ont le sentiment d’assister, impuissants, à la fin d’un monde. On se croirait arrivé à la dernière page du Monde d’hier de Stefan Zweig, au moment précis où la vieille Europe, sourde et sûre d’elle-même, s’apprête à basculer dans le gouffre.

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Le pays est entré dans un régime de sidération. Au deuxième trimestre 2026, le pouvoir d’achat par unité de consommation a encore reculé de 0,6 % et la croissance s’est arrêtée. L’essence, le gaz et l’électricité étranglent les ménages. L’accès à la propriété s’éloigne des classes moyennes, les salaires courent derrière les prix et la confiance des Français demeure très inférieure à sa moyenne historique. Les statistiques confirment désormais ce que chacun éprouve dans sa chair : les dépenses augmentent pour vivre moins bien dans un pays qui prélève toujours plus et garantit toujours moins.

Alors, au détour des conversations, on entend cette phrase terrible, prononcée avec un soupir d’exaspération presque suicidaire : « Vivement que tout s’effondre. »

Le piège de la table rase

C’est précisément là que le piège se referme. Le désir d’incendie qui monte des peuples fatigués n’a rien de subversif. Il est devenu le carburant du pouvoir. Ce que les citoyens réclament par désespoir, les architectes du monde d’après l’attendent comme une permission : que l’ancien modèle soit enfin assez détesté pour que sa liquidation paraisse désirable.

Naomi Klein avait donné un nom à cette méthode : « la stratégie du choc ». Une population sidérée par une crise accepte ce qu’elle aurait refusé quelques mois auparavant. « Seule une crise, réelle ou supposée, produit un véritable changement », écrivait Milton Friedman. Lorsque la crise éclate, les solutions sont rarement improvisées. Elles étaient déjà là, soigneusement rangées dans les cartons, attendant que la résistance cède. En 2020, elles étaient prêtes.

Klaus Schwab à Davos, 18 janvier 2023 © Markus Schreiber/AP/SIPA

Klaus Schwab, fondateur du Forum économique mondial, expliquait qu’il ne fallait plus utiliser l’argent de la reconstruction pour « colmater les fissures de l’ancien système », mais pour en créer un nouveau. La pandémie constituait selon lui une « fenêtre d’opportunité rare » pour « réimaginer » et « réinitialiser » le monde. Tout devait y passer : l’économie, le contrat social, l’éducation, le travail, l’industrie, les comportements et les technologies.

Le Great Reset n’est pas une rumeur complotiste. C’est son nom officiel.

Et personne ne se cache. Les doctrines sont publiées, les programmes annoncés, les sommets filmés, les instruments financiers votés. Davos n’a nul besoin d’envoyer des ordres secrets : les dirigeants fréquentent les mêmes lieux et un même vocabulaire circule d’une institution à l’autre. Dans leur propre vocabulaire, le désastre n’est jamais seulement un désastre. Il devient une occasion d’accélérer l’Histoire.

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En mai 2020, Ursula von der Leyen annonçait que le plan de relance européen transformerait « l’immense défi » de la pandémie en « opportunité ». Christine Lagarde expliquait que celle-ci permettrait de réévaluer la manière dont l’économie serait organisée à l’avenir. Les mots furent aussitôt convertis en milliards : pour recevoir les fonds européens, les États durent consacrer au moins 37 % de leurs plans à la transition écologique et 20 % à la transformation numérique.

Ce qui, chez Schwab, ressemblait encore à un manifeste, devint à Bruxelles une architecture financière, puis, dans chaque État, une feuille de route.

Emmanuel Macron en a livré la formule la plus crue. À Vendôme, en avril 2023, alors qu’il évoquait le système de soins, il déclara : « On est dans une période où on refonde, on est en train de réinventer un modèle. C’est plus dur de le réinventer quand tout n’a pas été détruit. »

Toute la transformation voulue tient dans cette phrase.

Il ne s’agit plus de réparer. Il faut réinventer. Or ce qui subsiste de l’ancien monde gêne encore. Ses services publics, ses solidarités, ses métiers, ses souverainetés, ses habitudes démocratiques et jusqu’à la mémoire de ce qui fonctionnait constituent autant d’obstacles à la grande réinitialisation.

Détruire sans abolir

Quiconque a fréquenté les arènes de l’État connaît cette vieille règle de la haute administration : lorsqu’un service public, un statut ou un modèle social est trop profondément enraciné pour être aboli d’un trait de plume, on ne le détruit pas de front. On le laisse pourrir. On le sous-finance. On l’asphyxie. On le bureaucratise jusqu’à l’absurde. On chasse ceux qui savent faire pour les remplacer par ceux qui savent rendre des comptes. On multiplie les contrôles à mesure que l’on perd le contrôle.

Puis, lorsque l’institution est devenue invivable pour ses agents et insupportable pour ses usagers, on exhibe son échec comme la preuve qu’il fallait la transformer.

Regardez l’hôpital public, ses urgences fermées faute de personnel, ses malades rangés sur des brancards dans les couloirs et ses soignants condamnés à faire du rendement avec de l’humain. Regardez la justice, qui ne juge plus des hommes mais écoule des piles de dossiers et où l’on attend parfois des années une décision dont l’exécution ouvrira un nouveau parcours d’obstacles. Regardez la police, submergée de paperasse, insultée lorsqu’elle intervient, abandonnée lorsqu’elle est attaquée et néanmoins sommée de maintenir l’ordre. Regardez l’école, où faire lire un texte par un élève est devenu une épreuve pour le professeur, exiger un effort, une violence, et constater un échec, une faute morale impardonnable. Chaque renoncement y reçoit désormais son acronyme, son protocole et son comité de pilotage.

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La France ne manque pas seulement de médecins, de magistrats, de policiers ou de professeurs. Elle manque surtout d’institutions capables de garder ceux qu’elles ont formés et de les laisser accomplir leur métier.

À mesure que le modèle existant devient invivable, le citoyen, écœuré, finit par supplier qu’on balaie l’édifice vermoulu. On peut alors lui servir la table rase sur un plateau et lui vendre, clés en main, « le monde d’après » : la gouvernance par la donnée, l’évaluation permanente, l’identité numérique, les plateformes privées chargées de missions autrefois publiques et la surveillance algorithmique rebaptisée « simplification » ou « optimisation ».

La disparition du service devient une modernisation. La dépossession devient une transition. La contrainte devient un accompagnement. On retire la chose, puis on perfectionne le mot.

Le grand fanfaronnage des marionnettes creuses

Face à cette décadence administrée, le personnel politique offre le spectacle d’un vaudeville crépusculaire. Des marionnettes creuses, engoncées dans leurs costumes de technocrates hors-sol, s’agitent sur le pont du Titanic en brandissant des graphiques de performance pendant que la cale prend l’eau. Leurs grands projets de « réinvention », leurs conventions citoyennes dont le pouvoir trie les résultats en sa faveur et leurs éléments de langage prémâchés par des cabinets de conseil ne font plus illusion.

Proclamons-le donc sans ciller : oui, certaines choses essentielles étaient mieux avant.

C’était mieux quand un salaire ordinaire permettait de nourrir une famille et d’espérer acheter un toit sans s’endetter sur quatre vies. C’était mieux quand l’école transmettait avant d’évaluer son propre taux de satisfaction. C’était mieux quand la puissance publique protégeait encore quelque chose au lieu de réglementer chaque détail de l’existence tout en se déclarant impuissante devant l’essentiel.

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Le peuple français contemple aujourd’hui l’embrasement comme un soulagement esthétique à son ennui bureaucratique. Céder à ce vertige, c’est pourtant signer le chèque en blanc qu’attendent les entrepreneurs de la table rase. Ils n’auront même plus à détruire l’ancien monde : ses habitants, épuisés, leur demanderont de l’achever.

La véritable subversion consiste donc à leur refuser l’incendie. À exiger des lits plutôt que des plateformes, des professeurs plutôt que des protocoles, des magistrats plutôt que des indicateurs. À rendre le pouvoir à des nations souveraines, gouvernées par des élus responsables devant leur peuple, plutôt qu’à une Europe technocratique sans visage, où la responsabilité se dilue jusqu’à disparaître. La révolte véritable consiste à réparer ce qui peut encore l’être et à rendre aux institutions leur finalité avant qu’un nouveau cabinet de conseil américain ne facture à prix d’or à l’État français un PowerPoint lui expliquant à quoi servent un hôpital, une école ou un tribunal.

Un pays ne meurt pas seulement lorsque ses institutions s’effondrent. Il meurt lorsque ceux qui ont administré l’incendie, debout dans les cendres, présentent l’addition au peuple et baptisent leur œuvre « progrès ».

Quand les robots participent à la manif

À Varsovie, début septembre, la réalité a dépassé la fiction. Drapeaux en main et revendications sociales à l’appui, les slogans étaient humains, mais les manifestants beaucoup moins.


Une trentaine d’humanoïdes bipèdes et de robots quadrupèdes ont défilé pour mettre en garde contre leur propre capacité à bouleverser le marché du travail.

Une scène presque cocasse, mais qui résume le vertige technologique dans lequel la Pologne est entrée. L’organisateur, Grzegorz Kulis, directeur d’une entreprise robotique, a souhaité poser une question qui dérange et provoquer un débat de société : si un robot devient plusieurs fois plus efficace et moins coûteux qu’un salarié, combien d’entreprises vont continuer à privilégier l’humain ?

La question n’a rien de théorique. Selon la Banque mondiale, l’intelligence artificielle (IA) pourrait accroître le PIB réel polonais de 1,3 % à 12,1 % d’ici 2035. Derrière cette promesse de croissance se profile toutefois une transformation profonde du travail.

Seules 8 % des entreprises polonaises utilisent l’IA, mais son adoption progresse rapidement.

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Le paradoxe est saisissant. Près de la moitié des entreprises polonaises interrogées par EY Research se disent pourtant insatisfaites des résultats de leurs projets d’IA. Toutefois, 77 % prévoient d’augmenter leurs investissements dans ce domaine. L’IA déçoit peut-être, mais personne ne semble vouloir descendre du train. Car elle n’est plus un simple gadget numérique mais une infrastructure économique. La question n’est donc plus de savoir s’il faut l’adopter, mais comment éviter que les salariés soient la variable d’ajustement de cette révolution.

À Varsovie, les robots ont donc manifesté symboliquement pour réclamer des statuts, une place dans la société. Ironie de l’histoire : face à l’expansion forcenée de l’IA, ce sont peut-être surtout les humains qui devront bientôt se battre pour conserver la leur. Dans les faits, le véritable défi ne sera peut-être donc pas de fabriquer des robots plus intelligents de type Terminator, mais de permettre aux Homo sapiens de travailler avec eux.

🎙️ Atlanti’Causeur: cette semaine, la papamania, ce que l’affaire Thélyson Orélien révèle de l’époque et de l’IA. Et une embardée sauvage vers « Choosin Texas », le hit country qui bat tous les records aux États-Unis

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Élisabeth Lévy (Causeur) et Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico) débattent de l’actualité de la semaine. Une discussion toujours franche, jamais froide, parfois féroce. Sans langue de bois ni sujets tabou, ces deux-là ne sont pas toujours d’accord et ne se l’envoient pas dire !


De la visite de Léon XIV à la polémique littéraire autour de Thélyson Orélien, jusqu’au succès d’Ella Langley : Élisabeth Lévy et Jean-Sébastien Ferjou parlent de foi, d’IA et de ces mondes culturels qui ne se croisent plus. Ecoutez 👇

Léon XIV et l’immaculée conception de la responsabilité

Après sa rencontre avec des victimes à Lourdes, Léon XIV a nuancé ses propos sur la responsabilité de l’Église. Une précision qui ravive une question douloureuse: jusqu’où va la responsabilité de l’institution?


À Lourdes, la rencontre de Léon XIV avec sept victimes de violences sexuelles avait semblé marquer un tournant. Dimanche 27 septembre, l’une d’elles, Jérôme Guillement, a rapporté que le pape reconnaissait le caractère « systémique » des abus : si les agresseurs sont des individus, l’organisation de l’Église leur aurait permis d’agir et de continuer à agir.

Dans l’avion qui le ramenait à Rome, le lendemain, Léon XIV a tenu à préciser ses mots. Les victimes ont bien employé le terme « systémique », a-t-il expliqué, mais lui préfère parler de « certaines organisations au sein de l’Église » qui ont pu « être abusives en tant que système ». La nuance est décisive : s’il admet que des structures ont favorisé les violences, le pape ne reprend pas à son compte une qualification portant sur l’Église dans son ensemble.

Peur du scandale

La distinction ravive un débat ouvert en France par le rapport de la Ciase. En novembre 2021, les évêques français avaient reconnu à la fois « la responsabilité institutionnelle de l’Église » et « la dimension systémique » des violences. Leur déclaration précisait ce qu’ils entendaient par là : « Des fonctionnements, des mentalités, des pratiques au sein de l’Église catholique ont permis que ces actes se perpétuent et ont empêché qu’ils soient dénoncés et sanctionnés » bref, ce qu’on appelle « une culture d’entreprise ». 

Pour les victimes, le mot désigne donc une responsabilité qui dépasse celle des seuls agresseurs. La précision apportée par Léon XIV peut être entendue comme une réserve face à cette reconnaissance, alors même qu’il affirme vouloir accompagner les victimes dans leur recherche de guérison. La tension autour de sa visite a aussi éclaté sur le plateau de BFMTV. Arnaud Gallais, président de l’association de lutte contre les violences faites aux enfants Mouv’Enfants, a raconté avoir été violé par un prêtre lorsqu’il était enfant et avoir signalé les faits à l’évêché de Pontoise sans obtenir, selon lui, de réponse. Face au père Guy-Emmanuel Cariot, il a dénoncé une « dignité à deux vitesses », opposant l’attention portée aux malades visibles à celle réservée aux victimes de violences sexuelles. Puis, prenant un sourire du prêtre pour une marque de désinvolture, il s’est écrié : « Vous êtes une honte ! Minable ! C’est scandaleux. » La présentatrice a fini par interrompre l’échange.

Mais que signifie, au juste, « systémique » ? Cela ne veut pas dire que tous les membres de l’Église savaient, ni que l’institution aurait organisé les agressions. Cela signifie que, dans de nombreux cas, ses modes de fonctionnement ont protégé les auteurs davantage que les victimes. Des enquêtes ont montré que des alertes avaient été ignorées, des faits tus et des prêtres déplacés. La crainte du scandale a parfois pesé plus lourd que la nécessité de dénoncer les violences. C’est précisément ce mécanisme que les évêques de France ont reconnu en 2021.

La formule de Léon XIV laisse alors sans réponse la question essentielle : s’agit-il de défaillances locales ou d’une responsabilité institutionnelle plus large ? En resserrant son propos sur « certaines organisations », le pape évite de trancher publiquement ce qui aux yeux de certaines victimes risque de ressembler à une pirouette.

Pourquoi cette reconnaissance est-elle si difficile au sommet de l’Église ? Sans prêter à Léon XIV un calcul précis, reconnaître une responsabilité institutionnelle n’est pas chose facile : cela oblige à regarder au-delà des auteurs directs, vers ceux qui ont reçu des alertes, ceux qui ont préféré se taire et les règles qui ont permis au silence de durer. Mutatis mutandis, il a fallu le passage d’une génération pour que le discours officiel français sur l’Occupation évolue.

Pour élargir la question, il serait intéressant de voir comment la justice civile et pénale de plusieurs pays occidentaux a traité les affaires d’abus sexuels commis au sein de l’Église par certains de ses membres.

Devant la justice civile, il faut déterminer quelle autorité avait un devoir de protection envers une victime, ce qu’elle savait ou aurait dû savoir, et comment sa conduite a contribué au dommage. Au pénal, la responsabilité doit être établie pour des personnes et des actes précis : avoir couvert des abus ne suffit pas à rendre automatiquement chaque supérieur coupable des agressions elles-mêmes. Les affaires examinées aux États-Unis, en Australie et ailleurs permettent de mesurer à la fois la réalité des défaillances institutionnelles et la difficulté de les traduire en responsabilités judiciaires.

États-Unis : la responsabilité de ceux qui savaient

Dans plusieurs États américains, les victimes peuvent poursuivre un diocèse pour avoir recruté, maintenu en poste ou insuffisamment surveillé un prêtre dont il connaissait, ou aurait dû connaître, la dangerosité.

Une cour d’appel de New York a rappelé ce critère dans l’affaire Belcastro v. Roman Catholic Diocese of Brooklyn (2023). Elle a laissé se poursuivre les demandes dirigées contre le diocèse, la paroisse et l’école : selon la plainte, ils avaient eu connaissance des abus, les avaient couverts et n’avaient pas protégé l’enfant. À ce stade, la cour ne s’est toutefois pas prononcée sur la réalité de ces accusations. La décision montre comment le droit permet de poser concrètement la question « le savaient-ils ? », à partir de plaintes antérieures, d’alertes reçues et de décisions prises après celles-ci. Il ne suffit pas d’invoquer une culture du silence. Il faut reconstituer une chaîne de décisions et montrer comment elle a exposé une victime à un risque.

Les enquêtes publiques vont plus loin dans l’examen d’ensemble. Celle du procureur général du Massachusetts sur l’archidiocèse de Boston, publiée en 2003, porte sur la conduite des responsables face aux abus. Un rapport d’enquête, cependant, n’est pas un jugement condamnant chacun de ces responsables.

Australie : le cas le plus révélateur

La commission royale australienne, dont le rapport final a été remis en 2017, a constaté que des responsables catholiques avaient, dans de nombreux cas, reçu des accusations sans agir efficacement. Elle décrit des pratiques récurrentes comme ne pas saisir la police, préserver la réputation de l’Église, laisser des personnes accusées au contact d’enfants ou les déplacer vers une autre affectation. Elle relève aussi que ces pratiques se retrouvaient dans différentes autorités catholiques, ce qui donne un fondement documentaire solide à l’idée de mécanismes institutionnels répétés. Il s’agit néanmoins des conclusions d’une commission d’enquête, et non d’une condamnation judiciaire de l’Église catholique dans son ensemble. Deux arrêts plus récents de la Haute Cour australienne montrent comment ces constats rencontrent le droit.

Dans Bird v. DP (2024), les agressions commises par un prêtre contre un enfant étaient au cœur du litige. La Haute Cour australienne a néanmoins écarté la responsabilité du fait d’autrui du diocèse. Son raisonnement mérite qu’on s’y arrête. En droit australien, cette forme de responsabilité exige une relation de travail avec l’auteur des faits, et une telle relation n’avait pas été établie. Le prêtre avait été ordonné, puis nommé dans une paroisse par l’évêque, mais il n’était pas salarié du diocèse. L’évêque pouvait décider de son affectation et exercer sur lui une autorité importante en vertu du droit de l’Église. Il ne fixait cependant ni ses horaires, ni ses tâches quotidiennes, ni la manière de les accomplir. Aux yeux de la majorité des juges, cette autorité ne suffisait pas à établir la relation de travail requise.

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La demande fondée sur la négligence avait également échoué, faute d’avoir démontré que le diocèse connaissait ou aurait dû connaître le risque à l’époque. L’arrêt ne nie donc pas les agressions, mais constate qu’une autorité réelle sur un prêtre ne suffit pas toujours, en droit, à faire répondre le diocèse de ses actes.

En février 2026, la même cour est parvenue à une autre issue dans AA v. Trustees of the Roman Catholic Church for the Diocese of Maitland-Newcastle. Elle a retenu que le diocèse avait envers l’enfant un devoir de protection dont il ne pouvait se décharger en confiant sa prise en charge à un prêtre. Les agressions de ce dernier engageaient dès lors la responsabilité du diocèse sur ce fondement. La cour a expressément admis qu’un tel devoir pouvait être violé par l’acte criminel intentionnel de la personne à qui la protection avait été confiée.

La responsabilité automatique du diocèse pour les actes d’un prêtre peut donc être écartée dans une affaire, tandis qu’une autre victime obtient gain de cause parce que le diocèse avait lui-même envers elle un devoir de protection.

Irlande : l’enquête répond directement à la question du scandale évité

En Irlande, le rapport de la commission d’enquête sur l’archidiocèse de Dublin (le rapport Murphy 2009), est particulièrement pertinent pour cette question. Il examine la manière dont l’archidiocèse et les autorités publiques ont traité des accusations visant des prêtres entre 1975 et 2004. Ses conclusions décrivent la priorité donnée, pendant une longue période, au secret, à la réputation de l’Église et à la préservation de ses intérêts, au détriment de la protection des enfants et de la justice pour les victimes. Il s’agit d’un constat portant sur l’archidiocèse de Dublin. Mais, comme dans les conclusions de la commission royale australienne, on retrouve, dans un contexte distinct, des décisions prises par des autorités religieuses pour gérer les accusations à l’intérieur de l’institution, avec pour effet de laisser subsister le danger.

Certes, ces affaires ne permettent pas d’écrire qu’un tribunal aurait déclaré le Vatican juridiquement (et encore moins le Pape) responsable de l’ensemble des agressions commises dans l’Église. « L’Église » recouvre des diocèses, des congrégations, des écoles et de multiples entités dont les rapports juridiques diffèrent selon les pays. Les juges statuent sur des personnes identifiées et des faits spécifiques dans un dossier.

En revanche, les enquêtes et les procès rendent difficile une lecture purement locale ou accidentelle des abus. Ils documentent des mécanismes qui se répètent – notamment des alertes mal traitées, un réflexe de protection de l’institution, des mutations destinées à étouffer les affaires, sans avertir les personnes exposées.

La formule de Léon XIV sur « certaines organisations au sein de l’Église » peut être juridiquement juste, puisqu’aucune des décisions citées ici ne statue sur la responsabilité globale de l’Église catholique. Elle est en tout cas sans doute prudente. Mais lorsque des autorités distinctes apportent durablement les mêmes réponses aux alertes, peut-on encore parler d’une addition de dysfonctionnements isolés ?

Dans son homélie à Lourdes, le 27 septembre, Léon XIV a cité un passage d’Ézéchiel consacré à la conversion. Plus loin dans le même livre, le prophète adresse aux pasteurs un reproche plus direct : « Vous n’avez pas rendu des forces à la brebis chétive, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée » (Ézéchiel 34, 4). À celui que l’Église appelle le pasteur de l’Église universelle, les victimes demandent peut-être d’abord une réponse à ce reproche-là.

Le pape n’est pas seulement le dirigeant d’une institution soucieux de mesurer la portée juridique de ses paroles. L’Église le désigne comme le Vicaire du Christ – Vicarius Christi – et le pasteur de l’Église universelle. C’est à ce titre, et non en tant que Robert Francis Prevost, qu’il a reçu un accueil aussi fervent en France. Et c’est à celui qui porte cette charge que les victimes s’adressent.

La bataille des mots

Monsieur Nostalgie évoque l’affaire Orélien et rappelle les bases du métier d’écrivain, c’est-à-dire l’écriture « naturelle » sans ajouts numériques…


L’écrit est quelque chose de trop sérieux pour l’abandonner à la machine. La polémique autour du roman C’était ça ou mourir met la création originale au cœur de l’appareil éditorial et repose la question centrale du statut de l’écrivain. Qui est-il vraiment ? Est-ce un développeur informatique, un habile falsificateur, l’incarnation médiatique d’une histoire individuelle ou un véritable carreleur de phrases inédites, produites par le truchement de son imagination et la maîtrise de sa propre langue ? C’est une chose bien étrange et mystérieuse que la formation de phrases en mouvement. Ce qu’on appelle communément le style – qui est l’ADN de l’honnête homme de plume – est une mécanique complexe faite de lectures, de caractère, de sonorité, de goût, d’ordre et contre-ordre, et d’un peu de talent aussi. Les mots et les idées viennent à nous en désordre, il faut les organiser, les intérioriser et, par un jet salvateur, enfin leur redonner une structure séduisante, provocante, charnelle ou spirituelle. Les faire danser sur la page. Il y a un réel plaisir physique, après la sueur et l’effort, à voir jaillir une phrase qui nous rassérène et réussit à retranscrire notre pensée fidèlement. C’est un plaisir d’esthète, rare et fugace de faire communier son imaginaire à son écriture. Une féérie qui désarçonne les êtres les plus raisonnables.

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Souvent, l’écrivain est en colère, il n’arrive pas à trouver la voie, le chemin vers la clarté. L’utilisation d’une intelligence artificielle, bien qu’elle soit le recoupement et l’amoncellement d’un matériau humain, est-elle moralement acceptable ? Sur le plan de la légalité, il semble que rien n’interdise la tutelle, la béquille ou l’injection d’additifs numériques dans un texte. Il en est autrement du plagiat qui est le crime ultime de notre profession. Le vol de notre identité la plus profonde doit être puni et traqué par les autorités compétentes. En ce domaine, un grand laxisme règne. D’illustres usurpateurs continuent de sévir et discréditer le Livre. Dans le cas d’un roman généré par l’IA, partiellement ou totalement, il est évident que le pacte de confiance est rompu entre le lecteur et l’auteur, entre le libraire et l’auteur mais aussi entre l’éditeur et l’auteur pour tromperie sur la marchandise livrée. Ce n’est pas nouveau, combien de romans à succès sont écrits par des sources multiples et signés d’une seule main connue ? Dans les maisons de renom, combien de textes sont lissés, polis, réarticulés jusqu’à atteindre un profond remaniement qu’une mère n’y reconnaîtrait pas ses petits ? On ne parle pas ici du nécessaire travail d’éditeur sur un manuscrit mais bien d’une fabrication artificielle afin de répondre à des objectifs commerciaux précis en visant telle ou telle clientèle. Combien d’hommes politiques et stars du Chobizenesse ont signé des livres qu’ils n’avaient même pas lus ? Au fond, le lecteur lambda est habitué à ces mensonges, secrets de polichinelle. Et d’une certaine façon, il n’a pas à connaitre les arcanes, la tambouille du métier, il juge un produit fini, trafiqué ou pas, peu importe.

L’affaire Orélien suscite cependant un émoi légitime car elle touche le grade le plus élevé de la corporation, le romancier de fiction française, donc la création la plus pure, la plus transparente, la plus indissociablement attachée à un individu. Lui et son livre ne font qu’un, c’est la règle tacite. Le livre est l’émanation de sa personne. Qu’il invente ou qu’il dise vrai, c’est de lui que vient cette source nourricière. Sa langue est son corps. Cette histoire jette le discrédit sur les nombreux artisans qui, dans leur coin, sans à-valoir pharaonique, sans tapage, construisent patiemment une œuvre au long cours. Certains mettent plusieurs jours à peaufiner quelques lignes, ils ressassent, ils piétinent, ils réamorcent leurs phrases pour qu’elles obtiennent l’effet escompté. L’écrivain est, tour à tour, sculpteur, ébéniste, orfèvre, démiurge, en conflit permanent avec la versatilité des mots, il bataille seul, sans outils informatiques, sans aides virtuelles. Jusqu’à l’épuisement, il dessine une arabesque intime sur la page blanche. Cet écrivain-là – il en existe des centaines en France – s’est donné à la littérature par dévotion. Écrire, c’est un acte quasi christique. Il s’agit d’enfanter un monde nouveau. S’il y a « trahison », c’est « trahison » à tous ces romanciers anonymes qui cherchent leurs propres mots.  

Soral-t-on un jour la vérité?

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L’affaire Bardella tombe à pic, quand Marine Le Pen semble indétrônable. Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, est passé d’apologiste de la terreur à 20 ans, à procureur de Bardella à 70, observe Elisabeth Lévy dans sa chronique. Nous vous proposons de l’écouter.


Mediapart accuse Jordan Bardella d’antisémitisme, Bardella parle de faux grossiers. Bien sûr, à part les intéressés, nul ne connait le fin mot de l’affaire. Reste qu’elle tombe à pic quand Marine Le Pen semble indétrônable dans les sondages. Pendant la campagne il va y avoir du sang sur les murs.

Dans un article interminable et passablement indigeste truffé de témoignages anonymes, Mediapart publie cinq fragments prétendument authentifiés (par qui, on n’en sait rien) censés provenir d’échanges privés écrits entre 2013 et 2015. Bardella, alors simple encarté, avait entre 17 et 19 ans.

Échantillon : « Toutes les banques sont détenues par des Juifs » ; « le Juif doit dominé [sic] les autres peuples, les écraser et les voler. » On notera au passage que ces propos se rattachent plutôt à l’antisémitisme de gauche (le « socialisme des imbéciles ») qui consiste à penser que les Juifs sont aux commandes du capitalisme, lui-même si maléfique. Il n’y a aucun document, aucune source. Pas une capture d’écran. On ne sait pas s’il s’agit de courriels, d’échanges sur des messageries. Cependant, on sait que Mediapart adore feuilletonner. Peut-être y aura-t-il une deuxième salve aujourd’hui — restons prudents.

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Puisque Bardella, qui semble réellement ulcéré, porte plainte, on se dit que la justice tranchera – et sera invitée une fois encore dans la campagne présidentielle. En réalité, dans ce genre d’affaires, il ne faut pas trop compter sur la justice pour connaître la vérité. Imaginons que Mediapart ait bidonné (on n’ose y croire) ou se soit fait rouler dans la farine, il ne sera pas nécessairement condamné. En matière de diffamation, il suffit de démontrer qu’on a enquêté. Si vous avez raconté des craques sans le faire exprès, par exemple que Dominique Baudis organisait des parties fines, ce n’est pas grave. Tant pis pour les vies piétinées et les lecteurs abusés.

Bardella était assez convaincant dans son démenti. Supposons cependant, pour les besoins du raisonnement, que les affirmations de Mediapart soient ne serait-ce qu’en partie vraies et qu’il ait été l’auteur de ces propos débiles. D’abord, à moins que Mediapart publie des choses beaucoup plus compromettantes, dix phrases antisémites en trois ans, ça ne permet pas de parler d’antisémitisme obsessionnel. Ensuite, une grande partie de la génération Bardella, particulièrement les plus politisés à droite et à gauche, a adoré (et certains adorent encore) Alain Soral. Yannis Ezziadi l’a raconté dans Causeur: Soral, qui a très vite maîtrisé les codes du numérique, fournissait dans une langue jeune une explication universelle et simple des malheurs du monde : c’est la faute des Juifs. Dans les années 2010, c’était assez tendance dans certaines salles des profs. Écouter Soral, c’était faire partie de ceux à qui on ne la faisait pas. Imaginons que le jeune Jordan ait vaguement cru à ces conneries : il n’y aurait pas de quoi s’étrangler dix ans après. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans.

Du reste, il n’est pas sûr que ce cirque antifasciste prenne dans le pays. Pour la plupart des gens, et peut-être pour pas mal de juifs, l’important, c’est ce que disent et font les politiques aujourd’hui, pas les idioties qu’ils disaient ou pensaient peut-être hier. Les saillies crypto-antisémites des Insoumis d’aujourd’hui qui sont pour beaucoup un permis de haïr les juifs, sont bien plus dangereuses que — pardonnez-moi — les éventuelles conneries de jeunesse.

Les drama queens qui voient la bête immonde partout et se signent pour conjurer des propos dont on ne sait même pas s’ils ont été tenus et par qui, font moins de manières avec d’anciens adorateurs de Mao (70 millions de morts) ou des admirateurs à peine cachés du 7-Octobre. Quant à Edwy Plenel, que tant de jeunes journalistes vénèrent, après l’assassinat de douze athlètes israéliens aux JO de Munich en 1972, il écrivait : « Aucun révolutionnaire ne devrait se désolidariser de Septembre noir. » Il avait 20 ans. Ça n’a pas franchement nui à sa carrière.


Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Jacques Cardoze dans la matinale de Sud Radio

Pravda forever

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En attendant une labellisation officielle des médias, l’éditorialiste de France inter Patrick Cohen prétend distinguer, au nom de la vérité, le bon du mauvais journalisme. La main sur le cœur, il jure que l’audiovisuel public est pluraliste, honnête et, surtout, impartial. Les médias Bolloré, en revanche…    


Patrick Cohen ne manque pas de culot. C’est à ça qu’on le reconnaît. Il y a dix jours, sur France Inter, il consacrait son édito politique[1] à l’affaire Charles Sapin en reprenant à son compte les arguties des syndicats de gauche de la Maison Ronde demandant le renvoi du journaliste de Valeurs Actuelles : « Les grévistes se tuent à le répéter : le problème, ce n’est pas la droite, ce n’est pas Sapin, ni le contenu de ses premières chroniques sur Inter, c’est son nouveau journal. Trois fois condamné pour provocation à la haine raciale ou injure raciste. » Chacun se souvient, entre autres, de la manipulation politico-médiatique qui mena à la condamnation de VA pour injure raciste contre Danièle Obono[2]. Plus condescendant et insidieux que jamais, Patrick Cohen se targue d’être un journaliste impartial et accuse Charles Sapin de n’être qu’un « emblème appartenant à un emblème contestable : Valeurs Actuelles ». D’après lui, l’impartialité – c’est-à-dire « l’absence de parti pris, de préjugé, de préférence ou d’idée préconçue », précise-t-il – est une notion spécifique à l’audiovisuel public, une « valeur supérieure à celle du pluralisme » qui lui tient particulièrement à cœur. Or, dit-il pour conclure son édito, « qu’est-ce que le pluralisme sans impartialité ? Une simple diversité d’opinions sans socle factuel commun, sans le souci d’exactitude des faits. En un mot : sans journalisme. En une phrase : on ne construit pas l’impartialité en additionnant des partialités ».

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Leçons de morale

Cet homme nous prend pour des buses ou des poissons rouges ; il nous croit demeurés ou amnésiques ; il est persuadé que nous avons oublié toutes les fois où lui-même s’est assis sur « l’exactitude des faits », quand il ne les a pas tout simplement oblitérés, pour distiller, avec la morgue qui le caractérise, ses leçons de morale. Le pluralisme sans impartialité ne peut mener qu’à un dangereux relativisme, dit-il en substance, relayant de surcroît la thèse qui court en ce moment dans les arrière-boutiques médiatiques : le pluralisme est un confusionnisme qui fait le jeu de qui vous savez ; toute personne qui contredit ou questionne le système en place doit par conséquent être muselée. À l’instar du journaliste Éric Le Boucher, Patrick Cohen pense qu’une certaine élite politico-médiatique détient la vérité et que tout discours allant à son encontre ne peut qu’embrouiller un électorat guidé principalement par ses émotions, ce dont, selon lui, profiterait « l’extrême droite ». Dans un éditorial paru dans Les Échos[3]et titré « Désormais, les démocrates doivent mentir », le dénommé Le Boucher ne fait pas dans la dentelle. Sa thèse est la suivante : le peuple, à qui il manque le bon sens et la raison qui font la force des élites au pouvoir, s’est laissé aveugler par « les propositions des populistes [qui] relèvent de la fausse magie ». Par conséquent, « les partis de la raison (les partis sociaux-libéraux et centristes) qui, par essence et par vertu, se faisaient fort de dire la vérité doivent, l’âme renversée, admettre que, pour espérer être élus, il leur faut désormais mentir. » Il est entendu que les médias devront nécessairement participer à cette salutaire tromperie. M. Le Boucher ne se contente pas de mépriser ses concitoyens, il manipule la réalité lorsqu’il affirme que les « partis de la raison » leur disent depuis toujours la vérité, d’où leur échec prévisible aux prochaines élections. En fait, par crainte de perdre le pouvoir, ces partis mentent depuis des décennies aux Français ; et le parti macroniste, que M. Le Boucher chérit depuis son apparition sur la scène politique, aura sûrement été le plus menteur de tous. Avec l’appui de médias aux ordres, il aura menti sur tout – l’économie, l’immigration, l’insécurité, l’UE – et dans de telles proportions qu’il est devenu impossible, à quiconque subit la réalité de ce pays ruiné, de ne pas s’apercevoir qu’il a été trompé. Nombre de journalistes, MM. Cohen et Le Boucher en tête, ont participé et participent encore à cette gigantesque supercherie. Demander aux menteurs de mentir encore plus, voilà au fond la proposition de M. Le Boucher ! Mais (presque) plus personne n’est dupe. Ayant de plus en plus de mal à dissimuler ses mystifications, le petit monde politico-médiatique expose outrancièrement sa vertu en prétendant combattre les héritiers présumés du fascisme et du nazisme. Dernier exemple en date : Roselyne Bachelot et Éric Dupond-Moretti, bonimenteurs et membres éminents de la coterie progressiste, faisant le tour des popotes médiatiques pour présenter leur livre intitulé Décidément non ! Le RN : Ce que nous ne pouvons pas taire. Il paraît que cet ouvrage regorge d’humour. Effectivement, la quatrième de couverture qualifie les auteurs de « Résistants ». Quant au vocabulaire pour dénoncer la droite nationale, il ne varie guère : « Néo-nazis », « racistes », « fachos », « parfum de collaboration », etc. Sur RTL, Mme Bachelot, toujours aussi élégante, imagine que si le RN a des chances de gagner la prochaine élection présidentielle, c’est parce qu’« il y a cette idée : on a tout essayé, on va essayer ceux-là. Comme disent les Bidochons, on a essayé les gens intelligents, si on essayait les cons ? » Dupond-Moretti opine du chef. Le mépris de ces gens pour les Français me semble incommensurable.

A lire aussi, Guilhem Carayon: « Nous demandons à l’Arcom de mettre Radio France en demeure de respecter ses obligations de pluralisme! »

La parole anti-RN traquée

Dans son édito du 23 septembre[4], Patrick Cohen s’interroge (sans parti pris et sans idée préconçue, cela va sans dire) : « Est-il encore permis de s’engager contre le Rassemblement national ? » On se pince… Il existerait une « traque de la parole anti-RN » dont seraient victimes les sportifs et les artistes qui ont le malheur d’exprimer leur « angoisse face à la progression de l’extrême droite. » « L’exercice n’est plus sans risque », s’inquiète l’éditorialiste. Celui qui est supposé mettre en danger ces belles âmes s’appelle Pascal Praud. Il officie sur CNews et Europe 1. Autrement dit, il est le suppôt d’un potentat médiatique, le fer de lance d’une idéologie nauséabonde resurgie des temps anciens, le « bras armé de l’extrême droite ». Le but de cet horrible personnage et des médias qui l’emploient ? « Harceler, terroriser, réduire au silence » les adversaires politiques et « promouvoir les partis d’extrême droite », selon M. Cohen qui lâche, épouvanté : « C’est du jamais vu en France. » Ni en France, ni à France Inter où aucune tendance politique n’est privilégiée et où aucun journaliste n’a été harcelé et réduit au silence récemment.

Quant aux artistes engagés que M. Cohen défend avec tant d’ardeur, ils ont quand même plutôt intérêt à s’engager du bon côté, à le faire savoir avec force trémolos dans la voix, à désigner clairement l’ennemi. Sur le plateau de Quotidien, l’apathique Paul Mirabel a failli oublier ces règles élémentaires. Heureusement, l’inquisition journalistique veillait. La scène est redoutable. Sommé de dire si, oui ou non, il participera au débat politique entourant les prochaines élections, l’humoriste hésite, bégaie, puis se jette mollement à l’eau en ânonnant de vagues platitudes sur « les choses qui [lui] font peur » et la nécessité de « faire barrage contre certains partis ». Sans doute pense-t-il à ce moment-là avoir fait l’essentiel. Mais l’acharnée qui l’interroge ne compte pas en rester là : « Pour être clair, quel parti tu vises ? » L’air aussi inspiré qu’un abricot confit, Paul Mirabel pointe du doigt sa droite pour désigner « un certain côté qu’on n’aime pas trop, et voilà ». Suit un verbiage soporifique sur les « discours politiques de haine » auxquels, bredouille-t-il, il s’opposera « avec grand plaisir ». N’en déplaise à M. Cohen, avant d’être évoquée par Pascal Praud sur CNews, la vidéo avait déjà fait le tour des réseaux sociaux. L’affligeant Mirabel y prend quelques tartes. Sa mollesse, sa lâcheté et sa difficulté à rabâcher les poncifs les plus rudimentaires de l’antifascisme de théâtre ont inspiré les internautes. L’un d’entre eux pense avoir deviné les arrière-pensées du « castor à tête d’endive » : « Je me sentirais mal de ne pas faire barrage. Traduction : Mon agent m’a dit que si je ne disais rien, je ne passerais plus sur France Inter. » Pas mal vu ! Un autre s’étonne : Paul Mirabel, dans un entretien accordé à la Tribune Dimanche, affirme en effet avoir été identifié HPI (Haut Potentiel Intellectuel). « Il y a plein de choses chez moi qui tendent vers ça », a expliqué celui que de méchantes langues surnomment, depuis son intervention face à Yann Barthès, la « courge ». Un plaisantin a par ailleurs proposé une nouvelle et savoureuse signification au sigle HPI : Hypocrite Politiquement Insignifiant… 

A lire aussi, du même auteur: Rentrée des médias: et le PAF devint ZAD

Pascal Praud n’a fait que relayer l’opinion d’une majorité de Français, une opinion qui enfle à mesure que le temps passe et que de plus en plus d’artistes et de sportifs se sentent obligés ou se voient contraints de prêcher la bonne parole politique. Et gare à celui qui exprime un doute ou refuse de prendre position, c’est-à-dire, en l’occurrence, de rejoindre la cohorte des castors « républicains » : pour avoir voulu rester neutre, le nageur Léon Marchand s’est vu reprocher sur les réseaux sociaux de « ne pas s’opposer au fascisme » et s’est fait traiter de « sale blanc » et de « nazi ». Je ne me souviens pas avoir entendu M. Cohen apporter son soutien au jeune sportif ou même évoquer ce fait assez symptomatique de l’ambiance actuelle. Ce sera sans doute pour plus tard. Circonspect, l’éditorialiste attend vraisemblablement que l’exactitude des faits de harcèlement contre notre champion de natation soit parfaitement, véritablement et indubitablement établie…

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Les Gobeurs ne se reposent jamais

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[1] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-politique/l-edito-politique-du-mardi-15-septembre-2026-3933191

[2] Pour se remémorer ce grand moment de catharsis antiraciste de pacotille, je renvoie à mon papier du 7 septembre 2020 : https://www.causeur.fr/image-ecrit-valeurs-actuelles-181423

[3] https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/desormais-les-democrates-doivent-mentir-2251003

[4] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-politique/l-edito-politique-du-mercredi-23-septembre-2026-7182163

Mélenchon prêche le bordel – le ciel lui tombe sur la tête (ou presque)

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Les lfistes attisent le ressentiment des lycéens et encouragent la pagaille autour des établissements scolaires. Leur leader, Jean-Luc Mélenchon échappe de justesse à une mort digne d’un volet de la franchise horrifique Destination finale.


Notre impayable grand prêtre de la formidable secte « Démagogie sans Frontières », Jean-Luc Mélenchon (on l’aura reconnu) n’allait tout de même pas laisser passer l’occasion qui lui était offerte d’en remettre une louche dans ce registre. Les échauffourées, les actes de vandalisme, les débordements en tous genres, ces convulsions post-puberté qui ébranlent ces jours-ci certains de nos établissements scolaires, bref le bordel potache surgi des rangs obscurs des mal-classés PISA, est évidemment pain bénit pour cet agitateur frénétique. On sait fort bien que ce bordel, du moins tant qu’il ne se déroule pas sous les fenêtres de son havre de paisible bourgeois, lui sont un délice. La preuve, il en redemande. Il en veut plus encore. À peine le gouvernement, exceptionnellement tiré de son apathie ordinaire, affirme vouloir rétablir l’ordre et le faire respecter, que notre Insoumis se prend à hurler à la « férocité » de la répression. Carrément. Férocité portant en elle, qui plus est « un arrière-goût de racisme évident. » Que serait une diatribe mélenchonienne sans accusation de racisme, je vous le demande un peu ?

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Qu’on ne s’égare pas. Ces mots de racisme ou raciste, employés à tort et à travers ne sont pas qu’une exagération, une facilité, une imbécilité parmi d’autres. Ils sont là pour, à grands coups de répétitions, entrer dans les têtes, dans les esprits, voire dans les faits, cela par la magie de ce qu’on appelle la puissance performative du verbe. À force de nommer une chose, un phénomène, ils deviennent réels. Mélenchon le sait bien, qui ne rêve au fond que de voir s’établir en France une forme de racisme qu’il aurait alors beau jeu de combattre pour, finalement, lui substituer le sien, de racisme. C’est là le bon vieux calcul des gourous révolutionnaires mao-lénino-trosko-guévaro-robespierro-machin chose, insatiables pourvoyeurs des échafauds et goulags en tous ordres dont on ne sait que trop bien où ils conduisent inéluctablement les masses qui ont eu le malheur de leur prêter un jour une oreille attentive. Quand ce n’est pas, aussi, accessoirement, main forte.

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Bref, Mélenchon, une fois encore, saisit la balle au bond et prêche le bordel. C’est son refrain, sa zone de confort. Pourtant, de là-haut lui a été envoyé, ce week-end, une sorte d’avertissement. Le ciel, en effet, a bien failli lui tomber sur la tête. Alors qu’il se rendait à Politico pour une interview, un écran rétractable d’une dizaine de kilos s’est écrasé au sol à quelques centimètres de lui. Vacarme énorme, au point que notre rescapé en fut très assourdi. Il mit quelques instants à recouvrer l’ouïe. Pour ce qui est de retrouver le bon sens, le sens de la mesure et de la décence, il faudra encore attendre un peu. Peut-être d’autres manifestations tombées d’en haut? Cependant, il ne semble pas que lui-même et ses fidèles aient vu là un quelconque avertissement. Au contraire, un de ceux-là a cru bon d’interpréter l’incident comme un signe des plus favorables, le signe céleste que son chef allait gagner l’élection suprême. L’ambiance générale du week-end dernier dans ce pays était, il est vrai, au surnaturel, au spirituel, à l’élévation des esprits et des cœurs. En effet, la visite du pape Léon XIV devait faire forte impression sur nombre de nos concitoyens, mais on ne s’attendait pas à ce que, du côté de la France Insoumise, on puisse être de ceux-là. Comme quoi les voies du Ciel seraient bel et bien impénétrables, quand bien même s’exprimeraient-elles par l’improbable entremise d’un écran rétractable sur le chemin d’un prêchi-prêcha de sa très douteuse sainteté Mélenchon 1er.

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Patrice Jean: « J’écris contre tout ce qui écrase la littérature »

En restant légèrement à l’écart du monde, Patrice Jean trouve la vérité des choses et des êtres. Dans Stay Free, trois adolescents des années 1980 découvrent le rock, le cinéma et la vie intérieure. Un roman qui revêt de chair et de singularité l’enfance de notre époque.


Chez Patrice Jean, la littérature est affaire de résistance. Résistance au bruit, aux clichés, à l’écrasement de la vie intérieure. À l’occasion de la parution de Stay Free, son roman le plus intime, il revient sur l’ensemble de son œuvre et sur le rôle de l’écrivain dans un monde saturé de discours.


Causeur. Vos livres traduisent tous une forme d’inquiétude face à l’effacement de l’individu et à la pression du collectif. En quoi chaque livre répond-il à une urgence particulière ?

Patrice Jean. La cohérence de ce que j’écris tient à mes obsessions, à mon tempérament. Je retourne sans cesse sur le lieu du crime, je bute sans cesse sur mon époque, je perçois tout avec la même sensibilité, etc. Mes livres sont des variations sur les mêmes thèmes. Et comment pourrait-il en aller autrement ? Chaque écrivain dispose d’une gamme de sujets caractéristiques et d’une palette personnelle. Les écrivains qui n’ont pas d’obsessions sont-ils encore des écrivains ? 

Dans Stay Free, vous plongez dans les années 1980, une décennie que vous décrivez comme le point de départ d’une certaine « décomposition » du politique. Pourquoi ?

Les années 1980 sont le moment où certaines idées défendues en 1968 prennent le pouvoir (comme ce ministère du Temps libre créé par le gouvernement Mauroy), l’époque où l’on a un pouvoir se voulant « cool » (mot lancé à cette période), cherchant à faire le bonheur des citoyens ; nous entrons dans l’enfance des années 2000 (si j’ose dire), sa préparation : le théâtre de la vertu, le clinquant progressiste et, dans le même temps, le triomphe du fric, l’avènement de Bernard Tapie. Plus personnellement, j’ai eu envie de revenir à la période de ma jeunesse, et de décrire la façon dont on découvre, peu à peu, la vie, l’amour, la musique, la littérature. Moi aussi je vivais alors le temps des « premières fois ». Ayant connu cette époque, je peux la raconter du côté d’une conscience qui sort des ténèbres. 

Vous affirmez que « tout est politique » tout en défendant l’autonomie de la littérature. Comment naviguer entre engagement et liberté créatrice, surtout dans ce nouveau roman où la sociologie de quartier (la Bottière à Nantes) pourrait servir de prétexte à un récit militant ?

Tout est politique, au sens où tout est collectif. Dire « je suis seul » n’est possible que parce que nous avons le langage, instrument construit par le collectif. Mais n’oublions pas que tout est biologique, tout est tragique, tout est sensible, tout est absurde, tout est éphémère, tout est impensable. Les « tout » sont nombreux, et dans ce nombre, par ce nombre, la littérature retrouve son autonomie, elle qui est l’expression conjointe de la sensibilité et de la raison, elle qui explore la vie invisible et intérieure. La littérature peut être engagée (tout est collectif), mais elle ne peut pas être que ça, à moins de se trahir comme littérature. Si elle n’est que ça, elle devient un tract, un programme, un slogan. Donc, elle n’est plus elle-même.

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Contre quoi écrivez-vous exactement : une idéologie, un système médiatique ou une transformation plus profonde de notre rapport à la littérature ?

J’écris contre la bêtise, celle de toujours, celle de l’époque, et ma propre bêtise. Je la mets en scène et je prends mes distances avec elle. Et plus précisément, j’écris contre tout ce qui écrase la littérature ou la méprise, car je crois qu’elle est la vie même. Comme l’écrivit Proust, nos perceptions sont encombrées de clichés qui nous empêchent d’accéder au réel. Il faut les bousiller. « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. » Croyez-le ou non.

Dans Stay Free, le rock et le cinéma sont des bouées de sauvetage pour vos personnages. Voulez-vous dire que la culture est le dernier rempart contre la simplification du monde ?

Le rock n’est pas forcément un art qui complexifie le monde. Il est souvent sommaire et insuffisant. En revanche, il est en lien avec l’énergie de l’adolescence, avec l’urgence de la vie. En ce sens, il est important, à condition de ne pas se contenter seulement de lui. Quant au cinéma, sa force n’est plus à prouver : il montre la vie. La littérature, quant à elle, montre ce que le cinéma ne peut atteindre avec la même force : la vie invisible, celle de nos pensées, de nos perceptions, de nos émotions, toute cette mélasse intérieure qui est la mélodie qui nous accompagne du début à la fin. En ce sens, oui, cinéma et rock peuvent jouer le rôle d’une bouée de sauvetage face à la bête platitude des choses, bête car rien n’est plat en réalité, tout est incompréhensible.

Votre écriture combine ironie, démonstration et narration…

Je ne pense pas qu’il y ait, chez moi, de véritables démonstrations, mais il y a des idées, des fables, des polémiques. Pourquoi ne pas utiliser toute la gamme des registres ? L’ennemi, je l’ai dit, c’est le slogan, le tract, toutes ces formes de réduction.

Dans Rééducation nationale, vous analysiez l’institution scolaire. Dans Stay Free, le lycée et le milieu ouvrier sont au cœur du récit. L’école reste-t-elle pour vous le laboratoire central de la transformation anthropologique que vous dénoncez ?

Non, l’école n’est pas le laboratoire central pour fabriquer les êtres humains d’aujourd’hui : d’autres institutions ont pris le relais. On peut penser aux médias, au cinéma et à la télévision (du moins dans les années 1980) et à tout ce que Debord appelait la société du spectacle, autrement dit l’accumulation du capital qui finit par imprégner les esprits et les sensibilités. L’institution scolaire, par certains côtés, résiste aux injonctions de cette société du spectacle, et par d’autres côtés, et sans s’en rendre compte, elle participe, parfois, à son avènement.

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Vous insistez sur la primauté de la vie intérieure. Martial et Paul, vos héros, s’extraient du réel par la musique.

La musique n’extrait pas, à mon sens, les héros du réel, elle les relie au réel bien plus que leur existence quotidienne qui, elle, a tendance à les aplatir, à leur faire passer le goût de la vraie vie. La vie intérieure est de toutes les époques. L’art l’exprime et le nourrit.

Dans Kafka au candy-Shop, vous critiquiez la trahison des interprètes. Ressentez-vous parfois un malentendu similaire sur votre propre travail, notamment lorsqu’on tente de vous classer politiquement ?

Il faut que la critique littéraire soit littéraire. Un critique peut s’en prendre à ce qu’il perçoit comme une vision politique d’un roman, mais il doit opérer avec finesse, en tentant de ne pas réduire le roman à une position politique. Je m’insurge, bien sûr, contre la réduction de ce que j’écris à des positions politiques, voire, plus bêtement, contre l’indifférence envers mes livres lorsque celle-ci naît de préjugés envers eux parce que j’ai donné un entretien ou un article à un journal de droite. Je parle à tout le monde, je réponds à tout le monde : je n’ai pas la tête politique, ce qui, pour certains commissaires du peuple, est déjà un aveu, voire une faute.

Vous mettez en avant la présence irréductible du mal. La littérature est-elle le dernier lieu où cette vérité peut s’exprimer sans être neutralisée par les visions progressistes ?

Le mal transcende la politique. Il n’est pas réductible à l’organisation défectueuse d’une communauté politique comme le pensent, en effet, les progressistes, et même les réactionnaires. Ce qui n’invalide en rien la volonté d’arranger les choses. De colmater les brèches. Mais le mal, pas plus que la mort, ne sera vaincu : là commence la littérature.

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L’écrivain doit-il composer avec une censure diffuse ? Comment cela influence-t-il votre travail sur ce nouveau roman plus « sensible » et « personnel » selon votre éditeur ?

Il existe, je crois, une censure diffuse dont ceux qui en sont les responsables ne sont pas forcément conscients. Ils croient ne pas aimer un roman parce que le roman est mauvais, alors qu’ils ne l’aiment pas parce qu’il se moque d’eux, du progressisme, de leur mode de vie. Ne leur en voulons pas trop : il faut être un saint pour aimer celui qui vous raille. En revanche, cette censure qui ne dit pas son nom n’influence pas vraiment ce que j’écris. Quand j’écris, je n’ai en vue que la vérité, ou ce que je crois être la vérité.

Vous accordez à la littérature une puissance quasi absolue. Que peut encore un livre comme Stay Free face à un monde saturé d’idéologie et d’images ?

Je ne sais pas ce que peut Stay free par rapport à notre monde médiatique et idéologique. Sans doute pas grand-chose. Pour cela, il faudrait qu’il ait des centaines de milliers de lecteurs, qu’on en parle beaucoup. Et encore, le projet du roman n’est pas de renverser la table. S’il plaît à quelques lecteurs, j’en serais heureux. 

Stay Free, Patrice Jean, Le Cherche Midi, 2026, 384 pages.

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Bardella: il suffit que l’image reste

Accusé par Mediapart d’avoir tenu des propos antisémites en 2013, Jordan Bardella conteste fermement l’authenticité des messages qu’il qualifie de « faux grossiers ». Marine Le Pen dénonce de son côté une « dinguerie » et une « barbouzerie ».


Mediapart publie des messages antisémites datant de 2013 qu’il attribue à Jordan Bardella et affirme les avoir authentifiés. Bardella nie formellement les avoir écrits, parle de « faux grossiers » et porte plainte. Pour l’instant, voilà les faits.

Mais les faits ne sont déjà plus seuls en scène. Bardella et l’antisémitisme ont été rapprochés et, puisque la campagne présidentielle commence, ce rapprochement va vivre, être repris, commenté, utilisé, jusqu’à cette phrase que l’on entendra sans doute : « Bardella ? Il y a quand même cette histoire d’antisémitisme révélée par Mediapart… »

Alain Soral apparaît aussi dans le dossier. Sa logorrhée a séduit une partie de la jeune droite. Qu’un garçon de dix-sept ans ait pu en être impressionné n’aurait rien d’extraordinaire. Et alors ? Cela ne dit pas ce qu’il pense treize ans plus tard et ne prouve surtout pas qu’il ait écrit les messages qu’il conteste.

Quand les mots deviennent des faits 

Les représentations survivent parfois à ce qui les a fait naître. Les Protocoles des Sages de Sion sont un faux depuis longtemps établi ; l’imaginaire qu’ils ont nourri leur a survécu. Le même pouvoir des mots se retrouve, autrement, lorsque « l’accusation de génocide à Gaza » devient simplement « le génocide à Gaza » : non que les réalités soient comparables, mais une qualification disputée a déjà changé de statut dans le langage.

Reste à savoir d’où viennent ces messages et pourquoi ils arrivent maintenant. Dans un parti engagé dans une bataille présidentielle, les intérêts, les rivalités et les ambitions ne manquent jamais ; il serait imprudent d’en tirer un scénario, mais tout autant d’oublier que cette réalité existe.

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Mediapart, en revanche, est depuis longtemps un adversaire journalistique et idéologique déclaré du Rassemblement national, qui enquête sur lui, combat ses idées et entend mettre au jour ce qu’il considère comme sa véritable nature. Cela ne dit pas d’où vient l’information. Cela dit ce que Mediapart en fait. Son titre est d’ailleurs sans ambiguïté : non pas des messages « attribués à Bardella », mais « Jordan Bardella face à ses écrits antisémites ». L’attribution est contestée ; dans le titre, elle ne l’est déjà plus.

Et le moment compte. Le RN tente depuis des années de rompre avec l’antisémitisme qui a marqué l’histoire du Front national. C’est là que l’affaire vient le frapper, au commencement d’une campagne où elle sera reprise et utilisée. Bardella. Antisémitisme. L’authenticité des messages est contestée. Leur provenance reste inconnue. Mediapart a choisi son titre. Et la campagne ne fait que commencer.

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La France en kit et le grand incendie administré

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Le Premier ministre Sébastien Lecornu fait ses courses au marché hebdomadaire de Vernon (Eure), le 18 juillet 2026 © SICCOLI PATRICK/SIPA

Alors que fonctionnaires et lycéens manifestent contre les économies budgétaires, la France semble chaque jour un peu plus difficile à administrer. Anne Frémaux voit dans la crise actuelle moins un accident qu’un terreau idéal pour ceux qui rêvent de «réinventer» la France. Voici sa tribune.


Il y a dans l’air de ce pays une pesanteur singulière, un mélange d’asphyxie et d’attente qui ne trompe pas les observateurs des grandes mutations historiques. La France ressemble aujourd’hui à ces édifices dont on ne distingue plus les fondations, rongés de l’intérieur par un affaissement à la fois politique, économique, institutionnel et moral.

On ne gouverne plus une nation historique, on assemble une France en kit : un pays découpé en pièces détachées, externalisé, livré avec sa notice absconse et ses boulons manquants, où chaque service public est transformé en module précaire que le citoyen est sommé de monter lui-même à coups d’applications et de formulaires. Les structures d’autrefois ont cédé la place à une quincaillerie administrative et marchande, où les services publics craquent de toutes parts, où la machine tourne à vide en broyant les derniers vestiges du bon sens et où une fatigue infinie s’est emparée du corps social.

Pourtant, ce qui frappe le plus, ce n’est même plus la colère, cette fameuse colère française, volcanique et brouillonne. C’est pire : l’atonie, le découragement, une forme de résignation hautaine où les citoyens ont le sentiment d’assister, impuissants, à la fin d’un monde. On se croirait arrivé à la dernière page du Monde d’hier de Stefan Zweig, au moment précis où la vieille Europe, sourde et sûre d’elle-même, s’apprête à basculer dans le gouffre.

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Le pays est entré dans un régime de sidération. Au deuxième trimestre 2026, le pouvoir d’achat par unité de consommation a encore reculé de 0,6 % et la croissance s’est arrêtée. L’essence, le gaz et l’électricité étranglent les ménages. L’accès à la propriété s’éloigne des classes moyennes, les salaires courent derrière les prix et la confiance des Français demeure très inférieure à sa moyenne historique. Les statistiques confirment désormais ce que chacun éprouve dans sa chair : les dépenses augmentent pour vivre moins bien dans un pays qui prélève toujours plus et garantit toujours moins.

Alors, au détour des conversations, on entend cette phrase terrible, prononcée avec un soupir d’exaspération presque suicidaire : « Vivement que tout s’effondre. »

Le piège de la table rase

C’est précisément là que le piège se referme. Le désir d’incendie qui monte des peuples fatigués n’a rien de subversif. Il est devenu le carburant du pouvoir. Ce que les citoyens réclament par désespoir, les architectes du monde d’après l’attendent comme une permission : que l’ancien modèle soit enfin assez détesté pour que sa liquidation paraisse désirable.

Naomi Klein avait donné un nom à cette méthode : « la stratégie du choc ». Une population sidérée par une crise accepte ce qu’elle aurait refusé quelques mois auparavant. « Seule une crise, réelle ou supposée, produit un véritable changement », écrivait Milton Friedman. Lorsque la crise éclate, les solutions sont rarement improvisées. Elles étaient déjà là, soigneusement rangées dans les cartons, attendant que la résistance cède. En 2020, elles étaient prêtes.

Klaus Schwab à Davos, 18 janvier 2023 © Markus Schreiber/AP/SIPA

Klaus Schwab, fondateur du Forum économique mondial, expliquait qu’il ne fallait plus utiliser l’argent de la reconstruction pour « colmater les fissures de l’ancien système », mais pour en créer un nouveau. La pandémie constituait selon lui une « fenêtre d’opportunité rare » pour « réimaginer » et « réinitialiser » le monde. Tout devait y passer : l’économie, le contrat social, l’éducation, le travail, l’industrie, les comportements et les technologies.

Le Great Reset n’est pas une rumeur complotiste. C’est son nom officiel.

Et personne ne se cache. Les doctrines sont publiées, les programmes annoncés, les sommets filmés, les instruments financiers votés. Davos n’a nul besoin d’envoyer des ordres secrets : les dirigeants fréquentent les mêmes lieux et un même vocabulaire circule d’une institution à l’autre. Dans leur propre vocabulaire, le désastre n’est jamais seulement un désastre. Il devient une occasion d’accélérer l’Histoire.

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En mai 2020, Ursula von der Leyen annonçait que le plan de relance européen transformerait « l’immense défi » de la pandémie en « opportunité ». Christine Lagarde expliquait que celle-ci permettrait de réévaluer la manière dont l’économie serait organisée à l’avenir. Les mots furent aussitôt convertis en milliards : pour recevoir les fonds européens, les États durent consacrer au moins 37 % de leurs plans à la transition écologique et 20 % à la transformation numérique.

Ce qui, chez Schwab, ressemblait encore à un manifeste, devint à Bruxelles une architecture financière, puis, dans chaque État, une feuille de route.

Emmanuel Macron en a livré la formule la plus crue. À Vendôme, en avril 2023, alors qu’il évoquait le système de soins, il déclara : « On est dans une période où on refonde, on est en train de réinventer un modèle. C’est plus dur de le réinventer quand tout n’a pas été détruit. »

Toute la transformation voulue tient dans cette phrase.

Il ne s’agit plus de réparer. Il faut réinventer. Or ce qui subsiste de l’ancien monde gêne encore. Ses services publics, ses solidarités, ses métiers, ses souverainetés, ses habitudes démocratiques et jusqu’à la mémoire de ce qui fonctionnait constituent autant d’obstacles à la grande réinitialisation.

Détruire sans abolir

Quiconque a fréquenté les arènes de l’État connaît cette vieille règle de la haute administration : lorsqu’un service public, un statut ou un modèle social est trop profondément enraciné pour être aboli d’un trait de plume, on ne le détruit pas de front. On le laisse pourrir. On le sous-finance. On l’asphyxie. On le bureaucratise jusqu’à l’absurde. On chasse ceux qui savent faire pour les remplacer par ceux qui savent rendre des comptes. On multiplie les contrôles à mesure que l’on perd le contrôle.

Puis, lorsque l’institution est devenue invivable pour ses agents et insupportable pour ses usagers, on exhibe son échec comme la preuve qu’il fallait la transformer.

Regardez l’hôpital public, ses urgences fermées faute de personnel, ses malades rangés sur des brancards dans les couloirs et ses soignants condamnés à faire du rendement avec de l’humain. Regardez la justice, qui ne juge plus des hommes mais écoule des piles de dossiers et où l’on attend parfois des années une décision dont l’exécution ouvrira un nouveau parcours d’obstacles. Regardez la police, submergée de paperasse, insultée lorsqu’elle intervient, abandonnée lorsqu’elle est attaquée et néanmoins sommée de maintenir l’ordre. Regardez l’école, où faire lire un texte par un élève est devenu une épreuve pour le professeur, exiger un effort, une violence, et constater un échec, une faute morale impardonnable. Chaque renoncement y reçoit désormais son acronyme, son protocole et son comité de pilotage.

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La France ne manque pas seulement de médecins, de magistrats, de policiers ou de professeurs. Elle manque surtout d’institutions capables de garder ceux qu’elles ont formés et de les laisser accomplir leur métier.

À mesure que le modèle existant devient invivable, le citoyen, écœuré, finit par supplier qu’on balaie l’édifice vermoulu. On peut alors lui servir la table rase sur un plateau et lui vendre, clés en main, « le monde d’après » : la gouvernance par la donnée, l’évaluation permanente, l’identité numérique, les plateformes privées chargées de missions autrefois publiques et la surveillance algorithmique rebaptisée « simplification » ou « optimisation ».

La disparition du service devient une modernisation. La dépossession devient une transition. La contrainte devient un accompagnement. On retire la chose, puis on perfectionne le mot.

Le grand fanfaronnage des marionnettes creuses

Face à cette décadence administrée, le personnel politique offre le spectacle d’un vaudeville crépusculaire. Des marionnettes creuses, engoncées dans leurs costumes de technocrates hors-sol, s’agitent sur le pont du Titanic en brandissant des graphiques de performance pendant que la cale prend l’eau. Leurs grands projets de « réinvention », leurs conventions citoyennes dont le pouvoir trie les résultats en sa faveur et leurs éléments de langage prémâchés par des cabinets de conseil ne font plus illusion.

Proclamons-le donc sans ciller : oui, certaines choses essentielles étaient mieux avant.

C’était mieux quand un salaire ordinaire permettait de nourrir une famille et d’espérer acheter un toit sans s’endetter sur quatre vies. C’était mieux quand l’école transmettait avant d’évaluer son propre taux de satisfaction. C’était mieux quand la puissance publique protégeait encore quelque chose au lieu de réglementer chaque détail de l’existence tout en se déclarant impuissante devant l’essentiel.

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Le peuple français contemple aujourd’hui l’embrasement comme un soulagement esthétique à son ennui bureaucratique. Céder à ce vertige, c’est pourtant signer le chèque en blanc qu’attendent les entrepreneurs de la table rase. Ils n’auront même plus à détruire l’ancien monde : ses habitants, épuisés, leur demanderont de l’achever.

La véritable subversion consiste donc à leur refuser l’incendie. À exiger des lits plutôt que des plateformes, des professeurs plutôt que des protocoles, des magistrats plutôt que des indicateurs. À rendre le pouvoir à des nations souveraines, gouvernées par des élus responsables devant leur peuple, plutôt qu’à une Europe technocratique sans visage, où la responsabilité se dilue jusqu’à disparaître. La révolte véritable consiste à réparer ce qui peut encore l’être et à rendre aux institutions leur finalité avant qu’un nouveau cabinet de conseil américain ne facture à prix d’or à l’État français un PowerPoint lui expliquant à quoi servent un hôpital, une école ou un tribunal.

Un pays ne meurt pas seulement lorsque ses institutions s’effondrent. Il meurt lorsque ceux qui ont administré l’incendie, debout dans les cendres, présentent l’addition au peuple et baptisent leur œuvre « progrès ».

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Quand les robots participent à la manif

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YT.

À Varsovie, début septembre, la réalité a dépassé la fiction. Drapeaux en main et revendications sociales à l’appui, les slogans étaient humains, mais les manifestants beaucoup moins.


Une trentaine d’humanoïdes bipèdes et de robots quadrupèdes ont défilé pour mettre en garde contre leur propre capacité à bouleverser le marché du travail.

Une scène presque cocasse, mais qui résume le vertige technologique dans lequel la Pologne est entrée. L’organisateur, Grzegorz Kulis, directeur d’une entreprise robotique, a souhaité poser une question qui dérange et provoquer un débat de société : si un robot devient plusieurs fois plus efficace et moins coûteux qu’un salarié, combien d’entreprises vont continuer à privilégier l’humain ?

La question n’a rien de théorique. Selon la Banque mondiale, l’intelligence artificielle (IA) pourrait accroître le PIB réel polonais de 1,3 % à 12,1 % d’ici 2035. Derrière cette promesse de croissance se profile toutefois une transformation profonde du travail.

Seules 8 % des entreprises polonaises utilisent l’IA, mais son adoption progresse rapidement.

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Le paradoxe est saisissant. Près de la moitié des entreprises polonaises interrogées par EY Research se disent pourtant insatisfaites des résultats de leurs projets d’IA. Toutefois, 77 % prévoient d’augmenter leurs investissements dans ce domaine. L’IA déçoit peut-être, mais personne ne semble vouloir descendre du train. Car elle n’est plus un simple gadget numérique mais une infrastructure économique. La question n’est donc plus de savoir s’il faut l’adopter, mais comment éviter que les salariés soient la variable d’ajustement de cette révolution.

À Varsovie, les robots ont donc manifesté symboliquement pour réclamer des statuts, une place dans la société. Ironie de l’histoire : face à l’expansion forcenée de l’IA, ce sont peut-être surtout les humains qui devront bientôt se battre pour conserver la leur. Dans les faits, le véritable défi ne sera peut-être donc pas de fabriquer des robots plus intelligents de type Terminator, mais de permettre aux Homo sapiens de travailler avec eux.

🎙️ Atlanti’Causeur: cette semaine, la papamania, ce que l’affaire Thélyson Orélien révèle de l’époque et de l’IA. Et une embardée sauvage vers « Choosin Texas », le hit country qui bat tous les records aux États-Unis

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Les journalistes Jean-Sébastien Ferjou et Elisabeth Lévy. DR.

Élisabeth Lévy (Causeur) et Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico) débattent de l’actualité de la semaine. Une discussion toujours franche, jamais froide, parfois féroce. Sans langue de bois ni sujets tabou, ces deux-là ne sont pas toujours d’accord et ne se l’envoient pas dire !


De la visite de Léon XIV à la polémique littéraire autour de Thélyson Orélien, jusqu’au succès d’Ella Langley : Élisabeth Lévy et Jean-Sébastien Ferjou parlent de foi, d’IA et de ces mondes culturels qui ne se croisent plus. Ecoutez 👇

Léon XIV et l’immaculée conception de la responsabilité

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Le Pape Léon XIV dans son avion de retour après son voyage de quatre jours en France, 28 septembre 2026 © ALESSIA GIULIANI/IPA/SIPA

Après sa rencontre avec des victimes à Lourdes, Léon XIV a nuancé ses propos sur la responsabilité de l’Église. Une précision qui ravive une question douloureuse: jusqu’où va la responsabilité de l’institution?


À Lourdes, la rencontre de Léon XIV avec sept victimes de violences sexuelles avait semblé marquer un tournant. Dimanche 27 septembre, l’une d’elles, Jérôme Guillement, a rapporté que le pape reconnaissait le caractère « systémique » des abus : si les agresseurs sont des individus, l’organisation de l’Église leur aurait permis d’agir et de continuer à agir.

Dans l’avion qui le ramenait à Rome, le lendemain, Léon XIV a tenu à préciser ses mots. Les victimes ont bien employé le terme « systémique », a-t-il expliqué, mais lui préfère parler de « certaines organisations au sein de l’Église » qui ont pu « être abusives en tant que système ». La nuance est décisive : s’il admet que des structures ont favorisé les violences, le pape ne reprend pas à son compte une qualification portant sur l’Église dans son ensemble.

Peur du scandale

La distinction ravive un débat ouvert en France par le rapport de la Ciase. En novembre 2021, les évêques français avaient reconnu à la fois « la responsabilité institutionnelle de l’Église » et « la dimension systémique » des violences. Leur déclaration précisait ce qu’ils entendaient par là : « Des fonctionnements, des mentalités, des pratiques au sein de l’Église catholique ont permis que ces actes se perpétuent et ont empêché qu’ils soient dénoncés et sanctionnés » bref, ce qu’on appelle « une culture d’entreprise ». 

Pour les victimes, le mot désigne donc une responsabilité qui dépasse celle des seuls agresseurs. La précision apportée par Léon XIV peut être entendue comme une réserve face à cette reconnaissance, alors même qu’il affirme vouloir accompagner les victimes dans leur recherche de guérison. La tension autour de sa visite a aussi éclaté sur le plateau de BFMTV. Arnaud Gallais, président de l’association de lutte contre les violences faites aux enfants Mouv’Enfants, a raconté avoir été violé par un prêtre lorsqu’il était enfant et avoir signalé les faits à l’évêché de Pontoise sans obtenir, selon lui, de réponse. Face au père Guy-Emmanuel Cariot, il a dénoncé une « dignité à deux vitesses », opposant l’attention portée aux malades visibles à celle réservée aux victimes de violences sexuelles. Puis, prenant un sourire du prêtre pour une marque de désinvolture, il s’est écrié : « Vous êtes une honte ! Minable ! C’est scandaleux. » La présentatrice a fini par interrompre l’échange.

Mais que signifie, au juste, « systémique » ? Cela ne veut pas dire que tous les membres de l’Église savaient, ni que l’institution aurait organisé les agressions. Cela signifie que, dans de nombreux cas, ses modes de fonctionnement ont protégé les auteurs davantage que les victimes. Des enquêtes ont montré que des alertes avaient été ignorées, des faits tus et des prêtres déplacés. La crainte du scandale a parfois pesé plus lourd que la nécessité de dénoncer les violences. C’est précisément ce mécanisme que les évêques de France ont reconnu en 2021.

La formule de Léon XIV laisse alors sans réponse la question essentielle : s’agit-il de défaillances locales ou d’une responsabilité institutionnelle plus large ? En resserrant son propos sur « certaines organisations », le pape évite de trancher publiquement ce qui aux yeux de certaines victimes risque de ressembler à une pirouette.

Pourquoi cette reconnaissance est-elle si difficile au sommet de l’Église ? Sans prêter à Léon XIV un calcul précis, reconnaître une responsabilité institutionnelle n’est pas chose facile : cela oblige à regarder au-delà des auteurs directs, vers ceux qui ont reçu des alertes, ceux qui ont préféré se taire et les règles qui ont permis au silence de durer. Mutatis mutandis, il a fallu le passage d’une génération pour que le discours officiel français sur l’Occupation évolue.

Pour élargir la question, il serait intéressant de voir comment la justice civile et pénale de plusieurs pays occidentaux a traité les affaires d’abus sexuels commis au sein de l’Église par certains de ses membres.

Devant la justice civile, il faut déterminer quelle autorité avait un devoir de protection envers une victime, ce qu’elle savait ou aurait dû savoir, et comment sa conduite a contribué au dommage. Au pénal, la responsabilité doit être établie pour des personnes et des actes précis : avoir couvert des abus ne suffit pas à rendre automatiquement chaque supérieur coupable des agressions elles-mêmes. Les affaires examinées aux États-Unis, en Australie et ailleurs permettent de mesurer à la fois la réalité des défaillances institutionnelles et la difficulté de les traduire en responsabilités judiciaires.

États-Unis : la responsabilité de ceux qui savaient

Dans plusieurs États américains, les victimes peuvent poursuivre un diocèse pour avoir recruté, maintenu en poste ou insuffisamment surveillé un prêtre dont il connaissait, ou aurait dû connaître, la dangerosité.

Une cour d’appel de New York a rappelé ce critère dans l’affaire Belcastro v. Roman Catholic Diocese of Brooklyn (2023). Elle a laissé se poursuivre les demandes dirigées contre le diocèse, la paroisse et l’école : selon la plainte, ils avaient eu connaissance des abus, les avaient couverts et n’avaient pas protégé l’enfant. À ce stade, la cour ne s’est toutefois pas prononcée sur la réalité de ces accusations. La décision montre comment le droit permet de poser concrètement la question « le savaient-ils ? », à partir de plaintes antérieures, d’alertes reçues et de décisions prises après celles-ci. Il ne suffit pas d’invoquer une culture du silence. Il faut reconstituer une chaîne de décisions et montrer comment elle a exposé une victime à un risque.

Les enquêtes publiques vont plus loin dans l’examen d’ensemble. Celle du procureur général du Massachusetts sur l’archidiocèse de Boston, publiée en 2003, porte sur la conduite des responsables face aux abus. Un rapport d’enquête, cependant, n’est pas un jugement condamnant chacun de ces responsables.

Australie : le cas le plus révélateur

La commission royale australienne, dont le rapport final a été remis en 2017, a constaté que des responsables catholiques avaient, dans de nombreux cas, reçu des accusations sans agir efficacement. Elle décrit des pratiques récurrentes comme ne pas saisir la police, préserver la réputation de l’Église, laisser des personnes accusées au contact d’enfants ou les déplacer vers une autre affectation. Elle relève aussi que ces pratiques se retrouvaient dans différentes autorités catholiques, ce qui donne un fondement documentaire solide à l’idée de mécanismes institutionnels répétés. Il s’agit néanmoins des conclusions d’une commission d’enquête, et non d’une condamnation judiciaire de l’Église catholique dans son ensemble. Deux arrêts plus récents de la Haute Cour australienne montrent comment ces constats rencontrent le droit.

Dans Bird v. DP (2024), les agressions commises par un prêtre contre un enfant étaient au cœur du litige. La Haute Cour australienne a néanmoins écarté la responsabilité du fait d’autrui du diocèse. Son raisonnement mérite qu’on s’y arrête. En droit australien, cette forme de responsabilité exige une relation de travail avec l’auteur des faits, et une telle relation n’avait pas été établie. Le prêtre avait été ordonné, puis nommé dans une paroisse par l’évêque, mais il n’était pas salarié du diocèse. L’évêque pouvait décider de son affectation et exercer sur lui une autorité importante en vertu du droit de l’Église. Il ne fixait cependant ni ses horaires, ni ses tâches quotidiennes, ni la manière de les accomplir. Aux yeux de la majorité des juges, cette autorité ne suffisait pas à établir la relation de travail requise.

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La demande fondée sur la négligence avait également échoué, faute d’avoir démontré que le diocèse connaissait ou aurait dû connaître le risque à l’époque. L’arrêt ne nie donc pas les agressions, mais constate qu’une autorité réelle sur un prêtre ne suffit pas toujours, en droit, à faire répondre le diocèse de ses actes.

En février 2026, la même cour est parvenue à une autre issue dans AA v. Trustees of the Roman Catholic Church for the Diocese of Maitland-Newcastle. Elle a retenu que le diocèse avait envers l’enfant un devoir de protection dont il ne pouvait se décharger en confiant sa prise en charge à un prêtre. Les agressions de ce dernier engageaient dès lors la responsabilité du diocèse sur ce fondement. La cour a expressément admis qu’un tel devoir pouvait être violé par l’acte criminel intentionnel de la personne à qui la protection avait été confiée.

La responsabilité automatique du diocèse pour les actes d’un prêtre peut donc être écartée dans une affaire, tandis qu’une autre victime obtient gain de cause parce que le diocèse avait lui-même envers elle un devoir de protection.

Irlande : l’enquête répond directement à la question du scandale évité

En Irlande, le rapport de la commission d’enquête sur l’archidiocèse de Dublin (le rapport Murphy 2009), est particulièrement pertinent pour cette question. Il examine la manière dont l’archidiocèse et les autorités publiques ont traité des accusations visant des prêtres entre 1975 et 2004. Ses conclusions décrivent la priorité donnée, pendant une longue période, au secret, à la réputation de l’Église et à la préservation de ses intérêts, au détriment de la protection des enfants et de la justice pour les victimes. Il s’agit d’un constat portant sur l’archidiocèse de Dublin. Mais, comme dans les conclusions de la commission royale australienne, on retrouve, dans un contexte distinct, des décisions prises par des autorités religieuses pour gérer les accusations à l’intérieur de l’institution, avec pour effet de laisser subsister le danger.

Certes, ces affaires ne permettent pas d’écrire qu’un tribunal aurait déclaré le Vatican juridiquement (et encore moins le Pape) responsable de l’ensemble des agressions commises dans l’Église. « L’Église » recouvre des diocèses, des congrégations, des écoles et de multiples entités dont les rapports juridiques diffèrent selon les pays. Les juges statuent sur des personnes identifiées et des faits spécifiques dans un dossier.

En revanche, les enquêtes et les procès rendent difficile une lecture purement locale ou accidentelle des abus. Ils documentent des mécanismes qui se répètent – notamment des alertes mal traitées, un réflexe de protection de l’institution, des mutations destinées à étouffer les affaires, sans avertir les personnes exposées.

La formule de Léon XIV sur « certaines organisations au sein de l’Église » peut être juridiquement juste, puisqu’aucune des décisions citées ici ne statue sur la responsabilité globale de l’Église catholique. Elle est en tout cas sans doute prudente. Mais lorsque des autorités distinctes apportent durablement les mêmes réponses aux alertes, peut-on encore parler d’une addition de dysfonctionnements isolés ?

Dans son homélie à Lourdes, le 27 septembre, Léon XIV a cité un passage d’Ézéchiel consacré à la conversion. Plus loin dans le même livre, le prophète adresse aux pasteurs un reproche plus direct : « Vous n’avez pas rendu des forces à la brebis chétive, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée » (Ézéchiel 34, 4). À celui que l’Église appelle le pasteur de l’Église universelle, les victimes demandent peut-être d’abord une réponse à ce reproche-là.

Le pape n’est pas seulement le dirigeant d’une institution soucieux de mesurer la portée juridique de ses paroles. L’Église le désigne comme le Vicaire du Christ – Vicarius Christi – et le pasteur de l’Église universelle. C’est à ce titre, et non en tant que Robert Francis Prevost, qu’il a reçu un accueil aussi fervent en France. Et c’est à celui qui porte cette charge que les victimes s’adressent.

La bataille des mots

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© Francois Greuez/SIPA

Monsieur Nostalgie évoque l’affaire Orélien et rappelle les bases du métier d’écrivain, c’est-à-dire l’écriture « naturelle » sans ajouts numériques…


L’écrit est quelque chose de trop sérieux pour l’abandonner à la machine. La polémique autour du roman C’était ça ou mourir met la création originale au cœur de l’appareil éditorial et repose la question centrale du statut de l’écrivain. Qui est-il vraiment ? Est-ce un développeur informatique, un habile falsificateur, l’incarnation médiatique d’une histoire individuelle ou un véritable carreleur de phrases inédites, produites par le truchement de son imagination et la maîtrise de sa propre langue ? C’est une chose bien étrange et mystérieuse que la formation de phrases en mouvement. Ce qu’on appelle communément le style – qui est l’ADN de l’honnête homme de plume – est une mécanique complexe faite de lectures, de caractère, de sonorité, de goût, d’ordre et contre-ordre, et d’un peu de talent aussi. Les mots et les idées viennent à nous en désordre, il faut les organiser, les intérioriser et, par un jet salvateur, enfin leur redonner une structure séduisante, provocante, charnelle ou spirituelle. Les faire danser sur la page. Il y a un réel plaisir physique, après la sueur et l’effort, à voir jaillir une phrase qui nous rassérène et réussit à retranscrire notre pensée fidèlement. C’est un plaisir d’esthète, rare et fugace de faire communier son imaginaire à son écriture. Une féérie qui désarçonne les êtres les plus raisonnables.

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Souvent, l’écrivain est en colère, il n’arrive pas à trouver la voie, le chemin vers la clarté. L’utilisation d’une intelligence artificielle, bien qu’elle soit le recoupement et l’amoncellement d’un matériau humain, est-elle moralement acceptable ? Sur le plan de la légalité, il semble que rien n’interdise la tutelle, la béquille ou l’injection d’additifs numériques dans un texte. Il en est autrement du plagiat qui est le crime ultime de notre profession. Le vol de notre identité la plus profonde doit être puni et traqué par les autorités compétentes. En ce domaine, un grand laxisme règne. D’illustres usurpateurs continuent de sévir et discréditer le Livre. Dans le cas d’un roman généré par l’IA, partiellement ou totalement, il est évident que le pacte de confiance est rompu entre le lecteur et l’auteur, entre le libraire et l’auteur mais aussi entre l’éditeur et l’auteur pour tromperie sur la marchandise livrée. Ce n’est pas nouveau, combien de romans à succès sont écrits par des sources multiples et signés d’une seule main connue ? Dans les maisons de renom, combien de textes sont lissés, polis, réarticulés jusqu’à atteindre un profond remaniement qu’une mère n’y reconnaîtrait pas ses petits ? On ne parle pas ici du nécessaire travail d’éditeur sur un manuscrit mais bien d’une fabrication artificielle afin de répondre à des objectifs commerciaux précis en visant telle ou telle clientèle. Combien d’hommes politiques et stars du Chobizenesse ont signé des livres qu’ils n’avaient même pas lus ? Au fond, le lecteur lambda est habitué à ces mensonges, secrets de polichinelle. Et d’une certaine façon, il n’a pas à connaitre les arcanes, la tambouille du métier, il juge un produit fini, trafiqué ou pas, peu importe.

L’affaire Orélien suscite cependant un émoi légitime car elle touche le grade le plus élevé de la corporation, le romancier de fiction française, donc la création la plus pure, la plus transparente, la plus indissociablement attachée à un individu. Lui et son livre ne font qu’un, c’est la règle tacite. Le livre est l’émanation de sa personne. Qu’il invente ou qu’il dise vrai, c’est de lui que vient cette source nourricière. Sa langue est son corps. Cette histoire jette le discrédit sur les nombreux artisans qui, dans leur coin, sans à-valoir pharaonique, sans tapage, construisent patiemment une œuvre au long cours. Certains mettent plusieurs jours à peaufiner quelques lignes, ils ressassent, ils piétinent, ils réamorcent leurs phrases pour qu’elles obtiennent l’effet escompté. L’écrivain est, tour à tour, sculpteur, ébéniste, orfèvre, démiurge, en conflit permanent avec la versatilité des mots, il bataille seul, sans outils informatiques, sans aides virtuelles. Jusqu’à l’épuisement, il dessine une arabesque intime sur la page blanche. Cet écrivain-là – il en existe des centaines en France – s’est donné à la littérature par dévotion. Écrire, c’est un acte quasi christique. Il s’agit d’enfanter un monde nouveau. S’il y a « trahison », c’est « trahison » à tous ces romanciers anonymes qui cherchent leurs propres mots.  

Soral-t-on un jour la vérité?

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© Wiktor Dabkowski/ZUMA/SIPA

L’affaire Bardella tombe à pic, quand Marine Le Pen semble indétrônable. Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, est passé d’apologiste de la terreur à 20 ans, à procureur de Bardella à 70, observe Elisabeth Lévy dans sa chronique. Nous vous proposons de l’écouter.


Mediapart accuse Jordan Bardella d’antisémitisme, Bardella parle de faux grossiers. Bien sûr, à part les intéressés, nul ne connait le fin mot de l’affaire. Reste qu’elle tombe à pic quand Marine Le Pen semble indétrônable dans les sondages. Pendant la campagne il va y avoir du sang sur les murs.

Dans un article interminable et passablement indigeste truffé de témoignages anonymes, Mediapart publie cinq fragments prétendument authentifiés (par qui, on n’en sait rien) censés provenir d’échanges privés écrits entre 2013 et 2015. Bardella, alors simple encarté, avait entre 17 et 19 ans.

Échantillon : « Toutes les banques sont détenues par des Juifs » ; « le Juif doit dominé [sic] les autres peuples, les écraser et les voler. » On notera au passage que ces propos se rattachent plutôt à l’antisémitisme de gauche (le « socialisme des imbéciles ») qui consiste à penser que les Juifs sont aux commandes du capitalisme, lui-même si maléfique. Il n’y a aucun document, aucune source. Pas une capture d’écran. On ne sait pas s’il s’agit de courriels, d’échanges sur des messageries. Cependant, on sait que Mediapart adore feuilletonner. Peut-être y aura-t-il une deuxième salve aujourd’hui — restons prudents.

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Puisque Bardella, qui semble réellement ulcéré, porte plainte, on se dit que la justice tranchera – et sera invitée une fois encore dans la campagne présidentielle. En réalité, dans ce genre d’affaires, il ne faut pas trop compter sur la justice pour connaître la vérité. Imaginons que Mediapart ait bidonné (on n’ose y croire) ou se soit fait rouler dans la farine, il ne sera pas nécessairement condamné. En matière de diffamation, il suffit de démontrer qu’on a enquêté. Si vous avez raconté des craques sans le faire exprès, par exemple que Dominique Baudis organisait des parties fines, ce n’est pas grave. Tant pis pour les vies piétinées et les lecteurs abusés.

Bardella était assez convaincant dans son démenti. Supposons cependant, pour les besoins du raisonnement, que les affirmations de Mediapart soient ne serait-ce qu’en partie vraies et qu’il ait été l’auteur de ces propos débiles. D’abord, à moins que Mediapart publie des choses beaucoup plus compromettantes, dix phrases antisémites en trois ans, ça ne permet pas de parler d’antisémitisme obsessionnel. Ensuite, une grande partie de la génération Bardella, particulièrement les plus politisés à droite et à gauche, a adoré (et certains adorent encore) Alain Soral. Yannis Ezziadi l’a raconté dans Causeur: Soral, qui a très vite maîtrisé les codes du numérique, fournissait dans une langue jeune une explication universelle et simple des malheurs du monde : c’est la faute des Juifs. Dans les années 2010, c’était assez tendance dans certaines salles des profs. Écouter Soral, c’était faire partie de ceux à qui on ne la faisait pas. Imaginons que le jeune Jordan ait vaguement cru à ces conneries : il n’y aurait pas de quoi s’étrangler dix ans après. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans.

Du reste, il n’est pas sûr que ce cirque antifasciste prenne dans le pays. Pour la plupart des gens, et peut-être pour pas mal de juifs, l’important, c’est ce que disent et font les politiques aujourd’hui, pas les idioties qu’ils disaient ou pensaient peut-être hier. Les saillies crypto-antisémites des Insoumis d’aujourd’hui qui sont pour beaucoup un permis de haïr les juifs, sont bien plus dangereuses que — pardonnez-moi — les éventuelles conneries de jeunesse.

Les drama queens qui voient la bête immonde partout et se signent pour conjurer des propos dont on ne sait même pas s’ils ont été tenus et par qui, font moins de manières avec d’anciens adorateurs de Mao (70 millions de morts) ou des admirateurs à peine cachés du 7-Octobre. Quant à Edwy Plenel, que tant de jeunes journalistes vénèrent, après l’assassinat de douze athlètes israéliens aux JO de Munich en 1972, il écrivait : « Aucun révolutionnaire ne devrait se désolidariser de Septembre noir. » Il avait 20 ans. Ça n’a pas franchement nui à sa carrière.


Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Jacques Cardoze dans la matinale de Sud Radio

Pravda forever

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Sur France inter, Patrick Cohen (à gauche) s'inquiète de la traque de la parole anti-RN sur CNews. De leur côté, Roselyne Bachelot et Éric Dupond-Moretti (à droite) présentent leur livre "Décidément NON ! RN : Ce que nous ne pouvons pas taire" sur RTL. Image : Captures / Open AI.

En attendant une labellisation officielle des médias, l’éditorialiste de France inter Patrick Cohen prétend distinguer, au nom de la vérité, le bon du mauvais journalisme. La main sur le cœur, il jure que l’audiovisuel public est pluraliste, honnête et, surtout, impartial. Les médias Bolloré, en revanche…    


Patrick Cohen ne manque pas de culot. C’est à ça qu’on le reconnaît. Il y a dix jours, sur France Inter, il consacrait son édito politique[1] à l’affaire Charles Sapin en reprenant à son compte les arguties des syndicats de gauche de la Maison Ronde demandant le renvoi du journaliste de Valeurs Actuelles : « Les grévistes se tuent à le répéter : le problème, ce n’est pas la droite, ce n’est pas Sapin, ni le contenu de ses premières chroniques sur Inter, c’est son nouveau journal. Trois fois condamné pour provocation à la haine raciale ou injure raciste. » Chacun se souvient, entre autres, de la manipulation politico-médiatique qui mena à la condamnation de VA pour injure raciste contre Danièle Obono[2]. Plus condescendant et insidieux que jamais, Patrick Cohen se targue d’être un journaliste impartial et accuse Charles Sapin de n’être qu’un « emblème appartenant à un emblème contestable : Valeurs Actuelles ». D’après lui, l’impartialité – c’est-à-dire « l’absence de parti pris, de préjugé, de préférence ou d’idée préconçue », précise-t-il – est une notion spécifique à l’audiovisuel public, une « valeur supérieure à celle du pluralisme » qui lui tient particulièrement à cœur. Or, dit-il pour conclure son édito, « qu’est-ce que le pluralisme sans impartialité ? Une simple diversité d’opinions sans socle factuel commun, sans le souci d’exactitude des faits. En un mot : sans journalisme. En une phrase : on ne construit pas l’impartialité en additionnant des partialités ».

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Leçons de morale

Cet homme nous prend pour des buses ou des poissons rouges ; il nous croit demeurés ou amnésiques ; il est persuadé que nous avons oublié toutes les fois où lui-même s’est assis sur « l’exactitude des faits », quand il ne les a pas tout simplement oblitérés, pour distiller, avec la morgue qui le caractérise, ses leçons de morale. Le pluralisme sans impartialité ne peut mener qu’à un dangereux relativisme, dit-il en substance, relayant de surcroît la thèse qui court en ce moment dans les arrière-boutiques médiatiques : le pluralisme est un confusionnisme qui fait le jeu de qui vous savez ; toute personne qui contredit ou questionne le système en place doit par conséquent être muselée. À l’instar du journaliste Éric Le Boucher, Patrick Cohen pense qu’une certaine élite politico-médiatique détient la vérité et que tout discours allant à son encontre ne peut qu’embrouiller un électorat guidé principalement par ses émotions, ce dont, selon lui, profiterait « l’extrême droite ». Dans un éditorial paru dans Les Échos[3]et titré « Désormais, les démocrates doivent mentir », le dénommé Le Boucher ne fait pas dans la dentelle. Sa thèse est la suivante : le peuple, à qui il manque le bon sens et la raison qui font la force des élites au pouvoir, s’est laissé aveugler par « les propositions des populistes [qui] relèvent de la fausse magie ». Par conséquent, « les partis de la raison (les partis sociaux-libéraux et centristes) qui, par essence et par vertu, se faisaient fort de dire la vérité doivent, l’âme renversée, admettre que, pour espérer être élus, il leur faut désormais mentir. » Il est entendu que les médias devront nécessairement participer à cette salutaire tromperie. M. Le Boucher ne se contente pas de mépriser ses concitoyens, il manipule la réalité lorsqu’il affirme que les « partis de la raison » leur disent depuis toujours la vérité, d’où leur échec prévisible aux prochaines élections. En fait, par crainte de perdre le pouvoir, ces partis mentent depuis des décennies aux Français ; et le parti macroniste, que M. Le Boucher chérit depuis son apparition sur la scène politique, aura sûrement été le plus menteur de tous. Avec l’appui de médias aux ordres, il aura menti sur tout – l’économie, l’immigration, l’insécurité, l’UE – et dans de telles proportions qu’il est devenu impossible, à quiconque subit la réalité de ce pays ruiné, de ne pas s’apercevoir qu’il a été trompé. Nombre de journalistes, MM. Cohen et Le Boucher en tête, ont participé et participent encore à cette gigantesque supercherie. Demander aux menteurs de mentir encore plus, voilà au fond la proposition de M. Le Boucher ! Mais (presque) plus personne n’est dupe. Ayant de plus en plus de mal à dissimuler ses mystifications, le petit monde politico-médiatique expose outrancièrement sa vertu en prétendant combattre les héritiers présumés du fascisme et du nazisme. Dernier exemple en date : Roselyne Bachelot et Éric Dupond-Moretti, bonimenteurs et membres éminents de la coterie progressiste, faisant le tour des popotes médiatiques pour présenter leur livre intitulé Décidément non ! Le RN : Ce que nous ne pouvons pas taire. Il paraît que cet ouvrage regorge d’humour. Effectivement, la quatrième de couverture qualifie les auteurs de « Résistants ». Quant au vocabulaire pour dénoncer la droite nationale, il ne varie guère : « Néo-nazis », « racistes », « fachos », « parfum de collaboration », etc. Sur RTL, Mme Bachelot, toujours aussi élégante, imagine que si le RN a des chances de gagner la prochaine élection présidentielle, c’est parce qu’« il y a cette idée : on a tout essayé, on va essayer ceux-là. Comme disent les Bidochons, on a essayé les gens intelligents, si on essayait les cons ? » Dupond-Moretti opine du chef. Le mépris de ces gens pour les Français me semble incommensurable.

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La parole anti-RN traquée

Dans son édito du 23 septembre[4], Patrick Cohen s’interroge (sans parti pris et sans idée préconçue, cela va sans dire) : « Est-il encore permis de s’engager contre le Rassemblement national ? » On se pince… Il existerait une « traque de la parole anti-RN » dont seraient victimes les sportifs et les artistes qui ont le malheur d’exprimer leur « angoisse face à la progression de l’extrême droite. » « L’exercice n’est plus sans risque », s’inquiète l’éditorialiste. Celui qui est supposé mettre en danger ces belles âmes s’appelle Pascal Praud. Il officie sur CNews et Europe 1. Autrement dit, il est le suppôt d’un potentat médiatique, le fer de lance d’une idéologie nauséabonde resurgie des temps anciens, le « bras armé de l’extrême droite ». Le but de cet horrible personnage et des médias qui l’emploient ? « Harceler, terroriser, réduire au silence » les adversaires politiques et « promouvoir les partis d’extrême droite », selon M. Cohen qui lâche, épouvanté : « C’est du jamais vu en France. » Ni en France, ni à France Inter où aucune tendance politique n’est privilégiée et où aucun journaliste n’a été harcelé et réduit au silence récemment.

Quant aux artistes engagés que M. Cohen défend avec tant d’ardeur, ils ont quand même plutôt intérêt à s’engager du bon côté, à le faire savoir avec force trémolos dans la voix, à désigner clairement l’ennemi. Sur le plateau de Quotidien, l’apathique Paul Mirabel a failli oublier ces règles élémentaires. Heureusement, l’inquisition journalistique veillait. La scène est redoutable. Sommé de dire si, oui ou non, il participera au débat politique entourant les prochaines élections, l’humoriste hésite, bégaie, puis se jette mollement à l’eau en ânonnant de vagues platitudes sur « les choses qui [lui] font peur » et la nécessité de « faire barrage contre certains partis ». Sans doute pense-t-il à ce moment-là avoir fait l’essentiel. Mais l’acharnée qui l’interroge ne compte pas en rester là : « Pour être clair, quel parti tu vises ? » L’air aussi inspiré qu’un abricot confit, Paul Mirabel pointe du doigt sa droite pour désigner « un certain côté qu’on n’aime pas trop, et voilà ». Suit un verbiage soporifique sur les « discours politiques de haine » auxquels, bredouille-t-il, il s’opposera « avec grand plaisir ». N’en déplaise à M. Cohen, avant d’être évoquée par Pascal Praud sur CNews, la vidéo avait déjà fait le tour des réseaux sociaux. L’affligeant Mirabel y prend quelques tartes. Sa mollesse, sa lâcheté et sa difficulté à rabâcher les poncifs les plus rudimentaires de l’antifascisme de théâtre ont inspiré les internautes. L’un d’entre eux pense avoir deviné les arrière-pensées du « castor à tête d’endive » : « Je me sentirais mal de ne pas faire barrage. Traduction : Mon agent m’a dit que si je ne disais rien, je ne passerais plus sur France Inter. » Pas mal vu ! Un autre s’étonne : Paul Mirabel, dans un entretien accordé à la Tribune Dimanche, affirme en effet avoir été identifié HPI (Haut Potentiel Intellectuel). « Il y a plein de choses chez moi qui tendent vers ça », a expliqué celui que de méchantes langues surnomment, depuis son intervention face à Yann Barthès, la « courge ». Un plaisantin a par ailleurs proposé une nouvelle et savoureuse signification au sigle HPI : Hypocrite Politiquement Insignifiant… 

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Pascal Praud n’a fait que relayer l’opinion d’une majorité de Français, une opinion qui enfle à mesure que le temps passe et que de plus en plus d’artistes et de sportifs se sentent obligés ou se voient contraints de prêcher la bonne parole politique. Et gare à celui qui exprime un doute ou refuse de prendre position, c’est-à-dire, en l’occurrence, de rejoindre la cohorte des castors « républicains » : pour avoir voulu rester neutre, le nageur Léon Marchand s’est vu reprocher sur les réseaux sociaux de « ne pas s’opposer au fascisme » et s’est fait traiter de « sale blanc » et de « nazi ». Je ne me souviens pas avoir entendu M. Cohen apporter son soutien au jeune sportif ou même évoquer ce fait assez symptomatique de l’ambiance actuelle. Ce sera sans doute pour plus tard. Circonspect, l’éditorialiste attend vraisemblablement que l’exactitude des faits de harcèlement contre notre champion de natation soit parfaitement, véritablement et indubitablement établie…

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[1] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-politique/l-edito-politique-du-mardi-15-septembre-2026-3933191

[2] Pour se remémorer ce grand moment de catharsis antiraciste de pacotille, je renvoie à mon papier du 7 septembre 2020 : https://www.causeur.fr/image-ecrit-valeurs-actuelles-181423

[3] https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/desormais-les-democrates-doivent-mentir-2251003

[4] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-politique/l-edito-politique-du-mercredi-23-septembre-2026-7182163

Mélenchon prêche le bordel – le ciel lui tombe sur la tête (ou presque)

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Le candidat d'extrème gauche Jean-Luc Mélenchon participe à une marche pour le climat, à Paris, le 26 septembre 2026 © Arnaud Cesar VILETTE/SIPA

Les lfistes attisent le ressentiment des lycéens et encouragent la pagaille autour des établissements scolaires. Leur leader, Jean-Luc Mélenchon échappe de justesse à une mort digne d’un volet de la franchise horrifique Destination finale.


Notre impayable grand prêtre de la formidable secte « Démagogie sans Frontières », Jean-Luc Mélenchon (on l’aura reconnu) n’allait tout de même pas laisser passer l’occasion qui lui était offerte d’en remettre une louche dans ce registre. Les échauffourées, les actes de vandalisme, les débordements en tous genres, ces convulsions post-puberté qui ébranlent ces jours-ci certains de nos établissements scolaires, bref le bordel potache surgi des rangs obscurs des mal-classés PISA, est évidemment pain bénit pour cet agitateur frénétique. On sait fort bien que ce bordel, du moins tant qu’il ne se déroule pas sous les fenêtres de son havre de paisible bourgeois, lui sont un délice. La preuve, il en redemande. Il en veut plus encore. À peine le gouvernement, exceptionnellement tiré de son apathie ordinaire, affirme vouloir rétablir l’ordre et le faire respecter, que notre Insoumis se prend à hurler à la « férocité » de la répression. Carrément. Férocité portant en elle, qui plus est « un arrière-goût de racisme évident. » Que serait une diatribe mélenchonienne sans accusation de racisme, je vous le demande un peu ?

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Qu’on ne s’égare pas. Ces mots de racisme ou raciste, employés à tort et à travers ne sont pas qu’une exagération, une facilité, une imbécilité parmi d’autres. Ils sont là pour, à grands coups de répétitions, entrer dans les têtes, dans les esprits, voire dans les faits, cela par la magie de ce qu’on appelle la puissance performative du verbe. À force de nommer une chose, un phénomène, ils deviennent réels. Mélenchon le sait bien, qui ne rêve au fond que de voir s’établir en France une forme de racisme qu’il aurait alors beau jeu de combattre pour, finalement, lui substituer le sien, de racisme. C’est là le bon vieux calcul des gourous révolutionnaires mao-lénino-trosko-guévaro-robespierro-machin chose, insatiables pourvoyeurs des échafauds et goulags en tous ordres dont on ne sait que trop bien où ils conduisent inéluctablement les masses qui ont eu le malheur de leur prêter un jour une oreille attentive. Quand ce n’est pas, aussi, accessoirement, main forte.

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Bref, Mélenchon, une fois encore, saisit la balle au bond et prêche le bordel. C’est son refrain, sa zone de confort. Pourtant, de là-haut lui a été envoyé, ce week-end, une sorte d’avertissement. Le ciel, en effet, a bien failli lui tomber sur la tête. Alors qu’il se rendait à Politico pour une interview, un écran rétractable d’une dizaine de kilos s’est écrasé au sol à quelques centimètres de lui. Vacarme énorme, au point que notre rescapé en fut très assourdi. Il mit quelques instants à recouvrer l’ouïe. Pour ce qui est de retrouver le bon sens, le sens de la mesure et de la décence, il faudra encore attendre un peu. Peut-être d’autres manifestations tombées d’en haut? Cependant, il ne semble pas que lui-même et ses fidèles aient vu là un quelconque avertissement. Au contraire, un de ceux-là a cru bon d’interpréter l’incident comme un signe des plus favorables, le signe céleste que son chef allait gagner l’élection suprême. L’ambiance générale du week-end dernier dans ce pays était, il est vrai, au surnaturel, au spirituel, à l’élévation des esprits et des cœurs. En effet, la visite du pape Léon XIV devait faire forte impression sur nombre de nos concitoyens, mais on ne s’attendait pas à ce que, du côté de la France Insoumise, on puisse être de ceux-là. Comme quoi les voies du Ciel seraient bel et bien impénétrables, quand bien même s’exprimeraient-elles par l’improbable entremise d’un écran rétractable sur le chemin d’un prêchi-prêcha de sa très douteuse sainteté Mélenchon 1er.

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Patrice Jean: « J’écris contre tout ce qui écrase la littérature »

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Patrice Jean © MANTOVANI/Gallimard/Opale.photo

En restant légèrement à l’écart du monde, Patrice Jean trouve la vérité des choses et des êtres. Dans Stay Free, trois adolescents des années 1980 découvrent le rock, le cinéma et la vie intérieure. Un roman qui revêt de chair et de singularité l’enfance de notre époque.


Chez Patrice Jean, la littérature est affaire de résistance. Résistance au bruit, aux clichés, à l’écrasement de la vie intérieure. À l’occasion de la parution de Stay Free, son roman le plus intime, il revient sur l’ensemble de son œuvre et sur le rôle de l’écrivain dans un monde saturé de discours.


Causeur. Vos livres traduisent tous une forme d’inquiétude face à l’effacement de l’individu et à la pression du collectif. En quoi chaque livre répond-il à une urgence particulière ?

Patrice Jean. La cohérence de ce que j’écris tient à mes obsessions, à mon tempérament. Je retourne sans cesse sur le lieu du crime, je bute sans cesse sur mon époque, je perçois tout avec la même sensibilité, etc. Mes livres sont des variations sur les mêmes thèmes. Et comment pourrait-il en aller autrement ? Chaque écrivain dispose d’une gamme de sujets caractéristiques et d’une palette personnelle. Les écrivains qui n’ont pas d’obsessions sont-ils encore des écrivains ? 

Dans Stay Free, vous plongez dans les années 1980, une décennie que vous décrivez comme le point de départ d’une certaine « décomposition » du politique. Pourquoi ?

Les années 1980 sont le moment où certaines idées défendues en 1968 prennent le pouvoir (comme ce ministère du Temps libre créé par le gouvernement Mauroy), l’époque où l’on a un pouvoir se voulant « cool » (mot lancé à cette période), cherchant à faire le bonheur des citoyens ; nous entrons dans l’enfance des années 2000 (si j’ose dire), sa préparation : le théâtre de la vertu, le clinquant progressiste et, dans le même temps, le triomphe du fric, l’avènement de Bernard Tapie. Plus personnellement, j’ai eu envie de revenir à la période de ma jeunesse, et de décrire la façon dont on découvre, peu à peu, la vie, l’amour, la musique, la littérature. Moi aussi je vivais alors le temps des « premières fois ». Ayant connu cette époque, je peux la raconter du côté d’une conscience qui sort des ténèbres. 

Vous affirmez que « tout est politique » tout en défendant l’autonomie de la littérature. Comment naviguer entre engagement et liberté créatrice, surtout dans ce nouveau roman où la sociologie de quartier (la Bottière à Nantes) pourrait servir de prétexte à un récit militant ?

Tout est politique, au sens où tout est collectif. Dire « je suis seul » n’est possible que parce que nous avons le langage, instrument construit par le collectif. Mais n’oublions pas que tout est biologique, tout est tragique, tout est sensible, tout est absurde, tout est éphémère, tout est impensable. Les « tout » sont nombreux, et dans ce nombre, par ce nombre, la littérature retrouve son autonomie, elle qui est l’expression conjointe de la sensibilité et de la raison, elle qui explore la vie invisible et intérieure. La littérature peut être engagée (tout est collectif), mais elle ne peut pas être que ça, à moins de se trahir comme littérature. Si elle n’est que ça, elle devient un tract, un programme, un slogan. Donc, elle n’est plus elle-même.

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Contre quoi écrivez-vous exactement : une idéologie, un système médiatique ou une transformation plus profonde de notre rapport à la littérature ?

J’écris contre la bêtise, celle de toujours, celle de l’époque, et ma propre bêtise. Je la mets en scène et je prends mes distances avec elle. Et plus précisément, j’écris contre tout ce qui écrase la littérature ou la méprise, car je crois qu’elle est la vie même. Comme l’écrivit Proust, nos perceptions sont encombrées de clichés qui nous empêchent d’accéder au réel. Il faut les bousiller. « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. » Croyez-le ou non.

Dans Stay Free, le rock et le cinéma sont des bouées de sauvetage pour vos personnages. Voulez-vous dire que la culture est le dernier rempart contre la simplification du monde ?

Le rock n’est pas forcément un art qui complexifie le monde. Il est souvent sommaire et insuffisant. En revanche, il est en lien avec l’énergie de l’adolescence, avec l’urgence de la vie. En ce sens, il est important, à condition de ne pas se contenter seulement de lui. Quant au cinéma, sa force n’est plus à prouver : il montre la vie. La littérature, quant à elle, montre ce que le cinéma ne peut atteindre avec la même force : la vie invisible, celle de nos pensées, de nos perceptions, de nos émotions, toute cette mélasse intérieure qui est la mélodie qui nous accompagne du début à la fin. En ce sens, oui, cinéma et rock peuvent jouer le rôle d’une bouée de sauvetage face à la bête platitude des choses, bête car rien n’est plat en réalité, tout est incompréhensible.

Votre écriture combine ironie, démonstration et narration…

Je ne pense pas qu’il y ait, chez moi, de véritables démonstrations, mais il y a des idées, des fables, des polémiques. Pourquoi ne pas utiliser toute la gamme des registres ? L’ennemi, je l’ai dit, c’est le slogan, le tract, toutes ces formes de réduction.

Dans Rééducation nationale, vous analysiez l’institution scolaire. Dans Stay Free, le lycée et le milieu ouvrier sont au cœur du récit. L’école reste-t-elle pour vous le laboratoire central de la transformation anthropologique que vous dénoncez ?

Non, l’école n’est pas le laboratoire central pour fabriquer les êtres humains d’aujourd’hui : d’autres institutions ont pris le relais. On peut penser aux médias, au cinéma et à la télévision (du moins dans les années 1980) et à tout ce que Debord appelait la société du spectacle, autrement dit l’accumulation du capital qui finit par imprégner les esprits et les sensibilités. L’institution scolaire, par certains côtés, résiste aux injonctions de cette société du spectacle, et par d’autres côtés, et sans s’en rendre compte, elle participe, parfois, à son avènement.

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Vous insistez sur la primauté de la vie intérieure. Martial et Paul, vos héros, s’extraient du réel par la musique.

La musique n’extrait pas, à mon sens, les héros du réel, elle les relie au réel bien plus que leur existence quotidienne qui, elle, a tendance à les aplatir, à leur faire passer le goût de la vraie vie. La vie intérieure est de toutes les époques. L’art l’exprime et le nourrit.

Dans Kafka au candy-Shop, vous critiquiez la trahison des interprètes. Ressentez-vous parfois un malentendu similaire sur votre propre travail, notamment lorsqu’on tente de vous classer politiquement ?

Il faut que la critique littéraire soit littéraire. Un critique peut s’en prendre à ce qu’il perçoit comme une vision politique d’un roman, mais il doit opérer avec finesse, en tentant de ne pas réduire le roman à une position politique. Je m’insurge, bien sûr, contre la réduction de ce que j’écris à des positions politiques, voire, plus bêtement, contre l’indifférence envers mes livres lorsque celle-ci naît de préjugés envers eux parce que j’ai donné un entretien ou un article à un journal de droite. Je parle à tout le monde, je réponds à tout le monde : je n’ai pas la tête politique, ce qui, pour certains commissaires du peuple, est déjà un aveu, voire une faute.

Vous mettez en avant la présence irréductible du mal. La littérature est-elle le dernier lieu où cette vérité peut s’exprimer sans être neutralisée par les visions progressistes ?

Le mal transcende la politique. Il n’est pas réductible à l’organisation défectueuse d’une communauté politique comme le pensent, en effet, les progressistes, et même les réactionnaires. Ce qui n’invalide en rien la volonté d’arranger les choses. De colmater les brèches. Mais le mal, pas plus que la mort, ne sera vaincu : là commence la littérature.

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L’écrivain doit-il composer avec une censure diffuse ? Comment cela influence-t-il votre travail sur ce nouveau roman plus « sensible » et « personnel » selon votre éditeur ?

Il existe, je crois, une censure diffuse dont ceux qui en sont les responsables ne sont pas forcément conscients. Ils croient ne pas aimer un roman parce que le roman est mauvais, alors qu’ils ne l’aiment pas parce qu’il se moque d’eux, du progressisme, de leur mode de vie. Ne leur en voulons pas trop : il faut être un saint pour aimer celui qui vous raille. En revanche, cette censure qui ne dit pas son nom n’influence pas vraiment ce que j’écris. Quand j’écris, je n’ai en vue que la vérité, ou ce que je crois être la vérité.

Vous accordez à la littérature une puissance quasi absolue. Que peut encore un livre comme Stay Free face à un monde saturé d’idéologie et d’images ?

Je ne sais pas ce que peut Stay free par rapport à notre monde médiatique et idéologique. Sans doute pas grand-chose. Pour cela, il faudrait qu’il ait des centaines de milliers de lecteurs, qu’on en parle beaucoup. Et encore, le projet du roman n’est pas de renverser la table. S’il plaît à quelques lecteurs, j’en serais heureux. 

Stay Free, Patrice Jean, Le Cherche Midi, 2026, 384 pages.

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Bardella: il suffit que l’image reste

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Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), écoute l'Israélien Haim Brakha lors d'une visite sur un mémorial dédié aux victimes des attaques du 7 octobre 2023, près du kibboutz Re'im, dans le sud d'Israël, le mercredi 26 mars 2025. © Jack Guez/AP/SIPA

Accusé par Mediapart d’avoir tenu des propos antisémites en 2013, Jordan Bardella conteste fermement l’authenticité des messages qu’il qualifie de « faux grossiers ». Marine Le Pen dénonce de son côté une « dinguerie » et une « barbouzerie ».


Mediapart publie des messages antisémites datant de 2013 qu’il attribue à Jordan Bardella et affirme les avoir authentifiés. Bardella nie formellement les avoir écrits, parle de « faux grossiers » et porte plainte. Pour l’instant, voilà les faits.

Mais les faits ne sont déjà plus seuls en scène. Bardella et l’antisémitisme ont été rapprochés et, puisque la campagne présidentielle commence, ce rapprochement va vivre, être repris, commenté, utilisé, jusqu’à cette phrase que l’on entendra sans doute : « Bardella ? Il y a quand même cette histoire d’antisémitisme révélée par Mediapart… »

Alain Soral apparaît aussi dans le dossier. Sa logorrhée a séduit une partie de la jeune droite. Qu’un garçon de dix-sept ans ait pu en être impressionné n’aurait rien d’extraordinaire. Et alors ? Cela ne dit pas ce qu’il pense treize ans plus tard et ne prouve surtout pas qu’il ait écrit les messages qu’il conteste.

Quand les mots deviennent des faits 

Les représentations survivent parfois à ce qui les a fait naître. Les Protocoles des Sages de Sion sont un faux depuis longtemps établi ; l’imaginaire qu’ils ont nourri leur a survécu. Le même pouvoir des mots se retrouve, autrement, lorsque « l’accusation de génocide à Gaza » devient simplement « le génocide à Gaza » : non que les réalités soient comparables, mais une qualification disputée a déjà changé de statut dans le langage.

Reste à savoir d’où viennent ces messages et pourquoi ils arrivent maintenant. Dans un parti engagé dans une bataille présidentielle, les intérêts, les rivalités et les ambitions ne manquent jamais ; il serait imprudent d’en tirer un scénario, mais tout autant d’oublier que cette réalité existe.

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Mediapart, en revanche, est depuis longtemps un adversaire journalistique et idéologique déclaré du Rassemblement national, qui enquête sur lui, combat ses idées et entend mettre au jour ce qu’il considère comme sa véritable nature. Cela ne dit pas d’où vient l’information. Cela dit ce que Mediapart en fait. Son titre est d’ailleurs sans ambiguïté : non pas des messages « attribués à Bardella », mais « Jordan Bardella face à ses écrits antisémites ». L’attribution est contestée ; dans le titre, elle ne l’est déjà plus.

Et le moment compte. Le RN tente depuis des années de rompre avec l’antisémitisme qui a marqué l’histoire du Front national. C’est là que l’affaire vient le frapper, au commencement d’une campagne où elle sera reprise et utilisée. Bardella. Antisémitisme. L’authenticité des messages est contestée. Leur provenance reste inconnue. Mediapart a choisi son titre. Et la campagne ne fait que commencer.

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