Monsieur Nostalgie évoque l’affaire Orélien et rappelle les bases du métier d’écrivain, c’est-à-dire l’écriture « naturelle » sans ajouts numériques…
L’écrit est quelque chose de trop sérieux pour l’abandonner à la machine. La polémique autour du roman C’était ça ou mourir met la création originale au cœur de l’appareil éditorial et repose la question centrale du statut de l’écrivain. Qui est-il vraiment ? Est-ce un développeur informatique, un habile falsificateur, l’incarnation médiatique d’une histoire individuelle ou un véritable carreleur de phrases inédites, produites par le truchement de son imagination et la maîtrise de sa propre langue ? C’est une chose bien étrange et mystérieuse que la formation de phrases en mouvement. Ce qu’on appelle communément le style – qui est l’ADN de l’honnête homme de plume – est une mécanique complexe faite de lectures, de caractère, de sonorité, de goût, d’ordre et contre-ordre, et d’un peu de talent aussi. Les mots et les idées viennent à nous en désordre, il faut les organiser, les intérioriser et, par un jet salvateur, enfin leur redonner une structure séduisante, provocante, charnelle ou spirituelle. Les faire danser sur la page. Il y a un réel plaisir physique, après la sueur et l’effort, à voir jaillir une phrase qui nous rassérène et réussit à retranscrire notre pensée fidèlement. C’est un plaisir d’esthète, rare et fugace de faire communier son imaginaire à son écriture. Une féérie qui désarçonne les êtres les plus raisonnables.
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Souvent, l’écrivain est en colère, il n’arrive pas à trouver la voie, le chemin vers la clarté. L’utilisation d’une intelligence artificielle, bien qu’elle soit le recoupement et l’amoncellement d’un matériau humain, est-elle moralement acceptable ? Sur le plan de la légalité, il semble que rien n’interdise la tutelle, la béquille ou l’injection d’additifs numériques dans un texte. Il en est autrement du plagiat qui est le crime ultime de notre profession. Le vol de notre identité la plus profonde doit être puni et traqué par les autorités compétentes. En ce domaine, un grand laxisme règne. D’illustres usurpateurs continuent de sévir et discréditer le Livre. Dans le cas d’un roman généré par l’IA, partiellement ou totalement, il est évident que le pacte de confiance est rompu entre le lecteur et l’auteur, entre le libraire et l’auteur mais aussi entre l’éditeur et l’auteur pour tromperie sur la marchandise livrée. Ce n’est pas nouveau, combien de romans à succès sont écrits par des sources multiples et signés d’une seule main connue ? Dans les maisons de renom, combien de textes sont lissés, polis, réarticulés jusqu’à atteindre un profond remaniement qu’une mère n’y reconnaîtrait pas ses petits ? On ne parle pas ici du nécessaire travail d’éditeur sur un manuscrit mais bien d’une fabrication artificielle afin de répondre à des objectifs commerciaux précis en visant telle ou telle clientèle. Combien d’hommes politiques et stars du Chobizenesse ont signé des livres qu’ils n’avaient même pas lus ? Au fond, le lecteur lambda est habitué à ces mensonges, secrets de polichinelle. Et d’une certaine façon, il n’a pas à connaitre les arcanes, la tambouille du métier, il juge un produit fini, trafiqué ou pas, peu importe.
L’affaire Orélien suscite cependant un émoi légitime car elle touche le grade le plus élevé de la corporation, le romancier de fiction française, donc la création la plus pure, la plus transparente, la plus indissociablement attachée à un individu. Lui et son livre ne font qu’un, c’est la règle tacite. Le livre est l’émanation de sa personne. Qu’il invente ou qu’il dise vrai, c’est de lui que vient cette source nourricière. Sa langue est son corps. Cette histoire jette le discrédit sur les nombreux artisans qui, dans leur coin, sans à-valoir pharaonique, sans tapage, construisent patiemment une œuvre au long cours. Certains mettent plusieurs jours à peaufiner quelques lignes, ils ressassent, ils piétinent, ils réamorcent leurs phrases pour qu’elles obtiennent l’effet escompté. L’écrivain est, tour à tour, sculpteur, ébéniste, orfèvre, démiurge, en conflit permanent avec la versatilité des mots, il bataille seul, sans outils informatiques, sans aides virtuelles. Jusqu’à l’épuisement, il dessine une arabesque intime sur la page blanche. Cet écrivain-là – il en existe des centaines en France – s’est donné à la littérature par dévotion. Écrire, c’est un acte quasi christique. Il s’agit d’enfanter un monde nouveau. S’il y a « trahison », c’est « trahison » à tous ces romanciers anonymes qui cherchent leurs propres mots.




