Alors que fonctionnaires et lycéens manifestent contre les économies budgétaires, la France semble chaque jour un peu plus difficile à administrer. Anne Frémaux voit dans la crise actuelle moins un accident qu’un terreau idéal pour ceux qui rêvent de «réinventer» la France. Voici sa tribune.
Il y a dans l’air de ce pays une pesanteur singulière, un mélange d’asphyxie et d’attente qui ne trompe pas les observateurs des grandes mutations historiques. La France ressemble aujourd’hui à ces édifices dont on ne distingue plus les fondations, rongés de l’intérieur par un affaissement à la fois politique, économique, institutionnel et moral.
On ne gouverne plus une nation historique, on assemble une France en kit : un pays découpé en pièces détachées, externalisé, livré avec sa notice absconse et ses boulons manquants, où chaque service public est transformé en module précaire que le citoyen est sommé de monter lui-même à coups d’applications et de formulaires. Les structures d’autrefois ont cédé la place à une quincaillerie administrative et marchande, où les services publics craquent de toutes parts, où la machine tourne à vide en broyant les derniers vestiges du bon sens et où une fatigue infinie s’est emparée du corps social.
Pourtant, ce qui frappe le plus, ce n’est même plus la colère, cette fameuse colère française, volcanique et brouillonne. C’est pire : l’atonie, le découragement, une forme de résignation hautaine où les citoyens ont le sentiment d’assister, impuissants, à la fin d’un monde. On se croirait arrivé à la dernière page du Monde d’hier de Stefan Zweig, au moment précis où la vieille Europe, sourde et sûre d’elle-même, s’apprête à basculer dans le gouffre.
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Le pays est entré dans un régime de sidération. Au deuxième trimestre 2026, le pouvoir d’achat par unité de consommation a encore reculé de 0,6 % et la croissance s’est arrêtée. L’essence, le gaz et l’électricité étranglent les ménages. L’accès à la propriété s’éloigne des classes moyennes, les salaires courent derrière les prix et la confiance des Français demeure très inférieure à sa moyenne historique. Les statistiques confirment désormais ce que chacun éprouve dans sa chair : les dépenses augmentent pour vivre moins bien dans un pays qui prélève toujours plus et garantit toujours moins.
Alors, au détour des conversations, on entend cette phrase terrible, prononcée avec un soupir d’exaspération presque suicidaire : « Vivement que tout s’effondre. »
Le piège de la table rase
C’est précisément là que le piège se referme. Le désir d’incendie qui monte des peuples fatigués n’a rien de subversif. Il est devenu le carburant du pouvoir. Ce que les citoyens réclament par désespoir, les architectes du monde d’après l’attendent comme une permission : que l’ancien modèle soit enfin assez détesté pour que sa liquidation paraisse désirable.
Naomi Klein avait donné un nom à cette méthode : « la stratégie du choc ». Une population sidérée par une crise accepte ce qu’elle aurait refusé quelques mois auparavant. « Seule une crise, réelle ou supposée, produit un véritable changement », écrivait Milton Friedman. Lorsque la crise éclate, les solutions sont rarement improvisées. Elles étaient déjà là, soigneusement rangées dans les cartons, attendant que la résistance cède. En 2020, elles étaient prêtes.

Klaus Schwab, fondateur du Forum économique mondial, expliquait qu’il ne fallait plus utiliser l’argent de la reconstruction pour « colmater les fissures de l’ancien système », mais pour en créer un nouveau. La pandémie constituait selon lui une « fenêtre d’opportunité rare » pour « réimaginer » et « réinitialiser » le monde. Tout devait y passer : l’économie, le contrat social, l’éducation, le travail, l’industrie, les comportements et les technologies.
Le Great Reset n’est pas une rumeur complotiste. C’est son nom officiel.
Et personne ne se cache. Les doctrines sont publiées, les programmes annoncés, les sommets filmés, les instruments financiers votés. Davos n’a nul besoin d’envoyer des ordres secrets : les dirigeants fréquentent les mêmes lieux et un même vocabulaire circule d’une institution à l’autre. Dans leur propre vocabulaire, le désastre n’est jamais seulement un désastre. Il devient une occasion d’accélérer l’Histoire.
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En mai 2020, Ursula von der Leyen annonçait que le plan de relance européen transformerait « l’immense défi » de la pandémie en « opportunité ». Christine Lagarde expliquait que celle-ci permettrait de réévaluer la manière dont l’économie serait organisée à l’avenir. Les mots furent aussitôt convertis en milliards : pour recevoir les fonds européens, les États durent consacrer au moins 37 % de leurs plans à la transition écologique et 20 % à la transformation numérique.
Ce qui, chez Schwab, ressemblait encore à un manifeste, devint à Bruxelles une architecture financière, puis, dans chaque État, une feuille de route.
Emmanuel Macron en a livré la formule la plus crue. À Vendôme, en avril 2023, alors qu’il évoquait le système de soins, il déclara : « On est dans une période où on refonde, on est en train de réinventer un modèle. C’est plus dur de le réinventer quand tout n’a pas été détruit. »
Toute la transformation voulue tient dans cette phrase.
Il ne s’agit plus de réparer. Il faut réinventer. Or ce qui subsiste de l’ancien monde gêne encore. Ses services publics, ses solidarités, ses métiers, ses souverainetés, ses habitudes démocratiques et jusqu’à la mémoire de ce qui fonctionnait constituent autant d’obstacles à la grande réinitialisation.
Détruire sans abolir
Quiconque a fréquenté les arènes de l’État connaît cette vieille règle de la haute administration : lorsqu’un service public, un statut ou un modèle social est trop profondément enraciné pour être aboli d’un trait de plume, on ne le détruit pas de front. On le laisse pourrir. On le sous-finance. On l’asphyxie. On le bureaucratise jusqu’à l’absurde. On chasse ceux qui savent faire pour les remplacer par ceux qui savent rendre des comptes. On multiplie les contrôles à mesure que l’on perd le contrôle.
Puis, lorsque l’institution est devenue invivable pour ses agents et insupportable pour ses usagers, on exhibe son échec comme la preuve qu’il fallait la transformer.
Regardez l’hôpital public, ses urgences fermées faute de personnel, ses malades rangés sur des brancards dans les couloirs et ses soignants condamnés à faire du rendement avec de l’humain. Regardez la justice, qui ne juge plus des hommes mais écoule des piles de dossiers et où l’on attend parfois des années une décision dont l’exécution ouvrira un nouveau parcours d’obstacles. Regardez la police, submergée de paperasse, insultée lorsqu’elle intervient, abandonnée lorsqu’elle est attaquée et néanmoins sommée de maintenir l’ordre. Regardez l’école, où faire lire un texte par un élève est devenu une épreuve pour le professeur, exiger un effort, une violence, et constater un échec, une faute morale impardonnable. Chaque renoncement y reçoit désormais son acronyme, son protocole et son comité de pilotage.
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La France ne manque pas seulement de médecins, de magistrats, de policiers ou de professeurs. Elle manque surtout d’institutions capables de garder ceux qu’elles ont formés et de les laisser accomplir leur métier.
À mesure que le modèle existant devient invivable, le citoyen, écœuré, finit par supplier qu’on balaie l’édifice vermoulu. On peut alors lui servir la table rase sur un plateau et lui vendre, clés en main, « le monde d’après » : la gouvernance par la donnée, l’évaluation permanente, l’identité numérique, les plateformes privées chargées de missions autrefois publiques et la surveillance algorithmique rebaptisée « simplification » ou « optimisation ».
La disparition du service devient une modernisation. La dépossession devient une transition. La contrainte devient un accompagnement. On retire la chose, puis on perfectionne le mot.
Le grand fanfaronnage des marionnettes creuses
Face à cette décadence administrée, le personnel politique offre le spectacle d’un vaudeville crépusculaire. Des marionnettes creuses, engoncées dans leurs costumes de technocrates hors-sol, s’agitent sur le pont du Titanic en brandissant des graphiques de performance pendant que la cale prend l’eau. Leurs grands projets de « réinvention », leurs conventions citoyennes dont le pouvoir trie les résultats en sa faveur et leurs éléments de langage prémâchés par des cabinets de conseil ne font plus illusion.
Proclamons-le donc sans ciller : oui, certaines choses essentielles étaient mieux avant.
C’était mieux quand un salaire ordinaire permettait de nourrir une famille et d’espérer acheter un toit sans s’endetter sur quatre vies. C’était mieux quand l’école transmettait avant d’évaluer son propre taux de satisfaction. C’était mieux quand la puissance publique protégeait encore quelque chose au lieu de réglementer chaque détail de l’existence tout en se déclarant impuissante devant l’essentiel.
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Le peuple français contemple aujourd’hui l’embrasement comme un soulagement esthétique à son ennui bureaucratique. Céder à ce vertige, c’est pourtant signer le chèque en blanc qu’attendent les entrepreneurs de la table rase. Ils n’auront même plus à détruire l’ancien monde : ses habitants, épuisés, leur demanderont de l’achever.
La véritable subversion consiste donc à leur refuser l’incendie. À exiger des lits plutôt que des plateformes, des professeurs plutôt que des protocoles, des magistrats plutôt que des indicateurs. À rendre le pouvoir à des nations souveraines, gouvernées par des élus responsables devant leur peuple, plutôt qu’à une Europe technocratique sans visage, où la responsabilité se dilue jusqu’à disparaître. La révolte véritable consiste à réparer ce qui peut encore l’être et à rendre aux institutions leur finalité avant qu’un nouveau cabinet de conseil américain ne facture à prix d’or à l’État français un PowerPoint lui expliquant à quoi servent un hôpital, une école ou un tribunal.
Un pays ne meurt pas seulement lorsque ses institutions s’effondrent. Il meurt lorsque ceux qui ont administré l’incendie, debout dans les cendres, présentent l’addition au peuple et baptisent leur œuvre « progrès ».
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